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Full text of "Souvenirs du comte de Montbel, ministre de Charles X. Publiés par son petit-fils Guy de Montbel"

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1787-1831 



SOUVENIRS 



DU 



COMTE DE MONTBEL 



DU MÊME AUTEUR 



La Condition politique de la Croatie- Slavonie dans la 
Monarchie austro-hongroise. 2* édition. Un volume in-8°, 
avec une carte de l'Autriche-Hongrie 5 francs 



PARIS. TYPOGRAPHIE PLON-NO0RR1T ET C'\ 8, RUE GARA.NCIÊUE. — 18139. 






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LE COMTE DE MONTBEL 

D'après un portrait de Daffin^er 



1787-1831 



SOUVENIRS 



DU 



COMTE DE UONTBEL 

MINISTRE DE CHARLES X 

PUBLIÉS PAR SON PETIT-FILS 

GUY DE MONÏBEL 



Avec un portrait en héliogravure 



DEUXIEME EDITION 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT et G 1 ', IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GARAXC1ÈRE — 6° 
4913 

Tous droits réservés 



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2 GO 



FEB 1 1968 



Droits de reprodu-tion et de traduction 
réservés pour tous pays. 



INTRODUCTION 



Mon grand-père, le comte Guillaume-Isidore de Montbel, 
vécut à une époque où plus que jamais le dévouement fut 
éphémère et la fidélité changeante. Bien des gens qu'il 
côtoya devinrent, au gré des circonstances, républicains 
ardents, impérialistes soumis, royalistes zélés. On doit 
l'avouer, les temps étaient durs aux courtisans du pou- 
voir ; il fallait montrer une ingénieuse souplesse pour 
s'adapter à la diversité des régimes et recueillir les faveurs 
de chacun. 

Au milieu de ces convictions fugitives, quelques hommes 
gardèrent au cœur une foi politique et restèrent les cham- 
pions d'une seule cause ; le comte de Montbel fut de ceux- 
là. Sa courageuse fermeté connut de cruelles épreuves, 
jamais elle ne subit de défaillance. Dans la bonne et la 
mauvaise fortune, il fut un partisan inébranlable. Associé 
au gouvernement de ses princes, il partagea plus tard leur 
exil. Après avoir été leur ministre, il devint comme un 
ami respectueux et vigilant qui se dépensa pour eux sans 
compter. 

Il était né à Toulouse le 4 juillet 1787. Dans les pages 
consacrées à sa première enfance s'évoquent des souvenirs 
poignants de la Révolution, des jours de deuil et d'épou- 



h SOUVENIRS DU COMTE I) K MnMItKL 

vante, puis, quand la rafale s'apaise, viennent pour lui 
les années d'étude, elles s'écoulent dans sa ville natale et 
auprès des siens. 

Si le vieil état de choses avait encore subsisté, mon 
grand-père aurait assurément voulu prendre place dans 
le parlement toulousain pour y continuer les traditions 
de ses ancêtres, mais la tourmente avait jeté bas ce 
corps judiciaire. Alors, incertain sur la route à suivre, il 
s'essaya d'abord dans les mathématiques, fit ensuite son 
droit, puis s'adonna aux arts avec passion. Il mania le 
pinceau, l'ébauchoir ou l'archet, se lia avec des peintres 
et des musiciens, fréquenta des gens comme lui curieux 
de littérature. Séduit par tous les domaines de la pensée, 
il travaillait sans relâche pour rendre sa culture toujours 
plus variée, toujours plus profonde. 

Le salon de sa mère lui offrait d'agréables ressources. 
Ceux qui en étaient devenus les habitués se sentaient unis 
par une étroite communauté de principes et de sentiments. 
Enclins à se tourner vers le passé, ils y glanaient des souve- 
nirs d'une mélancolie captivante, parfois aussi d'une dou- 
loureuse acuité quand le hasard des causeries faisait tout 
à coup surgir les visions sanglantes de la Terreur. 

A Toulouse, beaucoup conservaient ainsi le culte des 
choses de jadis ; on maudissait la Révolution et on pensait 
avec nostalgie aux beaux temps du parlement local, à 
son intégrité, à son indépendance. Comme les siens, comme 
le milieu dont il dépendait, l'auteur de ces Souvenirs était 
un royaliste fervent, mais le retour des Bourbons avait 
l'air d'un rêve impossible et leurs fidèles passaient pour 
les épaves d'un autre âge. 

L'esprit de société commença bientôt à reprendre son 
rôle ; la fine courtoisie d'antan fleurissait de nouveau, on 



iNTitoin il ION m 

dansait avec un joli entrain, on jouait à chers deniers à la 
bouillotte, peut-être même encore au pharaon. Mon grand- 
père se tenait assez éloigné de ce monde aimable et pim- 
pant, mais il 1<> voyait s'agiter gracieusement et les pages 
où il rappelle cette époque s'égayent de curieux portraits 
el d'anecdotes piquantes. 

En 1810, il se rendit à Paris. Ce fut pour lui un enchante- 
ment de frayer avec des artistes, de connaître leurs ateliers, 
de visiter des expositions, de suivre des concerts. Paris 
avait alors un somptueux air de fête ; c'était au moment 
du mariage de Napoléon avec Marie-Louise. Un an plus 
tard, mon grand-père se trouvait encore dans la capitale, 
quand la naissance du roi de Rome vint donner aux impé- 
rialistes un regain d'assurance. A cette heure, le comte 
de Montbel ne pouvait guère se douter qu'après d'étranges 
retours de fortune, il irait un jour abriter sa vie d'exil 
tout auprès de l'ex-roi de Rome, devenu simple duc de 
Reichstadt, et qu'il aurait ainsi la pensée d'écrire la bio- 
graphie du jeune prince. 

Durant son séjour à Paris, il vécut dans l'intimité de 
Mme d'Aspe et de sa fille Agathe avec laquelle son mariage 
fut conclu dès leur retour à Toulouse. L'affinité des natures, 
l'identité des principes devaient embellir d'une joie sereine 
ces deux existences qui s'étaient liées par une tendre incli- 
nation mutuelle. 

En parlant de la fin de l'Empire, mon grand-père mêle 
à ses propres souvenirs des traits qu'il tenait de diverses 
personnalités, cela rend son évocation encore plus vivante 
et plus colorée. Puis il nous dépeint et les tentatives des 
royalistes, et la misère publique, et le découragement par- 
tout ressenti. Il est ensuite amené à nous décrire la bataille 
de Toulouse dont il fut le témoin attristé ; son affliction 



iv s U V E N I II S DU C M T E I) E M I I N I B E L 

devait d'ailleurs redoubler, lorsqu'il sut que tant de souf- 
frances, tant de blessures, tant de morts avaient été 
chose vaine, le sort de Napoléon étant déjà réglé. Aussi 
laisse-t-il en même temps s'exhaler une grande joie de 
voir le triomphe des Bourbons venir mettre un terme 
aux guerres incessantes. Malheureusement, l'apaisement 
intérieur était précaire et c'est avec chagrin que M. de 
Montbel constatait une animosité implacable entre les 
ultra-royalistes et les tenants du régime tombé. 

Au retour de Napoléon, il prit les armes avec un groupe 
de volontaires royaux dont le geste, comme tous ceux 
faits pour repousser l'envahisseur, fut un geste d'impuis- 
sance. 

Quand la monarchie est rétablie, il éprouve un bonheur 
profond, mais s'élève en termes indignés contre l'assas- 
sinat du général Ramel et contre les représailles des 
Verdets. Peu à peu reparurent des jours de calme. Si M. de 
Montbel n'en a pas rappelé le cours dans les pages que je 
publie, on en trouve toutefois le reflet dans son journal. 
Celui-ci n'était alors qu'un bref mémorandum fait pour 
permettre à son auteur de remonter le fil des heures écou- 
lées, mais, à travers le laconisme des phrases, se révèle la 
délicieuse monotonie d'une existence heureuse. 

Mon grand-père et les siens entretenaient à Toulouse 
de très agréables relations. La ville comptait plusieurs 
demeures hospitalières où la société se réunissait d'ha- 
bitude. Il y avait même quelques cénacles dont l'accès 
valait une consécration. Dans le nombre, brillait surtout 
celui de la comtesse d'Hargicourt. C'était, paraît-il, une 
femme incomparable. Un de ses admirateurs lui attribue 
Les plus jolis talents. « Elle avait, afiirme-t-il, le don de 
dire et de faire dire, d'écouter et de faire écouter... Elle ne 



IVntODUCTION v 

trouvait pas seulement ce que chacun pouvait entendre 
avec le plus de plaisir, elle faisait trouver à chacun ce 
qu'il pouvait dire avec le plus d'avantage. » 

En 1822, l'Académie des Jeux floraux, cette vieille insti- 
tution toulousaine, s'attacha mon grand-père comme main- 
teneur. Elle appelait ainsi dans ses rangs un véritable ami 
des bonnes lettres. 

Pendant les années 1823, 1824 et 1825, M. de Montbel 
fit un séjour presque ininterrompu dans la capitale ; il y 
retrouvait son compatriote M. de Villèle, alors placé au 
pouvoir. L'occasion lui fut donc offerte de prendre contact 
avec le monde politique et de se lier avec les personnalités 
les plus en vue. Nombreux étaient alors les salons où l'on 
causait et c'est à tort que trop souvent on se représente 
les hommes de la Restauration raides et compassés. On 
les suppose engoncés dans des préjugés comme dans leurs 
grands cols ; or il régnait parmi eux une amabilité sou- 
riante et ils savaient fort bien déployer toutes les « grâces 
de l'esprit », pour user d'une expression chère à leur 
époque. 

En 1826, M. de Montbel fut nommé maire de Toulouse. 
Son administration eut de l'éclat, car il avait grand souci 
des intérêts de ses concitoyens. Les Toulousains le payaient 
de retour, en lui montrant une affection profonde ; leur 
reconnaissance fut particulièrement émue lors des inon- 
dations de 1827, mon grand-père s'étant prodigué avec 
courage afin de sauver les malheureux en péril. 

Entouré de sympathie pour son caractère et de consi- 
dération pour son zèle éclairé, il reçut bientôt un mandat 
législatif. Le collège électoral de Toulouse le nomma 
député le 18 novembre 1827. 



vi SOU Y KM US DU COMTE DE MONTBEL 



* 
* * 



Il abordait la vie politique avec des convictions vigou- 
reusement trempées, avec la volonté de servir de tout 
son pouvoir ce qu'il croyait, ce qu'il aimait. 

Dès le début de la session, il monte à la tribune pour 
stigmatiser une phrase de l'adresse où l'on avait insidieu- 
sement glissé un blâme contre le ministère Villèle. S'il 
prend alors la parole, c'est sans doute par impulsion de 
cœur pour défendre un ami très cher, injustement attaqué, 
mais aussi pour dire les qualités éminentes d'un homme 
d'État dont on désirait oublier le talent et les services. 

Durant les deux années qu'il siégea comme député, le 
comte de Montbel prit part à de nombreuses discussions ; il 
s'imposait toujours à ses collègues par son intégrité et 
par la hauteur de ses vues. Il était le chef de cette fraction 
de la Chambre qu'on appelait le parti villéliste. Pendant 
la session de 1829, il fut constamment aux premiers postes 
de combat et s'acquit dans la droite une situation prépon- 
dérante. Son attitude lui valut les éloges aussi bien de 
Charles X que de Royer-Collard. Dans tous ses discours, 
qu'il parle au nom de la liberté religieuse ou pour les pré- 
rogatives royales, on trouve une sincérité persuasive, des 
accents généreux et avec cela une modération qui donne 
du nerf aux arguments. Lamartine a dit de lui : c. C'était 
une parole honorée et agréable dans la Chambre où tous 
les partis rendaient hommage à son caractère (1). » 

Les vacances parlementaires avaient commencé. Le 
comte de Montbel était depuis quelques jours à peine de 

(1) Histoire de la Restauration, t. VIII, p. 143. 



INTRODUCTION vu 

retour à Toulouse, quand un message vint lui apprendre 
qu'on le faisait entrer dans une combinaison ministérielle 
dont le prime de Polignac serait le chef (9 août 1829). 
Cette nouvelle le laissa d'abord indécis sur le parti à 
prendre. Il ne se sentait guère attiré par le pouvoir et 
croyait être mieux à même de soutenir la monarchie en 
restant à la Chambre des députés où son influence serait 
un précieux auxiliaire. 

Il se décide toutefois à partir pour Paris. L'Instruction 
publique et les Cultes lui sont proposés. Il accepte l'offre, 
car ce portefeuille convenait à ses goûts. C'est à regret que 
trois mois plus tard (18 novembre 1829) il dut l'échanger 
contre celui de l'Intérieur. Il lui coûtait d'abandonner un 
poste relativement paisible pour affronter le choc des 
partis et se lancer au plus fort de la bataille politique. Il 
appréciait de reste combien sa nouvelle situation présen- 
terait de difficultés entre les menaces des libéraux et les 
exigences des ultra-royalistes. Sa tâche lui apparaissait 
décevante, car, à son avis, le Conseil dont il faisait partie 
n'était pas en mesure de conjurer une crise que tout annon- 
çait prochaine. 

Dans ses lettres à INI. de Villèle, on trouve des épanche- 
ments pleins de tristesse. « J'ai senti, lui écrit-il, toute 
l'amertume de ma position en entrant au ministère et 
cependant j'avais assez réussi à l'Instruction publique 
pour pouvoir espérer d'y être convenablement. J'ai, pen- 
dant huit jours, refusé de passer à l'Intérieur. Le Roi 
m'envoya chercher et m'en donna l'ordre. J'ai obéi !... (1). » 
Sous la sobriété de ces mots, ne devine-t-on pas une dure 
contrainte et une abnégation profonde? L'avenir réser- 
ti) V. Mémoires et Correspondance du comte de Villèle, t. V, p. 395. 






vin SOUVENIUS DU COMTÉ DE MONTKKI. 

vait au comte de Montbel un autre conflit de devoirs encore 
plus angoissant pour une âme comme la sienne. 

Les passions politiques se faisaient chaque jour plus 
âpres, plus violentes. Malgré la prospérité qui régnait, le 
ministère était en butte à des attaques continuelles et les 
coups dirigés contre lui visaient la personne même du roi. 
Gouverner devenait quasi impossible. Mon grand-père 
était persuadé que seul M. de Villèle pourrait surmonter 
de tels obstacles. Il le répétait sans cesse et l'écrivait en 
termes pressants à son ami pour le déterminer à reprendre 
en main la direction des affaires. 

Les événements se précipitaient. La fameuse adresse 
des 221, si blessante pour Charles X, avait entraîné la dis- 
solution de la Chambre. On parlait d'opérer quelques 
changements dans la composition du ministère. Cette 
manœuvre, à la veille des élections, alarma le comte de 
Montbel ; il la croyait périlleuse, car les choix dont il était 
question devaient rendre plus vive l'hostilité des libéraux. 
En son âme et conscience, il se crut obligé de faire con- 
naître sa pensée à ses collègues et au roi. Il prit donc la 
parole au Conseil et déclara que le cabinet devait, sans 
modification aucune, aborder les élections. Une fois celles-ci 
terminées, Charles X demanderait à ses ministres de se 
démettre et choisirait leurs successeurs dans le parti ayant 
le plus de chance de grouper une majorité. 

C'était la voix de la raison, malheureusement elle ne 
fut pas entendue et le comte de Montbel apprit soudain 
qu'on le nommait à un autre département. Or il n'avait 
pas été consulté à cet égard, le procédé le froissa et il se 
crut en droit de se retirer. D'autres motifs l'y incitaient 
d'ailleurs impérieusement. MM. de Courvoisier et de Cha- 
brol quittaient le pouvoir ; c'étaient les plus modérés 



INTRODUCTION ix 

parmi les collègues du prince < le Polignac, mon grand- 
père partageail leurs opinions. Il no put donc se résoudre 
à garder son portefeuille, puisque ses deux amis politiques 
abandonnaient les leurs. 

Dès que Charles X connut la décision de M. de Montbel, 
il le fit venir à Saint -Cloud et le supplia de ne point résilier 
ses fonctions. C'est avec tout son cœur que le vieux souve- 
rain tâcha de montrer combien lui serait nuisible une 
pareille retraite. Mon grand-père se butait donc à une 
douloureuse alternative. Il se voyait contraint ou bien 
de délaisser son roi qui lui demandait si instamment appui, 
ou bien de prendre à son compte une politique dont il 
mesurait justement les écueils. Charles X finit par avoir 
gain de cause. Tant d'affection et de détresse émurent 
son ministre qui consentit avec chagrin à passer aux 
Finances. Mais, rentré à Paris, mon grand-père se sentit 
accablé par le fardeau qu'on voulait faire peser sur lui. 
Il essaya de se libérer ; sa tentative resta vaine et Charles X 
lui répondit la lettre suivante que j'ai sous les yeux : 



Saint-Cloud, mercredi soir 19 mai (1830). 

Au nom de Dieu calmez-vous, mon cher Montbel. Songez 
que vous m'avez demandé un ordre positif, que je vous l'ai 
donné, que l'ordonnance a été signée et envoyée de suite au 
Moniteur; songez enfin que je vous ai promis de vous écouter 
dans trois mois, si (ce que le ciel ne permettra pas) vous per- 
sistiez alors dans les mêmes pensées qui vous dominaient 
aujourd'hui. 

Venez demain au Conseil avec cet air calme et résolu qui 
convient si bien à un homme ferme et dévoué tel que vous. 

A demain, mon cher Montbel. 

Charles. 



x SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Les élections amenèrent de nouvelles recrues aux oppo- 
sants ; la situation du ministère devint donc intenable. 
Si on avait alors suivi le conseil primitivement donné par 
M. de Montbel, le cabinet Polignac aurait dû passer la 
main à des hommes pris dans la majorité, mais ce plan 
n'étant pas adopté, il fallait chercher ailleurs un port de 
salut. Les journaux libéraux continuaient à faire flèche 
de tout bois et s'acharnaient contre le gouvernement avec 
une odieuse partialité. Jadis, ils lui avaient reproché ses 
atermoiements pour la question d'Alger ; ils l'accusaient 
alors d'être pusillanime et de prolonger d'une façon humi- 
liante un blocus inoffensif devant les côtes barbaresques. 
Et maintenant que M. de Polignac et ses collègues s'apprê- 
taient à agir avec vigueur en organisant une expédition 
contre la régence algérienne dont nous étions les offensés, 
les mêmes organes donnaient libre cours à leur indignation, 
protestant à cor et à cri contre une entreprise qu'ils 
trouvaient d'une folle et impardonnable témérité. 

Travaillée de la sorte, l'opinion apprit avec indifférence, 
sinon avec dédain, la prise d'Alger, qui restera la gloire 
du ministère Polignac et la première page de notre belle 
politique africaine. 

Devant tant de mauvaise foi et si peu de patriotisme, 
devant'Porganisation pour le refus de l'impôt, devant les 
passions déchaînées, on comprend que Charles X et son 
gouvernement aient eu la pensée de recourir à l'article 14 
de la Charte, d'après lequel le roi pouvait « faire des ordon- 
nances pour l'exécution des lois et la sûreté de l'État ». 

Le souverain et ses ministres, prenant appui sur ce texte, 
y cherchèrent une sauvegarde. Ainsi virent le jour les 
fameuses ordonnances. 

En se prêtant à ce moyen de défense, M. de Montbel 



INTRODUCTION U 

demanda si au moins on avait pris des mesures militaires 
suffisantes pour empêcher toute tentative <lr révolte. On 

lui répondit affirmativement. La chose n'étant pas de son 
ressort et ne tombant pas sous sa responsabilité, il s'était 
adressé à qui de droit ; il avait donc tout lieu d'ajouter 
foi à un renseignement aussi catégorique. Or, Paris en ce 
moment était loin de contenir des effectifs capables de 
tenir tête à l'orage et c'est bien le nombre trop inférieur 
des troupes qui permit à l'émeute de devenir une révolu- 
tion triomphante. 

Mon grand-père ne rappelle point dans ses Souvenirs 
quelles furent ses tribulations pendant les trois journées, 
mais il nous fait assister au pénible désarroi de la cour à 
Versailles, puis à Rambouillet le 31 juillet et le 1 er août. 
Atteinte dans ses œuvres vives, la monarchie légitime allait 
sombrer. Charles X, se fiant malgré tout à la reconnais- 
sance que lui devait le duc d'Orléans, voulut le nommer 
lieutenant général du royaume et il en avisa MM. Capelle 
et de Montbel. Ce dernier connaissait particulièrement 
bien les menées sournoises du duc d'Orléans et il avait de 
bonnes raisons d'appréhender que ce prince ne fût tout 
disposé à trahir la monarchie. Il supplia donc le roi de ne 
point donner suite à son projet, mais cette pressante requête 
fut inutile et les deux ministres reçurent l'ordre d'écrire 
l'acte de nomination. La copie de mon grand-père fut 
revêtue de la signature royale et envoyée sur-le-champ. 

Dans sa loyauté, Charles X avait cru toucher le duc 
d'Orléans en faisant appel à son honneur. On sait de quelle 
illusion se leurra le vieux souverain. 

MM. Capelle et de Montbel étaient les seuls ministres 
se trouvant encore à Rambouillet. Leur présence n'y 
était plus nécessaire, elle risquait même de compromettre 



xii SOUVENIRS DU GOUTE \)E MONTBEL 

les princes. Après avoir fait à leur roi des adieux déchi- 
rants, ils s'éloignèrent donc et se mirent en quête d'un 
refuge contre la fureur populaire. 

C'est au prix de mille dangers et sous le plus misérable 
appareil que mon grand-père réussit à sortir de France. 
On lira dans ce livre son émouvant récit, puis on verra 
comment, sur les tristes routes de l'exil, il eut l'heur de 
rencontrer un de ses parents qui l'entraîna à Vienne. Le 
prince de Metternich fit un accueil plein de bonté au 
ministre proscrit, et le voyant sans ressources, il lui offrit 
une aide ; mais mon grand-père ne voulait être à charge 
à personne, il affronta donc vaillamment la pauvreté. 



* 
* * 



Les premiers temps de son séjour dans la capitale autri- 
chienne s'écoulent pour lui pleins d'amertume. Loin des 
êtres qui lui sont chers et ne recevant d'eux aucune nou- 
velle, il s'alarme sur leur compte et s'afflige de l'anxiété 
qu'il leur cause. Son maigre pécule diminue, de dures 
privations arrivent. Or, il ne montre d'inquiétude que 
pour les siens. « Je serais bien fort, leur écrit-il, si je 
n'avais à braver que des adversités personnelles, mais je 
souffre tant pour vous ! » Le regret d'avoir compromis la 
fortune de ses enfants est comme le douloureux leit-motiv 
de toutes ses lettres ; quant à lui, il accepte volontiers 
le coup dont il est frappé, car il a conscience d'avoir fait 
son devoir. 

« Sauf les privations du cœur, écrit-il à sa mère, je suis 
bien ici ; vous savez que je ne tiens pas à l'opulence. 
Jamais ministre n'a passé plus subitement à l'extrême 
simplicité et n'en a éprouvé moins de malaise. I,e plus 



INTRODUCTION xm 

ohétif garçon barbier de village n'eût pas troqué sa valise 
pour oalk qui taisait mon unique ressource. Aussi aujour- 
d'hui, mes douze chemises et mes six paires de bas me 
paraissent un luxe asiatique. - 

Il parvient enfin à établir une correspondance régulière 
avec sa famille et sa situation matérielle devient moins 
précaire. La nouvelle de son arrivée à Vienne s'étant 
répandue, des sympathies vinrent le chercher dans sa 
retraite pour l'entourer d'affectueuse sollicitude et il 
noua bientôt des amitiés qui furent pour lui un réconfort. 
Évitant les fêtes brillantes dont la joie n'aurait pu s'ac- 
corder avec les dispositions de son âme, il fréquentait 
certains salons qui lui réservaient tout le charme de l'in- 
timité. 

Dans la patriarcale demeure du prince Schwarzenberg, 
il retrouve la duchesse d'Anhalt-Cœthen, sœur du roi de 
Prusse, et le prince de Hohenlohe qu'on se plaît à regarder 
comme un thaumaturge ; plus tard, il aura la bonne for- 
tune d'y rencontrer souvent le comte Prokesch-Osten, 
l'ami du duc de Reichstadt. 

Chez la comtesse Palffy, chez la baronne de Spiegel, chez 
le prince Clary, le comte de Montbel est accueilli avec 
empressement. Pareille hospitalité devait offrir le plus 
séduisant attrait, car ces descendants du prince de Ligne 
avaient de qui tenir pour les saillies vives et brillantes ; 
c'était pour eux une tradition familiale de courir après 
l'esprit et de l'attraper presque toujours. 

Quelle urbanité régnait alors dans les salons de Vienne ! 
Les maîtresses de maison, dans l'intérêt des causeries, 
s'ingéniaient à disposer avec beaucoup d'art ce qu'elles 
appelaient des « établissements ». Cela consistait à faire 
aux bons endroits des assemblages de meubles pour per- 



mv SOUVENIRS DU COMTE l>K MONTBEL 

mettre aux hôtes de se grouper en de petits cercles bien 
intimes. J'imagine quel plaisir on devait éprouver à prendre 
place dans un « établissement » où se trouvaient la com- 
tesse Rzewuska et sa fille Caliste. Des épreuves les avaient 
douloureusement meurtries et pourtant elles conservaient 
une exquise amabilité. Quelques habitués étaient admis 
à fréquenter chez elles, et quand ses « galopins de chagrins » 
la laissaient en repos, la comtesse Rzewuska ne manquait 
pas de lâcher toutes brides à sa verve étincelante. Quelle 
aubaine alors pour ses amis ! Elle avait vu tant de choses, 
connu tant de personnalités intéressantes, elle savait si 
bien raconter et d'une voix si mélodieuse. 

Sa fille la secondait en faisant scintiller une intelligence 
alerte et d'un tour original. Dans une de ses lettres à 
mon grand-père, la comtesse Caliste se plaignait de ne 
pas ressembler « aux femmes à la crème fouettée, à l'orgeat 
ou à la framboise, êtres enchanteurs créés pour adoucir 
la vie et embellir l'existence ». Cela ne l'empêchait pas 
d'être parfaitement bonne et de posséder un grand charme 
à défaut des qualités onctueuses de l'orgeat. 

Chez la comtesse Rzewuska venaient surtout les dames 
de la société polonaise. On y voyait la comtesse Potocka, 
la comtesse Tarnowska, la princesse Jablonowska et son 
inséparable, son « autre elle-même », la comtesse de Wrbna. 
Parmi les hommes, les plus assidus étaient le baron de 
Hammer, le célèbre orientaliste, et le maréchal Mar- 
mont. 

M. Etienne Lamy, dans une délicieuse préface (1), nous 
a raconté qu'Aimée de Coigny avait assez d'esprit pour 
pouvoir se passer d'être belle et assez de beauté pour 

(1) Mémoires d'Aimée de Coigny. Introduction et notes par Etienne 
Lamy, de l'Académie française, p. m. 



INTRODUCTION H 

pouvoir se passer d'esprit. Pareil jugement se serait 

appliqué, je crois, à la baronne de Slnrmer qui possédait 

en outre des qualités morales dont Aimée de Coigny ne 
semble pas s'être particulièrement, embarrassée. Cette char- 
mante baronne de Sturmer et son mari furent des premiers, 
à Vienne, à combler mon grand-père de leurs prévenances. 
Aussi aimait-il à les visiter ; il avait d'ailleurs le plaisir 
de voir habituellement chez eux une vieille connaissance, 
le baron de Frénilly, celui-là même dont les Mémoires 
ont été récemment publiés. 

Que de silhouettes dessinées d'un trait plus ou moins 
appuyé se succèdent dans les Souvenirs du comte de 
Montbel ou dans son Journal. Mais parmi tant de visages 
graves ou souriants, jeunes ou vieillis, combien sont atta- 
chants ceux des grandes dames qui composaient la société 
viennoise en 1830. A côté de celles déjà citées me viennent 
en mémoire les princesses de Courlande, la comtesse Molly 
Zichy, belle-mère du prince de Metternich, la comtesse 
Esterhazy, intime amie de la duchesse d'Angoulême, la 
comtesse O'Donell, l'amusante palatine Potocka, la com- 
tesse Batthyany, qui très bien en cour avait fait de son 
salon le rendez-vous d'une élite. Chez elle, mon grand- 
père retrouvait la comtesse Nina Sigray (1) qu'il devait 
épouser en secondes noces en 1834 ; tant d'intelligence, 
tant de beauté, un cœur si compatissant avaient exercé 
sur le comte de Montbel un attrait plein de douceur et 
ainsi, au milieu de son isolement, il connut ce rayon qui 
fait lumineuses les routes les plus sombres. 



(1) Fille de Joseph, comte Sigray, magnat hongrois, chambellan, conseiller 
impérial-royal, et d'Amélie de Jeszensky. Elle fut dame d'honneur de S. A. R. 
Mademoiselle, sœur du duc de Bordeaux. Née en 1814, la comtesse Nina 
de Montbel mourut en 1838. Elle était dame de la Croix étoilée. 



xvi SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Mais attachons-nous à le suivre dans les débuts de son 
exil. Alors, comme toujours, la cause à laquelle il s'était 
donné l'occupait tout entier. Sur la demande de Charles X 
il entretenait de fréquents rapports avec le prince de 
Metternich, avec les hommes d'État ou les diplomates 
résidant à Vienne. De France, ses amis politiques, MM. de 
Villèle, Berryer et tous les chefs légitimistes, lui écrivaient 
leurs espoirs ou leurs craintes. Ces propos échangés, ces 
lettres reçues alimentaient les longues dépêches que le 
comte de Montbel envoyait à Holyrood où elles allaient 
renseigner la famille royale. 

Mon grand-père avait tout lieu de penser que l'accès de la 
France lui serait toujours défendu. Ceux de ses collègues 
tombés aux mains des révolutionnaires avaient été incar- 
cérés, après verdict de la Cour des pairs. Celle-ci devait 
bientôt achever sa sentence contre le cabinet Polignac en 
jugeant MM. Capelle, d'Haussez et de Montbel, les trois 
ministres qui avaient pu gagner la frontière. 

Avant que cet arrêt ne fût rendu, l'auteur de ces Sou- 
venirs adressa à la haute Assemblée un mémoire plein 
de courage contre la procédure instruite à son égard (1). 
« Si je me reconnaissais justiciable des pairs, écrit-il, je 
me serais rendu à leurs premières sommations... Je n'ai 
pu être cité en vertu d'une Charte qu'on a déchirée, pour 
la garantie d'une inviolabilité qu'on a violée ; dès lors, 
j'ai dû me soustraire à d'inutiles persécutions, à des pour- 
suites sans objet. » Puis, désireux de montrer pourquoi 
il proteste et pourquoi la relation de sa conduite est oppor- 



(1) Ce mémoire a pour titre : Protestation de M. de Montbel, ex-ministre 
du roi de France, contre la procédure instruite et suivie contre lui devant les 
pairs, et exposé de sa conduite pendant et avant les événements de Juillet 1830. 
Paris, Dentu, 1831. 



INTRODUCTION xvu 

lune, il déclare : « Mon silence pourrait être attribué au 
flétrissant espoir d'une indulgence que je ne réclame pas; 
OU pourrait le prendre pour un lâche assentiment à quelque 
excuse contraire à mon honneur. 

« La vérité, je la dirai avec franchise parce qu'il faut 
qu'elle soit connue, parce que j'ai le devoir de la dire, 
parce que j'en ai le droit en ce qui me concerne, alors 
qu'elle ne peut plus compromettre que mes seuls intérêts. » 

Il raconte donc qu'il n'avait pas ambitionné le pouvoir 
et qu'au 19 mai 1830, lors de la recomposition du Conseil, 
il donna sa démission. S'il admit de demeurer dans le 
ministère, c'est pour obéir à Charles X et sous condition 
de pouvoir s'éloigner prochainement. Mais bientôt la situa- 
tion apparut plus critique, l'orage plus menaçant et son 
poste étant devenu dangereux, M. de Montbel ne songea 
plus à le quitter. « Je rendis au Roi la parole qu'il m'avait 
donnée de consentir à ma retraite, écrit-il, et je m'engageai 
volontairement à rester dans mes fonctions tant qu'il y 
aurait péril à les conserver. » 

Il expose ensuite dans son mémoire comment furent 
motivées et furent prises les décisions ministérielles. Il 
ne cherche nullement à éluder sa part de responsabilité, 
il la revendique au contraire et ne se met guère en peine 
des rigueurs que cette mâle attitude suscitera contre sa 
personne et contre ses biens. « J'ai agi, dit-il, conséquem- 
ment à des principes dont je ne me suis jamais écarté 
Si je ne les ai pas oubliés dans une meilleure fortune, je 
ne les renierai pas dans l'adversité ; les revers d'une cause 
ne changent rien à sa justice. Ce que j'ai fait, j'ai cru le 
devoir faire, j'aurais des remords de ne l'avoir pas fait. 
Je suis resté fidèle au Roi à qui j'avais prêté serment de 
fidélité, je ne me suis pas écarté des limites de la Charte 






xvin SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

dont j'avais juré le maintien. Tout ce qui dépendait de 
moi pour la défense des principes conservateurs de 
l'ordre social, je l'ai tenté, sans calculer mes intérêts, 
ceux de ma famille, mon existence même. Je déplore 
les malheurs qui ensanglantèrent la fin de juillet... j'en 
laisse les remords à ceux qui les provoquèrent. Je n'ai 
pas fait de phrase, il est vrai, sur la philanthropie, mais 
ceux qui eurent des relations avec moi savent si jamais 
j'ai manqué à la justice, à l'impartialité, aux égards 
que je devais à mes semblables, sans distinction de partis 
ou de rangs. Dans les calamités publiques, j'eus quel- 
quefois le bonheur d'exposer mes jours pour secourir mes 
concitoyens. Je ne faisais alors que remplir un devoir 
de mes fonctions, aujourd'hui j'accomplis un devoir non 
moins sacré, en protestant contre l'injustice et en ne 
cherchant pas dans un lâche silence l'espoir d'une pitié 
à laquelle je me sens assez honnête homme pour n'avoir 
aucun droit. » 

Et à ces paroles, si empreintes de dignité, il ajoute : 
« Je plains ceux qui sont condamnés à me juger ; je n'échan- 
gerais pas contre leur position les amertumes d'un éternel 
exil. Je proteste contre leur arrêt, quel qu'il soit : il ne 
leur appartient pas plus de m'absoudre que de me con- 
damner. » 

Les légitimistes applaudirent ce ministre qui toujours 
dévoué à son roi déclarait au gouvernement usurpateur 
qu'il ne lui reconnaissait pas le droit de s'ériger en juge. 
Cette protestation pouvait aggraver le verdict, mais qu'im- 
portait au comte de Montbel puisque sa conscience la lui 
dictait comme un devoir. 

Les orléanistes s'indignèrent et M. Bérenger s'éleva 
contre ce mémoire d'une haute imprudence et qui avait 



INTRODUCTION *« 

reçu une audacieuse publicité (1). La Cour des pairs se 
prononça et le 11 avril 1831 rendit un jugement par contu- 
mace, condamnant MM. Ga] telle, (l'Haussez et de Montbel 
à la prison perpétuelle et à l'interdiction légale. 

Ainsi furent frappés des serviteurs de la monarchie. 
S'ils avaient eu l'âme vindicative et s'ils avaient entrevu 
l'avenir, 1848 leur serait apparu comme leur revanche et 
comme une expiation pour une couronne usurpée. 

Proscrit de la sorte, mon grand-père chercha dans le 
travail un refuge contre le découragement. En 1832, il fit 
paraître un livre sur le duc de Rcichstadt. Dans Pavant- 
propos de cet ouvrage, il s'exprimait de la manière sui- 
vante : « En disant la vérité, je fais l'éloge du duc de 
Reichstadt ; ce tribut à sa mémoire aura du moins le 
mérite d'être déposé sur sa tombe par la main impartiale 
d'un serviteur fidèle des Bourbons. Le cœur généreux de 
ces princes m'est assez connu pour être certain d'avance 
qu'ils ne me blâmeront pas d'avoir rendu justice au fils 
de Napoléon. » 

Cette entreprise était ardue pour un ancien ministre 
de Charles X, et cependant la manière dont elle fut con- 
duite provoqua des éloges dans les divers camps. L'ex- 
impératrice Marie-Louise écrivit à l'auteur : 

C'est avec un bien vif sentiment de reconnaissance que j'ai 
reçu, Monsieur le comte, votre lettre et l'ouvrage qui y était 
joint. Si quelque chose peut adoucir les regrets et les larmes 
d'une mère qui a perdu un fils qui faisait tout son orgueil et son 
espoir, c'est bien l'hommage que l'on rendra à sa mémoire et 
à ses qualités. Vous y avez si bien réussi en retraçant avec 
vérité l'histoire de son enfance et de sa jeunesse, elle prouvera 

(1) V. le discours de M. Bérenger à la Chambre des pairs, dans la séance 
du 11 avril 1831. 



xx SOUVENIKS DU COMTE DE MONTBEL 

quel être distingué il avait été et comme il aurait répondu 
dans l'avenir aux soins touchants que mon père avait donnés à 
son éducation, si la divine Providence n'en avait disposé 
autrement. 

La lecture de votre livre a souvent fait couler mes larmes, 
mais elles m'ont servi de consolation et ont adouci la plaie que 
cette perte a laissée pour toujours dans mon cœur... 

Quant à la reine Hortense, elle écrivait à la comtesse 
d'Erlach : « J'ai lu avec le plus grand intérêt la trop courte 
vie du duc de Reichstadt par M. de Montbel. Il est impossible 
de faire un ouvrage qui fasse mieux connaître les nobles 
qualités du jeune homme et qui augmente plus les regrets 
de l'avoir perdu. C'est une reconnaissance que nous devons 
avoir envers le noble auteur ennemi. » 

Et Chateaubriand, lui aussi, avec des phrases sans doute 
magnifiques, voulut bien exprimer à mon grand-père de 
chaleureuses félicitations (1). 

Quittant l'Ecosse, Charles X et les siens étaient venus 
se fixer à Prague, la seconde étape de leur exil. M. de 
Montbel s'empressa d'y aller, mais il revint bientôt à 
Vienne où l'appelaient les intérêts de son roi. Peu de temps 
après, celui-ci adressait à l'empereur d'Autriche la lettre 
suivante : 

Monsieur mon Frère, 

Le désir de resserrer toujours davantage les liens d'amitié 
qui m'unissent à Votre Majesté Impériale, en établissant des 
rapports plus directs avec elle, m'a décidé à accréditer un 
ministre plénipotentiaire auprès de Votre Majesté et, en nom- 
mant le comte de Montbel qui a l'honneur d'être connu et 

(1) Malheureusement cette lettre n'a pas été retrouvée, mais le comte 
de Montbel en fait mention dans un billet à sa mère. 



INTRODUCTION «xi 

apprécié par Elle, je n'ai pas douté que ce choix lui fût agréable. 
Je me liât te que Votre Majesté l'accueillera avec bonté et La 
prie de croire à tout ce qu'il lui dira de ma part, surtout lors- 
qu'il l'assurera de mon fidèle attachement, de mon amitié, de 
la haute considération avec laquelle je suis, Monsieur mon 
Frère, de Votre Majesté Impériale, le bon Frère, 

Charles. 



Ces fonctions d'ambassadeur, mon grand-père les rem- 
plit avec un zèle dont on lui sut gré. Charles X lui offrit 
un traitement, mais l'ancien ministre refusa et dans une 
de ses lettres on trouve la marque de son désintéressement. 
« Je dois rester digne de votre estime, Sire, en ne descen- 
dant pas au rang de ces âmes vénales qui ne conçoivent le 
dévouement que lorsqu'il leur rapporte quelque avantage 
ou que du moins il ne leur coûte aucun sacrifice. Dans la 
situation actuelle, les personnes avec qui je suis en rela- 
tion respectent ma pauvreté, il est nécessaire pour votre 
service que je n'en sorte pas. Tous auraient le droit de me 
mépriser, si je consentais d'être à charge à l'infortune de 
mon maître. » 

Bientôt, celui-ci prouva à l'auteur de ces Souvenirs 
toute sa confiance, en le chargeant d'une délicate mission 
dans l'affaire du second mariage de la duchesse de Berry (1). 

En 1835, Charles X et les siens demandèrent au comte 
de Montbel de venir s'établir auprès d'eux. Désormais, il 
pourra, dans une intimité quotidienne, faire connaître aux 
princes son attachement. Le bonheur de se dévouer rachè- 
tera pour lui les tristesses passées. Comme l'a dit Lacor- 



(1) V. à ce sujet : Le Mariage secret de Mme la duchesse de Berry. A propos 
d'une publication récente, par M. le marquis Costa DE Beattbegakd, Revue 
des Deux Mondes, 15 juin 1908. 



xxii SOUVENIRS DU COMTE DE MONTHKL 

daire dans une de ses conférences de Notre-Dame : « Quand 
on aime, on se donne, quand on se donne, on sert, et quand 
on sert par amour, on est heureux. » Ce fut, dès lors, pour 
mon grand-père, le sens profond de sa vie ; cette période 
est, sans doute, la plus intéressante de son existence, et 
afin d'en avoir un aperçu, empruntons-lui quelques pages (1). 
« A l'époque, écrit-il, où, par une grande bonté, elle 
associa mes malheurs à ses hautes infortunes, la famille 
royale se composait, à Prague, du roi Charles X, de son 
fils, de Marie-Thérèse de France, des deux orphelins du 
duc de Berry, le duc de Bordeaux, encore enfant, et son 
aimable sœur, qui devint duchesse de Parme. Autour 
d'eux vivaient, dans le château royal du Hradschin, le duc 
et la duchesse de Blacas, le duc et la duchesse de Guiche, 
le duc de Polignac, la duchesse de Gontaut, la marquise 
de Nicolaï, la vicomtesse d'Agoult, le comte et la comtesse 
de Bouille, le cardinal de Latil ; l'évêque d'Hermopolis 
qui, grâce à sa belle éloquence, avait été jadis appelé au 
ministère des affaires ecclésiastiques et à l'Académie fran- 
çaise ; l'ancien chef de son cabinet, l'homme de son affection 
et de sa confiance, l'abbé Trébuquet, habile professeur de 
rhétorique ; le spirituel abbé de Molinis ; l'humble et stu- 
dieux abbé Jocard, depuis 1814 confesseur de Charles X 
et de ses enfants, vivant dans la retraite et toujours com- 
plètement étranger aux affaires publiques ; plusieurs géné- 
raux ; le baron de Damas, successivement ministre de la 
guerre et des affaires étrangères ; les comtes de Saint-Cha- 
mans et de Bourbon-Busset, tous deux ayant appartenu 



(1) Les passages suivants sont tirés d'une préface que le comte de Montbel 
avait écrite pour un livre où il désirait rapporter des entretiens de la famille 
royale. Il ne put finir la composition de cet ouvrage, mais beaucoup des 
matériaux qu'il a laissés présentent un véritable intérêt historique. 






INTRODUCTION xxm 

à la garde royale; d'Hautpoul, élut' d'artillerie pendant les 
grandes guerres, et qui, en 1830, commandait l'école d'état- 
major; O'Hegerthy, le plus ancien des serviteurs de 
(Charles X, le page de la jeunesse du comte d'Artois et son 
compagnon au siège de Gibraltar; il était, au temps dont 
j. 1 parle, secondé dans ses fonctions d'écuycr par son fils, 
le comte Charles ; plusieurs officiers courageux et fidèles : 
Alfred de Damas, Sainte-Preuve, La Roncheraie, Guignard, 
Wolf, Leroy ; le baron Bougon, de l'Académie de médecine ; 
le préfet marquis de Foresta ; le procureur général baron 
Billot; le peintre d'Hardivilliers ; le colonel du génie 
Mounier ; le savant géologue Barrande ; le profond géomètre 
Caucby, de l'Académie des sciences. Religion, politique, 
administration, arts, sciences, guerre, législation, lettres, 
philosophie, toutes les connaissances humaines étaient 
représentées dans le cercle de nos princes, chacun y appor- 
tait son tribut et augmentait l'intérêt des entretiens. 

«Charles X retrouva àPrague une grande famille française 
qu'il avait intimement connue, je veux parler des princes 
de Rohan jadis forcés à s'expatrier par les troubles de 1790. 
Détestant les révolutions, ils n'avaient pas eu la confiance 
de rentrer en France sous les auspices des Fouché et des 
Talleyrand. Propriétaires de grandes terres en Bohême, ils 
passaient les hivers à Prague. Contemporains du roi, les 
trois frères avaient porté les armes avec honneur et obtenu 
leurs grades élevés sur les champs de bataille. L'aîné, chef 
de la famille, le prince Charles de Rohan, duc de Montbazon 
et de Bouillon, avait eu de son mariage avec Louise Eglé 
de Conflans une fille unique, la princesse Berthe, char- 
mante et spirituelle personne, unie à son oncle le prince 
Victor. Le troisième frère, le prince Louis, était aussi marié, 
mais, sans être veuf, il n'avait point de femme : jadis, il 



xxiv sorVK.NIIts DU COMTE DE MONTBEL 

avait épousé l'aînée des princesses de Courlande, la belle 
duchesse de Sagan, alors passée à d'autres hymen-. 

« N'ayant pas de fils, les trois frères avaient adopté les 
«'niants de leur sœur mariée à (.hurles de Rohan-Rochefort ; 
c'étaient les princes Camille et Benjamin ; leurs jeunes 
femmes, les princesses Adèle de Lôwenstein-Wertlniin- 
Hoscnberg et Stéphanie de Croy-Dulmen ; toutes deux, 
remarquables par leur beauté et leurs manières distinguées, 
étaient la vie et le charme de ce cercle, dont faisait aussi 
partie une femme célèbre par la tragique mémoire d'une 
sanglante catastrophe, la princesse Charlotte de Rohan- 
Rochefort, qu'on disait avoir été secrètement mariée au 
brave et infortuné duc d'Enghien. Cassée par les chagrins, 
plus que par les années, appuyant ses pas chancelants et 
lourds sur un bâton d'ébène semblable à la baguette d'une 
fée antique, elle n'offrait rien alors, dans son extérieur, 
qui fût en harmonie avec les souvenirs mystérieux, roma- 
nesques et dramatiques qui s'attachaient à son nom. 

« Ces nobles descendants des ducs de Bretagne formaient 
à Prague une illustre colonie française, en rapport de 
souvenirs, d'habitudes et d'affection avec la famille royale 
qu'ils venaient visiter au Hradschin. Charles X allait aussi 
passer des semaines dans leur belle terre de Sichrow. Leur 
commerce offrait beaucoup de ressources. Le prince Victor 
racontait avec une facilité merveilleuse. Louis montrait 
P esprit, la verve, l'entrain qui caractérisaient les Français 
de son rang et de son époque ; ils avaient tous la simplicité 
bienveillante et affable de véritables grands seigneurs. 

« Le comte de Mensdorf, général commandant le 
royaume de Bohême, était aussi un Français qui, par sa 
valeur et ses talents, avait fourni une belle carrière ; de son 
mariage avec la princesse Sophie de Saxe-Cobourg, il avait 



INTRODUCTION xxv 

quatre fils, tous brillants militaires. II était plein d'égards 
et d'empressemenl pour le roi Charles X, comme le fut 
un instanl son prédécesseur, le prince Aloys do Liechtens- 
tein, comme aussi un des chefs de la Bohême, le prince 
Ufred de Windischgratz et sa femme si parfaite, la prin- 
i esse Éléonore de Schsvarzenberg. Le comte Chotek, grand 
bourgrave du pays, venait aussi chez le roi. Sa sœur était 
la princesse Gary, elle conservait toutes les traditions de 
ce cercle européen, où régna si longtemps l'esprit du prince 
de Ligne, dont elle avait épousé le petit-fils. Charles X la 
retrouvait tous les ans à Tœplitz. Avec la plus exquise 
bonne grâce elle y faisait les honneurs de son château 
féodal à un nombreux concours d'hommes d'État, de géné- 
raux illustres, de princes, de souverains. 

« Le respectable archevêque Skarbek, quelques membres 
de son chapitre, toutes les grandes famille de Bohême se 
réunissaient au Hradschin. L'éducation des jeunes princes 
y attirait aussi des hommes remarquables dans les sciences 
et dans les arts, entre autres l'historien Palacky. 

« L'entourage du roi se trouvait souvent augmenté par 
beaucoup de Français qui venaient lui rendre leurs hom- 
mages. C'étaient des officiers, des administrateurs, des 
ministres, d'anciens députés, des pairs, des noms illus- 
tres, les Lévis, La Rochefoucauld, Clermont-Tonnerre, le 
chancelier resté fidèle (1), le premier de nos orateurs, 
Berryer, le plus célèbre de nos écrivains, Chateaubriand, 
le vainqueur d'Alger, le maréchal de Bourmont. 

« C'est au milieu de cette compagnie illustre et nombreuse, 
c'est dans le calme d'entretiens pleins de confiance, à 
Prague, à Tœplitz, à Buschtierad, plus tard à Kirchberg, 

(1) Il s'agit ici du marquis de Pastoret. 



x\\[ soi v km us ni; co.mti: ni: montbel 

quelques instants à Goritz, que j'ai entendu Charles X. 
(jne, chaque jour, j'ai recueilli ses souvenir- el ceux de 
ses enfants. 

« Avec le séjour en Bohême, finit presque aussitôt l'exis- 
tence du Roi (1). A peine arrivait-il à Goritz, qu'il lut 
atteint du choléra et rapidement emporté. Ses enf;mK 
m'admirent alors à des habitudes d'intimité plus conti- 
nuelle. Je passais avec eux une grande partie de mes jour- 
nées, tantôt m'occupant de l'instruction des jeunes princes, 
tantôt faisant, à Marie-Thérèse et au duc d'AngouKin<\ 
des lectures qui donnaient lieu à de longues causeries sur 
le présent, sur l'avenir et beaucoup plus encore sur le passé. 

« Quelques fidèles vinrent à cette époque remplacer ceux 
que nous avions perdus : c'étaient le comte Emmanuel de 
Brissac, si connu par sa chevaleresque loyauté ; le général 
Clouet, ancien aide de camp du maréchal Ney ; le colonel 
comte de Locmaria ; le général vicomte de Champagny, 
neveu du ministre des relations extérieures de Napoléon, 
et lui-même sous-secrétaire d'État à la guerre; il était 
l'aide de camp de confiance du duc d'Angoulême. qui 
retrouva aussi avec bonheur et plaça, auprès du jeune dur 
de Bordeaux, un autre de ses officiers de prédilection, un 
des hommes dont il estimait le plus le caractère honorable, 
calme et ferme, le duc de Lévis, qui, d'accord avec la 
duchesse de Lévis, renonça, dès lors, à toutes les satisfac- 
tions d'une existence élevée et indépendante pour se vouer 
à de difficiles devoirs. » 

Le comte de Montbel omet ici de rappeler comment il 
lui était loisible de rentrer en France depuis une amnistie 



(1) Le comte de Montbel lui consacra une notice intitulée : Dernière époque 
de V histoire de Charles X ; ses derniers voyages; sa maladie; sa mort; son carac- 
tère; ses habitudes dans Vexil. 






1NTH0IHJCTI0N xxvii 

du 27 avril 1840 (1), et à ce sujet, je ne puis m'empêcher 
de citer ce qu'il écrivait à sa mère : 

Je vous remercie, ma chère et bonne mère, de votre lettre 
si tendre et si courageuse. Vous avez compris les sentiments 
de ceux que je sers. J'étais proscrit comme eux, il y a quelques 
jours. Les quitter, dès que je ne suis plus sous le poids du 
bannissement pesant toujours sur eux, il y aurait eu dans ce 
procédé un défaut de délicatesse de ma part. Cependant, je 
serais parti si vous m'aviez réclamé, car, devant Dieu et devant 
les hommes, vous avez les premiers droits à mon respect, à ma 
tendresse et à mon obéissance. 

Je vous remercie donc de vos conseils. J'évite ainsi de causer 
une peine amère à ces princes si bons à mon égard et auxquels 
je dois tant de reconnaissance. D'ailleurs, dans ce moment ils 
n'ont que moi seul pour leurs affaires et pour les études essen- 
tielles des plus jeunes. Dieu me ramènera vers vous, ma chère 
mère, j'en ai l'assurance. Offrons-lui, en attendant, le sacrifice 
de ce retard... 

Il demeura donc auprès de la famille royale. Écoutons-le 
poursuivre son récit : 

« Le séjour à Goritz, dit-il, finit avec la vie de Louis- 
Antoine (2). Marie-Thérèse de France se retira à Frohsdorf, 
dans la Basse Autriche, près de Neustadt, et non loin de 
Vienne. En face du Schneeberg, la plus haute cime des 
Alpes Noriques, adossé aux contreforts boisés qui servent 
de limites à la Hongrie, le château est placé dans un site 
pittoresque. Il avait, jadis, abrité d'autres douleurs et 
d'autres regrets. La sœur de Napoléon, la veuve de Joachim 

(1) L'amnistie du 8 mai 1837 avait libéré ceux des membres du ministère 
Polignac détenus au fort de Ham, mais elle ne s'appliquait pas aux ministres 
contumaces dont le sort fut réglé par l'ordonnance du 27 avril 1840. 

(2) Louis-Antoine, duc d'Angoulême, qui avait pris en exil le nom de 
comte de Marnes, mourut à Goritz en 1844. Le comte de Montbel publia 
sur ce prince une brochure ayant pour titre : le Comte de Marnes; notice sur 
son exil; son caractère; sa mort; ses funérailles. 



xwiii SOUVENIRS Di COMTE DE MONTBEL 

Murât, avait, jadis, acquis cette terre, où elle passa plu- 
sieurs années avec ses enfants. Elle y laissa des souvenirs 
de bienfaisance ; des gens, qui l'avaient servie, y ont servi 
depuis la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette. 

« Le voisinage de Vienne amenait souvent à Frohsdorf 
les membres de la famille impériale. Ils venaient y porter 
les hommages de leur vénération à Madame de France. 
L'illustre archiduc Charles, le palatin Joseph, le vice-roi 
Rénier, l'aventureux Jean, le calme Louis, l'impératrice 
mère, l'impératrice Marie-Anne, les nombreuses archidu- 
chesses s'empressaient autour de la duchesse d'Angoulême, 
et quand elle allait séjourner dans les palais impériaux 
de Vienne et de Schônbrunn, on la faisait toujours asseoir 
à la première place. 

« J'ai pu converser librement avec ces personnages et 
avec leurs brillantes suites. Aux noces de Madame la 
duchesse de Parme, dix-sept princes avec leurs cours 
étaient réunis à Frohsdorf. Combien, hélas, ont disparu 
depuis cette époque ! 

« Le roi et la reine de Saxe, dans leurs fréquents voyages 
à Vienne, ne manquaient jamais de rendre visite à leur 
illustre parente. Mais une des princesses qui venait le 
plus régulièrement était Marie-Louise, la veuve de Napo- 
léon ; elle avait un respect et un attachement profonds 
pour la fille de Louis XVI. 

« Depuis son établissement à Frohsdorf, pendant sept 
années, je suis constamment resté auprès de Marie-Thérèse 
de France. Elle m'avait admis davantage dans son intimité, 
et m'accordait son entière confiance. Elle m'appelait plu- 
sieurs fois par jour pour me consulter sur divers intérêts, 
pour m'ordonner des bienfaits, toujours distribués avec 
tant de vraie charité, me révéler ses peines et ses espé- 



INTRODUCTION xxix 

rances... Ses espérances, hélas, n'étaient plus pour elle 
ici-bas ! Son douloureux sacrifice était accompli. « Mou 
cœur est toujours français, mais il ne battra plus en 
France », disait-elle souvent avec tristesse. 

« Elle pensait tout haut avec moi et, après sa famille, 
j'étais le seul à qui elle ait parlé de sa captivité au Temple. 
Quel intérêt dans ses récits ! Elle avait vu tant d'événe- 
ments, tant de grandes figures avaient passé sous ses yeux ! 
Sa mémoire était si précise !... » 

Le comte de Montbel avait épousé en troisièmes noces 
Mlle de Gain Montaignac (1), qui fut dame d'honneur de 
S. A. R. Mademoiselle, et plus tard attachée à la personne 
de la comtesse de Chambord. 

Quand il arriva sur l'autre versant de la vie, à cette 
heure où l'on sent les forces décliner, il lui vint un désir 
ardent d'aller se fixer avec les siens dans sa ville natale 
qu'il aimait tant. Il entrevoyait, à travers un mirage 
enchanteur, la douce quiétude de l'existence en province, 
auprès de ses parents, de ses vieux amis, et avec plein 
loisir de s'abandonner, dans le calme et le repos, au charme 
de ses souvenirs. 

En 1851, aussitôt après la mort de la duchesse d'Angou- 
lême, il s'ouvrit au comte de Chambord de son projet 
de revenir en France ; mais le prince mit une affectueuse 
insistance à combattre une pareille intention, il voulait 
conserver ce serviteur, comme guide, et il le détermina à 
ne point s'éloigner. Mon grand-père resta, dix ans encore, 
à Frohsdorf, où il s'éteignit le 29 janvier 1861. 

(1) Alix de Gain-Montaignac (1813-1889) était fille de Jean-Éléonore 
Romain, comte de Gain-Montaignac, gouverneur du château de Pau, et 
de Pauline de Turicque, qui fut sous-gouvernante des enfants de France 
pendant la Restauration. Alix de Gain-Montaignac s'unit au comte de 
Montbel le 19 novembre 1845. 






xxx SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

J'ai cru nécessaire, pour faire connaître sa physionomie 
et son rôle, de parcourir sa vie entière. Les pages que je 
publie aujourd'hui n'embrassent point toute cette période, 
elles s'arrêtent au début de son séjour à Vienne. Le comte 
de Montbel désirait pousser plus avant la rédaction de 
ses Souvenirs. Dans ce but, il avait amassé d'innom- 
brables notes, il tenait son Journal d'une façon très dé- 
taillée, et des plus captivantes. La mort ne lui a pas 
accordé le temps de lier sa gerbe, mais les documents qu'il 
a laissés sont plus vivants, plus attachants que des Mé- 
moires, car, ils s'offrent, non comme des tableaux peints 
longtemps après, mais comme des instantanés pris au 
jour le jour, à Prague, à Goritz, à Frohsdorf ou dans divers 
voyages, faits avec la famille royale. 

Chassé de France pour avoir prêté jusqu'au bout un 
loyal concours à la monarchie légitime, après de pénibles 
vicissitudes, mon grand-père eut le bonheur de passer 
vingt-cinq ans sous le toit de ses princes. Il fut leur con- 
seiller, leur ami, l'intermédiaire de leur charité, l'adminis- 
trateur de leurs intérêts, et il reçut mission de collaborer 
à l'éducation du duc de Bordeaux et de Mademoiselle. 

Il existe un mot qui monte naturellement aux lèvres, 
quand on parle de lui, et qu'on voudrait inscrire en exergue 
de toute son œuvre, ce mot est : Fidélité. 

Guv de Montbel. 



SOUVENIRS 



DU 



COMTE DE MONÏBEL 



CHAPITRE PREMIER 

PREMIÈRES ANNÉES 
1787-1810 (1). 

Je suis né le 4 juillet 1787, à Toulouse, de Jean-Louis 
Baron de Montbel (2), conseiller de grand 'chambre au Par- 
lement, et de Catherine-Rosalie de Reynal. 

Ma famille paternelle comptait des capitouls au quin- 
zième siècle, mais elle eut le malheur d'embrasser le calvi- 
nisme et dut quitter Toulouse pour se réfugier à Caraman, 
petite localité des environs. Mon arrière-grand-père (3), 
ayant épousé une catholique, consentit à ce que ses enfants 
fussent élevés dans la foi de l'Église romaine. Après la 
mort de sa femme, il prit grand soin de leur éducation 
religieuse, veillant scrupuleusement à l'observation de leurs 



(1) Pour la clarté du récit, j'ai divisé en chapitres les Souvenirs du comte 
de Montbel. 

(2) Jean-Louis Baron de Montbel (25 août 1727-18 juillet 1793), conseiller 
de grand'chambre au parlement de Toulouse (1753), avocat du roi (1777-1791), 
épousa en premières noces Pétronille de Cazals, et en secondes noces Rosalie 
de Reynal. 

(3) Pierre Baron de Montbel (1669-1752) s'unit en premières noces à 
Gabrielle de Mercier, et en secondes noces à Françoise de Sanchely. 

1 



2 SOUVENIRS DU COMTE DÉ MONTBËL 

devoirs. Son fils (1) fut donc un excellent catholique, uni 
en premières noces à une demoiselle de Villèle, — de ce 
mariage naquit mon père, — et, en secondes noces, à une 
demoiselle de Villeneuve-Crosillat dont il eut plusieurs 
enfants. 

Mon père fit de très bonnes études chez les jésuites. Il 
approfondit avec zèle les meilleurs ouvrages de controverse 
pour y trouver les arguments capables de convertir son 
aïeul. Celui-ci, enfin éclairé par la voix persuasive de son 
petit-fils, abjura le calvinisme et mourut pieusement 
quelques années après. 

Entré au parlement de Toulouse, mon père s'acquit la ré- 
putation d'un excellent magistrat. Inébranlablement attaché 
à l'autorité de l'Église et du Roi, il ne cessa de les défendre 
contre les entreprises des novateurs. Il s'allia d'abord à 
une héritière de la famille de Cazals (2) ; elle était fort riche, 
mais d'un caractère difficile. Aussi, pendant plusieurs 
années, mon père fut attentif à adoucir les peines qui résul- 
taient pour elle d'un esprit chagrin et de l'état de maladie 
chronique où elle était tombée. Ayant eu à rédiger le testa- 
ment de sa femme, il lui conseilla de laisser la totalité de ses 
biens à son cousin germain pour lequel elle avait peu d'af- 
fection, mais qui s'était vaillamment comporté dans l'armée 
de Rochambeau, durant la guerre pour l'indépendance de 
l'Amérique. Ce M. de Cazals recueillit ainsi la terre de Cante 
et plusieurs autres grandes propriétés. Quant à mon père, il 
se contenta volontairement de sa fortune personnelle, n'ac- 
ceptant de sa femme que la jouissance d'un appartement. 

A cinquante-huit ans il épousa en secondes noces Mlle de 
Reynal (3), fille d'un de ses collègues à la grand'chambre 

(1) Jean Baron de Montbel, trésorier de France, marié à Jeanne de Villèle 
et en secondes noces à Jeanne-Marie de Villeneuve-Crozillat. 

(2) Pétronille de Cazals, comtesse de Montesquieu, baronne de Durfort 
(fille de Raymond de Cazals, conseiller au parlement toulousain, et de Marthe 
de Sicard), épousa, en 1763, Jean-Louis Baron de Montbel. 

(3) Catherine- Rosalie de Reynal (1766-1843) était fille de Joseph de 



CHAPITRE PREMIER 3 

du parlement toulousain el oièce du marquis de Saint- 
Géry (1) qui appartenait (paiement à ce corps de magis- 
trats. Jo naquis de ce mariage. Ma mère avait reçu la 
meilleure éducation. Elle rendit mon père très heureux 
pendant les huit années que dura leur union. Devenue 
veuve, elle continua à s'occuper de ses enfants avec une 
constante sollicitude, les guidant dans la droite voie en 
leur prêchant d'exemple. 

Au moment de ma naissance, régnait déjà dans les 
esprits une grande agitation. Des nuages s'accumulaient à 
l'horizon et préparaient le terrible orage qui devait emporter 
tant d'existences. On était loin pourtant de prévoir 
l'étendue du cataclysme prochain et tout naturellement 
les miens me voyaient dans l'avenir membre du parlement 
de Toulouse, cette institution leur semblant éternelle 
comme la monarchie. D'ailleurs, il faut l'avouer, les parle- 
ments étaient encore entourés d'une grande popularité et 
l'on ne savait guère à cette époque que le peuple est un 
enfant frénétique caressant son jouet ou le brisant avec 
un même enthousiasme. 

Sans soupçonner les horreurs de la Révolution, mes 
parents ne pouvaient se défendre d'une vive inquiétude 
en constatant quels ravages la corruption faisait dans toutes 
les classes. Non seulement les hommes les plus légers se 
nourrissaient d'ouvrages licencieux et impies, mais on 

Reynal, baron de Montamat, et de Christine de Rey de Saint-Géry. Elle 
épousa, en 1785, Jean-Louis Baron de Montbel. De ce mariage naquirent: 
1° le comte de Montbel, l'auteur de ces Souvenirs; 2° Marie-Joséphine, qui 
épousa le comte de Lauraguel ; 3° Anne- Amélie, mariée en premières noces 
au chevalier d'Assignan, et en secondes noces à Philippe Cadiot de Saint- 
Paul, qui devint colonel d'artillerie. 

(1) Clément-Jean-Augustin de Rey de Saint-Géry, né en 1730, entra au 
parlement toulousain en 1749. Arrêté pendant la Terreur, il fut incarcéré le 
17 mars 1794. Des amis s'employèrent à le sauver, mais il refusa de s'évader, 
car il avait entrepris de convertir un de ses collègues emprisonné avec lui. 
Il eut la consolation de réussir dans cette noble tâche et de ramener son ami 
à des sentiments religieux, mais ce beau dévouement lui coûta la vie. Trans- 
féré à Paris et condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, il fut guillo- 
tiné le 6 juillet 1794. (V. la Fin du parlement de Toulouse, par Axel Duboul.) 



i SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

trouvait également ces livres dans la bibliothèque d'hommes 
que leur état aurait dû rendre inaccessibles à cette frivolité 
honteuse et immorale. 

La jeunesse composant la Chambre des enquêtes était 
loin de présenter les mœurs vertueuses de l'ancienne 
magistrature. Des scandales éclataient, les duels se suc- 
cédaient. Le comte d'Entraigues fut dangereusement blessé 
par un jeune conseiller, M. de Poucharamet (1), dont 
il avait persiflé le costume. Un président, jadis officier de 
dragons, eut trois duels avec un homme qui venait régu- 
lièrement le provoquer à la même époque. Un soir, ledit 
président, peu après son mariage, se trouvait au théâtre 
avec sa jeune femme. Tout à coup la porte de leur loge 
s'ouvre et livre passage à l'obstiné bretteur se présentant 
à sa date habituelle. L'échange d'un regard suffit aux deux 
hommes pour se comprendre et le président, ayant suivi 
son adversaire, le tua à la lueur d'un réverbère. Il revint 
aussitôt auprès de sa femme qui n'avait rien soupçonné. 
On regardait ce président comme un homme probe et 
généreux ; poursuivi par un maniaque, il s'était battu, 
cédant ainsi à l'opinion publique. Cette faiblesse avait 
un caractère particulièrement regrettable chez un homme 
appelé par sa fonction à ne point admettre d'aussi néfastes 
préjugés. 

Les magistrats des générations précédentes montraient 
une parfaite rectitude dans leur conduite. Étrangers au 
monde, à ses plaisirs, à ses spectacles, ils trouvaient au 
sein de la famille leur meilleur délassement. Le palais de 
justice, l'église et leur maison étaient les seuls endroits où 
on pût les rencontrer, aussi leurs arrêts étaient-ils reçus 
avec la conviction que l'équité la plus consciencieuse les 
avait dictés. Jamais ils ne prononçaient sur une accusa- 

(1) Jean-Antoine-Auguste Jugounoux de Poucharamet, né en 1748, entra 
au parlement de Toulouse le 7 avril 1770. Comme ses collègues, il fut jugé 
par le tribunal révolutionnaire de Paris et guillotiné. 



CHAlMTItK PREMIER 5 

tion capitale sans avoir reçu l'Eucharistie. Leur probité 
rlail parfaite. Le marquis de Saint-Géry s'aperçut une 
fois, en étudiant une question de droit chez un commen- 
tateur célèbre, que jusque-là il avait été dans l'erreur sur 
ce point. Le souvenir lui revint d'une cause du même 
genre où, par son rapport, il avait fait prononcer une 
condamnation. Il s'agissait de quinze mille francs. Se 
croyant coupable de son ignorance, il remboursa les 
quinze mille francs au condamné. 

Rapporteur dans une affaire, mon grand-père avait 
accompli sa tâche avec son impartialité coutumière. Le 
soir, se retirant dans sa bibliothèque, corps isolé donnant 
sur un jardin, il vit entrer celui qui avait perdu son procès. 
Cet homme était armé de pistolets. 

— Que venez-vous faire? lui demanda tranquillement 
mon grand-père. 

— Me venger. 

— Monsieur, je ne puis vous empêcher de m'assassiner. 
J'ai parlé selon ma conscience, je n'ai donc rien à me 
reprocher. Au chagrin d'une perte de fortune, vous allez 
ajouter l'amer regret d'un crime qui ne tardera pas à 
vous coûter l'existence. Quant à moi, j'aurai l'avantage 
de mourir pour l'accomplissement de mon devoir, vous 
ne serez donc pas vengé. 

Il dit ces paroles avec une telle expression de calme, de 
bienveillance et de douceur que le malheureux se jeta à 
ses genoux, implorant son pardon. Mon grand-père le 
reconduisit lui-même jusqu'à la porte pour que ses gens 
ne pussent rien soupçonner. 

Telles étaient les habitudes des conseillers de grand'- 
chambre. Ceux des enquêtes, beaucoup plus jeunes et 
séduits par les idées nouvelles, se laissaient entraîner à 
l'opposition la plus vive contre le gouvernement. On 
aurait dit qu'ils rougissaient de leur habit, ils ne le por- 
taient guère et cela pour éprouver moins de contrainte. 



6 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Leur gaieté, en général inofîensive, était parfois déplacée. 
Souvent même, ils poussaient la légèreté bien au delà 
des limites permises à des magistrats. Hélas ! Ces malht.Mi- 
reux jeunes gens, si amis de la joie, marchaient avec 
insouciance vers un sort affreux, mais en mourant sur 
l'échafaud révolutionnaire, ils allaient tous montrer un 
superbe courage. 

Nous passions un certain temps de l'année à Caraman. 
Mon père y possédait des terres et une maison dans l'in- 
térieur de la ville. Deux de ses sœurs (1) avaient épousé 
deux MM. de Villèle, une autre (2) M. Bret de Milhau, 
une quatrième (3) M. de Mascarville. Quant à mes oncles, 
l'un (4) était marié à une demoiselle de Puybusque, un 
autre (5) était mort major d'infanterie, un autre vivait 
retiré, après avoir été longtemps attaché au roi de Pologne, 
Stanislas. On le connaissait sous le nom de d'Anel (6). 
C'était un homme de haute stature, sec de corps, mais de 
caractère excellent. Il m'amusait infiniment avec ses 
histoires belliqueuses, mêlées d'anecdotes sur un nain de 
la cour polonaise. Tout ce passé est maintenant pour moi 
un peu enveloppé de brume, j'aurais de la peine à en 
évoquer le détail. 

Quelques impressions, quelques faits insignifiants restent 

(1) Jeanne-Marie Baron de Montbel, née en 1728, mariée à Ignace de 
Villèle, capitaine au régiment de Bourbon-Infanterie, et Jeanne- Françoise 
Baron de Montbel, mariée à Guillaume de Villèle-Laprade. Toutes les deux 
furent jetées en prison pendant la Révolution. 

(2) Jeanne-Marguerite Baron de Montbel, épouse de Jean-Joseph Bret 
de Milhau, fut détenue durant la Révolution. 

(3) Pétronille-Marie Baron de Montbel, née en 1741, mariée à Pierre de 
Sanchely de Mascarville. 

(4) Guillaume-François Baron de Montbel, avocat au parlement, fut 
incarcéré pendant la Terreur. Il avait épousé en 1767 Claire-Félicité de Puy- 
busque. 

(5) Gaspard-Guillaume Baron de Montbel (1739-1780), capitaine com- 
mandant au Bretagne-Infanterie. 

(6) Jean-Joseph-Anne Baron de Montbel-Ladragonière, officier de dra- 
gons avant la Révolution, fut arrêté comme aristocrate le 25 avril 1793 et 
détenu à Toulouse jusqu'en frimaire an III. Pendant le soulèvement roya- 
liste de l'an VII, il commandait les insurgés de Lézat. 



CHAPITRE PREMIER 7 

dans ma mémoire, car ils frappèrent vivement mon ima- 
gination d'enfant : frayeurs au récit d'absurdes contes de 
sorcières, admiration en contemplant les planches de 
l'Encyclopédie ou une série de gravures représentant les 
cérémonies religieuses chez les divers peuples, vive souf- 
france quand, un jour, ma mère m'ayant pris dans sa 
chaise à porteurs, on me ferma la porte sur la main. Mes 
parents m'envoyaient alors chez une Mme Turben qui 
tenait une école à Caraman ; là, j'eus l'insigne honneur 
d'être roi de la fève, c'est le souvenir le plus net et le plus 
glorieux de cette époque de ma vie. A Toulouse, on me 
confiait aux soins de Mme Gach, vieille bonne femme qui 
avait élevé plusieurs générations et qui fut contrainte de 
faire apprendre les Droits de l'homme aux marmots de 
son petit établissement. 

Les événements prirent bientôt un aspect effrayant. 
Quand mon père connut les nominations de Toulouse, des 
départements voisins et surtout de Paris à la Convention, 
il ne douta plus du sort réservé aux gens de bien, au Roi, 
à sa famille. Il tomba dans un chagrin qui m'affectait 
vivement, malgré mon extrême jeunesse. Souvent je voyais 
ma mère en larmes ; tous autour de moi étaient plongés 
dans une cruelle affliction. Cette tristesse devint plus pro- 
fonde à la nouvelle des assassinats de Septembre. L'abbé 
de Villèle (1), neveu de mon père, échappa à ce carnage. 
S'étant évadé des Carmes, il escalada le mur d'un jardin 
et se sauva tandis qu'on égorgeait l'archevêque d'Arles, 
les évêques de Beauvais, de Saintes, avec environ deux 
cents prêtres enfermés dans la chapelle où on les avait 
refoulés de toutes les parties du couvent. 

Le chevalier de Brassac fut au nombre de ceux qu'on 



(1) Il s'agit probablement ici de Maurice de Villèle, chanoine prébende de 
Saint-Félix, né vers 1763, mort en Espagne en 1794. Il était fils d'Ignace de 
Villèle, capitaine au Bourbon-Infanterie, et de Jeanne-Marie-Gabrielle Baron 
de Montbel. 



8 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

relâcha. Il avait été incarcéré à l'Abbaye. Cet homme 
fort inoiïensif aimait passionnément la musique, il jouait 

du violon avec une ardeur infatigable. S'éiant fait porter 
son instrument dans sa prison, il tourmentait par de 
bruyantes études les autres malheureux captifs. Aux 
réponses du chevalier de Brassac, les abominables jugeurs 
virent combien il était étranger a la politique. Dans un de 
leurs moins atroces moments, ils lui accordèrent la liberté. 
Pour sortir, le chevalier dut passer au milieu d'un lugubre 
entassement de cadavres. Il avait autour de lui les corps 
des victimes massacrées, quand tout à coup il s'aperçut 
qu'il avait oublié son violon ; il rebroussa chemin aussitôt 
et eut la constance de demander aux bourreaux la permis- 
sion de reprendre son cher instrument. 

Nous étions à Caraman, lorsque nous apprîmes l'as- 
sassinat juridique de Louis XVI. Ce deuil fut pour nous 
d'autant plus douloureux que nous devions cacher l'amer- 
tume de nos regrets et notre tristesse pleine d'angoisses. 
A cette catastrophe vinrent s'en ajouter toujours de nou- 
velles ; jamais de trêve aux alarmes; on tremblait sans 
cesse pour quelque ami en danger. 

A Toulouse, où nous étions revenus, nous vîmes passer 
de chez les Montégut un simulacre de pompe funèbre 
pour Lepelletier Saint-Fargeau (1). Les Montégut avaient 
des relations d'amitié avec ma famille. Julie (2), mariée 
au baron de Batz, m'avait même nourri de son lait. En 
songeant à elle, je ne puis m'empêcher de penser à un por- 
trait, où elle est représentée avec une coiffure immense se 
terminant en cœur, le tout surmonté d'un minuscule 



(1) Lepelletier Saint-Fargeau, député à la Convention, ayant voté la mort 
de Louis XVI, fut assassiné par le garde du corps Paris, la veille de l'exé- 
cution du roi, le 20 janvier 1793. 

(2) Julie de Montégut-Ségla, fille de Jean-François de Montégut-Séçla, 
mentionné plus loin, et de Marie- Anne de Mouilhet, épousa. If S décembre 
1781, Gaspard, baron de Batz et de Mirepoix. Le portrait dont parle le comte 
de Montbel se trouve au château de Mirepoix, chez le baron de Batz. 



CHAPITRE PREMIER 

bonnet. La mère (1) do M. do Montégut, maltresse es jonx 
floraux, jouissail d'une grande réputation littéraire. Quanl 
à M. do Montégut (2), c'était un véritable antiquaire; son 
fils (3), connu sous le nom do Labourgade, avait épousé très 
jeune Mlle do Limayrac, sœur do ce M. do Limayrac (4) 
qui fut préfet et député pendant la Restauration. 

Les dangers devenaient de plus on plus pressants. La 
plupart des parlementaires toulousains ne tardèrent pas à 
être emprisonnés comme prévenus d'avoir protesté contre 
l'abolition d'un pouvoir qui pendant tant de siècles fut 
pour la France l'artisan de sa gloire. Mon père était si 
connu par sa bonté, par sa charité inlassable que dans le 
premier moment on l'excepta de la mesure, mais son 
chagrin le conduisit au tombeau peu de jours après. J'avais 
souffert les craintes les plus vives, redoutant à tout ins- 
tant de le voir arrêter. J'appris sa mort chez mon grand- 
père de Reynal (5). Celui-ci, par les soins de M. de Gauran, 
réussit à se cacher dans la demeure d'une demoiselle Duclos, 
notre parente ; il fut ainsi placé à l'abri, la nuit même qui 
précéda l'invasion de sa maison. On la mit sous séquestre ; 
quant à lui, son nom fut inscrit sur la liste des émigrés* 

(1) Jeanne de Ségla (1709-1752) eut un vrai renom comme poète. Elle 
avait épousé M. de Montégut, trésorier de France en la généralité def'Tou- 
louse. 

(2) Jean-François de Montégut-Ségla (1729-1794), fils de la précédente, 
s'adonna aux lettres et fréquenta Marmontel, Fontenelle, etc. Il fut aussi 
un archéologue distingué. Membre du parlement de Toulouse, il fut guillotiné 
sous la Terreur. 

(3) Raymond-André Philibert de Montégut, né en 1768 à Toulouse, entra 
au parlement. Il mourut sur l'échafaud le 15 juin 1794. 

(4) Charles-Antoine-Gabriel de Limayrac émigra pendant la Révolution 
et fit campagne dans l'armée de Condé. En 1815, il devint préfet de Toulouse. 
Élu député de cette ville, il la représenta à la Chambre jusqu'en 182G, puis 
fut successivement préfet de l'Oise, du Tarn-et-Garonne et de Vaucluse. 

(5) De son mariage avec Christine de Rey de Saint-Géry, Joseph de Reynal, 
dont il est ici question, avait eu quatre enfants, deux fils qui seront men- 
tionnés plus loin et deux filles. L'une de celles-ci, Anne-Françoise de Reynal, 
épousa Armand de Gauran, trésorier de France au bureau des finances d'Auch. 
L'autre, Catherine-Rosalie de Reynal, s'unit à Jean-Louis Baron de Montbel 
et de ce mariage naquit le comte de Montbel, l'auteur des Souvenirs que nous 
publions. 



10 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Quarante-cinq de ses collègues du parlement toulousain 
allaient bientôt périr à Paris sur l'échafaud révolution- 
naire ; parmi ces malheureuses victimes se trouvait le pré- 
sident d'Aspe dont je devais épouser la fille. 

Autour de nous, les arrestations sévissaient, la guillotine 
fut dressée sur la place du Capitole. Un des premiers exé- 
cutés fut le comte Jean Du Barry ; par une mort coura- 
geuse et chrétienne, il racheta les scandales de sa vie (1). 
M. de Boucheporn (2), intendant d'Auch, fut aussi déca- 
pité. C'était un homme excellent auquel la Révolution 
faisait un crime de ses principes et de sa droiture. Affable 
et généreux, il aimait à protéger les arts ; le célèbre vio- 
loniste Baillot (3) avait été élevé chez lui. Fort lié avec ma 
famille, M. de Boucheporn venait souvent la visiter, aussi 
sa mort causa-t-elle un profond chagrin à tous les miens. 
Tristan d'Escalonne (4), intrépide jeune homme qui avait 
énergiquement repoussé une attaque de Jacobins, périt 
également sur l'échafaud. Cinq cents femmes, parmi 
lesquelles Mmes de Villèle, sœurs de mon père, furent 
jetées dans les prisons de Toulouse. De ce nombre était 
aussi Mme de Cassan (5), arrêtée pour avoir correspondu 
avec ses fils émigrés. Capelle, l'accusateur public, voulut 
la sauver. « Déclarez que vous ne connaissez pas cette 

(1) Jean Du Barry, né à Lévignac, près de Toulouse, en 1722, fit à Paris 
a connaissance de la célèbre Mlle Lange. Il l'introduisit à la cour, elle devint 

la maîtresse de Louis XV, et Jean Du Barry la maria à son frère Guillaume. 
A l'avènement de Louis XVI, il dut se retirer quelque temps en Suisse. 
Revenu en France, il se fixa à Toulouse. Traduit devant le tribunal révolu- 
tionnaire de cette ville, il fut exécuté le 17 janvier 1794. 

(2) Claude-François-Bertrand de Boucheporn, conseiller au parlement 
de Metz, puis intendant d'Auch. Accusé, malgré ses dénégations, d'avoir 
fourni des ressources aux émigrés, il fut guillotiné le 3 ventôse an IL 

(3) Pierre-Marie-François Baillot (1771-1842), violoniste de talent, attaché 
au théâtre de Monsieur en 1791, devint professeur au Conservatoire en 1795. 

11 fit ensuite partie de la musique de Napoléon I er , puis de la chapelle des 
Bourbons. 

(4) Tristan d'Escalonne, fils de David d'Escalonne, conseiller au par.e- 
ment toulousain, fut condamné à mort le 24 février 1794. 

(5) Antoinette-Adrienne de Rabaudy avait épousé Jean-Joseph-IIenri de 
Cassan. Elle fut guillotinée le 2 mars 1794. 



CHAPITRE l'K KM 1ER 11 

lettre. — Je ne sauverai pas ma vie par un mensonge », 
lui répondit Mme de Cassan. Ayant donc avoué la vérité 
devani Le terrible tribunal, elle fut condamnée. Dans la 
nuit qui précéda sa mort, mes tantes l'assistèrent. Au 
matin de son exécution, ses cheveux étaient devenus 
entièrement blancs... Temps d'horreur et d'épouvante où 
tout faisait frissonner, où le seul bruit du marteau de la 
porte glaçait d'effroi. 

Ma mère dut se cacher durant quelque temps, aussi 
nous confîa-t-elle à une gouvernante. Nous étions réduits 
à une ration d'un pain détestable composé de je ne sais 
quelles graines corrompues. On faisait queue devant chez 
les boulangers pour obtenir très maigre pitance ; dans ces 
conditions, nourrir des proscrits était bien difficile. Il 
fallait toutefois que ma mère assurât la subsistance de 
mon pauvre grand-père dans sa cachette. Elle s'unissait 
à M. et Mme de Gauran pour gagner leur vie et la nôtre, 
en confectionnant des souliers de chanvre tressé nommés 
spadrilles. 

On était toujours sous la menace de visites domiciliaires. 
Le municipal Mathieu vint mettre les scellés sur tous nos 
effets ; ma mère le pria de lui laisser quelques chemises. 
« Tu en as bien assez pour le temps qui te reste à vivre, » 
lui répondit-il. La terreur et le découragement se lisaient 
sur les visages, on enviait le sort des émigrés. Il fut ques- 
tion d'exiler tous les nobles ; au milieu de cette sauvagerie, 
pareille perspective ne pouvait que nous sourire. Aux 
persécutions s'ajoutaient d'absurdes outrages ou de révol- 
tantes humiliations. On nous obligea à retourner les plaques 
de nos cheminées parce qu'elles étaient ornées de fleurs de 
lis ; nous fûmes tous contraints d'arborer la cocarde tri- 
colore et le bonnet rouge, les femmes comme les hommes 
durent s'y soumettre. 

Sur les places publiques s'érigeaient les arbres de liberté 
autour desquels une foule en délire exécutait des danses 



te SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

effrénées et chantait des couplets obscènes ou féroces. 

Dans leur détresse des gens mirent leur espoir en Barère. 
Sa politesse, sa douceur, quelques succès littéraires aux 
Jeux floraux l'avaient fait naguère accueillir par les 
cercles de Toulouse. Pendant la Terreur, il conserva une 
certaine urbanité de langage et une mise élégante. C'était 
un tel contraste avec les manières ou le costume des sans- 
culottes que Barère se vit appelé l'Anacréon de la guillo- 
tine. Quelques personnes avec lesquelles il avait été en 
relation implorèrent son aide pour sauver des malheureux, 
mais elles ne trouvèrent chez le membre du Comité de 
salut public qu'une complète insensibilité. 

Dans les départements voisins du nôtre, avaient lieu 
les mêmes scènes, les mêmes crimes de tyrannie révolu- 
tionnaire. A Castres, un tribunal composé de calvinistes 
et de leurs ministres envoyait impitoyablement au sup- 
plice les prêtres catholiques. Nîmes, Montpellier, Cahors, 
Agen furent couverts de sang et de ruines. Un membre 
de la Convention, Dartigoeyte (1), parcourait le Gers avec 
une guillotine et livrait à la mort les ecclésiastiques, les 
vieillards, les religieuses. M. de Barbotan, député à l'As- 
semblée constituante, poursuivi pour avoir adressé des 
secours à son fils émigré, fut mené devant le tribunal 
criminel du Gers, ainsi que son gendre, M. de Saint-Julien. 
Le jury les déclara non coupables. Dartigoeyte aussitôt 
porte plainte contre ce jugement devant la Convention 
et, sur le rapport de Merlin, les acquittés sont livrés au 
tribunal révolutionnaire., qui les condamne à être exécutés. 
M. de Barbotan, vieillard de soixante-quinze ans, fut donc 
décapité avec toute sa famille. 

Dartigoeyte et Cavaignac, par leur abominable férocité, 
soulevaient des haines furieuses. Dartigoeyte, se trouvant 
une fois à la Société populaire d'Auch, s'y était laissé 

(1) Député des Landes. 



CHAPITRE PREMIER 13 

emporter à des accès de rage contre ceux qu'il appelait 
les « malveillants ». Une brique lui fut alors décochée sans 
l'ai teindre. Dix personnes sont arrêtées sur-le-champ, puis 
envoyées à l'eeliaïaud par une commission extraordinaire. 
Celui qu'on prétendait être l'auteur de l'attentat fit en- 
tendre, jusqu'à son dernier moment, le cri de « Vive 
Louis XVI l! i. 

La folie des assassins devenait toujours plus sauvage. 
Non contents d'avoir tué le Roi, la Reine, Madame Elisabeth 
et tant d'autres, ils s'égorgeaient entre eux. Dans cette 
tourmente sanglante, que de turpitudes et de monstrueuses 
cruautés, que de douleurs et de détresses poignantes ! 

Les malheureux parlementaires ne furent pas les seuls 
Toulousains exécutés à Paris. Beaucoup d'autres de nos 
compatriotes y périrent sous le couperet. C'étaient Baras 
officier municipal ; de Charbonnet, capitaine de volontaires ; 
Charbonnier de Sainte-Croix ; Charleval ; Douziech, général 
de la garde nationale de Toulouse ; Sévennes, son aide 
de camp ; Lartigue ; Maindouze ; Toulan ; Roux de Puy- 
vert ; le médecin Rufïat... (1). Le premier président de 
Cambon (2) ayant réussi à se sauver, on incarcéra sa femme 

(1) Marc-Antoine Baras, publiciste, fut nommé en 1791 officier municipal. 
Pour s'être affilié au parti girondin, il fut condamné à mort le 13 avril 1794 ; 
Pierre de Charbonnet, capitaine d'infanterie, guillotiné le 9 juillet 1794; 
Charbonnier de Sainte-Croix, exécuté le 6 juillet 1794 ; Charleval, garde du 
corps de Louis XVI, monte à l'échafaud le 24 juillet 1794; Jean Douziech, 
né à Toulouse en 1 7 45, devint général des gardes nationales et fut condamné 
à mort le 11 juin 1793 ; son aide de camp, Toussaint Sévenne, est guillotiné 
le 11 messidor an II ; Antoine-Louis Lartigue, curé de Fontenay-aux-Roses, 
exécuté le 26 mars 1794; Maindouze, né à Toulouse en 1741, était commis 
aux Affaires étrangères, au début de la Révolution. Ayant vu au Temple 
la détresse de Louis XVI et des siens, il devint un fervent royaliste. Il fut 
condamné à mort le 2 juin 1794 ; Toulan, né à Toulouse en 1761, fut un des 
membres de la Commune de Paris. Ainsi que son ami Maindouze, en voyant 
les prisonniers du Temple, il aurait décidé de se dévouer à eux. Accusé avec 
plusieurs autres officiers municipaux de vouloir favoriser l'évasion de Marie 
Antoinette, il fut condamné à mort le 30 juin 1794 ; Roux de Puyvert (1763- 
1794), officier de marine, fut guillotiné pour avoir participé à une prétendue 
conspiration; Jean-Baptiste Rufïat, exécuté le 29 juin 1794. (Pour tous ces 
noms, voir la Biographie toulousaine, publiée à Paris, chez Michaud, en 1823.) 

(2) Jean-Louis-Emmanuel-Augustin de Cambon (1737-1809) fut nommé 



U SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

et sa fille Pauline. En marchant au supplice, Mme de 
Cambon confia sa pauvre enfant au jeune d'Ayguevives, 
qui l'épousa quand ils eurent recouvré la liberté. 

Ce fut une ivresse sans nom, une joie indicible, lorsqu'on 
apprit les luttes de la Convention, la chute et la mort de 
Robespierre. On crut l'ère des persécutions enfin close, une 
confiance ardente réchauffa les cœurs torturés depuis si 
longtemps par un morne désespoir. Mon grand-père quitta 
sa cachette ; dès lors, nous rentrâmes dans sa maison pour 
ne la plus quitter. Ma mère et Mme de Gauran se trou- 
vaient ainsi auprès de leur père, dont les deux fils man- 
quaient à notre réunion familiale. L'aîné, membre du par- 
lement de Toulouse, avait suivi le comte O'Kelly, ministre 
du roi, à Mayence ; il évita de la sorte la mort qui frappa 
ses collègues. Le second, lieutenant dans un régiment 
d'infanterie, avait émigré avec tous les officiers de son 
corps, il servait dans les chevaliers de la couronne. La 
tourmente semblait désormais passée et notre vie paisible 
nous aurait presque tenu lieu de bonheur, si de nouvelles 
afflictions ne nous avaient atteints. Mme de Gauran, 
minée par une maladie de poitrine causée par les chagrins 
et les inquiétudes, succomba à ses souffrances. Elle avait 
partagé avec nous les angoisses de la Terreur, et son mari 
qui s'était alors si complètement dévoué à mon grand- 
père, continua de nous montrer une très grande sollicitude. 

Des jours plus heureux semblaient luire pour la France. 
Les politiques du Palais- Royal présageaient de meilleures 
destinées. La Quotidienne de Michaud (1), les feuilles de 

par Louis XVI, en 1787, premier président au parlement de Toulouse. Sa 
femme, née Dorothée de Riquet, périt sur l'échafaud, la veille de la mort de 
Robespierre. Leur fille Pauline épousa, en 1795, Félix de Martin d'Aygues- 
vives (1769-1826), procureur à la cour de Toulouse. 

(1) Joseph-François Michaud (1767-1839), pendant la Terreur, défendit 
la monarchie avec beaucoup de courage dans des articles que publièrent les 
journaux feuillants. Il fut arrêté au 13 vendémiaire pour sa collaboration 
à la Quotidienne. Il a écrit une Histoire des Croisades, et il édita avec son 
frère la Biographie universelle. 



CHAPITRE PREMIER 15 

Richer de Serisy (1) faisaient les délices des royalistes. Ma 
mère en donnait lecture et je t'écoutais avec beaucoup 
(fat lent ion. Le temps des muscadins commença. On appe- 
lait ainsi les antirévolutionnaires. Ils portaient des habits 
carrés, des culottes liées à moitié mollet, des bas à rayures 
horizontales bleues et blanches ou des bottes à retroussis, 
de hautes cravates dans lesquelles leur menton se perdait. 
Aux deux côtés de leur figure, les cheveux pendaient en 
oreilles de chien, et ils les nouaient par derrière en catogan. 
On les appela aussi les Incroyables. Ils parlaient avec une 
ridicule affectation, s'évertuant à ne prononcer aucun r. 
A chaque instant, des combats avaient lieu entre muscadins 
et terroristes ; les élèves se battaient à coups de pierres. 
Pour signaler les députés, crus royalistes, à la haine des 
révolutionnaires, le Directoire les désignait sous le nom de 
Clichyens, parce qu'ils tenaient leurs réunions à Clichy. 

Je repris bientôt mes études. On m'envoya chez M. Cail- 
hive (2), digne ecclésiastique, petit et bossu, assisté, dans 
sa mission pédagogique, par un frère au regard torve. 
Ce dernier, il m'en souvient, nous montrait à enluminer 
des gravures illustrant les Métamorphoses d'Ovide. J'avais 
là pour camarades les deux frères Marsac (3). 

Je quittai bientôt les enseignements de M. Cailhive pour 
être confié aux soins de M. Ponthier, directeur d'une impor- 
tante pension où professaient des hommes qui ont, depuis, 
parcouru fort honorablement la carrière de l'instruction 
publique. C'étaient MM. Lamarie, Prévôt, Pujol, Savy (4) 



(1) Richer Serisy, né à Caen, en 1764, mort à Londres en 1803. Incarcéré 
pendant la Révolution, il publia après le 9-Thermidor l' Accusateur public, où 
le Directoire fut violemment attaqué. 

(2) Jean-Denis Cailhive, né le 15 octobre 1795. Incarcéré après le 18-Fruc- 
tidor, il ne recouvra la liberté qu'en 1801. (V. Une ordination à Toulouse en 
1795 ; Jean-Denis Cailhive, par M. l'abbé Totjrnieb. Toulouse, 1906.) 

(3) Victor et Eugène de Marsac étaient fils de Pierre de Marsac, qui fut 
guillotiné en 1794 avec ses collègues du parlement toulousain. 

(4) L'abbé Dominique-Marie Savy devint vicaire général à Toulouse, et 
en 1826 il fut nommé à l'évêché d'Aire. Il mourut en 1842. Dans la brochure 



46 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

mort évêque d'Aire, Dom Dejoy, ancien chartreux, et 
l'abbe Alonnerot, qui nous i'ouettait consciencieusement. 
Passionné de musique, j'allais recevoir les leçons de l'abbé 
Prax. J'avais chanté devant lui une de ses œuvres inti- 
tulée : le Lis et la Rose, allusion à Louis XVI et à Marie- 
Antoinette. Mlle Justine de Villèle m'accompagnait sur 
la harpe. Ravi de m'entendre, l'abbé Prax me réclama 
aussitôt comme élève. Il était logé chez une dame Lagar- 
rigue, qui avait trois filles, dont l'une possédait un vrai 
talent de harpiste. M. Ducreux me donnait les premiers 
principes du dessin, et M. Labadens m'initiait aux dilli- 
cultés du violon. 

Le 18-Fructidor fit brutalement s'évanouir nos rêves de 
bonheur. Nos appréhensions recommencèrent, tout nous 
portait à redouter d'effrayantes tribulations. Ordre fut 
donné aux individus inscrits sur la liste des émigrés de 
quitter la France sous peine de mort. Mon grand-père 
tombait sous le coup de cet arrêt; or, il ne voulait 
pas accepter le titre d'émigré, alléguant à juste titre 
qu'il n'avait point passé la frontière durant la Révolu- 
tion. Il fut donc contraint de se cacher encore. Un 
grenier au-dessus de sa bibliothèque lui offrit un asile 
assez sûr, on y pénétrait par une trappe invisible. Mis 
dans le secret, je fus, de temps en temps, chargé de 
monter la garde. 

L'institution de M. Pontier avait péri au 18-Fructidor. 
Les prêtres qui s'y trouvaient furent poursuivis. Le char- 
treux Dom Dejoy, d'une remarquable agilité, échappa aux 
agents du pouvoir dictatorial en sautant par une fenêtre 
dans la rue. 

Ma mère voulait employer tous ses efforts pour obtenir 
que mon grand-père fût rayé de la fatale liste des émigrés. 
Dans ce but elle se rendit à Paris. Avant son départ, elle 

do M. l'abbé Tournier, mentionnée plus haut, il est également question de 
François-Médard Pontier, de son école, de ses collaborateurs. 



CHAPITRE PREMIER \1 

me mit en pension chez M. Ruiïat (1), fils d'un célèbre 
professeur de droit romain. Lui-même se destinait à cette 
carrière quand la Révolution vint détruire ses projets. Il 
était excellent latiniste, particulièrement versé dans les 
Institutes, les Pandcctes, le Digeste. Un portrait de Cujas 
ornait majestueusement sa chambre. Bon littérateur, il 
faisait agréablement les vers ; c'était un homme de cœur 
et d'esprit. Il avait pour associé M. Salvan ; sa sœur et ses 
nièces prenaient également soin des élèves. Leur institu- 
tion se trouvait dans l'hôtel de Lasbordes, si remar- 
quable par les sculptures de Bachelier. Je fis là des études 
aussi complètes qu'on pouvait le souhaiter à cette époque. 
L'ancien mode d'enseignement avait disparu. Le régime 
d'alors était l'œuvre de Lakanal et Daunou. A côté des 
écoles primaires figuraient quatre-vingt-dix-huit écoles 
centrales. Comme il n'y avait là aucune garantie morale, 
mais bien plutôt une complète négation des principes reli- 
gieux, les gens honnêtes se gardaient de mettre leurs 
enfants dans ces établissements. Ils les plaçaient dans des 
institutions libres dont l'existence avait été admise par 
Lakanal et Daunou, qui reconnaissaient la liberté du père 
de famille. Le Directoire soumit toutefois à une étroite 
surveillance les chefs de ces maisons d'éducation. Il exigea 
d'eux le serment absurde de haine à la royauté, l'observa- 
tion des Décadi, l'emploi du nom de citoyen. M. Ruffat, 
pour nous conserver sa bienfaisante instruction et surtout 
un enseignement religieux, dut subir ces conditions qui lui 
étaient odieuses. Le jour des Décadi, il conduisait quelques 
élèves, appartenant à des familles attachées au Directoire, 



(1) Jean-Dominique-François-Marie Ruffat (1762-1842) devint, en 1782, 
avocat au parlement de Toulouse. Sous le Directoire, il fonda une école dans 
cette ville. En 1806, il devint professeur à l'École de droit, mais en 1830, 
ses principes lui interdisant de prêter serment à la monarchie de Juillet, il 
donna sa démission. Il était chevalier de la Légion d'honneur et membre de 
l'Académie des Jeux floraux. Son frère, Jean-Baptiste Ruffat, dont il a été 
question plus haut, avait été guillotiné en 1794. 



<8 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTRE!. 

dans le temple de la Raison ; c'était l'église métropolitaine 
de Saint-Étienne qu'on avait profanée par ce titre écrit 
en énormes caractères au-dessus du portail. Le maire y 
tenait des discours sur des sujets républicains, mais en 
gardant un ton modéré comme son caractère. Les élèves 
des différentes écoles y récitaient les Droits de l'homme ou 
la Constitution, mélangeant à tout cela des amplifications 
civiques. Ceux de M. Ruffat déclamaient une traduction 
en vers de quelque ode d'Horace, entre autres celle com- 
mençant ainsi : 

Cœlo tonantem credidimus Jovem regnare. 

Toujours pour sacrifier aux nécessités de l'époque, 
M. Ruffat appela chez lui, comme professeur de mathéma- 
tiques, un prêtre ayant abandonné son état et que tout le 
monde prenait bien soin d'appeler « citoyen Romieu ». 
C'était, d'ailleurs, un homme bienveillant qui ne proférait 
jamais de mots déplacés, aussi resta-t-il dans l'institution 
quand les temps devinrent meilleurs. M. Ruffat avait 
encore auprès de lui un autre paratonnerre politique, le 
citoyen Peffau, perruquier de l'établissement, investi de 
fonctions municipales pendant la Terreur. Son rôle à notre 
égard était de haute importance. On devait, en effet, à 
cette époque-là, considérer le perruquier comme une des 
personnalités essentielles d'un collège. Les élèves portaient 
encore les cheveux longs et poudrés, aussi les bons offices 
du citoyen Peffau nous étaient-ils précieux. Au fond très 
brave homme, cet artiste éminent avait rendu quelques 
services à M. Ruffat durant sa détention. 

On n'exerçait plus de poursuites contre le culte catho- 
lique, mais il n'avait point pieu en dehors des chapelles 
particulières. Un prêtre, M. Dirat, qui, au plus fort de la 
tempête, était'tou jours resté à Toulouse pour y continuer 
son ministère secrètement, nous donnait l'instruction reli- 
gieuse et célébrait la messe dans notre école deux fois la 



CHAPITRE PREMIER 19 

semaine. Tout cela se passait assez mystérieusement, la 
prudence étant nécessaire sous un gouvernement hostile. 
Bientôt je fus admis à la Sainte Table avec mon camarade 
Castelbajac (1). Nous étions bien jeunes, mais notre piété 
n'avait pu que se tremper vigoureusement pendant ces 
années de persécution. D'ailleurs, l'héroïsme des prêtres 
accomplissant leur tâche sous la menace de la déportation 
ou de l'échafaud avait ramené les fidèles à la ferveur de la 
primitive Église. 

Ma mère poursuivait à Paris, avec une patiente ténacité, 
la radiation de mon grand-père. Elle réussit enfin, après 
s'être adressée en toute confiance à un député de Tou- 
louse, nommé Destrem (2), membre du conseil des Cinq- 
Cents. Réputé pour ses opinions exaltées, il était cependant 
honnête ; il mourut sans laisser de fortune à ses nombreux 
enfants, dont l'un est général au service de l'empereur de 
Russie. Ma mère prouva à Destrem que M. de Reynal 
n'avait point quitté la France. Il s'était caché pendant les 
années 1793 et 1794 pour se soustraire à la mort qui avait 
moissonné ses collègues. « Il est encore à Toulouse, dans 
sa propre maison, ajouta-t-elle ; je vous le déclare avec la 
conviction que vous respecterez un pareil secret. » Touché 
par cette franchise, Destrem s'engagea à diriger l'affaire ; 
il obtint de ses collègues la radiation demandée. Mon 
grand-père recouvra donc ses propriétés, sauf la portion de 
ses deux fils émigrés sur son héritage, portion que lui 
vivant fut obligé de payer d'avance au gouvernement 
directorial. Telle était la justice d'alors. 

Ce fut une grande joie pour nous de voir arriver ma 



(1) Barthélémy -Dominique -Jacques -Armand, marquis de Castelbajac 
(1787-1864), devint lieutenant général, et de 1844 à 1854, représenta la France 
en Russie. Il avait épousé Sophie-Blanche-Charlotte de La Rochefoucauld. 

(2) Hugues Destrem fit partie de l'Assemblée législative, où il représentait 
le département de l'Aude. En 1798, il fut envoyé par le département de la 
Haute-Garonne au Conseil des Cinq-Cents. Déporté après le 18-Brumaire il 
mourut à Oléron en 1805. 



20 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

mère, mais sa mise nous surprit étrangement. A cette 
époque, les départements, pour ne plus dire les provinces, 
étaient fort arriérés sous le rapport des costumes. Ma 
mère, à son départ, avait encore la grande coiffure poudrée 
et des vêtements que nous ne savions point surannés. Elle 
revint transformée. Ses cheveux étaient noirs, des boucles 
avaient l'air d'être collées à son front, à ses oreilles pen- 
daient d'énormes anneaux en filigrane, la taille de sa robe 
montait très haut, sur sa tête se trouvait juché un tout 
petit chapeau vert. Ainsi était la mode en 1799. 

Nous vivions des heures assez tranquilles. Mon grand- 
père pouvait vaquer à ses paisibles occupations. Chaque 
jour, il faisait une promenade sur le boulingrin en terrasse 
auquel, en dépit de la République, on conservait le nom 
de Jardin-Royal. Là se réunissaient de vieux et profonds 
politiques qui déambulaient avec une grave lenteur. Che- 
min faisant, ces heureux mortels rencontraient toujours la 
meilleure solution aux problèmes les plus complexes. Ils 
voyaient les événements à travers le prisme de leurs espé- 
rances et quand les faits ne cadraient pas avec leurs idées, 
ils les niaient imperturbablement. Ces bonnes gens aimaient 
à prédire l'avenir, mais ne s'attardaient guère à constater 
les démentis que leur infligeaient les circonstances au 
jour le jour. 

L'expédition d'Egypte passionnait l'opinion publique. 
Elle défrayait toutes les conversations et les politiques du 
Jardin- Royal ne se faisaient pas faute de disserter à perte 
de vue ou plutôt à perte de bon sens sur un tel sujet. Cette 
entreprise semblait grandie par les souvenirs qu'elle évo- 
quait. On pensait aux Israélites, à Moïse, à saint Louis ; 
les soldats de la République n'avaient pourtant rien des 
Croisés ; leur premier acte ne fut-il pas la destruction de 
cet ordre chevaleresque qui était la vivante expression, 
quoique dégénérée, de l'esprit des croisades? En réalité, 
quel but poussait Bonaparte vers ces rives lointaines, sous 



CHAPITRE PREMIER 21 

la menace des flottes formidables de l'Angleterre ? Certes 
de grands intérêts politiques et commerciaux se ratta- 
chaient à l'occupation d'un pays se trouvant sur la route 
des Indes, mais, dans ses appréhensions jalouses, le Direc- 
toire n'avait-il pas surtout cru opportun d'écarter un gé- 
néral jeune, actif, ambitieux et qui avait l'inquiétant 
prestige de la gloire ? 

Une nouvelle coalition se formait contre la France. Le 
congrès de Rastadt venait d'être rompu quand on apprit 
une sanglante catastrophe. Les trois plénipotentiaires fran- 
çais avaient été attaqués par des hussards szecklers. Bon- 
nier et Roberjot étaient restés morts sur la place. Jean 
Debry, couvert de blessures, réussit à se sauver. Quelle que 
fût la cause, quels que fussent les auteurs de ce crime, le 
Directoire en tira parti. Il ordonna des fêtes funéraires 
qui eurent lieu dans toute la France. Je fus témoin des 
cérémonies célébrées à Toulouse sur le Boulingrin. On avait 
érigé un grand monument en charpente et en toile peinte, 
sorte d'arc de triomphe, sous lequel étaient placées des 
urnes voilées de crêpe ; la patrie en pleurs les montrait au 
peuple. Le tout se trouvait entouré de trépieds, jetant des 
flammes. Sur l'architrave, on lisait : 

Le 9 floréal an VII, à neuf heures du soir, le gouvernement 
autrichien a fait assassiner par ses troupes les ministres de la 
République française Bonnier, Roberjot et Jean Debry, chargés 
par le Directoire exécutif de négocier la paix au congrès de Ras- 
tadt. Mort au tyran! 

Des chœurs firent entendre un hymne dont le refrain 
était : 

Mourir pour sa patrie 
C'est un sort plein d'honneur, le plus digne d'envie. 

Un personnage à l'écharpe et aux plumes tricolores 
harangua la foule qui, en général, n'entendit pas un mot 






22 SOUVENIRS 1)1' Cn.MTi: l>K MONTBEL 

de son discours, débité avec des gestes frénétiques. Une fois 
sa philippique achevée, cet orateur au verbe enflammé 
remit à un chef militaire un étendard portant cette ins- 
cription : 

Lajiation a été outragée dans la personne de ses plénipoten- 
tiaires par les satellites de V Autriche. Vengeance! 

De nombreuses troupes s'ébranlèrent alors au bruit de 
salves d'artillerie, puis défilèrent devant le monument en 
criant avec fougue : « La victoire en chantant nous ouvre 
la barrière. » Le soir, un feu d'artifice se termina par l'il- 
lumination subite du monument, au centre duquel le coq 
français foudroyait les aigles et les léopards, tout cela dans 
le fracas de détonations multiples. Ces représentations 
théâtrales attiraient le peuple et exaltaient son imagina- 
tion. 

Les victoires remportées par Bonaparte en Egypte, 
puis le désastre d'Aboukir avaient captivé l'attention 
générale ; on eut bientôt à s'entretenir des défaites subies 
par Schérer et de la marche triomphale de Souvarow en 
Italie. Beaucoup croyaient être délivrés de l'odieuse 
tyrannie du Directoire par ce général russe qui abhorrait 
la Révolution. A travers toute la France on avait répandu 
l'histoire et des portraits de Souvarow Rimnisky, les 
hommes adoptèrent des chapeaux ou des bottes dits à la 
Souvarow. L'esprit public accueillait avec enthousiasme 
tout ce qui pouvait présager la chute prochaine d'un sys- 
tème honteux livrant notre pays à des hommes sans portée 
et souillés des crimes les plus odieux de la Révolution ; ne 
célébraient-ils pas encore comme une fête nationale l'as- 
sassinat de Louis XVI? 

Tous les genres de corruption semblaient s'être groupés 
autour de ces cinq étranges caricatures de la royauté. La 
cour de Barras imitait Caprée, les femmes qui en faisaient 
l'ornement avaient donné le signal de la plus grande 



CHAPITRE PREMIER 23 

licence. Les jongleries de La Révellière-Lépeaux insul- 
taient aux croyances ravivées dans beaucoup de cœurs par 
la persécution. Les exactions des traitants, le pillage de 
la fortune publique, des enrichissements scandaleux, la 
lourdeur des charges, la mort de l'industrie et du commerce 
rendaient ce pouvoir de plus en plus méprisable. 

Les royalistes, poussés à bout, tentèrent de secouer leurs 
chaînes. Dans le Midi et particulièrement dans la Haute- 
Garonne, les esprits s'agitaient au point de vouloir essayer 
un mouvement pareil à celui qui avait naguère soulevé 
la Vendée. L'organisation comprenait la Gironde, les 
Landes, le Gers, le Lot-et-Garonne, l'Ariège, l'Aude, 
l'Hérault, le Gard. Par la Gironde, des communications 
étaient possibles avec la Vendée, le Poitou, la Saintonge. 
Par le Gard, on pouvait se mettre en rapport avec la Pro- 
vence. On comptait sur les Pyrénées-Orientales et sur les 
Basses-Pyrénées, ces deux départements étant mal défendus. 
Le Directoire décrié n'avait pas de partisans. Les gardes 
nationales se trouvaient disséminées en colonnes mobiles ; 
dans leurs rangs figuraient de nombreux ennemis de la 
Révolution. Le peuple était sans travail et sans pain. Il 
n'avait plus de prêtres, plus de sœurs, pour lui prodiguer 
des consolations. Les paysans ne cachaient pas leur animo- 
sité, ils s'insurgeaient contre la conscription et les réqui- 
sitions. On sentait qu'un vent de révolte ne tarderait pas 
à souffler, on parlait avec mystère du coup qui allait 
éclater et c'était le secret de la population entière. 

C'est au mois de juillet 1799 que le soulèvement com- 
mença ; des bandes de paysans prirent les armes, ils 
devaient bientôt avoir comme chefs le général Rougé (1) 
et le comte Jules de Paulo (2), jeune homme plein de cou- 

(1) Rougé, promu général sous l'an II, fut placé en demi-solde quelque 
temps après. Il devint un des principaux chefs du soulèvement royaliste de 
l'an VII. Une amnistie ayant été accordée aux insurgés, il se retira à Saint- 
Orens. près de Toulouse. 

(2) Le comte Marc- Antoine- Jules de Paulo (1775-1804) passa en Espagne 



24 SOUVENIRS DU COMTK DE MONTBEL 

rage, unique rejeton de la famille du grand maître de 
Malte. A ces royalistes manquait un plan d'ensemble, et 
la contrée où ils agirent ne se prêtait guère à leur entre- 
prise. Débutant par quelques succès faciles, ils s'assem- 
blèrent dans plusieurs bourgs, arborant le drapeau blanc 
sans opposition aucune. Mais peu à peu, les événements 
devinrent sanglants. Après avoir battu les républicains à 
Lanta et à Montgiscard, les insurgés arrivèrent jusqu'aux 
portes de Toulouse, campant d'abord sur les hauteurs de 
Pech-David, puis s'avançant jusqu'au faubourg Saint- 
Michel. Mais que pouvaient-ils faire contre des troupes 
disciplinées, comment auraient-ils résisté à la cavalerie? 
Peut-être eussent-ils triomphé si un mouvement s'était 
produit à l'intérieur de la ville afin de favoriser leur marche. 
Il aurait fallu occuper l'arsenal pour fournir armes et 
bagages à ces paysans si mal équipés. Ce secours n'étant 
point venu, les royalistes furent mis en déroute. De notre 
collège nous entendions tonner le canon. 

Le général Aubugeois conduisit alors un groupe de 
troupes républicaines contre F Isle- Jourdain où le chevalier 
d'Albis avait arboré les emblèmes royaux. Ce furent dans 
cette partie du Gers des scènes affreuses de meurtre, de 
pillage, plusieurs villages furent mis à sac. Les vainqueurs 
n'osèrent toutefois marcher sur Muret où se trouvaient 
huit mille royalistes commandés par le général Rougé. 

Une autre colonne républicaine attaqua le château de 
Terraqueuse, près de Saverdun ; elle en fit les approches 
en règle, comme pour une forteresse, or la demeure était 
vide ; elle fut ravagée, puis livrée aux flammes. Terra- 
queuse appartenait au comte Jules de Paulo, qui, après 
avoir soumis Calmont et les bourgades du voisinage, 

après l'insurrection de l'an VII. Le 18-Brumaire lui permit de revenir en 
France, et, selon certains auteurs, il aurait été question de son mariage 
avec Hortense de Beauharnais, mais Bonaparte se serait opposé à cette 
union. (V. de Castkkas, Histoire de la Révolution dans l'Ariège; Lavionb, 
Histoire de l'insurrection royaliste de l'an VII.) 



CHAPITRE PREMIER 25 

sVlait dirigé sur Muret où il rejoignit le général Rougé. 
Là ils apprirent soudain qu'un fort contingent venait les 
attaquer et qu'un autre allait de l'Ariège vers Saint- 
Martory. Paulo part aussitôt avec ses bandes de paysans, 
il atteint Saint-Martory avant les soldats républicains, 
réussit à les culbuter, gagne Saint-Gaudens et Montréjeau. 
Bientôt un combat acharné met aux prises ses hommes 
avec ceux des généraux Latour et Berthier-Saint-Hilaire. 
Les républicains finissent par rester maîtres de la situa- 
tion. Deux mille morts jonchaient le terrain. Plusieurs 
royalistes se noyèrent dans la Garonne, deux mille furent 
faits prisonniers, seuls quelques débris de cette malheu- 
reuse armée parvinrent à se sauver et à passer en Espagne 
par le val d'Aran. 

Dès lors, la Terreur régna de nouveau dans notre ville ; 
les arrestations sévirent, les visites domiciliaires recommen- 
cèrent, des colonnes de prisonniers furent enfermées dans 
les églises. Parmi ces captifs se trouvaient plusieurs de nos 
parents, entre autres d'Anel, le frère de mon père. Pour 
assister ces malheureux, on mit tout en œuvre, mais les 
révolutionnaires et les anciens terroristes, furieux de la 
lutte, enivrés par leur victoire, voulaient du sang. Le 
Directoire avait à se venger du mépris qui débordait sur 
lui. Des commissions militaires entrèrent en fonction, 
envoyant à la mort des hommes de toutes les conditions. 
On les fusillait au pied des anciens remparts de la ville, 
près de la tour appelée la tour de Rigaud. Ces nombreuses 
victimes enduraient leur supplice avec la résignation et le 
courage de soldats chrétiens. 

Les Jacobins avaient dressé la liste de ceux qui devaient 
être sacrifiés, le nombre s'en élevait à mille. L'un d'eux, 
fils d'un des parlementaires toulousains exécutés à Paris, 
était M. Auguste d'Aguin (1). Son ancien instituteur, 

(1) Né du mariage de Thérèse-Rosalie de Rességuier avec Jean- Joseph 
d'Aguin, qui fut guillotiné le 14 juin 1794. 



26 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

M. Poitevin, avocat éloquent, littérateur distingué, plus 
tard secrétaire perpétuel de l'Académie des Jeux floraux, 
entreprend de l'arracher à la mort. Avec une logique mer- 
veilleusement serrée, il prouve que, même d'après les lois 
en vigueur, des commissions militaires sont incompétentes 
pour juger des citoyens n'ayant pas été pris sur un champ 
de bataille. En outre, M. Poitevin avait eu pour compa- 
gnon d'études Cambacérès, le ministre de la justice, il lui 
envoya donc un mémoire plein de raison et qu'il eut le 
bonheur de rendre persuasif. Les jugements militaires 
furent suspendus et le jacobinisme se vit enlever sa proie. 
On ne peut imaginer quelles étaient alors les émotions 
poignantes de la population toulousaine. Tout ce que la 
ville renfermait d'hommes honorables, moraux, religieux, 
c'est-à-dire l'immense majorité des habitants, avait en 
horreur les atrocités révolutionnaires et pourtant nous 
étions opprimés par une minorité turbulente qui avait 
pour elle le Directoire et ses troupes. Un ardent courage 
animait les royalistes, mais il leur manquait l'ensemble, 
si difficile à obtenir ou à conserver dans une époque telle- 
ment bouleversée et en présence des sociétés populaires, 
de leurs manœuvres, de leurs délations. 

La loi de l'emprunt forcé vint accroître la gêne occa- 
sionnée à ma famille par les remboursements en assignats 
sans valeur, par la banqueroute des deux tiers de nos 
créances sur l'État, par les exactions et les vols dont nous 
avions été victimes. Nous fûmes taxés à une somme con- 
sidérable pour notre fortune. 

Le Directoire cédait chaque jour aux instances des 
Jacobins. Pour leur complaire il avait appelé au ministère 
le général Bernadotte et Fouché. Les clubs ouvraient de 
nouveau leurs repaires, les journaux demandaient le retour 
à la Terreur. C'est au milieu de cet état de souffrances et 
de craintes qu'on apprit l'arrivée soudaine de Bonaparte 
à Cannes, puis à Paris. L'espoir que ce grand capitaine 



CHAPITRE PREMIER 87 

anéantirait le joug d'un gouvernement détestable se mani- 
festa trun bout de la France à l'autre. Le coup du 18-Bru- 
maire avait été habilement préparé par Bonaparte, Sieyès 
et Ducos ; le Conseil des Anciens leur fut favorable ; quant 
au Conseil des Cinq-Cents, il voulut résister, des baïon- 
nettes décidèrent la question. Les députés se sauvèrent 
par les fenêtres et leur costume théâtral, peu conforme 
à une semblable déroute, leur attira les huées de la foule, 
toujours prête à venir au secours du vainqueur. 

L'allégresse fut générale, quand on vit tomber ces pen- 
tarques abhorrés. Les prisonniers politiques recouvrèrent 
la liberté et la loi des otages devint sans application. On 
regardait Bonaparte comme un sauveur, les royalistes 
entretenaient les plus téméraires espérances. Ils s'imagi- 
naient que l'ambitieux général préférerait la gloire désin- 
téressée de Monk au pouvoir exorbitant de Cromwell. 

L'institution de M. Ruffat prit une importance plus 
grande, les études y furent mieux organisées ; en outre 
une pension voisine, dirigée par un certain M. Lassus, 
ayant dû. fermer ses portes, de nouveaux élèves vinrent se 
joindre à nous. J'avais d'excellents camarades ; parmi les 
meilleurs, je comptais Lefranc de Pompignan, petit-fils 
de l'auteur de Didon, et Armand de Castelbajac, aujour- 
d'hui lieutenant général. Ayant assez d'amour-propre, 
j'étais naturellement stimulé au travail; une ardeur par- 
ticulière m'animait au moment des compositions et des 
distributions de prix. A onze ans, déjà, je montrais un 
goût très marqué pour la versification. J'obtins des succès 
locaux, grâce à un petit poème racontant : « Le retour 
d'un curé de village dans son presbytère dévasté par la 
Révolution. » Une épître à Mme Julie de Batz, poète fort 
aimable, me valut aussi quelques éloges, je réussis enfin 
à m'acquérir une situation de premier ordre dans mon 
collège par un drame monstrueux intitulé : Charlotte 
Corday. Il m'avait plu d'appeler cela une tragédie. Bref, 



28 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

on entrevoyait pour moi un glorieux avenir, on me présa- 
geait de superbes destinées poétiques auxquelles, hélas ! 
j'ai manqué. 

Ma passion pour la lecture me donnait un certain avan- 
tage sur mes compagnons d'étude. J'avais lu l'histoire 
ancienne, l'histoire romaine, l'histoire générale des voyages, 
l'histoire universelle et beaucoup d'autres ouvrages qui, 
en développant mon instruction, me faisaient remuer pas 
mal d'idées. Le récit des expéditions de flibustiers exal- 
tait mon imagination, je rêvais de pays lointains, d'aven- 
tures et de gloire. Bojardo, l'Arioste et même Don 
Quichotte m'avaient incité à fabriquer pour mon usage 
personnel des armures fantaisistes. Je fis chevalier un de 
mes amis, Théodose Naylies, que je convertis en une 
manière de Sancho Pança, moins ferme dans les arçons que 
dans l'espoir d'une île merveilleuse. Le frère de ce pauvre 
Théodose est devenu un militaire distingué. C'était un 
jeune homme doux et timide qui, parti simple soldat, 
devint capitaine, gagnant sur les champs de bataille ses 
grades et la croix d'honneur. Devenu cher au duc de 
Rivière, il fut nommé officier instructeur des gardes du 
corps, resta fidèle à la famille royale et vit aujourd'hui 
de sa retraite d'officier de cavalerie. 

Outre mes études classiques, je m'adonnais aux mathé- 
matiques, au dessin, à la musique. Les symphonies m'élec- 
trisaient, j'étais heureux d'être admis à les entendre 
exécuter sous la direction de deux artistes qui furent tou- 
jours affectueux pour moi, MM. Falcon et Guénée. Combien 
ces premières impressions ont de force ! Je me rappelle 
encore la vivacité de mes transports et le charme d'émo- 
tions profondes. Je m'abandonnais avec délices à l'in- 
fluence pénétrante de cette musique tour à tour mélan- 
colique ou ardente, mais éveillant toujours de nobles 
sentiments. Je continuais le dessin d'abord sous la direc- 
tion de M. Goudin, qui travaillait dans le genre de Natoire, 



CHAPITRE PREMIEK 29 

puis avec M. Suau, élève de Rivais. Les dessins d'après 
estampe, comme nous en faisions alors, n'ont guère d'uti- 
lité, on s'applique à de minutieuses hachures, sans penser 
à la forme, aux effets, à la vie même de l'œuvre. Nous 
reproduisîmes au crayon, il m'en souvient, des gravures 
représentant la mort de Desaix et celle de Kléber. Desaix 
était figuré tombant de cheval dans les bras de son aide 
de camp, le fils du consul Lebrun ; au-dessous étaient 
inscrites les dernières paroles qu'on lui attribuait : « Allez 
dire au Premier Consul que je meurs avec le regret de 
n'avoir pas assez fait pour la postérité. » 

La victoire de Marengo eut un retentissement considé- 
rable. De nombreux poètes la célébrèrent, on nous fit 
apprendre par cœur les strophes d'Esmenard, l'auteur du 
poème de la Navigation et qui périt si malheureusement 
quelques années après en Italie d'une chute de voiture. 

Plaine de Marengo, lieux à jamais célèbres 

Où l'homme déplora les succès du héros..., etc., etc. 

Ces temps étaient fertiles en événements bien propres 
à surexciter nos jeunes imaginations, mais rien ne leur 
parla plus vivement que la fin de La Tour d'Auvergne, 
le célèbre premier grenadier de France. 

Toulouse, ville très religieuse, avait été plongée dans 
l'affliction et le deuil à la nouvelle de la mort de Pie VI. 
Enlevé de Rome le 20 février 1798, il avait été traîné 
d'abord à Sienne, puis à Florence, puis en France. Les 
fidèles se pressaient en foule sur son passage. Après un 
long et pénible voyage, il arriva à Valence le 14 juillet 1799 
et y mourut le 29 août de la même année, âgé de quatre- 
vingt-un ans. Quelques mois après, le 14 mars 1800, le 
cardinal Chiaramonte fut élu pape à Venise. Combien les 
catholiques se félicitèrent de cet événement qui décon- 
certait si fort les ennemis de leur foi, proclamant à hauts 
cris la fin de la papauté. Pie Vil lui-même devait être 



30 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

captif plusieurs années, et le siège de saint Pierre n'a pas 
été anéanti. Pie VII compte déjà quatre successeurs et 
qu'est-il advenu du trône de Napoléon? 

Ma famille eut une grande joie. M. de Reynal (1), le fils 
aîné de mon grand-père, revint après dix années de pros- 
cription ; il avait trouvé d'honorables moyens d'existence 
en s'associant aux travaux de M. de Pontgibaud (2) qui, 
sous le nom de Labrosse, tenait une maison de com- 
merce à Trieste. Cette maison possédait à Hambourg une 
succursale dont la direction fut confiée à mon oncle. M. de 
Pontgibaud, ancien colonel, était secondé dans ses affaires 
par des officiers, des magistrats, des administrateurs émi- 
grés comme lui. Sa fortune prospéra et son nom est toujours 
honoré à Trieste où j'ai revu ses enfants, venus pour 
visiter les propriétés qu'ils y ont encore. Mes deux oncles 
de Reynal gagnaient leur vie dans cette entreprise de M. de 
Pontgibaud, fondée après le licenciement de l'armée de 
Condé. Le plus jeune des deux (3), connu sous le nom de 
baron de Montamat, fut très aimablement reçu par une 
famille française émigrée à Gratz. Le général comte de 
Maudet s'y était fixé, comme beaucoup d'officiers attirés 
par la présence de M. le duc d'Enghien. La comtesse de 
Maudet avait infiniment d'esprit et les Français trouvaient 
toujours chez elle l'accueil le plus cordial. M. le duc d'En- 
ghien fréquentait ce cercle ; lui et son aide de camp, le comte 
de Chefïontaine (4), y apportaient toujours la plus aimable 

(1) Pierre-Marcel de Reynal entra au parlement de Toulouse en 1784, puis 
suivit la carrière diplomatique sous les ordres du comte 0' Kelly à Mayence. Il 
resta à l'étranger pendant la Révolution. Revenu à Toulouse, il rentra dans 
la magistrature et devint président de chambre. Il mourut le 22 juin 1828 
à l'âge de soixante-huit ans. Il était chevalier de la Légion d'honneur. 

(2) Il s'agit probablement ici d'Albert-François de More, comte de Pont- 
gibaud, qui, avant la Révolution, était lieutenant-colonel au régiment de 
Uauphiné-Infanterie, et qui présida les États d'Auvergne en 1789. 

(3) François-Joseph-Auguste de Reynal, baron de Montamat, officier 
d'infanterie, fit campagne dans l'armée des princes et épousa en émigration 
Aimée-Louise de Maudet. 

(4) Le vicomte de Chefïontaine servit pendant l'émigration dans l'armée 



CHAPITRE PREMIER 31 

gaieté. Grâce à l'amitié de la reine de Naples, la comtesse 
de Maudet avait les secours nécessaires contre l'indi- 
gence. L'aînée do ses filles était mariée à un Breton, le 
marquis de Bruc-Montplaisir, la seconde épousa lo baron 
de Montamat, mon oncle. De ce mariage très heureux 
naquit une fille dont la reine de Naples fut marraine ; on 
l'appela donc Caroline, d'où lui vint le nom de Lina (1). 

J'étais dans la pension de M. Ruffat quand fut signé le 
Concordat rétablissant le culte public. On savait depuis 
longtemps que le Premier Consul traitait avec Pie VII qui 
avait envoyé à Paris le cardinal Consalvi. Mais on savait 
aussi les efforts néfastes des hommes irréligieux. Par sys- 
tème philosophique ou par stupide ignorance, ils conseil- 
laient à Bonaparte, les uns de laisser le catholicisme aban- 
donné aux querelles entre prêtres assermentés et non 
assermentés, les autres de se faire chef d'une Eglise natio- 
nale ou bien encore de proclamer le protestantisme. D'un 
côté quelques membres de l'Institut, égarés par l'orgueil 
de leur science, de l'autre quelques soldats braves, mais 
accoutumés aux haines grossières professées par les clubs 
jacobins contre tout culte, cherchaient à effrayer le Premier 
Consul sur les conséquences d'un retour à la religion. 
Volney, Laplace, Monge, Lannes, Augereau firent auprès 
de lui de vaines démarches. Il avait compris qu'elle doit 
être la base essentielle de l'ordre social. Il parla avec raison, 
avec force, il commanda et le Concordat fut proclamé. 

Je me rappelle encore avec quelle allégresse le peuple 
se porta dans la vénérable cathédrale, l'église de Saint- 
Étienne, si longtemps profanée par le titre de Temple de 

de Condé. Il était alors aide de camp du duc d'Enghien. En 1814, il fut nommé 
sous-lieutenant dans les chevau-légers et suivit Louis XVIII à Gand. Après 
les Cent-Jours, il devint maréchal de camp. 

(1) Marie-Caroline-Dominique de Reynal-Montamat (1802-1888) épousa, 
en 1822, Joseph-Louis de Puymirol (1789-1864), qui prit part, comme 
officier d'artillerie, aux campagnes du premier Empire. Il se rallia aux 
Bourbons dès leur retour, et prit sa retraite en 1829 comme major d'ar- 
tillerie. Il était chevalier de la Légion d'honneur et de Saint- Louis. 



32 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEE 

la Raison. L'odieuse inscription tomba aux applaudisse- 
ments unanimes ; le rideau, qui séparait la nef du chœur 
où les prêtres assermentés célébraient leur culte, fut 
arraché et la vieille basilique revit, prosternés devant Dieu, 
tous les habitants de Toulouse restés chrétiens et rendus 
plus fervents par la tempête révolutionnaire. Comme à 
Paris, un Te Deum fut solennellement chanté, les voix 
vibrantes de reconnaissance s'unirent dans le sublime 
cantique de saint Ambroise et de saint Augustin. On 
pleurait de joie, on s'embrassait, on remerciait Dieu 
d'avoir suscité un chef à l'intelligence et au caractère si 
supérieurs. Ce sont là d'impressionnants spectacles auxquels 
on est heureux d'avoir assisté et qu'on n'oublie jamais. 

Nous vîmes reparaître dans le costume de leur état les 
prêtres et les sœurs de charité qui, quelque temps aupa- 
ravant, devaient recourir au déguisement pour aller porter 
leurs secours aux malades et aux pauvres. Un de nos amis, 
dom Pons, ancien prieur de bénédictins, étant fort pauvre, 
fit teindre en noir son habit couleur fauve. Mais le teintu- 
rier se montra peu expert. A la première pluie le costume 
se moucheta de fauve, comme une peau de léopard ; l'in- 
fortuné dom Pons vint nous conter sa mésaventure en 
nous faisant admirer la bigarrure de son frac. 

Le Concordat étant signé, la plupart des anciens évêques 
résignèrent leurs fonctions. Le vertueux archevêque de 
Toulouse, M. de Fontanges (1), quitta son siège avec des 
expressions dignes de la primitive Église et mourut quelques 
années après en soignant des soldats atteints par le typhus. 
La population toulousaine éprouva une véritable afflic- 
tion, en voyant M. de Fontanges contraint d'abandonner 
son diocèse, d'autant plus qu'on mettait à sa place 

(1) François de Fontanges (1744-1806) devint évoque de Nancy en 1783, 
archevêque de Bourges en 1787, archevêque de Toulouse en 1788. Ayant 
refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé, il se réfugia en 
Espagne. En 1801, il donna sa démission d'archevêque de Toulouse. Quelque 
temps après, il fut appelé à l'évêché d'Autun. 



CHAPITRE PREMIER 33 

M. Primat, membre du clergé assermenté. Cet ancien ora- 
torien, nommé d'abord évoque du département du Nord, 
avait remis ses lettres de prêtrise à la Convention en 
novembre 1793 ; il fut plus tard transféré à l'évêché de 
Rhône-et-Loire, c'est de là qu'il vint à Toulouse. Il faut 
en convenir, notre nouveau prélat arrivait sous de fâcheux 
auspices dans une ville essentiellement catholique. Tou- 
tefois, M. Primat, qui regrettait profondément son schisme, 
fit choix de grands vicaires respectés par tout le monde. 
En outre, il se montra pieux, humble, charitable et peu 
à peu s'attira une considération qu'on lui avait d'abord 
refusée. Il fut atteint d'apoplexie dans une visite pasto- 
rale à Villemur et mourut à Toulouse en octobre 1816. 

Peu après le Concordat, M. de Chateaubriand publia 
le Génie du Christianisme. Nous avions déjà lu dans le 
Mercure plusieurs fragments d'Atala, brillant épisode de 
cet ouvrage ; nos jeunes imaginations avaient accueilli 
avec enthousiasme une narration aussi touchante, con- 
duite dans un style noble et harmonieux. Le Génie du 
Christianisme nous intéressa vivement, il répondait aux 
aspirations de nos âmes. On avait couvert notre foi de 
sarcasmes, mais la conscience publique venait enfin d'être 
éclairée ; elle préférait la religion qui console au philoso- 
phisme qui égorgeait les hommes. M. de Chateaubriand 
exprimait nos sentiments les plus profonds en célébrant 
tout ce que nos mystères ont de sublime, tout ce que les 
Saintes Écritures ont de beauté, tout ce que notre morale 
a d'admirable. 

Dans les églises on redonnait beaucoup d'éclat aux 
cérémonies et nous entendions avec bonheur retentir sous 
les vieilles voûtes les chants religieux dont nous avions été 
si longtemps privés. Pendant bien des jours nous avions 
assisté à la messe dans une maison contiguë à celle de 
mon grand-père. Là se trouvait une pension de jeunes 
filles dirigée par Mmes Geoffroy, religieuses du Bon- Jésus ; 

3 



34 SOUVENIRS Di: COMTE DE IfONTBEL 

mes sœurs (1) y furent quelque temps avec Mlle de Gelas ; 
ma sœur Joséphine, vrai diablotin, n'avait pas tardé à 
s'en faire retirer : pour cela elle n'imagina rien de mieux 
que de se raser les sourcils. Elle était célèbre par ses espiè- 
gleries. 

En 1803, je quittai les enseignements de M. Ruffat; 
son établissement avait été transféré de l'hôtel de Las- 
bordes dans la rue de la Plau. Dès lors, je pus me consacrer 
davantage aux arts. Je continuai à travailler avec M. Suau, 
disciple de Despax, de Subleyras, de Rivais. Il faisait tout 
son possible pour concilier ses idées personnelles avec un 
retour à l'étude exclusive de l'antique, retour mis en 
honneur par Vien et David. J'avais la bonne fortune de 
rencontrer dans l'atelier de M. Suau plusieurs de mes 
amis, entre autres les frères Marsac, mes anciens condis- 
ciples chez M. Cailhive. Nous allions le soir dessiner d'après 
le modèle vivant à l'Académie des Arts; j'y recevais 
aussi quelques leçons du statuaire Lucas et j'y remportai 
une médaille d'or pour un bas-relief représentant Jacob 
béni par Isaac. MM. Pomiau et Virebent m'initiaient aux 
principes de l'architecture. Malgré tout cela je ne négligeais 
point la musique, je l'aimais trop pour lui être infidèle- 
Nous avions organisé d'intéressants quatuors, c'était pour 
moi le plus agréable délassement à mes études scienti- 
fiques. 

La majeure partie de mon temps se trouvait, en effet, 
absorbée par les mathématiques, un de mes camarades, 
M. de Saint-Simon, m'ayant inspiré la vocation d'entrer à 
l'École polytechnique. Pour m'y préparer je me rendais 

(t) Marie-Joséphine Baron de Montbel (1789-1864), mariée en 1813 
au comte de Lauraguil, qui mourut en 1839, et Anne-Amélie Baron de 
Montbel (1791-1868), unie en premières noces (janvier 1812) au chevalier 
Jacques-Joseph-François-Fortuné Tarbouriech d'Assignan, et en secondes 
noces a Philippe Cadiot de Saint-Paul, qui combattit avec les émigrés, entra 
dans l'armée en 18C7, fit les campagnes d'Espagne, de Russie, d'Allemagne, 
de France, fut décoré de la Légion d'honneur en 1812, devint colonel d'ar- 
tillerie et mourut en 1850. 



CHAPITRE PREMIER 35 

régulièrement chez un certain M. Romiou qui, me regar- 
dant comme un de ses élèves les plus avancés, me confia 
le soin d'instruire les autres. Je faisais la classe à MM. de 
Génisse, Lapène, etc. Us subirent l'examen avec succès ; 
quant à moi, je fus absolument décontenancé par les 
questions de l'examinateur, M. Monge. C'était un homme 
petit, maigre, cassant, fort poudré et coiffé en ailes de 
pigeon. Sa physionomie sévère me parut peu encoura- 
geante, bref, je perdis devant lui tout mon savoir, il crut 
donc opportun de me renvoyer à l'année suivante. Ce 
M. Monge avait pour frère le célèbre auteur de la Géométrie 
descriptive, celui-là même qui fut nommé sénateur par 
Bonaparte. Quoi qu'il en soit, j'endurai la pénible morti- 
fication de voir mes élèves reçus et moi rejeté. De ceux qui 
me furent préférés, plusieurs périrent tragiquement, entre 
autres les deux fils du commandant de la place, M. de 
Reynier. On apprit leur mort à un mois de distance, l'un 
avait été emporté par un boulet en Allemagne, l'autre 
s'était noyé en Italie. M. de Reynier avait pour sœur 
cette Mme de Lavergne, qui, assistant au tribunal révolu- 
tionnaire à la condamnation de son mari, voulut être 
exécutée sur le même échafaud et n'hésita pas à pousser 
le cri de : « Vive le Roi ! » 

Mon insuccès permit à ma mère de me faire renoncer à 
l'École polytechnique ; je commençai donc à suivre les 
cours de droit. Je liai bientôt connaissance avec un M. Tis- 
sier, jeune homme aux talents les plus variés. On pouvait 
le considérer comme un merveilleux danseur, dans ce 
temps où la gloire de Trénis avait tourné tant de têtes 
et provoqué tellement de pirouettes. Il était en outre fort 
redoutable à l'escrime, jouait à ravir du violon et de la 
flûte, peignait on ne peut mieux, excellait, aux mathéma- 
tiques et presque h tout. La fortune lui fut d'abord peu 
propice, mais il sut mériter ses sourires. Par son travail, 
son intelligence, son excellente conduite, il acquit une 



3fi SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

situation et devint un des banquiers les plus riches de 
Montpellier. 

MM. Tissier et Cavalier-Larive semblaient être les étoiles 
d'un salon où l'on dansait beaucoup, où l'on jouait encore 
davantage. Mme Romiguières était la Terpsichore de ces 
fêtes, son mari se montrait alors fort tranquille, il a depuis 
donné de fréquentes preuves d'agitation (1). Quand 
Mme Romiguières et M. Tissier exécutaient une gavotte, 
on s'empressait d'abandonner les cartes et l'on grimpait 
sur des banquettes pour admirer avec extase. Les Veslris 
ou les Gardel n'auraient certes pas mieux fait. Mmes de 
Rességuier, de Bellissen, de Mauléon avaient aussi beau- 
coup de grâce dans leurs danses. Ce salon comptait de 
nombreuses beautés parmi lesquelles brillaient surtout 
Mmes de Malaret, de Loubaissens, Galabert, Dubreuil de 
Frégose, de Roquefeuil, etc. Dans ces sociétés on jouait 
souvent de grosses sommes à l'écarté ou à la bouillotte. 

Je trouvais les plus agréables ressources auprès de ma 
mère. Pour occuper les soirées de mon grand-père, elle 
recevait chez elle un assez grand nombre de personnes, 
venant régulièrement entre huit et onze heures du soir. 
Ma mère avait, pour l'aider à faire les honneurs de son salon, 
sa belle-sœur, Mme de Montamat. Le mari de celle-ci 
était mort à Gratz où, bientôt après, s'éteignirent presque 
en même temps le comte et la comtesse de Maudet. La 
pauvre veuve rejoignit alors, avec sa chère Lina, les parents 
de son mari. C'était une femme d'un caractère excellent, 
formée à l'école du malheur, charitable, prévenante, 
dévouée à sa fille et à ses amis. 

Une parfaite communauté de sentiments régnait dans 
notre groupe. Les personnes fréquentant notre salon 
étaient toutes plus ou moins des victimes de la Révolu- 

(1) Jean-François-Louis Romiguières, né en 1775, devint avocat au bar- 
reau toulousain et fut député pendant les Cent- Jours. Le gouvernement d>: 
Juillet le nomma procureur général à Toulouse. 






<; Il Al' il KE PHEMIER M 

tion ; elles en avaient souiïcrt dans leur famille, clans leur 
fortune, elles avaienl été emprisonnées, proscrites, mena- 
cées de mort. Dans le nombre figurait M. de Pesseplunes, 
lieutenant-colonel à l'armée de Condé pendant remigra- 
tion. Au cours de la Terreur on l'incarcéra ; il savait sa 
tin prochaine, car il avait appris qu'on devait le fusiller. 
Des amis courageux parvinrent à se procurer l'empreinte 
de sa serrure et lui firent passer des clefs. Avec quelle 
émotion il évoquait le moment où il essaya d'ouvrir. A 
iliaque tour de clef, une atroce anxiété l'étreignait. Mais le 
guichetier ayant été convenablement enivré, M. de Pesse- 
planes put franchir tous les obstacles ; à la dernière porte, 
il crut s'évanouir. Combien d'autres nous racontaient leurs 
tribulations. M. de La Rivière, ancien officier au régiment 
de Cambrésis, avait été jugé par la Haute-Cour d'Orléans. 
Il se trouvait avec plusieurs amis sur la charrette les 
menant à Paris, quand tout à coup, à Versailles, ils se 
virent entourés par une bande d'égorgeurs que dirigeait 
l'Américain Fournier. Un coup de sabre coupa par hasard 
la corde liant le chevalier de La Rivière, il se glissa aussitôt 
sous la charrette, puis s'évada au milieu de la foule. 

M. de Laporte-Mauriac, lui aussi, avait miraculeuse- 
ment échappé au supplice. Il était désigné pour l'échafaud ; 
son exécution n'était plus qu'une question d'heures, on 
avait déjà taillé ses cheveux. La mort de Robespierre 
lui valut soudain de recouvrer la liberté. Quant à M. de 
La Rochebarneaud, s'il ne succomba point aux massacres 
de Quiberon, c'est grâce au dévouement de quelques 
paysans qui le cachèrent au péril de leur vie. De quelle 
impressionnante façon il dépeignait la nuit ayant précédé 
l'assassinat de ses cinq cents compagnons. Un chevalier 
de Malte récitait l'oflice des morts et, tout le long de 
l'horrible veillée, il exhorta les malheureux captifs au 
moment du redoutable passage. L'un d'entre eux demanda 
à ses camarades : « Si je découvrais un moyen de me sauver, 



38 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

m'aideriez-vous? — Sans aucun doute », lui répondirent- 
ils. Or, ces malheureux se trouvaient dans une vaste 
grange où traînaient quelques planches et quelques outils. 
Le prisonnier en question avait remarqué dans la char- 
pente deux poutres presque contiguës pouvant toutefois 
laisser place à une personne. 11 pria ses amis de le mettre 
entre ces deux poutres et de clouer quelques planches au- 
dessous. On l'enferma donc et, de cet espèce de cercueil 
qui lui sauvait la vie, il entendit partir pour la mort ses 
intrépides compagnons. Après de longues souffrances, il se 
décide à appeler au secours ; le propriétaire l'entend, le 
retire de sa boîte et lui assure la liberté. 

Parmi nos intimes, nous comptions le chevalier de 
Corn et sa sœur, Mme de Voisins-Lavernière. La famille 
de Corn était du Quercy, elle comprenait plusieurs frères (1), 
tous militaires, excepté l'un d'entre eux entièrement perclus. 
A l'appel des princes ils émigrèrent. Le perclus, que ses 
infirmités auraient pu dénoncer, fut placé dans la vache 
de la voiture de sa sœur ; il atteignit ainsi la frontière, 
mais on comprend après quelles tortures. Avant de quitter 
leur château pour passer à l'étranger, les de Corn virent 
arriver un jeune homme auquel ils montraient le plus 
grand intérêt. Ce jeune homme était fils d'une pauvre 
cabaretière habitant les environs de Cahors, il avait pour- 
tant quelque instruction. La famille de Corn, le prenant 



(1) L'un d'entre eux, Guillaume- Joseph-Biaise-Marie de Corn du Peyroux, 
entré dans le régiment de Bourbonnais-Infanterie, y devint capitaine le 
21 mars 1779. Il ût la campagne d'Amérique avec Rochambeau, émigra 
pendant la Révolution et en 1814 reçut le grade de colonel. Il avait épousé 
en 1779 Marie-Thérèse d'Encocoelles de Salers. Le colonel de Corn était 
chevalier de Saint Louis. Son frère Zacharie-Jean de Corn avait également 
ligure comme capitaine dans le régiment de Bourbonnais-Infanterie et com- 
battu dans la guerre de l'indépendance américaine. En 1790, il fut nommé 
ollicier de Saint-Louis. Ayant émigré, il s'enrôla dans l'armée de Condé, 
devint major dans un régiment levé à la solde de l'Angleterre, passa avec 
lui aux colonies, et fut réformé en 1799 à la Martinique. C'est là qu'il épousa, 
en 1800, Fortunée de Courdemanche. Rentré en France, il reçutde LouisXVIIl 
te grade et la retraite de lieutenant-colonel. 



CHAP1TKE PKEM1EU 3'J 

sous sa protection, l'avait l'ail élever au séminaire de 
Toulouse; on le destinait à l'état ecclésiastique. La Révo- 
lution le ohassa du séminaire et le ramena au cabaret 
maternel. 

11 l'ut bientôt signalé comme aristocrate, car il était 
en relations habituelles avec MM. de Corn. Avant leur 
départ, il vint les trouver : « Tout ce qui est royaliste, leur 
dit-il, quitte la France pour se réunir sous les ordres des 
princes. Vous allez certainement émigrer, je veux partir 
avec vous. — l\on, lui répondirent-ils, vous ne devez pas 
suivre notre exemple, la raison s'y oppose. Comme mili- 
taires et comme gentilshommes, nous avons le devoir de 
répondre sans hésiter à l'appel des princes, il n'en est pas 
de même pour vous. Une expatriation peut avoir les plus 
graves conséquences, rien ne vous oblige à les subir. En 
ce moment, on forme la garde constitutionnelle du roi. 
Il importe qu'elle soit bien composée. Partez pour Paris ; 
voilà de l'argent, entrez dans la garde de Louis XVI ; 
vous lui serez plus utile que nous. » Le jeune homme 
convint avec peine que leur conseil était plus sage que son 
désir, il se décida pourtant à ne pas les suivre. Plus tard, 
la Révolution le poussa aux frontières, elle en fit un général, 
un héros en Egypte, un beau-frère de Bonaparte, elle en 
fit un roi de Naples. Ce jeune homme était Murât. 

Lorsqu'il fut grand-duc de Berg, il mit tout en œuvre 
pour décider sa mère à venir le joindre. La digne femme, 
dans la droiture de son cœur et de son jugement, sentait 
que les habitudes de toute son existence ne cadraient 
nullement avec les grandeurs souveraines. Elle continua 
d'habiter sa modeste demeure et de porter ses humbles 
vêtements. Son fils fut admirablement bien pour elle. Dif- 
férent du grand nombre des parvenus, il rendait visite à sa 
mère aussi souvent qu'il le pouvait, lui montrant toujours 
une respectueuse tendresse. Rien n'était bizarre comme 
l'assemblage de ce fils si théâtralement somptueux et de 



40 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

celte femme velue comme la plus pauvre ménagère. Elle 
ne voulut jamais renoncer à son état, elle y mourul. 
Murât, grand-duc de Berg, réclama les restes embaumés 
de sa mère ; or, dans tout le pays, on n'avait aucune idée 
de ce qu'est un embaumement, on sala donc le coq» de 
cette digne femme, morte dans les plus beaux sentiments 
chrétiens. 

Toute la famille de Murât ne resta pas dans sa condi- 
tion primitive. Deux nièces, campagnardes en bonnet rond, 
furent conduites à Toulouse; elles étaient fort jeunes. Le 
même jour, une baigneuse les éluva, un coiffeur passa 
leur chevelure au fer à papillotes, une couturière empri- 
sonna leur taille épaisse dans un solide corset, un bijoutier 
leur perça les oreilles, un dentiste leur arracha des sur- 
dents. Les pauvres malheureuses étaient complètement 
ahuries par ces douloureux débuts dans le monde. Après les 
tortures de la toilette, on les soumit dans une pension au 
supplice de l'éducation. Quand on les estima suffisamment 
dégrossies, on les expédia à leur oncle. 

Un des émigrés qui nous inspirait le plus grand intérêt 
se nommait M. de Pélissier (1). Il avait servi dans l'armée 
de Condé comme lieutenant-colonel d'un corps dont tous 
les soldats étaient d'anciens officiers. Il jouissait d'une 
réputation de chevaleresque héroïsme. Une fois, ayant 
surpris une compagnie de grenadiers endormis, il leur cria 
avant de les attaquer : « Grenadiers, aux armes !» 11 
combattit avec vaillance cette troupe qu'il aurait pu faire 
prisonnière sans coup férir et il la força de se rendre. Cette 
loyauté excessive semble contraire à la prudence, mais elle 
exerçait un puissant empire sur ces gentilshommes-soldats. 

La France avait été divisée en préfectures et sous- 
préfectures. Le premier préfet nommé pour la Haute- 

(1) Pendant l'émigration, M. de Pélissier commandait Mirabeau-Infanterie 
et il fut blessé à l'attaque des lignes de Wissembourg. (V. Histoire des émigrés 
français, par A. Antolnk (de Saint-Gurvais). Paris, 1828. T. 1 er , p. 306 et 310.) 



CHAPITRE PREMIER il 

Garonne et envoyé ù Toulouse, fut un ancien conventionnel, 
M. Richard (i). 11 vint occuper L'ancien palais de l'arche- 
vêché attenant à la cathédrale. M. Richard était, un admi- 
nistrateur actif et bienveillant. Un terrible remords pesait 
sur sa vie. 11 avait voté la mort de Louis XVI, mais il 
s'en accusait tout le premier et disait à plusieurs personnes : 
a Si vous pouviez comprendre le fatal entraînement des 
assemblées délibérantes, vous auriez pitié de moi. » La 
compassion est chose rare et bien des gens avaient la per- 
fidie de ne point respecter ce chagrin qui devait inspirer une 
certaine réserve à toute personne de cœur. Un soir, une 
dame fort exaltée jouait à l'écarté. M. Richard, pariant 
pour elle, s'était assis à ses côtés pour la conseiller. « Ma- 
dame, lui dit-il, accusez donc le roi ! — Monsieur, répli- 
qua-t-elle, à Toulouse on n'a jamais accusé le roi; on le 
nomme. » Un profond silence augmenta le poignant effet 
de cette cruelle réponse. Cela se passait chez une demoi- 
selle de Bessières, excellente personne, qui, ayant la manie 
de tenir maison ouverte, recevait des individus d'opinions 
les plus hétérogènes. On s'amusait de tous les événements 
survenus dans son salon. La première fois que le préfet 
Richard s'y présenta avec sa femme, le laquais, peu au 
fait d'une dénomination toute nouvelle pour lui, annonça 
M. le préfet et Mme la préfecture, aux rires de la société 
réunie. 

On contait mille choses étranges sur les réceptions de 
cette demoiselle. Sa vieille sœur et sa vieille mère assis- 
taient aux bals qui duraient jusqu'au jour. Un enfant de 
treize ans, affublé du nom et de la veste d'un jockey, avait 



(1) Le baron Charles-Joseph Richard (1761-1834) fut membre de la Con- 
vention et du Comité de salut public. En 1795, étant commissaire auprès de 
l'armée du Nord, il ordonna de mettre en liberté plusieurs émigrés qui allaient 
passer devant une commission militaire. Durant le Directoire, il fit partie 
du Conseil des Cinq-Cents, puis fut, tour à tour, préfet de la Haute-Garonne, 
de la Charente-Inférieure, du Calvados et de nouveau de la Charente-Infé- 
rieure au commencement de la seconde Restauration. 



42 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

mission de veiller sur cette pauvre mère toute décrépite. 
On parlait de petits chiens noyés dans le baquet de 
limonade devant servir à la consommation de la soirée 
et d'une quantité de mésaventures provoquées par 
quelques mauvais plaisants qui se permettaient tout 
dans ce salon, quoique souvent la maîtresse de céans 
leur fît les plus spirituelles leçons. Une fois, deux officiers 
d'artillerie vinrent à un de ses bals, sans lui avoir été 
présentés. Mlle de Bessières se dirige vers l'un d'eux et 
lui dit : « Monsieur, voudriez-vous bien me faire connaître 
le nom de votre camarade? — Certainement, mademoi- 
selle, il se nomme I\'***- — Bien, je vous remercie. Je 
vais à présent lui demander comment vous vous appe- 
lez. » Les rieurs ne furent pas pour les officiers d'artil- 
lerie. 

Elle arborait les plus étranges costumes et ne craignait 
pas d'exhiber une horrible perruque jaunie par le temps. 
Un jour, elle avait à dîner le vieil amiral de Saint-Félix (1). 
Au cours du repas, un petit mulâtre vint porter une poule 
au riz. Il cherchait à la déposer sur la table, quand tout 
à coup, le plat lui glissant des mains s'abattit sur la tête 
de l'amiral et fit sauter la poule sur la perruque de Mlle de 
Bessières. Celle-ci ne se troubla guère ; elle prit à son aise 
sa chevelure mobile toute coagulée, y passa deux ou trois 
fois une serviette, puis se mit en mesure de découper le 
malencontreux volatile. Quant à l'amiral, il sortit de table, 
entièrement englué de riz et maugréant comme il convient 
à un vieux marin. 

Cet amiral de Saint-Félix était le meilleur homme du 
monde, brave comme pas un, généreux autant qu'on peut 
l'être, mais souvent aussi très vif. Quand, sur mer, il faisait 
sa partie de trictrac et qu'il perdait, les dés, le cornet, 

(1) Armand-Philippe-Gerraain de Saint- Félix, marquis de Maurémont 
(1737-1819), entra en 1755 dans la marine, devint vice-amiral et grand-croix 
de Saint-Louis. 



I HAP1TRE PREMIER i.'l 

parfois morne le casier ne tardaient pas à se rejoindre dans 
l'eau ; on en avait de rechange. 

D'un courage à toute épreuve, M. de Saint-Félix était 
un survivant de cette ancienne et glorieuse marine qui 
a compté SufTren, d'Orvilliers, La Motte, etc. Il avait fait 
un grand nombre de très belles campagnes. Il était resté 
sept ans à naviguer avec une fièvre tierce qu'il promena 
sous les diverses latitudes et longitudes, à l'équateur et 
au cercle polaire. Après ces longues années de souffrances 
vaillamment supportées, il finit par guérir. Son fils aîné (1) 
devint préfet sous la Restauration. Les Saint-Félix sont 
une des meilleures et des plus anciennes familles du Lan- 
guedoc. Un d'entre eux (2) s'était uni à une cousine ger- 
maine de mon père et Joséphine (3), ma compagne d'en- 
fance, se maria au général de Laplane. 

Quant à Célestin de Saint-Félix (4), il était chevalier de 
Malte et se trouvait dans l'île au moment de la campagne 
d'Egypte. Lorsque la place capitula, il se vit, comme la 
plupart des chevaliers, dans le plus grand embarras, ne 
possédant pour toute fortune que cinq francs. Le général 
D armagnac prit ce pauvre malheureux en compassion. 
« Qu'iriez-vous faire en France, lui dit-il, vous n'y seriez 
point en sûreté. La guerre que nous allons entreprendre 
n'a rien à démêler avec vos principes politiques. Venez 
donc avec moi. Vous serez mon aide de camp, si vous n'y 



(1) Armand-Joseph-Marie de Saint-Félix, marquis de Maurémont, fut 
préfet du Lot en 1823 et de la Vienne en 1830. 

(2) Le chevalier Jean- Jacques de Saint- Félix, marié en premières noces 
à Jeanne-Catherine de Jossé-Lauwreins, et en deuxièmes noces, le 15 février 
1773, à Marie-Françoise-Alexis de Padiès, fille de Jean-Pierre-Étienne de 
Padiès et de Marie Baron de Montbel. 

(3) Marie- Joséphine, née en 1788, épousa Jean-Grégoire-Barthélemy 
Rougé, baron de Laplane, lieutenant général mis à la retraite le 9 sep- 
tembre 1815. 

(4) Né en 1775, fut reçu chevalier d'ordre de Malte de minorité et devint 
chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur. (Pour cette famille, voir : 
la France moderne, Grand dictionnaire généalogique, historique et biographique, 
par J. Villain, t. III. Montpellier, 1911.) 



44 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

avez pas trop de répugnance. Avant tout, il faut vivre, et, 
ajouta-t-il en souriant, vous savez bien qu'avec moi on n'a 
pas à craindre de mourir de faim. » Darmagnac, en elîet, 
avait été cuisinier chez les parents de Saint-Félix. L'offre 
fut acceptée, le chevalier de Malte suivit Darmagnac qui 
se montra pour lui plein d'égards. Quelquefois, après une 
journée de fatigues et de combats, retiré dans sa tente, 
le général disait avec bonhomie : « Saint-Félix, si je ne 
m'en mêle, nous aurons un mauvais souper. Assez de canon 
pour aujourd'hui, je reviens à mes anciennes batteries. » 
Et sortant son uniforme, il préparait leur commun repas. 
A propos du siège de Malte et de sa facile capitulation, 
notre compatriote, le général Cafïarelli, avait déclaré avec 
raison à Bonaparte, en lui montrant les formidables 
défenses : « Nous sommes heureux qu'il y ait eu quelqu'un 
ici. S'il n'y avait eu personne pour nous ouvrir les portes, 
jamais nous n'y serions entrés. » Maximilien Caffarelli 
était un homme très distingué et fort instruit. J'ai beaucoup 
connu ses frères et sa famille avec qui j'entretenais d'étroites 
relations. Maximilien, l'aîné de tous, périt au siège de 
Saint- Jean-d'Acre, où, par ses talents, il cherchait à sup- 
pléer aux moyens matériels nécessaires pour amener la 
place à se rendre. Il avait eu un bras emporté, mais malgré 
cela il voulut commander une attaque. Mécontent de voir 
ses ordres mal exécutés, il eut un accès de violence qui 
lui coûta la vie ; sa blessure se débanda et il perdit tout 
son sang. 



CHAPITRE II 

SÉJOUR A PARIS 

En 1810 et en 1811, je fis un séjour à Paris. J'étais parti 
de Toulouse avec un de mes amis, nous descendîmes tout 
près de l'Opéra ; c'était, il m'en souvient, un mardi gras 
et soir de bal. Dès mon arrivée, je rendis visite à M. de 
Puymaurin et à Mme d'Aspe ; ils étaient logés à l'hôtel 
de Hambourg, rue de l'Université. Sur leur conseil, je vins 
moi-même m'établir dans cet hôtel. Mon séjour à Paris fut 
plein d'attraits, j'avais de nombreuses lettres de recom- 
mandation, elles me valurent le plus aimable accueil dans 
plusieurs salons, où je me créai de très agréables relations. 

Un des événements qui, au cours de l'année 1810, captiva 
le plus l'attention générale, en la détournant des préoccu- 
pations politiques, fut l'institution de prix décennaux 
avec exposition des objets d'art concourant pour ces 
grandes récompenses nationales. J'avais lié connaissance 
avec divers artistes, et par eux j'étais mis au fait de toutes 
les passions déchaînées en cette occurrence ; elles devinrent 
particulièrement violentes, quand le jury eut prononcé 
sur le mérite des ouvrages. Il faillit se produire un soulève- 
ment dans l'école de David, lorsque le grand prix pour le 
tableau d'histoire fut décerné au Déluge de Girodet. Le 
public, d'ailleurs, montrait, lui aussi, beaucoup de faveur 
à ce peintre, l'afïluence était continuelle devant son œuvre, 
qui parlait si fort à l'imagination et excitait les émotions 
les plus vives. 



46 SOUVENIRS 1)1 COMTE DE MONTREE 

David étant chef d'école, et restaurateur du goût antique, 
il fallut s'arranger pour consoler son amour-propre. Le jury 
crut y réussir, en attribuant le prix d'histoire nationale 
à son tableau sur le Sacre. C'était, en même temps, une 
couronne indirectement ajoutée à celle de Napoléon. Les 
sculpteurs Chaudet et Lemot obtinrent deux grands prix, 
l'un pour une statue de Napoléon, l'autre pour le bas-relief 
qui décore le fronton de la colonnade du Louvre. Quant au 
grand prix d'architecture, — toujours afin de plaire au 
maître, — il fut adjugé à Percier et Fontaine pour leur 
arc de triomphe du Carrousel. Tout cela suscitait beaucoup 
d'effervescence, faisait naître des animosités ou en réveil- 
lait d'anciennes. Mais les amateurs d'art n'avaient point 
lieu de se plaindre ; l'occasion leur était fournie de voir 
groupés, pendant plusieurs mois, les chefs-d'œuvre de 
David, Prudhon, Vernet, des statuaires Cartellier, Chaudet, 
Lemot, Julien et plusieurs autres. J'étais fort heureux de 
pouvoir étudier à loisir ces différents ouvrages. 

Pour le grand prix de musique dramatique, le jury pro- 
posa la Vestale de Spontini et Joseph de Méhul. On s'indigna 
que justice ne fût point rendue aux Deux Journées de 
Cherubini, à Montano et Stéphanie de Berton, à la Caverne 
de Lesueur, à toutes les œuvres de Grétry et de Dalayrac. 

Quant aux lettres et aux sciences, les choses n'allèrent 
pas sans difficultés. Les récompenses furent distribuée- 
d'après le rapport de Joseph Chénier. Cédant à ses inclina 
tions révolutionnaires, il prit soin d'écarter des hommes 
tels que Chateaubriand, Bonald, La Harpe. Sa prédilec- 
tion se manifesta pour deux catéchismes, qui, à la vérité, 
n'étaient point l'œuvre de deux Pères de l'Église, mais 
bien de Volney et de Saint-Lambert. Le premier de ces 
ouvrages se nommait : le Catéchisme du citoyen français 
ou la loi naturelle primitive, universelle, bienfaisante et 
suffisante; le second était : le Catéchisme universel. Ce juge- 
ment provoqua une levée générale de boucliers. Le public 






CHAPITRE II 47 

protesta avec énergie contre un tel outrage aux lettres, à 
la morale et au bon Bens. La olasse des lettres de l'Institut 
intervinl et cassa la décision du jury ; ce dernier comprenait 
les présidents et les secrétaires perpétuels de chacune des 
sections de l'Institut. La lutte fut encore plus ardente 
pour un grand prix que le jury avait eu la fantaisie de 
donner à Y Examen critique des historiens oT Alexandre, par 
Sainte-Croix. La classe de l'Institut trouva ce choix peu 
judicieux ; il portait, en effet, sur un ouvrage de critique 
historique, et il s'agissait de récompenser un ouvrage de 
critique littéraire. La classe de l'Institut s'étonna de voir 
passer sous silence une œuvre aussi importante que le 
Lycée de La Harpe, et elle s'empressa de le couronner. 

Les salons, les cafés, tous les lieux de réunion étaient 
agités par ces querelles scientifiques, artistiques et litté- 
raires. Tel grand homme avait ses partisans, tel autre 
ses détracteurs ; on s'enthousiasmait avec fougue, on déni- 
grait avec passion. Certains portaient aux nues une œuvre 
dont la place naturelle était beaucoup plus près de terre 
que du ciel, d'autres s'acharnaient contre des talents 
d'après eux trop haut placés, ils cherchaient à les rabaisser, 
sans doute, pour les amener à leur propre niveau. 

Quoi qu'il en soit, le gouvernement pouvait se féliciter. 
Il avait atteint son but, l'attention générale était absorbée 
en dehors de la politique. Toutefois, il fut aisé d'apercevoir 
qu'il y a danger à vouloir décerner des récompenses 
publiques dans des concours où figurent les grands artistes 
et les grands savants d'une époque. Les concours sont 
parfaits pour exciter l'émulation d'élèves qui se préparent 
à entrer dans une carrière et ne jouent point une renommée 
encore absente. En ce cas, on n'a pas à craindre les passions 
de parti, puisqu'il s'agit d'inconnus. Mais, soumettre des 
talents consacrés au classement d'un jury quelconque, 
c'est provoquer les résultats déplorables et les désordres 
profonds dont on fut alors témoin. Le jury vit se dresser 



48 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

contre lui d'innombrables amours-propres cruellement 
blessés. L'opinion publique l'accusa, ou d'injustice, ou 
d'ignorance. Qu'un gouvernement sage encourage et 
récompense individuellement les littérateurs, les savants, 
les artistes, rien de plus noble, rien de plus utile ; mais qu'il 
se garde de prononcer sur leur mérite respectif. Au temps 
seul appartient ce rôle ; il casse les jugements trop hâtifs. 
Beaucoup des lauréats de 1810 dorment aujourd'hui dans 
l'oubli. 

Durant mon séjour à Paris, je vivais dans l'intimité de 
Mme d'Aspe (1) et de sa fille Agathe, à qui je fus uni dès 
notre retour à Toulouso, notre ville natale. Mme d'Aspe 
avait subi de terribles épreuves. Son père, le marquis de 
Grammont, était mort de faim dans les cachots révolution- 
naires. Son mari, président au parlement toulousain, avait 
péri avec ses nombreux collègues sur l'échafaud de cette 
place, témoin de tant de fureurs, de tant de forfaits, et 
qu'on nomme aujourd'hui la place de la Concorde, comme 
les anciens se plaisaient à donner aux Furies le doux nom 
d'Euménides. Mme d'Aspe eut encore la douleur de perdre 
son fils. Elle se dévoua avec un zèle éclairé à l'éducation 
de sa fille ; celle-ci était douée d'une grande intelligence, e1 , 
ce qui vaut encore mieux, des plus hautes vertus. J'ai dû 
un grand bonheur à sa raison si droite, à son caractère 
parfait. Je me rappelle encore, avec une profonde émotion, 
les nobles et courageux sentiments qu'elle me montra, 
en 1830, dans un entretien qui fut, hélas ! le dernier. Je ne 
devais plus la revoir. Je la quittai pour me rendre au 

(1) Marie-Jeanne-Adélaïde de Caulet de Grammont (1766-1839), fille de 
Marie de Mesplez et de Tristan de Caulet, marquis de Grammont (1732-1794), 
chevalier de Malte et de Saint- Louis, mestre de camp. Elle épousa, le 27 no- 
vembre 1787, Augustin-Charles-Louis, marquis d'Aspe (1752-1794), seigneur 
de Fourcès, président à mortier au parlement de Toulouse, fils de J.-B. d'Aspe, 
président à mortier, et de J.-M. d'Auxion de Vivent. 

Du mariage de Marie- Adélaïde de Caulet de Grammont avec Augustin- 
Charles-Louis d'Aspe naquit Agathe d'Aspe (1792-1832), qui épousa, en 1812- 
le comte de Montbel, l'auteur de ces Souvenirs. 



CHAPITRE II 49 

conseil dos ministres, afin de lutter contre la Révolution... 
La Révolution triompha. 

Mme d'Aspe et sa fille avaient un esprit vil' et brillant, 
une instruction Bolide, des talents variés. Je rencontrais 
habituellement chez elles des littérateurs et des artistes. 
'routes les discussions de l'époque animaient ce petit cercle, 
où arrivait l'écho des ateliers et des réunions littéraires. 
J'y rencontrais, surtout, plusieurs musiciens distingués, 
entre autres le compositeur et excellent pianiste, Pradher, 
professeur au Conservatoire, alors marié avec la fille de 
Philidor, et plus tard, avec Mlle More, dont il toucha le 
cœur, quoiqu'on eût appliqué à cette charmante actrice 
les vers de Malherbe : 

La More a des rigueurs à nulle autre pareilles ; 

On a beau la prier, 
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles 

Je voyais aussi de jeunes peintres appartenant aux 
écoles de David ou de Girodet, et principalement deux 
frères jumeaux nommés Frank. Il existait entre eux une 
telle ressemblance que Mlle d'Aspe, à qui ils donnaient 
des leçons de peinture, ne savait jamais les distinguer ; elle 
continuait souvent avec l'un une conversation commencée 
avec l'autre. Ces deux frères avaient un égal talent, ils 
travaillaient ensemble aux mêmes tableaux, leur entente 
du dessin et de la couleur était semblable, ainsi que 
leur manière. Je vis d'eux, à l'exposition, une scène 
impressionnante du dernier jour de Pompéi : des femmes 
somptueusement parées fuient dans un char, emporté 
par des chevaux affolés, au milieu de monuments qui 
s'écroulent sous la lueur sinistre des flammes. 

Avec Mmes d'Aspe venait faire de la musique Lafond, 
violoniste élégant et chanteur agréable. Ce fidèle élève de 
Rode et de Garât, après avoir charmé les salons, eut une 
mort bien malheureuse dans les Pyrénées, où une chute 

4 



50 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

de voiture mit fin à ses jours. Un des plus assidus auprès 
ds ces dames était Henri Montano-Berton, admirable 
musicien, fils d'un artiste célèbre, et dont les enfants 
annonçaient un talent précoce. Sa fille Stéphanie chan- 
tait, avec beaucoup d'art, plusieurs morceaux remar- 
quables de ses opéras et surtout le grand air de son chef- 
d'œuvre, Montano et Stéphanie, noms réunis du père et de 
la fille. Avec quelle tendresse il écoutait alors les accents 
qu'il avait créés. L'illustre musicien éprouvait une double 
jouissance paternelle. J'aimais à entendre Boïeldieu dont 
le talent fécond avait produit tant d'œuvres intéressantes, 
depuis le Calife de Bagdad, Zoraïne et Zulnare, Ma Tante 
Aurore, jusqu'à la Dame blanche. Nous eûmes le plaisir 
de voir souvent réunis au Conservatoire Cherubini, Méhul, 
Catel, Paër, le vieux Gossec, dont les accents énergiques 
prêtaient une apparence de force aux stances assez faibles 
des Tyrtées révolutionnaires ; l'octogénaire Momigny, auteur 
pathétique de Félix et du Déserteur. Grétry, accablé par ses 
soixante-dix-sept ans, se montrait rarement. Je l'aperçus 
dans une loge à une représentation du Tableau parlant; il 
n'allait écouter que ses propres ouvrages. Mon compatriote 
Dalayrac, dont je connaissais beaucoup la famille, n'exis- 
tait déjà plus ; il était mort l'année précédente, à peine 
âgé de cinquante-six ans. Le charme de ses mélodies, ses 
succès innombrables, lui avaient mérité le nom de second 
Grétry. 

Tout l'intérêt public se porta bientôt sur le grand événe- 
ment qui se préparait. Napoléon, arrivé au faîte de la 
gloire, allait s'unir à l'archiduchesse Marie-Louise. C'est 
le 1 er avril qu'eut lieu leur mariage à Saint- Cloud où, piqué 
par la curiosité, je me rendis. 

Les abords de la belle résidence étaient superbement 
illuminés. Je me promenais dans les jardins avec plusieurs 
de mes amis, nous admirions les masses d'arbres éclairées 
par des guirlandes de verres de couleur, les bassins, les 



CHAPITRE N r>i 

jets d'eau brillant sous les lumières, quand, tout à coup, 
les cataraotes el Les feui du oie] Be mirenl de la partie, un 
orage terrible éclata. Mrs compagnons et, moi eûmes 
bientôt rejoint une voiture d'où, à la lueur des éclairs, 
nous apercevions nue multitude de personnages de tout 
ftge, de tout Beze, de toute élégance, mouillés jusqu'aux 
os, e1 barbotant avec désespoir dans les chemins trans- 
formés en rivières. Ce tut un sauve-qui-peut général, une 
véritable débâcle. Et le lendemain, les journaux officiels 
nous apprirent qu'un temps magnifique avait favorisé les 
illuminations de Saint-Gloud. 

L'entrée à Paris fut vraiment belle. Le public avait 
hâte de voir une véritable princesse. Si, jadis, Napoléon 
s'était montré flatté en obtenant la main de Joséphine de 
Beauharnais, on peut aisément comprendre quel effet 
produisit sur lui la pensée d'épouser une princesse 
de la maison de Habsbourg, une nièce de Marie- Antoinette ; 
il ne parlait plus de Louis XVI qu'en disant : mon malheu- 
reux oncle. Le cardinal Fesch bénit le mariage aux Tuile- 
ries. Pris dans une foule compacte, entraîné par une poussée 
générale, je pus voir la nouvelle impératrice dans une cohue 
de rois, de vice-rois, de grands-ducs, de princes veloutés, 
satinés, dorés, empanachés. Elle était alors svelte, éblouis- 
sante de fraîcheur, presque belle. Depuis 1830, je l'ai 
retrouvée à Vienne, à Schœnbrunn, dans divers voyages, 
et plusieurs fois à Frohsdorf, où elle venait visiter sa 
tante Marie-Thérèse de France, pour qui elle avait con- 
servé un vif et respectueux attachement. Mais alors, 
l'ex-jeune impératrice des Français n'était guère reconnais- 
sable. Son teint, jadis si frais, était plombé, des formes 
amaigries avaient succédé à un brillant embonpoint, son 
corps, raidi par des douleurs rhumatismales, se mouvait 
péniblement. Elle parlait avec facilité ; comme tous les 
membres de sa famille, elle s'exprimait également bien 
en allemand, en italien, en français. Tout ce qu'on a raconté 



;.-_> 



SOUVENIRS DU I OMTE DE MONTBEL 



sur ses méprises dans notre langue esl absolument faux. 
D'ailleurs, la conversation à la cour, comme dans tous 1rs 
salons de Vienne, se fait le plus souvent en français. 

Marie-Louise avait une grande confiance dans la du- 
chesse d'Angoulême, qui, souvent, l'interrogeait sur bo i 
séjour en France. « Je n'ai jamais perdu de vue, lui répon- 
dait l'ex-impératrice, ni votre sort ni celui de votre noble 
mère. Mon père a réclamé de moi un pénible sacrifice, dans 
l'intérêt de ses peuples, j'ai dû me soumettre. Napoléon 
m'a toujours traitée avec égards, et même avec respect, 
mais quels tourments j'ai eus à souffrir de sa famille, et 
surtout de mes belles-sœurs. » Sans doute, la pensée de 
s'unir à Napoléon, l'ennemi de sa famille, produisit les 
plus pénibles impressions sur Marie-Louise. Mais, autour 
d'elle, on s'attacha à la rassurer, à exalter son dévouement, 
et elle se résigna. Quelques personnes à Vienne, entre 
autres le prince Dietrichstein (1), m'ont même assuré que 
la gloire militaire de Napoléon avait tout compensé pour 
elle, et qu'elle avait accepté avec plaisir la couronne d'im- 
pératrice des Français. Je dois ajouter que ceux dont je 
tiens cette assertion étaient des gens favorables aux idées 
nouvelles. 

La dernière fois que Marie-Louise vint à Frohsdorf, 
c'était quelques mois avant sa mort. Je me rappelle qu'en 
prenant congé de sa tante, elle déclara : « Je prie Dieu, 
chaque jour, de m'accorder la grâce de vivre assez long- 
temps pour voir la chute de Louis-Philippe et le rétablisse- 
ment d'Henri V. » Ses vœux ne furent pas exaucés, elle 
mourut en 1847, avant que les anciens complices de Louis- 
Philippe l'eussent renversé de son trône. La duchesse 
d'Angoulême la regretta. 

Après le mariage de Napoléon et de Marie-Louise, les 
fêtes se succédèrent à Paris. Ce ne furent que des bals, des 

(1) Prince François- Joseph Dietrichstein Nicolsbourg (1767-1854), con- 
seiller privé, chambellan impérial et royal. 



CHAPITRE M 63 

illuminations, des feux d'artifice, des temples de la paix, 
des temples de l'hymen, des allusions théâtrales, l'Union 
«le Mars e1 de Flore. La ville, la garde impériale, les ambas- 
sadeurs luttèrent en ruineuses flagorneries. 

Par une soirée magnifique, je revenais .ivre M. de 
Lamothe-Langon (l) de chez le docteur Portai (2), auprès 
duquel nous retrouvions, le mercredi, tous les membres 
de l'Institut et les cardinaux du Sacré-Collège. Nous mar- 
chions le long des quais, contemplant les étoiles, qui scin- 
tillaient dans le ciel, quand, tout à coup, une lueur se 
montra au-dessus des Tuileries. On aurait cru voir une 
aurore boréale. C'était un horrible incendie chez le prince 
de Schwarzenberg (3) ; sa belle-sœur (4) y périt victime 
d'un beau dévouement maternel. Écartée de sa fille par 
la chute d'un chevron embrasé et entraînée malgré elle 
dans le jardin, elle revint au milieu des flammes et ne 
reparut point. Sa fille fut sauvée. J'assistai aux obsèques 
de la princesse Pauline Schwarzenberg, de la princesse 
de Leyen, de Mme de Labensky. Les cercueils traver- 
sèrent une foule profondément attristée et saisie d'horreur. 

Vingt ans après, accueilli à Vienne par le prince Joseph 
Schwarzenberg, et admis dans son intimité, je l'ai trouvé 
en proie à une vive émotion au souvenir de cette effroyable 
scène de deuil. La femme qu'il avait si cruellement perdue 
était fille du duc Louis d'Aremberg. Elle avait dû quitter 
Paris avec sa famille, avant cette fête, où elle trouva la 
mort ; les instances de son beau-frère, le maréchal, l'avaient 



(1) Le baron Étienne-Léon de Lamothe-Langon (1786-1864), conseiller 
d'État en 1809, sous-préfet de Toulouse en 1811, de Livourne en 1813, a 
écrit d'innombrables ouvrages. 

(2) Antoine Portai (1742-1832) fut membre de l'Académie des sciences, 
professeur au Collège de France, médecin de Louis XVIII. 

(3) Le maréchal Charles-Philippe de Schwarzenberg (1771-1819) était 
alors ambassadeur d'Autriche à Paris. 

(4) Pauline-Charlotte, fille du duc Louis-Engelbert d'Aremberg, avait 
épousé, en 1795, le prince Joseph Schwarzenberg (1769-1833), chancelier 
et conseiller intime de l'empereur d'Autriche. 



:,i SOUVENIRS DU COMTK |)K Mn.NÏT.KL 

décidée à rester. Cest avec des larmes dans la voix que 
le prince Joseph parlait de cette nuit tragique, de ses 
angoisses sur le sort de sa femme et de sa fille, de son 
désespoir, quand il constata son malheur. Les restes de 
cette infortunée, victime de l'amour maternel, furent 
reconnus à un cœur de cristal où étaient enfermés des 
cheveux de ses enfants. Cet emblème de tendresse était 
seul resté intact. La princesse Pauline (1), la fille du prince 
Joseph, ne périt point dans l'incendie, mais de graves 
brûlures la mirent quelque temps en danger. Le 16 juin 
1817, elle épousa le prince Henri-Edouard de Schœnburg. 
Au moment de devenir mère, ses blessures se rouvrirent 
et elle succomba, victime, elle aussi, de la catastrophe qui, 
dix ans auparavant, avait coûté la vie à sa mère. 

Le prince Joseph avait également perdu son frère, le 
maréchal. Et en évoquant toutes ces tristesses, tous ces 
deuils, il me disait : « Dans ma famille, comme témoins 
de l'événement du 1 er juillet 1810, il ne reste que moi et 
ma fille Éléonore, aujourd'hui princesse Windischgraetz (2). 
Plus heureuse que sa mère et que sa sœur, elle a été épar- 
gnée par cette affreuse catastrophe, elle est restée pour 
ma consolation. » Il ne se doutait point que cette fille 
chérie devait tomber sous les balles révolutionnaires, 
dirigées en 1848 contre le prince Windischgraetz. Rappelé 
dans un monde meilleur, le prince Joseph Schwarzenberg 
n'eut pas à subir ce nouveau coup qui eût frappé si doulou- 
reusement son cœur de père. 

Durant mon séjour à Paris, en 1810 et en 1811, je suivais 
avec beaucoup d'intérêt les concours du Conservatoire 



(1) La princesse Marie-PauIine-Thérèse-ÉIéonore Schwarzenberg (1798- 
1821) avait épousé, en 1817,1e prince Henri-Edouard de Schœnburg (1787- 
1872), qui se remaria, en 1823, avec sa belle-soeur la princesse Aloyse 
Schwarzenberg (1803-1884). 

(2) Marie-Éléonore, princesse Schwarzenberg (1796-1848) avait épousé, 
en 1817, le prince Alfred Windischgraetz (1787-1862), qui fut, en 184S, 
général en chef des troupes autrichiennes. 



CHAPITRE II b5 

où je voyais Saint-Prix, Monvel, Baptiste, Fleury, Talma. 
Je fréquentais assez régulièrement le Théâtre-Français; 
il était alors dans toute sa gloire. Aux acteurs si fameux 
que je virus de nommer, il faut joindre Mlle Contât, admi- 
rable dans les grands rôles ; Mlle Mars, parfaite dans les 
ingénuités, charmante dans le Philosophe sans le savoir et 
dans la Jeunesse d'Henri IV; Mlle Devienne, dans les 
soubrettes et la tragédie ; Mlle Raucourt, qui donnait le 
frisson par sa rauque énergie ; Mlle Duchesnois, dont le 
talent faisait oublier l'excessive maigreur ; Mlle Bourgoin, 
trop gaie dans ses rôles ; Mlle Volnais, trop lacrymonieuse 
dans les siens. 

Je passais au Conservatoire de délicieux moments à 
entendre exécuter, avec un ensemble parfait, les magni- 
fiques symphonies d'Haydn, de Mozart et de Beethoven. 
Les jeunes artistes qui les jouaient obéissaient, avec une 
précision inconcevable, à l'habile impulsion de leur chef 
Habeneck, et reproduisaient, jusqu'aux plus légères 
nuances, la pensée de ces trois grands compositeurs. 

Le 20 mars 1811, Marie-Louise mit au monde celui qu'on 
salua du nom de roi de Rome. Au moment où le canon des 
Invalides se mit à tonner pour annoncer la nouvelle, tout 
Paris se trouva en suspens. Au vingt-deuxième coup ce 
fut une explosion d'allégresse parmi les impérialistes, une 
terrible consternation chez ceux qui conservaient d'autres 
affections et d'autres espérances. Napoléon fit immédiate- 
ment connaître sa grande joie urbi et orbi, un fils lui était 
né. Je fus témoin des fêtes données en cette circonstance. 
Je vis Napoléon présenter son enfant, l'héritier de sa cou- 
ronne, aux troupes massées dans les cours du Carrousel 
et du Louvre, et sur les quais adjacents. Suivi d'un brillant 
état-major, il parcourut les rangs, arrêtant tout à coup 
son cheval pour adresser quelques paroles à des officiers, 
souvent même à de simples soldats. Devant lui défilèrent 
ensuite quarante mille hommes ; ils marchaient d'un pas 



56 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

ferme et résolu avec une flamme d'enthousiasme dans lo 
regard. C'était bien le Cœsar morituri le salulant. Leur 
maître n'allait-il pas bientôt les conduire aux extrémités 
glacées de l'Europe? 

Paris était à cette époque tout plein de la gloire d'une 
diseuse de bonne aventure. Le crédil donl elle jouissait 
montrait à quelle incroyable superstition en arrivent les 
gens les plus rebelles à nos augustes croyances. Des hommes 
ou des femmes de tout âge et de toute condition se ren- 
daient en foule dans la rue de Tournon pour y recueillir 
des oracles. Les cartes, les verres d'eau et même les ome- 
lettes leur indiquaient l'avenir, grâce aux habiles interpré- 
tations de la fameuse sibylle qui exerçait 

Le droit qu'un esprit vaste et ferme en ses desseins 
A sur le reste obscur des vulgaires humains. 

Mlle Lenormand, car c'est d'elle qu'il s'agit, était née 
dans la petite ville d'Alençon. Elle avait reçu une éduca- 
tion suffisante pour s'exprimer facilement et possédait 
en outre un charme naturel, l'aidant à captiver ses adeptes. 
Joséphine Beauharnais la connaissait depuis de longues 
années et la fréquentait assidûment. Il n'y avait à cela 
rien d'étonnant. Joséphine était créole et avait rapporté 
de la Martinique des habitudes contractées auprès de sa 
mère. Or, Mme Tascher de la Pagerie consultait à tout 
propos et avec la plus aveugle confiance une vieille créa 
ture nommée Euphémie. Cette Euphémie possédait, 
paraît-il, une surprenante perspicacité. On la mandail 
principalement quand un objet avait été volé ; on lui 
menait les nègres soupçonnés et devant ses regards péné- 
trants l'attitude terrorisée du coupable ne manquait pas 
d'être un aveu. Plus tard le comte de Bouille (1) me parla 



(1) François-Marie-Michel, comte de Bouille (1779-1853), émigra pendant 
la Révolution. Sous la Restauration, il devint aide de camp du comte d'Artois, 



CHAPITRE II 57 

beaucoup d'Euphémie. Il L'avait vue à la Martinique pro- 
diguer conseils e1 prophéties. C'esl elle qui avait prédit 
à Joséphine : « Vous Berez plus que reine, mais vous 
mourrez sur un fumier, » On comprend combien la 
renommée d'Euphémie s'accrut quand Joséphine devint 
impératrice. .Mme Tascher de la Pagerie redoubla de foi, 
la sorcière lui paraissant infaillible, mais elle ne voulut 
point abandonner sa vie indolente pour l'éclat des Tui- 
leries. Elle repoussa toutes les instances de sa fille qui 
l'appelait à Paris. La seconde partie de la prédiction 
d'Euphémie lui inspirait peut-être quelques craintes et 
lui conseillait une prudente réserve. Napoléon lui envoya 
de riches présents, entre autres son portrait entouré de 
superbes diamants. 

« J'allais souvent la voir dans son habitation, me dit 
M. de Bouille. Je la trouvais coiffée à la diable d'un mou- 
choir de Madras, les pieds nus dans de vieux souliers dont 
elle usait comme pantoufles, en robe de grossière coton- 
nade et sur ce misérable appareil resplendissait un magni- 
fique médaillon impérial. » Joséphine avait donc de qui 
tenir pour sa croyance dans les sorciers. Au reste sa foi 
religieuse était assez nonchalante puisque à son mariage 
avec Bonaparte, elle avait oublié la bénédiction nuptiale. 
Quoi d'étonnant si elle aimait à consulter la sibylle de la 
rue de Tournon et si Mlle Lenormand exerçait un grand 
ascendant sur une semblable nature? Mais conçoit-on que 
des gens, se targuant d'avoir secoué le joug des préjugés 
et de la superstition, vinssent porter leur or et leur crédu- 
lité à cette diseuse de bonne aventure? On assure que 
Napoléon lui-même eut recours aux talents de Mlle Lenor- 
mand. Il la fit toutefois enfermer en 1809 ; lui aurait-elle 
prédit 1812? 

gouverneur de la Martinique de 1825 à 1827 et pair de France. Après 1830, 
il resta fidèle aux princes exilés. ». 



CHAPITRE III 



LE DECLIN DE L EMPIRE 



Je retournai bientôt à Toulouse avec Bruno de Bas- 
toulh. De nouveau dans ma famille, je repris mes occupa- 
tions habituelles, tout heureux d'être avec les miens et 
de revoir mes amis. Les dames d'Aspe, avec qui je m'étais 
si étroitement lié durant notre séjour à Paris, arrivèrent 
à leur tour et je ne tardai pas à solliciter l'honneur d'être 
uni à Mlle d'Aspe, dont j'avais apprécié le charme et les 
belles qualités. Notre mariage fut célébré à Toulouse le 
13 avril 1812, par l'abbé Pons, dans la chapelle des dames 
de Laporte. Plusieurs fêtes furent données pour nous ; 
je me rappelle tout particulièrement celle que nous offrirent 
M. et Mme d'Hargicourt. Je jouissais d'un bonheur com- 
plet, notre vie paisible et heureuse s'écoulait soit à Tou- 
louse, soit au Garros, propriété de ma femme. 

Nous apprîmes soudain que Napoléon, poussé par sa 
folle ambition, allait attaquer la Russie. Rien ne pouvait 
apaiser sa soif de conquête. Il lui fallait toujours d'autres 
batailles, toujours d'autres victoires et pourtant n'avait-il 
pas dépecé l'Europe au profit des siens? Il avait prétendu 
livrer l'Espagne à l'insignifiant Joseph ; il envoyait Murât 
et Caroline régner à Naples ; il proclamait son fils roi de 
Rome et ordonnait à ses gendarmes de traîner Pie VII à 
Fontainebleau ; il revêtait Jérôme du royaume de West- 
phalie, habit d'arlequin composé de lambeaux arrachés 
à la Prusse, à la Hesse, au Hanovre, à la Saxe ; il donnait 



CHAPITRE III S9 

à Louis la Hollande pour l'annexer bientôt à la France. 
Quanl à Élise Baociochi, elle occupait le duché de Lucques 
cl de Piombino (1) en attendant quelque royaume. Voici 
ce que m'a raconté à son sujet le duc de Lucques (2), bien 
des années après le temps dont je parle. « Napoléon, me 
dit-il, avail envoyé à sa sœur une belle pendule. Il y est 
représenté en habits impériaux, debout sur le globe ter- 
restre soumis à son épée victorieuse. Celle-ci repose en 
un point de l'Océan et ce point n'est autre que Sainte- 
Hélène. La pendule est restée dans le salon du château de 
Marlia où Élisa l'a laissée, et, ajoutait le duc de Lucques, 
je ne la regarde jamais sans penser à l'étrange coïncidence 
de cette épée fixée à l'endroit même où Napoléon devait 
finir ses jours. » 

L'entreprise insensée de Napoléon partant pour envahir 
la Russie faisait naître en France les illusions les plus folles. 
On voyait nos armées ne s'arrêtant ni à Pétersbourg, ni à 
Moscou, mais allant faire planer leurs aigles triomphantes 
sur la Perse, sur Bombay, sur Calcutta. Ces rêves étaient 
bons pour des politiques de café, mais comment Napoléon 
se laissa-t-il séduire par la pensée de refouler en Asie le 
chef de cet immense empire où nos troupes subiraient 
d'atroces souffrances, où elles se heurteraient à d'insur- 

(1) Lucques avait été érigé en duché le 15 février 1328. En 1805, Napoléon 
donna la principauté de Piombino à sa sœur Élisa et à son mari Bacciochi, 
qui fut aussi élu chef de la principauté de Lucques, à laquelle se joignirent 
Massa et Carrare. Au Congrès de Vienne, tout cet ensemble fut morcelé. 
Le prince Ludovisi Buoncompagni eut Piombino, l'archiduchesse Marie- 
Béatrix d'Esté eut Massa et Carrare, enfin l'infante Marie-Louise d'Espagne, 
fille de Charles IV d'Espagne et veuve du roi d'Étrurie, reçut le duché de 
Lucques au gouvernement duquel lui succéda son fils qui fait l'objet de là 
note suivante. 

(2) Charles II Louis de Bourbon, infant d'Espagne (1799-1883), succède 
à sa mère à la tête du duché de Lucques le 13 mars 1824. Il cède Lucques 
à la Toscane le 5 octobre 1841, et après le décès de l'ex-impératrice Marie- 
Louise, il prend le gouvernement de Parme, Plaisance et États annexés 
(décembre 1847). Par un manifeste daté de Weistropp (14 mars 1849), il 
abdiqua en faveur de son fils le duc Charles III. Celui-ci avait épousé, le 10 no- 
vembre 1845, S. A. R. Mademoiselle, fille du duc et de la duchesse de Berry et 
sœur du comte de Chambord. 



60 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

montables difficultés pour assurer leur subsistance, où 
les routes leur feraient défaut et où, si la campagne se 
prolongeait, elles connaîtraient les effroyables rigueurs 
de l'hiver? Déjà en Lithuanie nos soldats commencèrent 
à subir de pénibles épreuves. Ils marchaient sur un sol 
détrempé par des pluies torrentielles, les convois ne pou- 
vaient avancer, les vivres manquaient, on n'avait à boire 
qu'une eau marécageuse, la dysenterie faisait d'affreux 
ravages. 

Après la prise de Smolensk, au combat de Walutina 
Gora, périt un officier de grande valeur avec qui j'avais 
eu des relations. C'était le général Gudin (1). Il avait 
commandé la division de Toulouse où il s'acquit l'estime 
et l'affection générales par son caractère bienveillant et 
par l'urbanité de ses manières, qualités bien rares parmi 
les généraux de cette époque. Sa femme était Allemande, 
elle parlait avec un accent qui ajoutait un certain charme 
à sa conversation à la fois naïve et spirituelle. La mort 
de son mari la mit au désespoir. Que de femmes, que de 
mères, que de familles se trouvaient alors dans les angoisses 
ou la douleur ! Dix-huit mille blessés ou malades mou- 
raient dans Smolensk incendié. Que de raisons Napoléon 
avait-il de s'arrêter dans cette voie d'ambition inextin- 
guible ! 

La guerre prenait chez les Russes un caractère national 
et religieux. A la voix d'Alexandre tous les hommes 
valides couraient aux armes. Les femmes, les enfants, les 
vieillards s'enfuyaient, la rage au cœur, devant nos 
malheureux soldats que leur détresse rendait impitoyables. 
L'exaltation patriotique des Russes n'acceptait plus le 
rôle de Fabius Cunctator qu'avait su prendre Barclay 
avec sagesse et habileté. Barclay, en outre, était Livonien 

(1) Charles-Étienne-César Gudin (1768-1812) était condisciple de Bona- 
parte à l'école de Brienne. Sous-lieutenant en 1784, il eut une rapide et bril- 
lante carrière ; en 1800, il était nommé général de division. 



CHAPITRE III 61 

et OU voulait un véritable MosOOVÎte pour réduire sans 
retard l'ennemi de la patrie. Kutusow, I»; vainqueur de 
l'armée turque, le vieux compagnon d'armes de Souvarow, 
fut appelé par le sentiment général; le peuple russe mit 
en lui tout son espoir. Kutusow se retrancha à Borodino 
pour y attendre l'attaque des Français. La lutte fut ter- 
rible. Après un combat acharné nos troupes restèrent 
maîtresses du terrain. On ne fit point de prisonniers et il 
paraîtrait que dans une lettre à Maret, son ministre des rela- 
tions extérieures, Napoléon écrivait :« Le champ de bataille, 
couvert de trente mille morts, est superbe !... » Ainsi les 
chasseurs comptent à la fin d'une journée le nombre de 
pièces que leur adresse vient d'abattre. Napoléon a-t-il 
réellement tracé cette phrase horrible? Je n'ai point vu 
la lettre. Mais il est certain que trente mille hommes 
avaient payé de leur vie l'orgueilleuse passion d'un 
conquérant pour cette chose terrible qu'on nomme la 
guerre. 

Durant toute cette bataille, Napoléon fut presque passif. 
Je tiens d'un de ses officiers d'ordonnance, placé auprès 
de lui pendant le combat, qu'il se trouvait en proie à une 
vive souffrance, premier symptôme du mal auquel il devait 
succomber. Il répondait péniblement aux rapports des 
chefs de corps, mais cherchait à se dominer, car il lui fallait 
à tout prix une victoire, et il l'obtint. 

Quelque temps après ces événements, je voyageais avec 
le jeune Saint-Marcellin, fils adoptif de M. de Fontanes. 
Il se rendait à Barèges, dans les Pyrénées, pour y guérir 
de graves blessures reçues à la Moskowa. Sa tête était 
enveloppée d'un appareil que couvrait un bandeau de 
soie noire, une écharpe soutenait un de ses bras. C'était 
un charmant jeune homme. Je lui prodiguais les soins 
que réclamait son état et j'écoutais avec le plus profond 
intérêt sa conversation si captivante. Il me raconta avec 
beaucoup de détails la campagne de 1812, la première à 



62 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

laquelle il eût assisté. Il me parla surtout de la bataille 
de la Moskowa. 

« Je sortais de l'école militaire, me dit-il, et j'étais 
entré dans un régiment d'infanterie du 4° corps. Le vice- 
roi Eugène Beauharnais me prit comme officier d'ordon- 
nance ; je me trouvais sous les ordres directs de son chef 
d'état-major, le général Guilleminot, qui me traita avec une 
affectueuse confiance. Les débuts de notre action furent 
contrariés par la pluie, mais le beau temps revint et nous 
comptions sur une grande bataille. Enfin, nous fûmes en 
présence d'une armée fortement retranchée, ses redoutes 
étaient garnies d'une artillerie formidable. Pendant la 
nuit, nous aperçûmes les feux des bivouacs russes s'éten- 
dant au loin. \u point du jour, on lut dans chaque corps 
une proclamation courte, mais énergique, rappelant aux 
soldais leurs belles victoires et ajoutant : « Que la postérité 
« admire votre valeur dans cette journée, qu'on dise de vous : 
« Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou. » 
Je fus enthousiasmé par cette proclamation, mais autour 
de moi on montrait quelque indifférence à l'égard de la 
postérité et de son opinion. Le retour dans la patrie, 
c'était le vœu général. Chacun toutefois fit vaillamment 
son devoir. La redoute fut prise et reprise, mais le général 
Guilleminot ne me cachait point ses craintes. Soudain, il 
me donne un ordre du vice-roi à remettre au général que 
je pourrais joindre. Je me lance au galop ; j'arrive dans la 
redoute ; je tends la main vers le général Morand, il tombe 
atteint d'un coup de feu ; je me dirige vers un autre chef, 
il est emporté par un boulet. Tout à coup un ouragan de 
cavalerie m'enveloppe. Un chevalier-garde me touche 
au bras d'un coup de pointe, je me retourne, à l'instant 
même j'aperçois un sabre levé sur ma tête et tout s'éva- 
nouit pour moi. 

« Mon brave serviteur, ne me voyant pas reparaître 
après la bataille, fut au désespoir. Il vint dans la redoute 



CHAPITRE Ml 68 

pour tenter * ï «^ m'y découvrir. Par an bonheur providen- 
tiel, il me reconnut au milieu d'un monoeau de cadavres. 
Mon crâne était fendu, j'avais perdu toul sentiment, je 
me trouvais entièrement nu. Les vautours à face humaine, 
qui exploitent les champs de bataille, m'avaient complè- 
tement dépouillé comme tous les malheureux gisant avec 
moi sur la terre sanglante. Que de blessés comptés pour 
morts restaient privés de secours ! Pour moi, la tendre 
fidélité d'un serviteur me sauva. Il sentit mon cœur battre 
et s'empressa de bander mes blessures avec quelques 
lambeaux de ses misérables vêtements. Il me chargea sur 
ses épaules et parvint à me faire soigner par un chirurgien 
de notre corps d'armée. Heureusement il était dépositaire 
de ma bourse. Il réussit donc à se procurer une petite 
voiture et me transporta à Moscou avec les plus grandes 
précautions. J'étais revenu à la vie et en même temps au 
sentiment douloureux de mes blessures. Ce trajet de 
vingt-cinq lieues fut pour moi une torture ; à chaque 
cahot, il me semblait que ma tête allait se briser. Enfin 
nous arrivâmes ; je fus logé dans la maison d'un négociant 
qui, malgré l'indignation des Moscovites contre les Fran- 
çais, me prit en pitié. Mon fidèle serviteur recruta à prix 
d'or une vieille femme pour l'aider à me fabriquer une 
pelisse et il espérait par des soins inlassables me ramener 
à la santé. Soudain, le feu éclate dans Moscou. La ville 
devient une horrible fournaise, un infernal brasier. Quand 
le fléau suspend son œuvre de rage, presque toute la cité 
est en cendres. Devant cette catastrophe, mon serviteur se 
décide à me ramener en France. Malgré la gravité de mes 
blessures, malgré ma faiblesse, malgré les dangers et la 
longueur de la route, il m'emmena sans retard. S'il eût 
hésité, je périssais dans les horreurs de la retraite. Ma jeu- 
nesse triompha du mal et la Providence protégea mon péril- 
leux voyage. J'arrivais en France, quand commencèrent 
les souffrances indicibles de notre armée quittant Moscou. » 



64 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Quel impressionnant relief, quel poignant intérêt 
prennent les récits de guerre quand ils nous sont déve- 
loppés par des témoins ou pour mieux dire par des acteurs 
mêmes des combats ! Toutes les circonstances épouvan- 
tables de la dramatique retraite de Russie me furent 
racontées par des généraux de l'armée française ou de 
l'armée russe, par des hommes en qui Napoléon avait 
pleine confiance. Je fus mis en rapport avec ces divers 
personnages, soit au cours de ma carrière politique, soit 
en exil, mais j'ai été tout particulièrement en relation avec 
le général Partouneaux (1). Il commandait une division 
dans le corps du maréchal Victor dont l'arrivée sur la 
Bérézina rendit le passage praticable à nos troupes. Envoyé 
vers Bonisoff pour occuper un pont, Partouneaux le trouva 
détruit par les Russes. Il remonta la rive gauche vers 
Studjanska, afin de rejoindre l'armée dont il formait l'ex- 
trême arrière-garde. Sa division, réduite par les malheurs 
de la campagne de douze mille hommes à quinze cents, 
fut tout à coup cernée par les soldats de Wittgenstein et 
de l'hetman Platoiï. Après une défense d'une intrépidité 
inouïe, il fut contraint de se rendre, sa retraite étant coupée 
sur tous les points. Homme d'honneur et d'une valeur 
éprouvée, il avait fait tout ce qu'on peut attendre d'un 
dévouement héroïque. Le général Partouneaux était un 
bel homme de guerre, aux traits nobles et réguliers, à la 
physionomie franche et loyale, au caractère d'une cons- 
tante bienveillance. Sa femme, originaire de la principauté 
de Monaco, était un ange de douceur et de piété, ainsi que 
sa mère, Mme de Bréa, qui passait sa vie dans les églises. 
A ce propos le général Partouneaux nous disait le plus 
sérieusement du monde : « Je ne conçois vraiment pas ma 
belle-mère, elle prie continuellement Dieu, comme s'il 
n'avait autre chose à faire que de s'occuper d'elle. C'est 

(1) Le général comte Partouneaux (1770-1835) commanda la 10 e division 
à Toulouse, pendant la Restauration. 



CHAPITRE III 63 

d'une révoltante indiscrétion. » Le général Partouneaux 

avait pour aide de camp son beau-livre (1), alors capi- 
taine. 

J'étais aussi lié d'amitié avec un général d'artillerie 
fort distingué, le baron Levasseur. Il m'a souvent entre- 
tenu de la campagne de 1812 et des cruelles épreuves qu'on 
eut à subir durant la néfaste retraite. Pour sa part, il 
avait eu les pieds gelés. 

Napoléon, par tous moyens, cherchait à se procurer des 
troupes. On ne saurait se figurer l'impression que produi- 
saient sur l'opinion publique les actes arbitraires du gouver- 
nement. Beaucoup d'appelés fuyaient dans les forêts ou 
dans les montagnes et l'on rendait les familles respon- 
sables de ces désertions. J'ai connu un préfet inventeur 
d'un moyen trouvé par lui très ingénieux. Pour forcer les 
parents à dénoncer leurs fils réfractaires, il faisait enlever 
le toit de leur pauvre chaumière. On lui sut gré de ce 
procédé et, voulant récompenser son zèle, on le nomma 
officier de la Légion d'honneur. 

Les associations royalistes prirent à ce moment une 
importance et une activité qu'elles n'avaient pas jus- 
qu'alors. Dans le Midi, MM. Bénigne et Ferdinand de 
Bertier (2) en furent les ardents, les courageux promo- 
teurs. Ils voulurent même susciter une prise d'armes dans 
les montagnes de l'Aveyron, mais cette tentative pré- 
maturée avorta ; elle compromit plusieurs personnes auprès 
de la police. 

La guerre allait éclater avec la Prusse. Un traité d'al- 
liance offensive et défensive fut signé à Kalisch entre 



(1) J.-B. de Bréa, né à Menton en 1790, devint général de brigade. Il fut 
assassiné à Paris, le 25 juin 1848, tandis qu'il allait vers les insurgés comme 
parlementaire. 

(2) Ferdinand de Bertier de Sauvigny émigra en 1792 et fit campagne 
dans l'armée des princes. Entré dans les chevau-légers en 1814, il suivit 
Louis XVIII à Gand. En 1815, après le retour des Bourbons, il fut nommé 
député de Seine-et-Oise. Il sera question plus loin de son frère Bénigne. 

5 



66 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Frédéric-Guillaume et Alexandre. Ce dernier prit l'enga- 
gement de ne point poser ies armes avant de voir la Prussn 
rétablie dans ce qu'elle était avant 1806. Une proclamation 
datée de Kalisch annonça la dissolution de la Confédéra- 
tion du Rhin. Tous les princes allemands adhérèrent à 
cette résolution, excepté le roi de Saxe ; il voulut rester 
fidèle au système napoléonien. Il faillit en être de même 
pour un autre souverain et voici ce que je puis rapporter 
à cet égard. 

Le lieutenant général Wacquant (1), qui a rendu de 
brillants services militaires ou diplomatiques en Autriche, 
m'a raconté qu'on l'envoya sommer le roi de Wurtemberg 
de se prononcer contre Napoléon et d'agir avec toute 
l'Allemagne. 

« Je fus choisi pour ce rôle, me dit le général Wacquant, 
car mon caractère déterminé pouvait avoir, croyait-on, 
l'influence voulue sur ce prince. Je descendis dans un 
hôtel de Stuttgart et je fis prévenir le roi que j'avais une 
mission à remplir directement auprès de lui, au nom de 
mon maître, l'empereur d'Autriche. Il me reçut. Vous 
savez quelle corpulence invraisemblable avait le roi de 
Wurtemberg. « Que me voulez-vous? me dit-il, avec l'air 
« d'un sanglier furibond. — Je suis chargé, lui répondis-je, 
« par l'empereur et ses augustes alliés de réclamer l'adhé- 
« sion de Votre Majesté à leur coalition pour la délivrance 
« de l'Allemagne. Voici mes lettres de créance... » Il les 
prit, les lut, puis les froissa avec colère. « Veut-on violer 
« mon indépendance? s'écria-t-il. — Votre Majesté, répli- 
« quai-je, est parfaitement libre de choisir sa position dans 
« une lutte à mort entre l'Allemagne et l'oppresseur de 
« l'Europe. Mais les souverains coalisés sont résolus à 
« traiter en ennemis tous les princes allemands qui persis- 
« teraient à vouloir maintenir la Confédération rhénane... » 

(t) Le baron Théodore Wacquant-Greoselles, mort en 1844, à l'âge de 
quatre-vingt-dix ans. 



CHAPITRE III 07 

Le roi se leva Furieux ; il B6 dirigea vers la porte de son 
cabinet et, au lieu il» 1 l'ouvrir, l'enfonça «l'un violent coup de 
pied. Je restai impassible à ma place; il se retourna. « Je 
a n'ai point à discuter avec Votre Majesté, lui dis-je, mais 
« je dois à la dignité de ceux que je représente de ne pas 
« prolonger ici mon séjour. Si dans une demi-heure je n'ai 
« point la réponse de Votre Majesté, je quitte Stuttgart. » 

« Je me retirai donc dans mon hôtel, continuait le général 
Wacquant ; un quart d'heure après, on m'apporta une 
lettre du roi. Il adhérait à l'alliance allemande et il m'in- 
vit ait à dîner. Le repas fut taciturne de la part du souverain, 
mais les officiers wurtembergeois me témoignèrent des 
égards empressés, indiquant bien leur ardeur pour la 
cause de l'Allemagne. » 

Cette mission du général Wacquant auprès du roi de 
Wurtemberg eut lieu après la bataille de Leipzick. 

Que d'existences furent encore moissonnées dans cette 
nouvelle guerre. La veille de la bataille de Lutzen, un 
boulet vint frapper un vieux compagnon d'armes de 
Napoléon, le maréchal Bessières. Je connaissais beaucoup 
la maréchale, belle, aimable et sainte femme. Elle regretta 
vivement son mari et l'amertume de son chagrin ne fut 
guère adoucie par une lettre de Napoléon où il lui disait 
avec une sensibilité de conquérant : « Ce qui doit consoler 
votre douleur, c'est que votre mari n'a pas eu le temps de 
souffrir, il a été tué comme par la foudre. » « Hélas ! gémis- 
sait la malheureuse duchesse d'Istrie, ce serait pour moi 
une consolation bien plus grande si mon mari avait eu le 
temps d'élever à Dieu ses dernières pensées. » Le maréchal 
Bessières était né dans la petite ville de Preissac, en Lan- 
guedoc. Pauvre et sans éducation, il était parvenu, grâce à 
son courage et à sa probité. Marengo, Austerlitz, Iéna, 
Eylau, furent témoins de son intrépidité. A Wagram, un 
boulet le fit tomber de cheval sans le blesser, et c'est dans 
une simple reconnaissance qu'il devait finir. 



68 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Je fus mis au fait de la bataille de Kulm par le général 
Crossard (1), alors colonel d'état-major attaché au grand- 
duc Constantin de Russie. Dans cette affaire, après avoir 
déployé une rare valeur, le général Vandamme, comman- 
dant un corps français, dut capituler. J'entendis également 
parler de ce combat par Foissac-Latour (2), qui fut plus 
heureux que Vandamme. Il avait tenu conseil avec ses 
frères d'armes et ils décidèrent qu'eu bravant la mort, 
des chances leur restaient d'échapper à la captivité. Lan- 
çant donc leurs chevaux à toutes brides au cœur des 
bataillons d'infanterie, ils rencontrent de nouvelles recrues 
dont l'aplomb n'est pas suffisant pour tenir tête à une 
charge furieuse ; Foissac-Latour réussit à passer avec sa 
troupe qui laisse toutefois un grand nombre des siens sur 
le champ de bataille. « Arrivés hors du défilé, racontait 
Foissac-Latour devant le maréchal Marmont et devant 
moi, nous eûmes encore de grandes difficultés pour nous 
dérober à l' arrière-garde des alliés. Heureusement, nos 
manteaux cachaient nos uniformes et nous pûmes en tin 
gagner un corps français. » 

Après la défaite d'Oudinot à Grossbeeren, Napoléon 
avait envoyé le maréchal Ney prendre le commandement 
de l'expédition sur Berlin. Le 6 septembre, Ney se trouva 
en présence de l'armée du prince de Suède à Dennewitz, 
près de Juterbock, où un siècle auparavant le Suédois 
Torstenson avait mis en déroute la cavalerie de Gallas. 
Malgré la hardiesse et les talents du maréchal, son armée 
fut complètement battue par Bùlow et Tauentzien. 

J'eus, dans la suite, l'occasion d'entendre le général 

(1) Le baron Crossard servit d'abord dans diverses armées étrangères, 
puis fut nommé maréchal de camp le 30 décembre 1814. En 1825, il com- 
mandait à Foix. Après la révolution de 1830, il suivit Charles X en exil, et 
mourut à Vienne, en 1845, à l'âge de quatre-vingts ans. 

(2) Le vicomte de Foissac-Latour devint lieutenant général en 1823, et 
deux ans après commandeur de la Légion d'honneur. En 1830, il commandait 
la deuxième division de cavalerie de la garde et était membre du Conseil 
supérieur de la guerre. 



i II U'ITIIK III 69 

Clouel vanter le oourage dont Ney ût tout particulière- 
ment preuve en oette circonstance. 

« Le maréchal, nous disait Qouet (1), ne possédait 
point cette instruction qu'on acquiert par l'étude. A peine 
sa\ ait-il se servir d'une carte ; mais sur le champ de bataille 
il avait un coup d'oeil d'aigle. Il saisissait tous les détails 
d'un terrain, tous les avantages et inconvénients d'uni' 
Position, son intelligence s'élevait en raison directe du 
danger. Devant le feu ennemi, il devenait admirable. Nul 
ne l'a égalé en héroïsme et pourtant, au premier coup de 
canon, il payait régulièrement à la faiblesse humaine le 
même tribut que ce brave d'Imbercourt dont Brantôme 
nous a rapporté les faits et gestes. Mais ce moment passé, 
il est impossible de pousser plus loin la vaillance et le 
mépris de la mort. Eh bien! cet homme si courageux était 
d'une extrême indulgence pour les poltrons. Dans une 
affaire très chaude, il me donna mission de porter au 
général R*** l'ordre de charger. Celui-ci ne s'en souciait 
pas le moins du monde et chercha par tous moyens à 
gagner du temps. « Vous souvenez-vous, Clouet, me dit-il, 
« de l'excellente musique que nous exécutions chez la com- 
« tesse Merlin? — Mon général, lui répondis-je, il ne s'agit 
« pas de filer des sons, mais de faire filer l'ennemi. » Il 
n'obéit qu'à la dernière extrémité avec une lenteur admi- 
rablement calculée pour arriver lorsqu'il n'y aurait plus 
rien à opérer. Je rendis compte au maréchal de cette couar- 
dise. « Que voulez-vous, mon cher, me dit-il sur un ton 
« de compatissante bonhomie, les hommes ont leurs mau- 
« vais moments. » Je ne le vis qu'une fois s'indigner ouver- 
tement d'une lâcheté. C'était contre F*** S***, duelliste 
de profession, s'exerçant perpétuellement au maniement 



(1) Le baron Clouet fut nommé maréchal de camp en 1823, et en 1830 i 
commandait une brigade de l'expédition d'Afrique. Après les journées de 
Juillet, il resta fidèle à la famille royale proscrite et collabora à l'éducation 
militaire du duc de Bordeaux. En 1838, il se retira à Fribourg. 



Tu SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

des armée |><>ur égorger do Etang-froid les malheureux qu'il 
provoquait avec insolence. Dans une circonstance où 
le maréchal l'envoya charger une batterie ennemie, il 
tourna honteusement bride ; il ne connaissait point la 
parade voulue pour éviter la mitraille. Au soir de la 
bataille, F** se montra plus arrogant que jamais. 
a Monsieur F***, lui dit sévèrement le maréchal, depuis 
« que j'existe j'ai vu bien des poltrons, je n'en ai point 
« rencontré d'aussi plat que vous. » Chacun de nous 
se réjouit d'un blâme si justement infligé à cet être 
odieux. 

« Le maréchal Ney, ajoutait Clouet en faisant allusion 
à la campagne de 1813, fut aussi héroïque soldat et habile 
général que dans les guerres précédentes, mais nos conscrits 
inexpérimentés, accablés de fatigues et de privations, ne 
pouvaient résister à l'exaltation des peuples soulevés pour 
reconquérir leur liberté. » Ainsi les vaillantes légions 
romaines de Varus tombèrent sous les coups d'Hermann. 
La discipline militaire resta impuissante devant l'enthou- 
siasme patriotique de l'Allemagne. 

En France, la foi dans la toute-puissance de Napoléon 
s'évanouit après les désastreuses campagnes de 1812 et 
de 1813. Nos frontières furent envahies et, malgré les 
mensonges des organes officiels, la vérité nous arrivait, 
mais enveloppée de mystère, ce qui la rendait plus 
effrayante encore. Nous voyions rentrer dans leurs foyers 
des employés impériaux chassés d'Espagne, d'Italie, 
d'Allemagne, de Hollande, de Belgique. J'en connaissais 
plusieurs et leurs récits empreints d'épouvante nous 
divulguaient les événements dans leur sombre réalité. 
D'ailleurs les mesures désespérées qu'on prenait, les levées 
d'hommes, le doublement des impôts, l'appel des gardes 
nationales dévoilaient suffisamment les dangers de la 
situation. 

L'année 1814 commença sous de bien alarmants auspices 






i II tPITRE III 71 

pour l'empereur des Français si pour tant de braves et 

infortunés soldais dont le sang allait couler sur notre sol. 
Des OOmmiSBaires impériaux extraordinaires furent 

envoyés dans toutes les grandes villes de France pour 

diriger l'opinion OU du inoins pour la surveiller. Celui qui 
fut chargé de cette lâche à Toulouse était un de mes com- 
patriotes, le conseiller d'État Joseph CafTarelli, frère du 
général Mazimilien Caffarelli, tué au siège de Saint-Jean- 
d'Acre, le 8 avril 1799. ("elle famille comptait alors, outre 
Joseph, qui avait été préfet maritime à Brest, le comte 
Auguste, général de division ; l'évêque de Saint-Brieuc ; 
Charles, préfet de l'Aube, et trois sœurs. Celles-ci, fidèles 
à la maison paternelle et aux principes dont elles avaient 
été nourries, n'avaient jamais quitté le château du Falga 
où elles se voyaient entourées de l'estime et de la recon- 
naissance publiques. Elles consacraient leur temps, leurs 
ressources, leur intelligence à faire le bien, en exerçant 
toutes les vertus chrétiennes. 

Joseph CafTarelli était dévoué à Napoléon ; mais, d'un 
caractère réfléchi et modéré, il comprit quelle réserve lui 
imposait l'opinion existant généralement dans la métro- 
pole du Midi. D'ailleurs, par sa naissance, il se trouvait 
en relation avec plusieurs familles distinguées qu'il n'aurait 
pas voulu blesser. Il s'honorait surtout de sa parenté avec 
la comtesse d'Hargicourt (Élise de Chalvet) (1). Cette 
femme, supérieure par la noblesse de son caractère, par sa 
remarquable beauté, par les grâces et l'étendue de son 
esprit, usa de son ascendant sur le commissaire impérial 
pour lui démontrer la nécessité, dans l'intérêt même de 



(1) Élisabeth-Anicet-Rosalie de Chalvet (1776-1840) était fille de Bernard- 
Marie-Barbe de Chalvet, capitaine d'infanterie, et de Marie- Jaquette d'Albouy- 
Monestral. Elle épousa, le 21 germinal an XI, Jean-Baptiste-Guillaume- 
Nicolas Du Barry, comte d'Hargicourt (1742-1820), maréchal de camp. 
Celui-ci avait épousé en premières noces Louise-Michèle-Élisabeth de Fumel. 
Il était le frère de Jean et de Guillaume Du Barry ; on l'avait appelé, à juste 
titre, Du Barry l'honnête. 



72 SOI \ ENIRS DU COMTE DE MON! BEL 

sa cause, d'adoucir les sévères instructions qu'il avait 
reçues. Avec l'état des choses et des esprits, lui disait-elle, 
une persécution serait comme une étincelle dans un magasin 
à poudre... Cafïarelli allait le soir dans le salon de la com- 
tesse d'Hargicourt ; il y voyait les personnes qu'il avait 
ordre de surveiller ; elles espéraient le retour de l'ordre, 
c'était tout leur crime. Le seul conspirateur sérieux contre 
l'Empire était l'Empereur. Lui seul, par une inextinguible 
ambition, renversait son œuvre colossale. Cafïarelli et les 
commissaires impériaux ne pouvaient rien contre ce fait. 
Quant à organiser la guerre nationale, à soulever les 
masses, il n'y fallait point songer. Il restait seulement des 
femmes, des vieillards, des infirmes, peu disposés à se 
passionner en faveur d'un système qui avait emporté leurs 
protecteurs, leurs soutiens, leurs consolations. 

CafTarelli n'ignorait pas l'existence d'associations loya- 
listes et religieuses. Elles opéraient en secret sans attaquer 
le gouvernement par leurs actes, mais en s'eiïorçant de 
raviver et de maintenir les principes capitaux de l'ordre 
social par l'influence de leur parole et surtout par leurs 
exemples persuasifs ; une admirable charité leur attirait 
l'estime et l'affection. Pouvait-on punir la vertu et la 
bienfaisance comme un crime de lèse-majesté? 

Ces associations comprenaient les noms les plus illustres 
et les plus honorables de France. Mathieu de Montmo- 
rency en fut le chef. Dans nos contrées, le comte du Pac 
de Bellegarde (1) et Robert de Mac Carthy (2) en étaient 
les agents les plus actifs. On y trouvait des hommes d'un 
très grand mérite, le marquis de Saint-Géry (3), les Can- 

(1) Le comte du Pac de Bellegarde (1754-1849) était, en 1781, capitaine 
commandant. Il devint colonel de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, com- 
mandeur de l'ordre de Saint-Lazare. En 1816, le duc d'Angoulême le nomma 
prévôt de l'Ariège. 

(2) Le comte Robert de Mac Carthy, né du mariage de Justin, comte de 
Mac Carthy, avec Mlle Tuite, était, le frère du prédicateur. 

(3) Jean-Jacques-Augustin de Rey, marquis de Saint-Géry, était fds de 
Clément-Jean-Augustin de Rey, marquis de Saint-Géry, guillotiné pendant 



CHAPITRE lll 73 

balauze, les d'Orgeix, l'éloquent abbé de Mac Carthy, les 

Raymond, les .lu liourg et chacun d'eux, toujours en quête 
d'une bonne action à l'aire, s'empressait auprès de malheurs 
à secourir, de douleurs à consoler. Je présentai à cette 
société et j'y fis recevoir M. de Villèle, dont on ne pré- 
voyait pas alors la si belle carrière. 

Toulouse avait vu arriver dans ses murs deux frères cou- 
rageux royalisl.es, MM. Louis et Ferdinand de Bcrtier, dont 
le nom rappelait une des premières victimes de la fureur 
révolutionnaire. Ils étaient fils de Bcrtier, intendant de Paris, 
et petits-fils de Foulon, contrôleur général. La tête de leur 
père et celle de leur grand-père, portées au bout de piques, 
avaient orné le triomphe des héros assassins du 14 Juillet. 
Les deux frères étaient venus visiter leur sœur, mariée 
au comte Hippolyte de Solages, dont la famille possédait 
les mines de Carmaux. Cette importante exploitation était 
alors dirigée par une femme admirable, la comtesse de 
Solages (1), qui devint centenaire et conserva jusqu'à sa 
mort toute son activité et toute la force de son intelligence. 
Hippolyte de Solages (2) fut à la tête des royalistes du 
Tarn. Dans ses montagnes et celles de l'Aveyron, il re- 
cueillit, avec l'aide de MM. de La Goudalie (3), des cons- 
crits réfractaires et plusieurs personnages compromis. 



-a Terreur, et de Marie 0' Kelly. Il fut député et conseiller d'État. Il avait 
épousé en 1772 Christine de Mac Carthy. 

(1) Elle était née de Juillot de Longchamps et avait épousé, en 1749, le 
chevalier Gabriel de Solages, maréchal des camps et armées du roi, chevalier 
de Saint-Louis, commandant pour Sa Majesté la province de l'Albigeois. 
Née en 1724, elle mourut en 1827, à l'âge de cent trois ans neuf mois vingt et 
un jours. 

(2) Le comte Gabriel-Hippolyte de Solages (1772-1811) était, on 1788, 
officier dans les gardes françaises. Il émigra pendant la Révolution. En 1802, 
il épousa Blanche-Louise-Antoinette de Bertier de Sauvigny, fille de Louis- 
Bénigne-François de Bertier de Sauvigny et de Marie-Joséphine de Foulon. 
Le comte Hippolyte de Solages était le petit-fils de la comtesse de Solages, 
qui a fait l'objet de la note précédente. (V. Documents historiques et généalo- 
giques sur les familles et les hommes remarquables du Rouer gue. Rodez, 1854, 
t. II, p. 137.) 

(3) Pierre-Antoine- Hippolyte de Goudal de La Goudalie (1776-1837), 



74 SOUVENIRS M COMTE DE MONTBEL 

Parmi les gardes d'honneur, despotiquement appelés par 
Napoléon, quoiqu'ils eussent des remplaçants à l'armée, 
certains protestèrent contre l'illégalité dont ils étaient 
victimes. Le chevalier Léopold de I\igaud (1) fut de ce 
nombre. Des gendarmes à cheval le poursuivant pour 
l'arrêter, il fit feu sur eux, les mit en fuite et parvint à 
trouver un asile dans les bois de LaGoudalieoù afiluaienl 
les conscrits réfractaircs, chair à canon récalcitrante. On 
cherchait à traîner ces hommes, la chaîne au cou, vers des 
champs de carnage et, comme Spartacus, « de leurs fers 
rompus se forgeant une épée », ils se préparaient à marcher 
contre leurs oppresseurs. Louis de Bertier était allé les 
joindre pour leur prise d'armes. On les détourna heureu- 
sement de cette intention téméraire, en leur apprenant 
l'arrivée prochaine à Toulouse de l'armée du maréchal 
Soult. 

Ce projet d'insurrection n'avait point échappé à la 
police impériale. L'ordre d'arrêter Louis de Bertier pour le 
faire juger par une commission militaire fut transmis 
à Caffarelli. Celui-ci aussitôt s'empresse d'en prévenir la 
comtesse d'Hargicourt. 

— Que M. de Bertier se tienne à l'écart, lui dit-il, et 
j'ignorerai sa retraite. 

Épuisé par les fatigues de sa vie aventureuse dans les 
montagnes de l'Avcyron, Louis de Bertier tomba malade 
et dut rester dans l'asile que lui offrait son digne ami 
M. de Cantalauze. Un jour, Joseph Caffarelli vint chez 
la comtesse d'Hargicourt : « Un de vos chefs les plus actifs 
se meurt, lui déclara-t-il. Soyez-en assurée, lui et les siens 



nommé chevalier de Saint-Louis en 1814 pour services rendus à la cause 
royale, et René- Jean Goudal de La Goudalie, mort à Rodez en 1832. 

(1) Léopold de Rigaud fut nommé en 1815, par le duc d'Angoulême, 
commissaire extraordinaire à Toulouse. Il était fils de Honoré-Joseph-Julien 
de Rigaud (1749-1794), guillotiné sous la Terreur comme membre du parle- 
ment de Toulouse. Léopold de Rigaud devint officier supérieur, chevalier 
de la Légion d'honneur et de Saint-Louis. 



i il mm i i;i: m 78 

m'inspirent une vraie compassion. » Effectivement, Louis 
de Bertier, auquel les royalistes avaient donné le uom de 
Bénigne, expira entouré de sa famille et de plusieurs amis, 
ayant reyu les suprêmes consolai ions de la religion qu'il 
pratiquait avec la ferveur d'un chevalier du moyen âge. 
J'accompagnai Bon cercueil. C'était peu do jours avant 
la bataille de Toulouse et pour arriver au cimetière nous 
eûmes à traverser les troupes qui préparaient les moyens 
de défense. Au passage du modeste convoi, j'entendis un 
soldat dire à un autre : « Voilà un particulier qui ne con- 
naîtra pas les dangers de la bataille ni ceux de la poli- 
tique. )> Ce bon militaire ne se doutait point que le malheu- 
reux Bénigne n'avait guère marchandé son courage et 
qu'il mourait après s'être dévoué corps et âme à la cause 
royale. 

Dans la matinée du 2 février, M. Ramel, neveu d'un 
ancien ministre des finances de la République et maître 
de poste à Toulouse, me fit prévenir qu'il avait reçu ordre 
de tenir quelques chevaux prêts, hors de la ville, pour 
transporter le pape qu'on ramenait en Italie. « Le Saint- 
Père captif et persécuté, me dit-il, ayant besoin de mes 
chevaux, je dois les conduire moi-même. Je vais donc 
endosser l'habit d'un de mes postillons, trop honoré de 
pouvoir rendre un humble hommage à l'auguste vieil- 
lard. » M. Ramel joignait aux avantages de la fortune ceux 
d'une éducation distinguée ; il s'éleva beaucoup dans l'es- 
time générale par son acte de déférence vis-à-vis du Saint- 
Père. 

La nouvelle du passage du pape se propagea rapidement 
à travers la ville et la population se porta en foule sur la 
route que Pie VII devait suivre. Malgré les rigueurs de la 
saison, tous les âges, toutes les classes, tous les sexes con- 
fondus dans une même pensée de piété et de vénération, 
à genoux sur la terre humide, la tête nue sous un vent 
glacial, tendaient les mains vers le saint pontife en solli- 



76 SOUVENIRS DU l OMTE DE MONTBEL 

citanl ^a bénédiction. Soixante-mille habitants étaient pros- 
ternés devant le deux cent cinquante-huitième successeur 
de saint Pierre. 

Mme de Montbcl et quelques autres dames de Tou- 
louse partirent en poste pour Castclnaudary où le Saint- 
Père devait s'arrêter pendant la nuit. Parvenues à 
pieds, elles lui transmirent les vœux d'une cité fidèlement 
catholique. Il leur fit un accueil d'une bienveillance extrême, 
les bénit ainsi que leurs familles et que la population de 
Toulouse la sainte. En les congédiant, il leur dit avec une 
infinie douceur ces deux mots : « Courage et prière. » Sur 
toute sa route, Pie VII vit s'empresser les foules heureuses 
de lui témoigner leur humble obéissance et leur respec- 
tueuse affection. Il parait que dans plusieurs villes, les 
dames de distinction, ne pouvant arriver jusqu'à lui, se 
déguisèrent en servantes d'auberge. Elles servaient à sa 
l able et il reconnaissait aisément ces pieuses intruses qui se 
trahissaient par leurs belles manières, mais aussi par leur 
grande maladresse à remplir leurs fonctions. 

Le jour même où le pape bénissait la population de 
Toulouse, le duc d'Angoulêmc arrivait à Saint-Jean-de- 
Jjiiz et adressait aux soldats français une proclamation 
en (rainante. Des hommes courageux de notre cité ou de 
Bordeaux traversèrent les lignes de l'armée française pour 
aller prendre les ordres du prince qui, réservé comme un 
moyen d'action, était toléré par lord Wellington à l'ins- 
tar d'un simple volontaire. 

Toulouse eut bientôt la visite d'illustres personnages. 
Napoléon avait décidé de faire sortir Ferdinand VII de sa 
captivité de Valençay pour le renvoyer en Espagne. Le 
17 mars dans la soirée, nous apprîmes que le roi el les 
infants d'Espagne se trouvaient dans nos murs. Ils étaient 
descendus à l'hôtel de France où ils devaient passer la 
nuit. Un roi ! Des Bourbons ! Des enfants de Louis XIV ! 
Ces pensées agirent fortement sur les imaginations méri- 






I II AI' Il RE III 77 

dionales. i ne Coule immense s'assembla sous les fenêtres 
de l'hôtel et lit retentir les cris depuis si longtemps oubliés 
de : a Vive le roi! Vivent les Bourbons 1 » Le sentiment 
qui inspirait ces acclamations devait sûrement être con- 
sidéré comme factieux par le gouvernement impérial, mais 
dans l'état des esprits, il fallait éviter tout acte de violence. 
Joseph Cafîarelli et le préfet Destouches curent le bon sens 
de ne pas s'opposer à ces manifestations. On autorisa 
même plusieurs personnes à présenter leurs hommages à la 
famille royale espagnole. 

Le génie de Napoléon brillait de son plus vif éclat. 
Tous les généraux des troupes alliées admiraient l'incroyable 
activité dont il faisait preuve, le talent supérieur avec 
lequel il savait multiplier par une habile et foudroyante 
stratégie des ressources bien inférieures à celles des grandes 
armées d'invasion. Mais les succès qu'il remportait lui 
coûtaient de nombreux soldats et il ne parvenait plus à 
combler les vides. Ayant besoin de tous ses hommes pour 
combattre les alliés, il ne savait comment garantir l'ordre 
à l'intérieur. Il dut très à contre-cœur rétablir la garde 
nationale, institution révolutionnaire, armée sans disci- 
pline, qui délibère quand il faut agir, qui cause souvent 
beaucoup de mal et n'empêche jamais un désordre. A Tou- 
louse comme ailleurs, nous eûmes notre garde nationale. 
Elle fut composée de tous les propriétaires et négociants 
aisés auxquels on eut soin de donner pour officiers des 
hommes dévoués à l'Empire, ou tout au moins connus par 
leur haine contre l'ancienne monarchie. Les autorités ne 
négligeaient rien pour faire naître des sentiments belli- 
queux. Cafîarelli, dans une proclamation, s'écriait : « Il 
faut que tout citoyen devienne soldat, que tout fonction- 
naire sans exception donne l'exemple. Napoléon ! Patrie ! 
Honneur ! Voilà quelle doit être la devise des Français 
jusqu'à leur dernier soupir. » Il régnait un mécontente- 
ment trop profond,^trop général pour que des appels aux 



78 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

armes eussent un pouvoir quelconque sur de paisibles 
citoyens au caractère prudent et d'ailleurs révoltés contre 
les vexations incessantes dont ils étaient victimes. 

On suivait passionnément la lutte gigantesque entre- 
prise par Napoléon. Son arrivée à Troyes fut marquée 
par le supplice d'un royaliste et la destitution de Charles 
Caffarelli, frère de notre commissaire impérial. Charles, 
préfet de l'Aube, avait quitté sa ville, quand les alliés s'en 
emparèrent. Jugeant la cause impériale perdue, il était 
venu joindre son frère à Toulouse. Il passait avec nous 
ses soirées chez la comtesse d'Hargicourt et par lui nous 
avions un tableau exact de l'état de décomposition où se 
trouvaient les forces dont disposait encore Napoléon. A son 
avis, les victoires de Montmirail, Champaubert, Montereau, 
étaient le dernier éclat d'une flamme expirante. Quoi qu'il 
en soit, il se vit bientôt frappé par le décret suivant : 

« Le baron Charles Caffarelli, préfet de l'Aube, s'étant 
éloigné de son département et n'étant pas rentré à Troyes 
au moment où les étrangers en ont été chassés par l'armée 
française victorieuse, est destitué de ses fonctions. » 

Charles Caffarelli montrait une véritable passion pour 
l'administration. Sa disgrâce l'aurait donc désespéré, si 
deux circonstances ne lui avaient servi de consolation. Il 
était prêtre et chanoine de Toul en 1789. Éloigné de son 
ministère par la Révolution, il ne reprit ni la soutane, ni 
ses attributions sacerdotales. En 1800, lors de l'organisa- 
tion des préfectures, Napoléon se rappela qu'en mourant 
à Saint-Jean-d'Acre, son ami, le général du génie Caffarelli, 
lui avait recommandé ses frères. Il nomma donc Pex-cha- 
noine d'abord préfet de l'Ardèche, puis du Calvados, enfin, 
en 1810, il l'envoya dans l'Aube. Charles était de mœurs 
parfaitement pures. Il disait régulièrement tous les jours 
son bréviaire, mais l'habit brodé d'argent ne garantissait 
point contre les remords un cœur qui avait longtemps 
battu sous la soutane. Ce digne homme vit, dans les événe- 



i m \i'i i i;i: mi 79 

monts qui l'enlevaient à ses chères fonctions préfectorales, 
une grâce providentielle le ramenanl à bcs devoirs eoolé- 
Biastiques. Quelque temps après, il reprit, en elfet, le petil 
collet, s'étant parfaitement réconcilié avec l' Église à laquelle 
il avait toujours conservé des sentiments de vénération. Il 
devint l'aumônier de >>•> Bœurs au château du Falga. Il 
participait à leurs œuvres d'infatigable charité, édifiant 
tous les habitants du Lauraguaifl par sa piété humide el 
fervente. La passion administrative ne l'avait point quitté, 
aussi appartenait-il à de nombreuses commissions. Je 
devais le retrouver chaque année aux sessions du conseil 
général de la Haute-Garonne. Son expérience et son instruc- 
tion nous étaient fort secourables. Nous ne manquions 
jamais de le choisir comme secrétaire : la rédaction du 
procès-verbal de nos travaux lui procurait une délicieuse 
jouissance, il se trouvait dans sa sphère. C'était un excel- 
lent homme avec qui j'entretenais de très bonnes rela- 
tions. Sa conversation variée présentait toujours un carac- 
tère intéressant; les lettres, l'agriculture et l'économie 
politique formaient l'objet de ses constantes études. Il 
mourut saintement en 1826 ; je lui succédai comme secré- 
taire au conseil général. 

Ce qui, en 1814, contribua à ne point faire regretter à 
Charles Caffarelli sa destitution, fut la nouvelle de l'exécu- 
tion d'un homme qu'il connaissait et tenait en estime par- 
ticulière. Sur ce triste événement il reçut quelques détails 
dont il conçut un vif chagrin, et dont il nous fit part dans 
l'intimité de notre cercle. Voici les faits. 

Au moment où. les alliés pénétrèrent dans Troyes, les 
royalistes y manifestèrent le désir et l'espérance de voir 
la monarchie légitime rétablie. Ils furent encouragés dans 
ces sentiments par le comte de Rochechouart, attaché à 
l'état-major de l'empereur Alexandre. Ils apprirent de lui 
que le comte d'Artois et le duc de Berry avaient débarqué 
sur le continent. A cette nouvelle le marquis de Widranges 



80 SOUVEN 1RS DU COMTE DE MON! BEL 

et le chevalier de Gouault, officiers émigrés, donnent libre 
cours à leur enthousiasme, ils arborent la croix de Saint- 
Louis, et incitent plusieurs habitants à signer une adresse 
pour le retour de Louis XVIII. Introduits par le général 
Barclay de Tolly, MM. de Widranges et de Gouault, suivis 
d'une députation, se présentent devant l'empereur 
Alexandre. Il les reçoit, eux et leur adresse, avec bonté, 
mais ne prend aucun engagement. Sa bienveillance suffit 
toutefois à entretenir une confiance ardente parmi ces 
royalistes. Aussi ayant appris l'arrivée prochaine du comte 
d'Artois à Bâle, ils s'empressent de lui dépêcher le marquis 
de Widranges. 

Les révolutionnaires et les bonapartistes avaient épié 
tout cela. Les délateurs veillaient, ils avaient marqué leurs 
victimes. 

Napoléon était donc informé. Dès son entrée à Troyes. 
il distingue un commissaire de police en uniforme, il pousse 
vers lui son cheval. 

— Il y a ici cinq personnes qui ont pris la croix de Saint- 
Louis, s'écrie-t-il. 

— Votre Majesté est mal renseignée, dit le commissaire, 
il n'y en a que deux. 

— Nommez-les-moi. 

— MM. de Widranges et de Gouault. 

— Quelle est leur moralité? 

— Sire, je n'en ai jamais entendu dire que du bien. 

— Qu'on les arrête immédiatement. 

M. de Widranges était parti au-devant du comte d'Ar- 
tois. Quant à M. de Gouault, il avait eu l'imprudence de 
rester dans la ville. Malgré les sollicitations de plusieurs 
amis, il ne put se décider à quitter sa femme éplorée à 
l'idée de son départ. Il se flattait que Napoléon, dans la 
préoccupation de ses grands mouvements stratégiques, ne 
songerait pas à lui ou bien qu'il éviterait de donner trop 
de retentissement à une manifestation politique en faveur 



CHAPITUE III SI 

des Bourbons. Il ignorail l'âme vindicative du Corse. Des 
gendarmes vinrent l'arrêter chez lui et le menèrent devant 
une commission militaire. A peine entrait-elle en délibé- 
ration qu'un officier accourt vers [es juges pour leur dire: 
« L'empereur ordonne de fusiller Gouault sur-le-champ. » 

A cette nouvelle la ville de Troyes fut consternée. Le 
maire implora vainement la pitié impériale. M. Duchatel, 
propriétaire de la maison dans laquelle Napoléon avait 
établi son quartier général, alla se jeter à ses pieds pour 
obtenir la grâce de Gouault, mais Napoléon ne se laissa 
pas fléchir. 

Il était onze heures du soir. A la lueur sinistre des torches, 
Gouault fut conduit à la place des exécutions. Il portait 
sur la poitrine et sur les épaules cette inscription : «Traître 
à la patrie. » Il marcha à la mort en intrépide chevalier. 
Ayant refusé d'avoir les yeux bandés, il commanda lui- 
même le peloton d'exécution et tomba en criant : « Vive 
le Roi ! » 

Poussé par sa colère, Napoléon se fit amener le proprié- 
taire de la maison où avait logé l'empereur Alexandre. Il 
lui reprocha ce fait comme un crime, et se laissa aller aux 
imputations les plus calomnieuses sur de prétendues rela- 
tions entre la femme de cet homme et l'empereur Alexandre. 

Tous ces détails furent adressés plus tard à Charles Caf- 
farelli par le maire de Troyes, et augmentèrent l'indigna- 
tion qu'il avait déjà éprouvée en lisant les passages du 
bulletin relatant cette tragédie. 

A Toulouse, notre sécurité était gravement menacée 
par le mouvement de concentration des armées françaises 
reculant devant lord Wellington. La bataille d'Orthez, où 
les Anglais avaient forcé le passage du Gave, fut marquée 
par des pertes cruelles dans les rangs de nos soldats ; ils 
en éprouvèrent encore de nombreuses à Saint-Sever et à 
Aire. Des convois de blessés étaient amenés dans notre 
ville ; les malheureux, en proie à de terribles tortures, 

6 



82 SOUVENIRS DU COMTE l»K MONTBEL 

gisaient, pressés les uns contre les autres, sur de mauvaises 
charrettes. Nous allions, chaque jour, au-devant de ces 
tristes cortèges pour tâcher d'être utiles à nos pauvres 
compatriotes. Les cahots leur arrachaient souvent des 
cris de douleur, mais enfin ils arrivaient dans des hôpitaux 
où l'on avait tout organisé pour soulager leurs souffrances. 
Ceux qui n'étaient blessés qu'au bras préféraient marcher 
pour se soustraire au supplice d'être entassés dans 1rs 
voitures. On entrait en conversation avec eux, on leur 
offrait quelques secours et, chemin faisant, ils vous par- 
laient de la guerre. Ces soldats, sous l'influence de leur 
mal individuel, exagéraient le mal général, et cependant, 
malgré leurs fatigues et leurs blessures, ils conservaient 
une remarquable fierté militaire. Je demandais à l'un de 
ces pauvres diables quel effet avaient produit les fusées à 
la Congrève, dont les Anglais s'étaient servis contre nos 
troupes. « Elles ont le grave inconvénient, me répondit-il, 
de jeter de la distraction dans les rangs. » 

L'aspect était navrant de ces longues files de charrettes 
d'où s'exhalaient des plaintes. De quelle pitié on se sentait 
pénétré devant toutes ces misères ! Je vis passer plusieurs 
litières où l'on avait couché des chefs grièvement atteints. 

— Par qui est occupée la plus grande? demandai-je à 
un homme de l'escorte. 

— Par le général Foy, me dit-il. A Orthez deux balles 
l'ont touché à la poitrine. S'il meurt, ce sera une perte bien 
douloureuse. 

On logea le général Foy chez Auguste de Cambon, qui 
lui prodigua les soins nécessaires. Le docteur Viguerie, le 
chirurgien le plus célèbre du Midi, assista le blessé et par- 
vint à le sauver. Le général Foy fut conservé à l'armée, et on 
ne se doutait pas alors que, de cette poitrine si dangereuse- 
ment atteinte, sortiraient les accents d'une éloquence 
remarquable, mais malheureusement employée à détruire 
tout ce que la France avait un si haut intérêt à conserver. 



CHAPITRE III 83 

Malgré leur animosité oontre las perpétuelles lovées 
d'hommes, les impôts aoorus chaque jour, les réquisitions 
en aature, malgré leurs opinions et leur attachement iné- 
branlable à l'ancienne monarchie, les Toulousains, com- 
prenant leur devoir, portèrent secours avec un sale admi- 
rable aux infortunés militaires. 

La guerre continuait. Napoléon luttait pied à pied ; il 
croyait qu'il finirait par triompher. Ayant quitté Troyes, 
les alliés durent exécuter un mouvement rétrograde. L'em- 
pereur d'Autriche se dirigea d'abord sur Bar-le-Duc, ensuite 
sur Ghaumont, et enfin sur Dijon. A ce propos il me revient 
en mémoire une aventure que m'a contée le prince de 
Metternich. Le célèbre bomme d'État accompagnait sou- 
vent l'empereur François en voiture. Ils allaient sans 
escorte, le souverain étant convaincu que personne ne 
soupçonnerait leur présence dans une simple calèche. Un 
matin, ils voyageaient ainsi par un épais brouillard. Sou- 
dain, à une faible distance, ils entendent éclater quelques 
coups de feu. Ils entrevoient un groupe de cavaliers, mais 
à travers l'atmosphère nébuleuse, impossible de distinguer 
les uniformes. 

Le prince de Metternich avait avec lui un valet de 
chambre qu'il estimait beaucoup pour sa fidélité exem- 
plaire et aussi pour sa simplicité à toute épreuve. Ce brave 
homme aurait pu assister aux conférences les plus impor- 
tantes ou lire les dépêches les plus confidentielles, c'était 
sans risque, il était incapable d'en saisir un seul mot. Dans 
cette occurrence le prince de Metternich dut recourir à lui. 

— André, lui dit-il, allez avec précaution examiner 
si ces cavaliers sont des nôtres ; glissez-vous prudemment 
le long des arbres. 

André obéit aussitôt et d'un pas furtif s'avance lente- 
ment vers les soldats. Nul ne l'aperçoit. Tout à coup, quand 
il se trouve à la portée du groupe, il s'écrie d'une voix de 
stentor : « Camarades, êtes-vous des nôtres ou des vôtres? » 



H4, SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

— Heureusement, me disait le prince de Metternich, ils 
étaient des nôtres. Mais, depuis ce moment, je ne consentis 
plus à ce que l'empereur voyageât sans escorte. Quelle 
péripétie étrange si Napoléon avait tenu sous sa griffe 
l'empereur François et son principal ministre ! 



CHAPITRE IV 

LA BATAILLE DE TOULOUSE 

Les événements se précipitaient. Nous allions bientôt 
voir se dérouler sous nos yeux une phase sanglante du 
grand drame qui se jouait. Toulouse devait endurer de 
pénibles épreuves. Le 24 mars 1814, Soult y arriva avec 
son armée. Les lamentables convois de blessés et de 
malades, venus d'Orthez, nous avaient fait croire à la 
désorganisation presque absolue de nos troupes. Nous 
fûmes donc frappés d'admiration en voyant l'ordre et 
l'air martial des régiments entrant dans nos murs. Soult 
marchait en tête. C'était un contemporain de Napoléon 
et de lord Wellington. Comme eux, il était né dans cette 
année 1769, fertile en hommes célèbres et à laquelle appar- 
tient une gloire plus paisible, notre illustre Cuvier. Soult 
avait les traits mâles, la physionomie sévère d'un guerrier 
endurci contre toutes les fatigues et tous les périls. Son 
habileté et son courage lui attiraient la confiance de ses 
hommes. Son état-major comprenait des généraux, dont 
quelques-uns imposaient par leur belle stature ; tels 
nous parurent surtout les comtes Clausel et Villate. L'armée 
française comptait trente-cinq mille hommes, parmi eux 
figuraient dix mille conscrits que le maréchal éloigna ; il 
préférait confier la défense de Toulouse à des troupes 
moins nombreuses, mais habituées au danger et rompues 
à la discipline. 

Dès ce moment, la ville et tout le département furent 



86 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

déclarés en état de siège par une proclamation du commis- 
saire impérial Cafîarelli. La garde nationale fut revue et 
considérablement augmentée. On lui donna pour chef 
le marquis de Castellane (1), homme distingué par bob 
manières, son esprit et son rang social. Sous lui, comman- 
dait M. Chaptives, négociant considéré, plus tard imbu de 
libéralisme. Les chefs de cohorte étaient MM. d'Assignan 
et Auguste de Cambon. Le maréchal voulut passer en revue 
cette milice plus citoyenne que guerrière, et il insinua la 
pensée de la faire combattre aux premiers rangs. Beaucoup 
se trouvant indignes d'un tel honneur accueillirent cette 
proposition avec une remarquable modestie ; mais, outre 
ces timides, la garde nationale comptait plusieurs hommes 
très braves, quelques officiers couverts de glorieuses cica- 
trices. 

Le maréchal ne perdit pas un instant pour convertir 
la ville en un Vaste camp retranché. Avant lui, était arrivé 
parmi nous un colonel du génie, Juchereau de Saint- 
Denis (2), avec lequel j'entretins, dans la suite, des rela- 
tions intimes. Juchereau de Saint-Denis affligea profondé- 
ment la population toulousaine en abat tant les magnifiques 
arbres des avenues méridionales. On en fit des madriers 
dont on palissada les portes du faubourg Saint-Cyprien 
et du cours Dillon. De larges fossés furent creusés, des 
retranchements s'élevèrent, les murailles et les maisons se 
couvrirent de créneaux. Mais avec quelle rudesse on faisait 
travailler les malheureux soldats à ces ouvrages ! Quelque 



1) Joseph-Léonard, marquis de Castellane, né à Saint-Paul-Trois-Chà- 
teaux (Drôme), devint maréchal de camp et chevalier de la Légion d'honneur. 
Il mourut à Toulouse le 17 octobre 1845, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. 
11 avait épousé Marie-Madeleine-Charlotte Dandrieu de Moncalvcl. 

(2) Le baron Juchereau de Saint-Denis était élève à l'école de génie mili- 
taire à Mézières, quand éclata la Révolution. Il passa alors en Angleterre, 
puis en Amérique, et fut ensuite au service de la Porte ottomane. Rentré 
dans l'armée française, il devint colonel du génie et fit les campagnes 
d'Espagne. En 1830, il était do l'expédition d'Alger, et en 1SJ1, il fut 
nommé maréchal de camp. Né en 1778, il mourut on 1850. 



I II IPITRE IV 87 

habitants ayant voulu intervenir, un officier sortit vive- 
ment dos tranchées et B*écria devanl moi : a Nous connais- 
sons les sentiments hostiles que professent les Toulousains 
contre l'Empereur. Le premier qui dit un mot sera pris 
el Fusillé immédiatement dans ces fossés. » Il n'y avait pas 
à discuter devant de tels arguments ad hominem. 

Le lendemain, on exerça la presse dans les rues. Je fus 
moi-même arrêté et avec plusieurs compagnons d'infor- 
tune, on me conduisit aux retranchements pour y tra- 
vailler. Heureusement Charles Caffarelli m'aperçut dans 
ce convoi de piocheurs, il courut en prévenir son frère ; 
celui-ci s'empressa de me soustraire à ces fonctions pour 
lesquelles j'avais aussi peu d'inclination que d'aptitude. 

Si nous avions provincialement regretté la belle végéta- 
tion de nos avenues, ce fut bien pis lorsque l'armée alla 
poster son parc d'artillerie dans nos promenades publiques. 
Les arbres séculaires qui avaient ombragé tant de généra- 
tions, auxquels se rattachaient tant de souvenirs, ces 
témoins d'un lointain passé, ces vieux amis dont nous admi- 
rions la vigoureuse splendeur, tous furent détruits en 
quelques instants. Les habitants en éprouvèrent un vrai 
chagrin, mais qu'importait la conservation de quelques 
ormes à des soldats voués continuellement à des œuvres 
de destruction. 

Dans sa retraite l'armée avait perdu ses magasins. 
Accoutumée à exercer en Espagne son despotisme, elle 
agit pareillement sur le sol français. Les réquisitions se 
multiplièrent. Aucune indemnité ne venait consoler le 
pauvre paysan à qui on enlevait ses bœufs ou ses chevaux. 
J'ai vu des soldats mettre le feu à la demeure où ils avaient 
logé la nuit. C'est ainsi que fut détruite la maison de cam- 
pagne de M. Saint-Raymond, au nord de la ville. Tout cela 
provoquait la haine contre le gouvernement impérial. Les 
Anglais avaient adopté une politique opposée. La disci- 
pline la plus stricte régnait dans leurs troupes. Les excès 



88 SOUVENIRS Dl COMTE DE MONTBEL 

envers les habitants étaient immédiatement réprimés. Tout 

dommage, même le plus faible, donnait lieu à une géné- 
reuse indemnité, les fournitures étaient bien payées, l'or 
anglais circulait en abondance. 

Dans Toulouse même, les exactions se pratiquaient plus 
décemment sous les yeux des chefs ; ceux-ci, il faut l'avouer, 
avaient pour excuse l'épuisement de toutes ressources, 
avec nécessité de pourvoir aux besoins de leurs hommes... 
La disette commençait à sévir. Les prévoyants amassaient 
quelques vivres, mais en cachette, pour éviter les réclama- 
tions des troupes. Une partie d'entre elles rentrait le soir 
dans nos murs et se logeait militairement, c'est-à-dire au gré 
de sa fantaisie. Dans une de ces retraites plusieurs soldats 
voulurent pénétrer chez un chevalier de Saint-Louis, le 
vieux M. de Cazals, dont la demeure était somptueuse. Il 
avait fait jadis en Amérique la guerre sous Rochambeau, 
et, depuis, il se plaisait à le raconter fort souvent. Ce bon 
M. de Cazals essaya de modérer l'intrusion indiscrète 
des soldats qui, malgré tout, n'ayant aucun égard pour 
ses cheveux blancs, le culbutèrent dans le ruisseau. « Mais, 
disait Cazals, quoique je fusse étendu tout de mon long 
dans la crotte, à mon attitude, ils n'ont pu s'empêcher 
de reconnaître un ancien capitaine des grenadiers de Ro- 
chambeau. » Cette illusion le charmait et lui faisait oublier 
qu'on s'était emparé de sa maison el qu'on l'avail mis à 
la porte. 

Wellington aurait pu se trouver à Toulouse avant le 
maréchal Soult, il eut sans doute des motifs pour agir avec 
une pareille circonspection. Il arriva devant notre ville 
à la tête de douze mille cavaliers et de cinquante mille 
fantassins anglais, écossais, espagnols, portugais. Les 
travaux déjà effectués par l'armée française pour défendre 
le faubourg Saint-Cyprien déterminèrent lord Wellington 
à tourner la position. Il jeta un pont volant à Pinsaguel, 
mais les routes défoncées arrêtèrent ce mouvement. 



( Il MM I "15 r. IV 89 

La population fut d'abord très effrayée en pensanl aux 
dangers qu'elle aurait à courir, entre deux armées achar- 
nées à se disputer le poinl le plus important du Midi. Mais 
cette terreur lit bientôt place à une sécurité irréfléchie. La 
foule se porta vers les retranchements méridionaux où les 
armées étaient en présence. Des femmes élégantes diri- 
geaient leur promenade de ce côté, elles voyaient cepen- 
dant à toute minute rapporter dans nos murs de pauvres 
soldats horriblement blessés. Ces malheureux inspiraient 
une pitié profonde, on leur prodiguait des soins empressés, 
mais avides d'émotions et poussées par la curiosité, les 
jeunes femmes ne pouvaient s'empêcher d'aller vers les 
points dangereux. Une fois, je fus témoin d'un sauve-qui- 
peut général, un boulet anglais ayant ricoché dans toute 
la longueur de la grande rue Saint-Cyprien. Heureusement, 
il n'atteignit personne, mais il épouvanta tout le monde 
et opéra le vide dans cette avenue. Pour ce jour-là les élé- 
gantes eurent assez d'une semblable émotion, mais elles 
revinrent le lendemain et jusqu'au moment où l'autorité 
militaire fit défense de gêner la circulation des troupes. 

Dans la nuit du 7 avril, Wellington fit jeter un pont de 
bateaux sur la Garonne, au village de Beauzèlc, au-dessous 
du château de Blagnac. Quinze mille hommes sous les 
ordres de don Manuel Freyre passèrent le fleuve, mais une 
crue subite emporta le pont. Le maréchal Soult aurait 
pu tirer grand avantage de cette circonstance et détruire 
ce corps isolé. Il ignora le fait, et quand il l'apprit il était 
trop tard pour en profiter, le pont était réparé, les com- 
munications rétablies. Le 8, nos amis nous firent savoir 
l'entrée des alliés à Paris, sans toutefois pouvoir nous 
indiquer ni les événements de la capitale, ni la situation 
où se trouvait l'armée de Napoléon. 

De l'Observatoire, grâce à un télescope, je vis un enga- 
gement de cavalerie. Le 13 e régiment de chasseurs défen- 
dait un cours d'eau. Des hussards ennemis s'avancèrent 



90 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

dans cette direction. Il pleuvait, les officiers anglais étaient 
à cheval, un parapluie à la main, ce qui avec nos habi- 
tudes paraissait éminemment ridicule. Tout à coup les 
hussards anglais ferment leurs parapluies, les attachent 
aux arçons, dégainent leurs sabres et se jettent sur nos 
chasseurs qui se défendent vaillamment, mais leurs mon- 
t uns n'avaient pas la vigueur des chevaux adverses. Noi 
soldats sont donc culbutés et leur colonel est grièvement 
atteint. Ce spectacle me causa l'impression la plus doulou- 
reuse. Rien n'est affreux comme une scène de carnage 
dont on ne partage pas les dangers. Que n'aurais-je pas 
fait pour mettre à l'abri nos malheureux compatriotes? 

Je passai la journée du 9 avril avec plusieurs membres 
de la Confédération royaliste pour délibérer sur le parti à 
prendre. De temps en temps, quelques détonations sem- 
blaient annoncer le commencement d'une bataille. Je par- 
courus les vieux remparts aux tours rondes, ils étaient 
garnis de mortiers, de canons aux calibres les plus divers. 
A côté se tenaient des artilleurs, la mèche allumée ; ils 
attendaient le signal avec un calme parfait. Leurs projec- 
tiles devaient franchir le canal du Midi pour tomber sur 
les rangs ennemis. 

Le 10 avril était le jour de Pâques. A six heures du 
matin, je m'étais rendu dans l'église de Saint-Etienne, 
notre antique cathédrale, pour mettre ma famille et moi- 
même sous la protection de Dieu. De ferventes prières 
montaient vers les voûtes majestueuses pour célébrer la 
fête de la résurrection, dans ce jour qui devait briller sur 
la mort d'un si grand nombre de victimes. En sortant de 
la cathédrale, je me rendis au Boulingrin. Des arbres 
étaient en fleurs, les feuillages se développaient, c'était 
la matinée riante d'un beau jour de printemps. Soudain 
une explosion lointaine m'arrache à la jouissance de ce 
doux spectacle. L'artillerie tonne, les feux de peloton cré- 
pitent, le combat est commencé. L'esplanade se couvre 



en \pitiu: iv ni 

d'équipages de guerre. Je \ < >i> passer plusieurs généraux 
avec leur état-major; ils se dirigent en boute bâte vers le 
champ de bataille. L'attaque se rapproche, c'est bientôt 
un vacarme affreux. Quelle épouvantable e1 inutile effu- 
sion de Bang ! Au momenl même où les redoutes, attaquées 
par les Espagnols, prises el reprises par les Anglais, les 
Français, les Écossais, se jonchaient de cadavres, à Paris, 
les alliés, réunis autour d'un autel drossé sur la place de 
la Concorde, célébraient par un Te Deurn solennel et par 
le Saint-Sacrifice la paix rendue au monde. Le cœur se 
serre en pensant que la bataille de Toulouse fut vaine, 
puisque à l'instant où elle se livrait, Napoléon était déjà 
déchu. 

Du haut d'une des tours, je vis se dérouler cette lutte 
terrible. Les Français étaient très inférieurs en nombre, 
mais la position de la ville leur donnait quelque avantage. 
Presque tout le long de son périmètre, elle est garantie 
par la Garonne et par le canal du Languedoc, au delà 
duquel, sur les éminences dominant le nord de la cité, on 
avait construit quelques formidables redoutes. Non loin 
coule une petite rivière, F Hors, elle formait la ligne exté- 
rieure de défense confiée au général Villate. Les redoutes 
étaient occupées par le général Clausel. Sur la rive droite 
de la Garonne les divisions Darricau et Darmagnac pro- 
tégeaient la gauche de la position. Le général Reille défen- 
dait le faubourg Saint-Cyprien et la rive gauche du fleuve. 

Dans les premières heures les Français repoussèrent 
avec une valeureuse énergie les Espagnols et les Anglo- 
Portugais. Après beaucoup d'efforts le maréchal Beresford 
parvint à prendre une redoute. Pour les autres, la lutte 
fut chaude, enfin lord Wellington y envoie quelques com- 
pagnies écossaises qui, vers midi, restent maîtresses de la 
situation. La bataille était alors générale. Le maréchal 
Soult, espérant couper le centre de l'ennemi, commande 
au général Taupin une attaque sur les hauteurs. Celui-ci 



92 SOI VENIRS DU I 0M1 I. DE MON I BEL 

ne comprend pas l'ordre, ou exécute mal la manœuvre; 
I leresford l'entoure en jetant la confusion dans ses troupes. 
Taupin est tué. Le général Lamorlière accourt, il est lui- 
même blessé et sa brigade mise en désordre ; la division 
D armagnac vient heureusement la sauver d'une des- 
truction complète. Nos troupes occupaient le cimetière. 
Elles en avaient crénelé toute l'enceinte. C'était pour 
nous une indicible douleur de voir bouleverser les tombes 
de nos parents, de nos amis. 

Les Toulousains montraient les sentiments les plus géné- 
reux et les plus compatissants envers les malheureux mis 
hors de combat. Plusieurs ecclésiastiques fermèrent leurs 
églises pour célébrer la fête de Pâques sur le champ de 
bataille en assistant les mourants et en recueillant les 
blessés. Quelques saints prêtres, entre autres MM. Gary, 
de Chièse, Mac Carthy, transportaient sur leurs épaules 
les pauvres soldats cruellement atteints. Entraînés par 
ces nobles exemples, les habitants rivalisaient de charité. 
Sans cesse affluaient dans la ville des militaires de tout 
grade qu'on rapportait sur des matelas, sur des civières. 
Quelle affliction on éprouvait à entendre les douloureux 
gémissements auxquels se mêlait le râle des agonisants 1 
Ce qu'il faut avoir vu pour le croire, c'est l'enthousiasme 
de ces infortunés pour l'auteur de leurs maux. Plusieurs 
se redressaient convulsivement, criaient une dernière fois : 
Vive l'Empereur! et retombaient morts. Parmi les blessés 
soignés dans la ville se trouvaient les généraux Harispe, 
Bouret, Gasquet, Berlier, Lamorlière, plusieurs colonels et 
officiers supérieurs. 

Il était sept heures du soir quand le canon cessa de 
gronder. La bataille avait duré douze heures. Nous 
apprîmes que les Français conservaient leurs positions 
sur le canal du Languedoc. La ville était encore à l'abri, 
mais nous nous attendions à voir les hostilités reprendre 
dès le jour suivant. Par un accord tacite il y eut cependant 



CHAPITRE [V 93 

suspension d'armes et le lundi de Pâques fut consacré à 
ensevelir une multitude de soldats moissonnés pour une 
.•Mils.' déjà décidée. 

Nos troupes rentrées dans nos murs se préparaient à 
une défense opiniâtre. Dans la soirée du lundi se tint un 
conseil de guerre. On raconta plus tard que durant cette 
délibération, le général Darmagnac, notre compatriote, 
avait fléchi la résolution du maréchal, qui voulait s'ense- 
velir sous les débris de la ville plutôt que de la livrer à 
lord Wellington. Quoi qu'il en soit, Soult décida la retraite, 
vraisemblablement parce que Toulouse cernée n'avait point 
les approvisionnements nécessaires pour les habitants et 
pour l'armée. En outre, il ignorait les événements survenus 
à Paris et il comptait sans doute faire sa jonction dans le 
bas Languedoc avec les quinze mille hommes du maré- 
chal Suchet, puis, en remontant le Rhône, s'unir à Auge- 
reau pour se porter sur les communications des ennemis. 
11 était neuf heures du soir quand les troupes commen- 
cèrent à partir. Soult, enveloppé d'un grand manteau, 
Pair sombre, mais énergique, traversa la ville escorté 
de son état-major. Il avait combattu vaillamment contre 
des forces supérieures, il cédait non à la crainte, mais 
à la nécessité. Je vis partir de la maison de ma mère le 
comte d'Erlon qui y était logé avec ses aides de camp. 
Cette retraite se fit dans le plus grand ordre ; les régi- 
ments gardaient un profond silence, on entendait seule- 
ment le bruit sourd et cadencé du pas militaire et au loin 
le roulement des canons et des équipages. 

La confédération royaliste s'employait à faire tourner 
les événements au profit de la cause monarchique en 
arborant notre drapeau historique et en proclamant 
Louis XVIII. Le commissaire impérial Caffarelli avait 
abandonné Toulouse, emmenant avec lui le préfet et le 
maire. La confédération royaliste allait diriger la ville 
et cela^très facilement, car le vœu général était de voir le 



'.H SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

régime oppressif du glaive impérial [aire place au gouver- 
nement paternel d'une antique race française. Des procla- 
mations affichées sur tons les murs invitaient les habitants 
à se prononcer contre Napoléon, qui avait suscité à la 
France la réaction des peuples de L'Europe el leur invasion 
sur notre sol. Pour rendre la paix au monde et retrouver 
notre indépendance, il fallait nous-mêmes repousser Les 
couleurs révolutionnaires et appeler Louis XVIII sur Le 
trône. 

L'armée de Wellington était devant nos portes encore 
occupées par les gardes nationales. Cependant l'accord 
était fait. A l'ordre donné par leur général, les alliés devaient 
relever tous les postes et entrer dans Toulouse. Seuls 
quelques officiers d'ordonnance avaient déjà pénétré à 
l'intérieur de nos murs. Leurs uniformes rouges, leurs 
chapeaux étriqués amusaient la foule. Le temps ét;iit 
magnifique. Les dames les plus distinguées avaient fait 
apporter des corbeilles remplies de cocardes blanches qu'on 
arborait au cri de : « Vive le Roi ! » Les femmes du peuple 
surtout, dont les familles avaient cruellement payé l'impôt 
du sang, manifestaient pour Louis XVIII un enthousiasme 
débordant. La populace, qui ne met jamais un frein à ses 
explosions de colère, déchira tous les drapeaux tricolores, 
renversa toutes les enseignes impériales et finit même par 
précipiter du haut du Capitole le buste de Napoléon placé 
sur le fronton de l'édifice. Dans leur fureur, des gens traî- 
nèrent cette effigie jusqu'au fleuve pour l'y précipiter. 
Heureusement il n'y eut à déplorer ni vengeance ni excès 
contre les personnes. 

Wellington entra dans la ville avec son état-major, 
tandis que ses divisions allaient suivre les mouvements de 
l'armée française en retraite. Poussés par l'opinion publique, 
le conseil municipal et la garde nationale vont, drapeau 
blanc en tête, demander an général anglais sa protection 
pour une cité dévouée à l'héritier légitime de nos rois. 



i II M' nui: IV 95 

Wellington est au Gapitole, il s'y voit entouré d'une foule 
nombreuse oriani sans cesse : \ ive Louis XVIII ! Vivent 
1rs Bourbons ! » 

« Habitants de Toulouse, leur dit le général anglais, votre 
dévouemenl à l'ancienne Famille de vos mis émeut vive- 
ment mon âme. Je serais lâché que vos nobles sentiments 
puissent compromettre votre existence et vous rendre vic- 
times d'un zèle trop empressé. On traite à Châtillon, je ne 
puis VOUS le dissimuler. Peut-être la paix est-elle signée au 
moment où je vous parle et si le traité est conclu, vous 
attirerez sur vos têtes et sur vos familles les vengeances de 
Napoléon et l'application sévère des lois de votre empire. » 

Cette déclaration inattendue provoqua une certaine 
consternation. Mais le sous-préfet Limayrac s'écria aus- 
sitôt : « N'importe ! Vive le Roi ! » Et le comte d'Hargicourt 
d'ajouter noblement : « Maréchal de camp dans les armées 
du roi de France, j'ai repris aujourd'hui la cocarde blanche, 
je ne la quitterai plus, elle ne tombera qu'avec ma tête. » 
« Vive le Roi ! Vive le Roi ! » répondit la foule avec enthou- 
siasme. Wellington était profondément troublé. Quant au 
général Alava, il ne put s'empêcher de dire : « Jamais je 
n'abandonnerai ces braves gens, je protégerai leur retraite 
en Espagne. » 

Les séides des gouvernements révolutionnaires nous 
observaient. Leurs physionomies haineuses s'illuminèrent 
quand Wellington déclara que la paix était probable. 
Par eux, des listes de proscription furent dressées et chacun 
de nous put prévoir qu'un exil volontaire pourrait seul le 
soustraire au sort du chevalier de Gouault. Mais la satis- 
faction de ces farouches délateurs fut brève. On apprend 
soudain que le marquis de Saint-Simon est arrivé à Tou- 
louse. Le colonel Cooke l'a conduit devant le général 
anglais. M. de Saint-Simon porte des dépêches françaises. 
Un gouvernement provisoire est établi à Paris, le Sénat 
a prononcé la déchéance de Napoléon, qui a lui-même 



96 SOI Yl'\ li;s DU COMTE DE MON! BEL 

abdiqué. Louis XVIII est appelé sur le trône, l'armée 
française adhère à tous les actes du gouvernement provi- 
soire qui, d'accord avec les alliés, envoie l'ordre de sus- 
pendre les hostilités. 

Une explosion de joie accueillit ces nouvelles. Wellington, 
voulant exprimer sa sympathie envers nos sentiments 
royalistes, attache une cocarde blanche sur sa poitrine H 
nous dit : « Je suis heureux de voir se terminer ainsi mes 
anxiétés pour une population qui ce matin s'est si noble- 
ment compromise en faveur de son antique royauté. » 

Le marquis de Saint-Simon avait quitté Paris le 7 avril. 
S'il fût venu avec la rapidité d'un courrier de cabinet, il 
aurait empêché une hécatombe tristement inutile. L'in- 
justice des partis imputa au maréchal Soult d'avoir livré 
bataille tout en ayant connaissance des événements. Cette 
accusation est aussi perfide qu'absurde. D'abord Soult 
n'attaqua point les Anglais, il défendit sa position lors- 
qu'elle fut attaquée. Avoir tenu en échec pendant quinze 
jours une armée double de la sienne et avoir gardé intacte 
une ligne aussi importante était pour lui une fin de cam- 
pagne assez glorieuse pour ne pas la compromettre, mal à 
propos, dans un combat dont le résultat serait vraisem- 
blablement désastreux ou pour le moins bien inutile, 
puisque d'après cette théorie Soult aurait été au fait de la 
paix conclue à Paris. Il risquait une défaite et s'il rem- 
portait une victoire, il n'en tirerait aucun profit, car il 
devait s'attendre à recevoir sous peu Tordre de cesser la 
guerre. Connaissant les événements, lequel des deux géné- 
raux avait intérêt à livrer bataille? Était-ce celui qui 
occupait la ville ou celui qui trouverait tant d'avantage 
à la prendre avec ses approvisionnements? D'ailleurs Wel- 
lington occupait depuis deux jours les routes de Tou- 
louse à Paris, il aurait donc pu savoir l'état des choses 
avant le maréchal Soult dont les communications étaient 
interceptées. L'évidence absout donc le maréchal Soult. 



CHAPITRE IV 97 

Quanl à lord Wellington, sa moralité empêche de lui 

imputer le orime d'avoir provoqué en pleine paix un affreux 
c;iniage. Ce torrent de sang était-il nécessaire pour cimenter 
sa gloire? 11 faudrait en outre lui reprocher une abomi- 
nable hypoorisie, quand il répondit à nos manifestations 
royalistes par ces mots : « On traite à Châtillon, je ne puis 
vous le dissimuler. Peut-être la paix est-elle signée au 
moment où je vous parle. » 

Comment le général anglais ignorait-il encore le 11 avril 
que le congrès de Châtillon était dissous depuis le 20 mars? 
Sans doute dans les grands mouvements de leurs armées, 
dans les alternatives de succès et de revers, les souverains 
alliés n'avaient guère pensé à faire connaître rapidement 
la situation au chef de l'armée anglo-espagnole opérant 
dans le Midi. Mais alors, le champ de bataille étalait ses 
horreurs comme une terrible accusation contre cette 
incurie. Sur les redoutes, c'était un entassement de schakos 
déchirés, de chariots en pièces, d'affûts fracassés. Partout 
des mares de sang, des cadavres de chevaux dont les 
membres roidis se dressaient sur ce sol dévasté. Par 
endroits, la terre fraîchement remuée couvrait à peine les 
corps des soldats abattus pendant la terrible journée. 
Des mains, des pieds s'apercevaient sous cette couche trop 
légère. On planta quelques croix et dans ce champ désolé, 
les chrétiens s'agenouillèrent et prièrent en pleurant. 
Devant les horreurs d'un champ de bataille, devant 
l'œuvre de destruction que l'homme appelle sa gloire, 
l'âme comprend dans toute leur beauté ces paroles célestes ; 
« Gloire à Dieu dans le ciel et paix sur la terre aux hommes 
de bonne volonté. » 

Les nouvelles contenues dans les dépêches portées par 
M. de Saint-Simon me furent communiquées, il m'en 
souvient, par le lieutenant-colonel 0' Kelly (1). Son père, 

(1) Jean-Henri-Denis, comte O'Kelly-Farrell, lieutenant-colonel au ser- 
vice de Sa Majesté Britannique, mort dans l'île de Céphalonie en 1833. 



98 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Irlandais réfugié en France, avait été ministre de Louis XVI 
à .Mayence;la Révolution le contraignit à abandonner s;i 
seconde patrie : une de ses filles (1) était mariée au comte 
de Puységur dans les environs de Toulouse. Quant à ses 
fils, plusieurs servaient en Angleterre. L'un d'eux, le comte 
Charles O'Kelly (2), avec qui j'avais été élevé dans mou 
enfance, après s'être distingué sur les flottes de la Grande- 
Bretagne, revint en France. Il brava tous les dangers pour 
rejoindre à Saint-Jean-de-Luz le duc d'Angoulème. Il 
m'amena son frère, le lieutenant-colonel, encore tout noir 
de poudre et les habits déchirés ; je sus par lui la déchéance 
de Napoléon et la restauration monarchique. 

Dans la soirée, Wellington donna une grande fête. Il 
est sans doute dans la politique des chefs militaires de 
faire ainsi diversion aux scènes de carnage. Mais pour 
nous, quels pénibles sentiments nous étreignaient en pen- 
sant à ces milliers de morts à peine ensevelis, à ces milliers 
de blessés aux prises avec la souffrance et en voyant au 
même moment les jeunes femmes se couronner de fleurs 
pour danser joyeusement! Que de légèreté et d'égoisme 
en ce monde ! 

Le lendemain, j'entendis avec consternation retentir 
la séditieuse Marseillaise et le détestable Ça ira. Un régi- 
ment écossais passait sous mes fenêtres. A cause de leurs 
petites jupes battant leurs jambes nues, l'armée française 
avait donné à ces Highlanders le surnom de Sans-Culottes. 
Voulant probablement se venger, les Écossais s'étaient 
emparés des hymnes révolutionnaires et les exécutaient 
odieusement sur les pibrocks, ces affreuses cornemuses, 



(1) Amélie-Éléonore-Joséphine O'Kelly-Farrell, mariée en 1804 à Augustin- 
Athanase, comte de Puységur. 

(2) Charles-Denis-William, comte O'Kelly-Farrell, chevalier de Saint- Jean 
de Jérusalem, né en 1788, avait servi dans la marine anglaise. En 1814, il 
fut envoyé en mission par les royalistes du Midi auprès de Wellington et du 
duc d'Angoulème. Il avait épousé, en 1814, Zoé-Antoinette de La Motte- Védel 
de Termes. 



i II U'ITKK IV 99 

sur les flûtes <"! les hautbois. Ils B'éloignèrenl «mi jouant 

l'air : 

Veillons au salut de l'Empire! 

C'était une dérision, mais le sens en échappait peut- 
ôtre à ces montagnards dont le costume pittoresque, la 
belle stature et la figure martiale avaient un grand succès 
parmi notre population. J'entendis un jour la conversa- 
tion d'une femme avec son mari ; tous deux contemplaient 
un bataillon écossais. 

— Qu'ils sont beaux I disait la femme. Ah ! mon ami, 
que je serais flattée si notre Alfred pouvait entrer dans 
ce corps. Il aurait si bonne mine. 

— Impossible, répliqua l'homme. 

— Et pourquoi donc? 

— Pour entrer dans les Écossais, il faut absolument 
être Irlandais. 

Dans les rangs de l'armée anglaise, je vis deux hommes 
que depuis j'ai beaucoup connus, le duc de Guiche (1) et 
le duc Des Cars (2). Le premier méritait alors le nom de 
bel Agénor, qu'on lui donnait généralement. Le duc Des 
Cars, très blond et un peu voûté, quoique bien jeune, 
n'avait pas l'extérieur brillant de son frère d'armes, mais 
c'était un officier fort distingué. Tous deux servaient dans 
le même régiment de hussards. 

La ville était remplie de blessés. Wellington rendit 
visite au général Harispe, qui avait tenté d'armer tous les 
habitants de sa contrée pour repousser l'invasion étran- 

(1) Antoine-Héraclius-Agénor-Geneviève de Gramont, duc de Guiche, né 
le 27 juin 1789 au château de Versailles, devint lieutenant général, grand - 
officier de la Légion d'honneur, grand-croix de Saint-Maurice et de Saint- 
Lazare. Il avait épousé Anna-Quintina-Albertine-Ida d'Orsay. 

(2) Amédée-François-Régis, comte, puis duc Des Cars (1790-1868), fut 
aide de camp du duc d'Angoulême pendant la Restauration, pair de France 
en 1822, lieutenant général en 1823. Il donna sa démission en 1830 et accom- 
pagna Charles X en exil. Il avait épousé Augustine-Frédérique- Joséphine de 
Tourzel. 



100 SOUVENIRS Dl l OMTE DE MONTBEL 

gère. Atteint au pied par un coup de feu, durant la bataille 
du 10 avril, il eut à subir l'amputation d'un orteil. Welling- 
ton traita le général Harispe avec distinction et chercha 
par ses égards à rendre son sort moins amer. 

Dans la maison que j'habitais fut porté un colonel anglais 
grièvement blessé à la jambe. On le soigna le mieux possible. 
Sa convalescence fut longue et il aurait été bien malheu- 
reux si on ne s'était relayé à son chevel pour lui tenir 
presque tout le temps compagnie. Parfois, il préférait être 
seul, il employait alors cette formule : « A présent, je 
m'ennuie. » C'était l'équivalent de « vous m'ennuyez », 
avec toutefois une nuance moins impolie... Il savait mal 
notre langue, il était très bon homme, il souffrait ; c'étaient 
bien des titres à notre indulgence. 

Tous nos amis faisaient un accueil très dévoué aux 
malheureux blessés. Parmi les plus dangereusement atteint s 
se trouvait un lieutenant-colonel français, le comte de 
Sainte-Hélène. Quand Soult arriva dans nos murs, le comte 
et la comtesse de Sainte-Hélène vinrent habiter chez une 
de nos amies intimes, Mme de Saint-André, appartenant 
à la famille de Labarthe. La veille de la bataille, grande fut 
la surprise, lorsqu'on vit la comtesse de Sainte-Hélène, 
vêtue en militaire, suivre à cheval son mari. Dans la soirée 
du 10, elle ramena le lieutenant-colonel, porté sur une 
civière ; une balle lui avait traversé la cuisse. M. et Mme de 
Saint-André partagèrent les soins dont Mme de Sainte- 
Hélène entoura aussitôt l'objet de son affectueuse solli- 
citude. Comment ne pas compatir au chagrin d'une héroïne 
qui accompagne son époux sur le champ de bataille? Les 
Saint-André furent parfaits pour elle. Cette belle Rosa 
avait parfois quelque chose d'étrange dans les manières, 
mais elle était Espagnole, on ne pouvait lui demander les 
formes françaises. Quant au comte de Sainte-Hélène, il 
payait les soins qu'on lui prodiguait par les narrations les 
plus variées, auxquelles se mêlaient quelques anecdotes 



CHAPITRE IV 104 

piquantes. Kilos n'étaient pas toutes du meilleur goût, 
mais, à cette époque, les militaires se distinguaient plus 
par leur courage à la guerre que par leur attitude dans un 

salon. \[>ivs avoir ele gravement malade, le comto de 

Sainte-Hélène se rétablit lentement et quitta les Saint- 
André, en leur témoignant, ainsi que sa femme, une vive 
reconnaissance pour la bonne hospitalité dont ils avaient 
été comblés pendant à peu près trois mois. On reçut avec 
plaisir de leurs nouvelles; le comte, déjà décoré de la 
Légion d'honneur, avait obtenu la croix de Saint-Louis; 
en 1815, il suivit Louis XVIII à Gand et, plus tard, 
il fut nommé lieutenant-colonel de la légion de la 
Seine. 

Quelle fut la consternation de Mme de Saint-André, 
quand, en 1818, elle apprit l'arrestation du comte et de la 
comtesse de Sainte-Hélène ! On accusait le chevalier de la 
Légion d'honneur d'être un chevalier d'industrie ; l'étoile 
des braves brillait sur sa poitrine, mais les stigmates 
infamants marquaient ses épaules. En un mot, M. de 
Pontis, comte de Sainte-Hélène, n'était autre que le forçat 
Coignard, condamné en l'an IX à quatorze années de tra- 
vaux publics et qui s'était évadé du bagne en 1805. 
La comtesse, une indigne créature, se nommait Rosa 
Marcen. 

Comment cet homme était-il parvenu à se faire admettre, 
en qualité d'officier, dans l'armée française? Il avait pro- 
duit des papiers établissant son rang social et un grade 
de sous-lieutenant obtenu en Espagne, durant les guerres 
de la première Révolution. C'est en 1810 qu'il entra dans 
nos troupes. A cette époque, Napoléon et ses lieutenants 
aimaient à voir figurer les noms de l'ancienne monarchie 
parmi les militaires Le comte de Sainte- Hélène fut donc 
le bienvenu. Le maréchal Soult accueillit favorablement sa 
demande et tint ses papiers pour complètement authen- 
tiques. Grâce à son intelligence, le filou s'éleva rapidement ; 



4 02 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

il gagna la croix d'honneur, après avoir courageusement 
versé son sang. A Paris, les maisons les plus distinguées 
le reçurent ; il en profita pour faciliter leurs vols aux 
malandrins dont il s'était fait le chef. Ce lieutenant-colonel 
montrait vraiment beaucoup de... légèreté, en ouvrant à 
nouveau devant lui les perspectives du bagne d'où il avait 
eu l'indicible bonheur de s'échapper. 

Un jour, le brillant comte de Sainte- Hélène comman- 
dait les troupes de la légion de la Seine sur la place 
Vendôme. La foule affluait pour contempler ce spectacle 
qu'un homme couvert de haillons suivait d'un œil particu- 
lièrement attentif. La manœuvre finie, ce pauvre gueux 
se glisse comme un serpent jusqu'au lieutenant-colonel. 
« Coignard, lui dit-il à mi-voix, je t'ai reconnu. Sois bon 
camarade, secours-moi et je ne te trahirai pas. — Qu'on 
chasse ce manant! » s'écrie le comte de Sainte-Hélène, en 
poussant son cheval contre le forçat libéré. Ainsi repoussé, 
celui-ci n'hésite plus à faire sa déposition devant la police. 
Il avait passé plusieurs années au bagne avec Coignard ; 
sa surprise fut grande de retrouver ses traits chez un colonel. 
Il crut d'abord au hasard d'une étonnante ressemblance, 
mais un tic bien reconnaissable dans la mâchoire lui 
permit de ne plus avoir de doute sur l'identité de Coi- 
gnard. 

Depuis quelque temps, la police se préoccupait de nom- 
breux vols, elle était sur la trace des filous, mais comment 
croire à la culpabilité du lieutenant-colonel? La surpre- 
nante déposition recueillie sur son compte éclaira soudain 
le mystère. Des agents de police le surveillèrent étroitement, 
et il fut surpris la nuit, à l'extrémité du faubourg du Temple, 
au moment où, avec deux complices, il venait d'exercer 
sa criminelle industrie. Il défendit chèrement sa vie. D'un 
coup de pistolet, il fracassa l'épaule à l'un des agents, mais 
blessé lui-même à la tête, il tomba aux mains de la jusl ice. 
Malgré ses dénégations absolues, malgré la rhétorique de 



CHAPITRE IV 109 

l'avocat Dupin, l'identité du prévenu avec le forçai Coi- 
gnard fut établie par des preuves tellement évidentes qu'il 
fut mis à la disposition du procureur général pour être 
réintégré au bagne. 

Nous avions donc vécu eu société avec un forçat. 



CHAPITKK Y 

LE RETOUR DES BOURRONS 

Ce furent Talleyrand et le Sénat qui prononcèrent la 
déchéance de Napoléon. Or, si la victoire avait fondé 
l'Empire, les revers le renversaient, en culbutant dans la 
même chute toutes ses institutions. Napoléon tombé, son 
Sénat s'écroulait avec lui, et alors de quel droit cette assem- 
blée prétendait-elle décider le sort de la France? Quant à 
Talleyrand, cette honte de l'épiscopat, de la noblesse, de 
la monarchie française, traître à Dieu, au roi, à la répu- 
blique, à l'empire, il crut bon de tout mener et de régler 
impudemment nos destinées. Il avait trouvé un appui auprès 
de l'empereur Alexandre qui avait une âme élevée, mais 
dont le jugement avait été faussé. Ce monarque ne cher- 
chait-il pas à concilier deux choses opposées? Il voulait 
ajouter au positif de son autocratie la popularité d'un grand 
libéralisme. 

Par Nesselrode, Talleyrand savait que les souverains ne 
consentiraient plus à traiter avec Napoléon, et d'autre part 
il voyait l'entraînement général vers les Bourbons. Il 
s'était donc entendu avec quelques affidés pour amener la 
proclamation de la monarchie légitime, mais cela par des 
moyens révolutionnaires, faussant ainsi le caractère his- 
torique de cette monarchie, pour l'avoir à leur merci et 
l'exploiter à leur gré. 

Talleyrand flatta si bien la vanité d'Alexandre qu'il 
lui fit signer un projet de déclaration. Le vieux diplomate 



CHAPITRE V 10."i 

eut l'air de L'improviser et I» 1 rédigea Béance tenante. Le 
projet invitait le Sénat à désigner an gouvernement pro- 
visoire el à préparer une constitution. Cet acte fut immédia- 
tement imprimé et affiché dans Paris. Talleyrand triom- 
phait. Le 1 er avril, il parvint à réunir les sénateurs et à faire 
proclamer par un sénatus-consulte un gouvernement pro- 
% isoire qu'il avait déjà institué lui-même. En faisaient 
partie le duc de Dalberg, le comte François de Jaucourt, 
Beurnonville et l'abbé de Montesquiou. Le 2 avril, le 
Sénat prononça la déchéance de Napoléon et Lambrechts 
fut chargé de rédiger les motifs de cette déchéance ; Lam- 
brechts promit son travail pour le lendemain. En atten- 
dant, les pères conscrits, en corps, se rendirent chez l'em- 
pereur de Russie pour lui porter la résolution prise. 
Alexandre avait la faiblesse d'aimer tous les hommages. 
11 accueillit avec joie ceux du Sénat. « Je vois bien que tu 
me flattes, disait un grand seigneur à son intendant, mais 
c'est égal, continue, ça fait toujours plaisir. » 

— Vous allez vous occuper de la constitution, dit 
Alexandre aux sénateurs. Il est juste, il est sage, de donner 
à la France des institutions fortes et libérales, en rapport 
avec le progrès des lumières. 

A ces mots les idéologues s'extasièrent. Garât, qui 
en 1793 avait accepté la mission de lire à Louis XVI son 
arrêt de mort, donna libre cours à son enthousiasme. 
Quant au prêtre régicide Grégoire, il sentit une grande 
félicité l'inonder et il fut sur le point de pleurer d'atten- 
drissement. Le débonnaire Alexandre ne songeait même pas 
à la part prise par ces deux champions de la souveraineté 
populaire dans l'assassinat du plus juste des rois. 

J'ai souvent témoigné au prince de Metternich quel 
étonnement me causait le rôle joué à cette époque par 
l'empereur Alexandre. 

« C'était un noble cœur, me répondait-il, mais on lui 
avait persuadé que tous ceux s'appuyant sur la tradition 



106 SOUVENIRS 1)1 COMTE DE IfONTBEL 

étaient des radoteurs les imbéciles. Lorsqu'il alla en 

Angleterre avec le roi de Prusse, je m'y rendis aussi 
( I" juin 1814). On le reçut d'une manière enthousiaste. 
Un jour, lord Grey vint me joindre et me dit : « Vous con- 
« naissez beaucoup l'empereur Alexandre; entre nous, il 
« est un peu fou. — Pourquoi donc? — Figurez-vous 
« qu'il m'a fait inviter à me rendre chez lui. Lord Grey, 
« m'a-t-il demandé, comment pourrais-je m'y prendre pour 
« établir une opposition en Russie? — Votre Majesté n'a 
« qu'à laisser faire, lui répondit lord Grey, elle s'établira 
« d'elle même. » 

Lambrechts se montra diligent ; il rédigea sans retard les 
motifs de la déchéance de Napoléon, le tout fut voté par 
le Sénat et promulgué comme décret. Que Napoléon eût 
accablé notre pays d'impôts onéreux, de conscriptions 
incessantes, que dans son ambition il eût épuisé la fortune 
et le sang français, nul ne songeait à le nier ; mais quels 
avaient été ses complices? Ceux-là mêmes qui prêtèrent à 
ces mesures néfastes l'aide infatigable de leurs sénatus- 
consultes. Toute la France pouvait s'élever contre Napo- 
léon, le Sénat, si longtemps muet, devait seul garder le 
silence. La multitude était pressée de voir mettre un 
terme à ses angoisses. L'acte du Sénat lui parut mépri- 
sable, toutefois elle l'accueillit comme un moyen d'en 
finir avec la guerre. Les adhésions au gouvernement pro- 
visoire et à l'acte de déchéance se multiplièrent rapide- 
ment. Les courtisans du pouvoir impérial expirant vou- 
laient assurer leurs positions sous le gouvernement nou- 
veau, quel qu'il fût. Ils abandonnaient avec hâte le soleil 
couchant pour être les premiers à saluer l'aurore et à se 
rhaufîer à ses rayons. 

Tout à coup, le Sénat, le gouvernement provisoire, 
Talleyrand et les divers intrigants politiques furent frappés 
d'une indicible stupeur : Napoléon allait marcher sur 
Paris. Bonaparte avait bien conçu ce projet hasardeux, 



.Il \l'l l RE V 107 

m;>is il rencontra l'opposition Formelle des maréchau: 
trouvant avec lui à Fontainebleau. Devant leur révolte 
contre son autorité, il dut, la mort dans l'âme, signer un 
acte d'abdication. Il chargea (laulainconrt, Macdonald et 
Ney d'aller régler avec l'empereur Alexandre la régence que 
Marie-Louise ezercerail pour le roi de Rome. Caulaincourt 
et les maréchaux partirent immédiatement, mais s'arrê- 
tèrent à Essonnes où se trouvaient Marmont et son armée. 
Ils exposèrent au duc de Raguse la mission dont ils étaient 
investis. Auparavant, Marmont avait reçu son aide de 
camp M. de Montessuy, chargé par Talleyrand et par le 
prince de Schwarzenberg de dépêches contenant les actes 
du Sénat, les adhésions des divers corps administratifs 
et judiciaires; Montessuy portait, en outre, les instances 
• les banquiers Perrégaux et Laffitte. On disait au duc de 
Raguse : « Au nom de la patrie et de l'humanité, écoutez 
ces propositions, vous arrêterez ainsi l'effusion du sang ; 
adhérez aux actes du Sénat et du gouvernement provi- 
soire, l'armée suivra votre exemple, et le repos sera rendu 
à notre pays, après vingt-deux ans de calamités. » 

Si je rapporte ces événements, c'est que Marmont lui- 
même m'en a donné le détail et m'a souvent parlé du 
rôle qu'il joua en cette occurrence. 

Les dépêches transmises par Montessuy firent sur le duc 
de Raguse une profonde impression, mais il ne voulut rien 
décider sans avoir consulté les généraux placés sous ses 
ordres. Il les réunit en conseil, leur exposa les faits, leur 
communiqua les pièces et sollicita leur avis. La perspec- 
tive de marcher le lendemain sur Paris, d'engager une lutte 
désespérée et sûrement désastreuse contre des forces dix 
fois plus considérables, ne souriait guère à ces officiers. 
Ils engagèrent donc unanimement le maréchal à répondre 
favorablement aux propositions qui lui étaient faites et à 
traiter avec le prince de Schwarzenberg. 

En conséquence, dans la nuit du 3 au 4 avril, le duc de 



108 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Flaguse écrivit au généralissime prince de Schwarzenberg 
la lettre suivante : 



Monsieur le Maréchal, 

J'ai reçu la lettre que Voire Altesse m'a fait l'honneur de 
m'adresser ainsi que les papiers qu'elle renfermait. L'opinion 
publique a toujours été la règle de ma conduite. L'armée et le 
peuple se trouvent déliés du serment de fidélité envers l'em- 
pereur Napoléon par le décret du Sénat. Je suis disposé à 
concourir à un rapprochement entre le peuple et l'armée, pour 
prévenir toute chance de guerre civile et arrêter l'effusion du 
sang français En conséquence, je suis prêt à quitter avec mes 
troupes l'armée de l'empereur Napoléon, aux conditions sui- 
vantes dont je vous demande la garantie par écrit : 

Article premier. — Moi, Charles, prince de Schwarzen- 
berg, maréchal et commandant en chef les armées alliées, je 
garantis aux troupes françaises qui, par suite du décret du 
Sénat du 2 avril, quitteront les drapeaux de Napoléon Bona- 
parte, qu'elles pourront se retirer en Normandie avec armes, 
bagages et munitions et avec les mêmes égards et honneurs 
militaires que se doivent les troupes alliées. 

Art. 2. — Que si par suite de ce mouvement les événements 
do la guerre faisaient tomber entre les mains des puissances 
alliées la personne de Napoléon Bonaparte, sa vie et sa liberté 
lui seraient garanties dans un espace de terrain et dans un pays 
circonscrit au choix des puissances alliées et du gouvernement 
français. 

On ne saurait reconnaître à un officier le droit de 
conclure avec les ennemis un traité où il est dit que 
lui et ses troupes abandonneront l'armée de leur sou- 
verain. Pour ma part, je suis loin d'approuver qu'un 
maréchal de France écrive cette phrase : « L'opinion 
publique a toujours été la règle de ma conduite. » La règle 
de la conduite, c'est le devoir et le devoir d'un militaire, 
c'est la soumission absolue à son chef et au gouvernement 



CHAPITRE V 109 

établi. Mais cela bien affirmé, quels sont les arciisatours 
implacables du marecbal Marmont.' Les révolutionnaires 

qui ont pris pari à toutes les révoltes, <pii ont dirigé les 
conspirations et les sociétés secrètes contre le gouverne- 
ment légal ei historique de leur pays, les hommes qui 

avaient aide Bonaparte à faire sauter par les fenêtres le 
Corps législatif et à renverser le Directoire au 18 bru- 
maire, les généraux Foy, Sebastiani, Lamarqiie et tant 
d'autres. Nous les avons entendus à la tribune exciter 
les troupes à la sédition, en établissant comme maxime : 
Le militaire, avant d'obéir au gouvernement, doit délibérer, 
parce que le soldat est citoyen... Marmont n'avait-il donc 
pas suivi ces principes, ne s'était-il pas comporté en citoyen? 
Il avait délibéré sur l'invitation du Sénat, qui avait pro- 
noncé la déchéance de Napoléon, sur l'invitation également 
du gouvernement provisoire, des cours de justice, des 
conseils administratifs, de la garde nationale, de la riche 
bourgeoisie parisienne. Il écouta les appels faits à ses 
sentiments d'humanité. 

Comme militaire, Marmont avait prouvé son courage 
et son talent, lorsqu'il défendit Paris contre les alliés. 
Noir de poudre, couvert d'un uniforme troué par les 
balles, il dirigeait la lutte ayant autour de lui les cadavres 
de plus de la moitié de ses soldats. Pour Marmont, un témoi- 
gnage émis par un ministre de Charles X ne saurait être 
suspect de partialité. Si, en 1830, il avait montré la même 
fermeté qu'en 1814, quand il chargea les Russes dans la 
grande rue de Belleville, le roi de France ne serait pas mort 
en exil, Marmont n'aurait point connu la proscription sur 
la terre étrangère et moi-même je n'écrirais pas ces lignes 
dans le château de Frohsdorf. 

Comme citoyen, quand il reçut les propositions faites 
par Schwarzenberg, le duc de Raguse mesura l'abîme dans 
lequel une lutte insensée pouvait précipiter la France et 
cela pour satisfaire l'ambition d'un seul homme. Il pensa 



lin SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

que sept mille soldais sni' treize mille étaient un holo- 
causte suffisant pour une cause perdue et qu'il y aurait 
cruauté s'il menait le reste de ses troupes à une morl 
certaine et complètement inutile. Ceux-là mômes qui con- 
vertirent Marmont en bouc émissaire, ne travaillèrent-ils 
pas avec perfidie au renversement de la Restauration, à 
laquelle ils prêtaient serment de fidélité? Durant les jour- 
nées de Juillet, Marmont eut à les combattre ; il le fit sans 
énergie, parce que malheureusement son courage politique 
ne se trouvait pas au niveau de sa valeur militaire, parce 
que l'opinion publique était beaucoup trop la règle de sa 
conduite. 

Mais il est vraiment étrange que son attitude en 1814 
soit blâmée par un parti dont le philosophe par excel- 
lence, M. Cousin, déclare ( 1 ) : 

... Si le vaincu excite notre pitié, il faut réserver notre plus 
grande sympathie pour le vainqueur, puisque toute victoire 
entraîne infailliblement un progrès de l'humanité (2)... Il faut 
être du parti du vainqueur, car c'est celui de la meilleure cause, 
celui de la civilisation et de l'humanité, celui du présent et de 
l'avenir, tandis que le parti du vaincu est toujours celui du 
passé (3)... La victoire et la conquête ne sont autre chose que 
la victoire de la vérité du jour sur la vérité de la veille, devenue 
l'erreur d'aujourd'hui (4)... La victoire est non seulement néces- 
saire et utile, elle est juste dans le sens le plus étroit du mot (5)... 
Puisque le vaincu est toujours celui qui doit l'être, accuser le 
vainqueur et prendre parti contre la victoire, c'est prendre 
parti contre l'humanité et se plaindre des progrès de la civili- 
sation. Il faut aller plus loin... le vaincu doit être vaincu et a 

( 1 ) Les citations suivantes sont tirées du Cours de l'histoire de la philosophie. 
— Introduction à l'histoire de la philosophie, par V. Cousin, pair de France, 
membre de l'Académie française, ministre de l'instruction publique. Nou- 
velle édition revue et corrigée. Paris, Didier, libraire-éditeur, 1841. 

(2) P. 321. 

(3) P. 322. 

(4) P. 276. 

(5) P. 281. 



chai» nui: v 111 

mérité de l'être; le vainqueur non seulement Bert la civilisa- 
tion, mais il est meilleur, plus mural et c'est, pour cela qu'il BBt 

vainqueur... Tout, est, parfaitement juste en ce momie (I). 

S'il on est ainsi, pourquoi attaquer Marmont? En agis- 
sant comme il l'a fait, il pensait sans doute que prendre 
parti contre la victoire, c'eût été prendre parti contre 
l'humanité et puisqu'en ce monde tout est juste, peut-on 
blâmer le duc de Raguse? 

Mais reprenons le cours des événements... Le duc de 
Ragusse s'était donc soumis au gouvernement provisoire et 
avait passé une convention avec Schwarzenberg, quand ses 
deux collègues et Caulaincourt vinrent le trouver à Essonnes. 
Dès qu'il apprit par eux l'abdication de Napoléon et les 
négociations dont celui-ci les avait chargés pour la régence, 
il leur communiqua son traité le liant à Schwarzenberg. 
Marmont, qui m'a souvent confié ses chagrins, m'a dit 
qu'il entrevit à ce moment certaines chances d'empêcher 
une lutte meurtrière, tout en s'associant à ses compagnons 
d'armes. Il résolut donc de retirer sa convention. Il esti- 
mait y avoir droit, car il se trouvait en présence d'une situa- 
tion nouvelle, créée par l'abdication impériale et par la 
proposition pour la régence. Ces deux choses tendaient à 
provoquer la fin des hostilités, or, c'était bien là le but 
poursuivi par Marmont. Il promit donc son concours à ses 
collègues, leur demandant même de joindre ses efforts aux 
leurs pour aller négocier avec Alexandre. 

Avant de quitter Essonnes pour se rendre à Paris, le duc 
de Raguse confia le commandement du 6 e corps au général 
Souham, en lui donnant, ainsi qu'à Bordesoulle, l'ordre 
de garder la position et de ne faire aucun mouvement 
avant son retour. Ils promirent d'observer ces instructions 
formelles. 

(1) P. 281 et 282. 



lia SOUVENIUS DU « h MIT. DE MONTBEL 

Arrivé au quartier général du prince de Schwarzenberg, 
Marmont obtint aisément que le maréchal autrichien lui 
rendît sa parole, il put donc s'associer à l'ambassade con- 
fiée par Napoléon à Caulaincourt, Macdonald et Ney. Leur 
apparition dans l'hôtel de la rue Saint-Florentin — qu'habi- 
tait Talleyrand et où logeait Alexandre — plongea dans la 
stupeur le gouvernement provisoire dont les membres pen- 
sèrent être mis en bien fâcheuse posture, si on donnait 
la régence à Marie-Louise. Ayant montré qu'il approuvait 
la démarche faite par les plénipotentiaires de l'ex-Empereur, 
le duc de Raguse les laissa remplir leur mission et se 
retira dans l'hôtel du prince de la Moskowa. 

Tout à coup le colonel Fabvier survient. Marmont 
apprend par lui que ses généraux, violant les ordres reçus, 
ont mis le 6 e corps en mouvement et l'ont conduit près de 
Versailles où il est entouré par les troupes alliées. Cette 
nouvelle consterne le duc de Raguse. Fabvier lui explique 
comment la chose s'est faite. Dans la soirée du 4 avril, 
Napoléon songeant encore à marcher sur Paris, — princi- 
palement si les tentatives pour la régence échouaient, — 
avait envoyé à Essonnes le colonel Gourgaud. Celui-ci 
venait demander des renseignements à Marmont et — au 
cas où les ennemis ne prépareraient aucun mouvement — 
il devait inviter le duc de Raguse à gagner Fontainebleau. 
Ne le trouvant point, Gourgaud voulut voir Souham. Ce 
dernier fit répondre qu'il était absent. Sur ces entrefaites, 
des officiers de Berthier étant venus par ampliation prier 
Marmont de se rendre à Fontainebleau, les généraux du 
6 e corps crurent que Napoléon connaissait le traité passé 
avec Schwarzenberg et voulait en tirer vengeance ; or, ce 
traité, ils l'avaient tous approuvé ; une vraie terreur les 
saisit donc. Voulant, à tout prix, échapper au ressentiment 
de Napoléon, ils firent croire aux officiers et aux soldats 
qu'il s'agissait d'un mouvement général de l'armée sur 
Paris et, par une nuit profonde, ils dirigèrent leurs troupes 



CHAPITRE V U3 

sur Versailles. Celle marohe inopinée Burpril Fabvier; il 
en demanda très respectueusement la raison à un des géné- 
raux. Celui-ci lui répondit : « Je n'ai pas à donner des cxpli- 
tions à mes inférieurs, a Fabvier insista, rappelant l'ordre 
donné par Marmont de ne pas quitter la position. Le chef 
répondit que le maréchal s'était mis à l'abri, les laissant 
dans l'embarras, et qu'eux n'avaient nulle envie d'encourir 
les ehàliments impériaux. Fabvier obtint toutefois l'auto- 
risation de prévenir Marmont. 

s Ce fut pour moi un coup terrible, me disait le duc de 
Raguse. J'en éprouvai un affreux désespoir, quoique les 
maréchaux et Caulaincourt fussent témoins de mes ordres 
au 6 e corps, de ma démarche auprès de Schwarzenberg, de 
l'annulation de mon traité. Je vis aussitôt tout espoir de 
régence anéanti, et je compris combien les passions allaient 
s'acharner contre moi. » 

L'empereur Alexandre déclara, en effet, que devant ces 
événements, il ne pouvait plus être question d'une régence 
exercée par Marie-Louise. Quant à Napoléon, il se vit forcé 
de renoncer au trône pour lui et pour son fils. Le 20 avril, 
après avoir fait ses adieux à la garde, à quelques officiers 
et serviteurs, il partit pour l'île d'Elbe. Beaucoup le délais- 
sèrent dans ce triste moment... Vas victis! Comment est-il 
possible d'abandonner durant leur infortune ceux dont 
on servit le pouvoir et dont on accepta la confiance? 

J'ai parlé assez longuement de Marmont. Après 1830, 
me trouvant à Vienne avec lui et fréquentant les mêmes 
cercles, j'ai pu l'apprécier. Doué d'un véritable amour pour 
l'étude, ayant acquis une vaste instruction, il possédait 
une intelligence très vive. C'était un homme supérieur. 
Malheureusement il lui manquait des principes politiques 
solides. Son point de départ en fut la cause ; le monde et 
le temps si mobiles où il vécut n'étaient pas de nature 
à lui donner la fermeté qui lui faisait défaut. Une proscrip- 
tion injuste, le malheur et l'exil assombrirent les dernières 

8 



•III SOUVENIRS Dl COMTE DE MON! BEL 

années de sa vie, mais il trouva dans l'adversité Les pkia 

nobles enseignements; l'épreuve grandit son âme. Jo 
n'oublierai jamais l'amitié qu'il me témoignait et je pense 
souvent au dernier entretien que nous eûmes ensemble 
à Goritz, près du cercueil de Marie-Thérèse de France. 

Dans la soirée du 6 avril, le Sénat adopta une constitu- 
tion qui, en appelant Louis XVIII sur le trône, réglait la 
forme du gouvernement. Une grande indignation se mani- 
festa partout. De quel droit quelques membres d'un corps 
parlementaire, évidemment tombé avec l'Empire, préten- 
daient-ils imposer à la nation et au descendant de tant 
de rois, les conditions de notre existence politique? Quand 
la nouvelle nous parvint à Toulouse, je me trouvais le soir, 
suivant mon habitude, avec M. de Villèle et plusieurs amis, 
les Saint-Félix, Limayrac, Marsac, etc. Une chose nous 
frappa immédiatement, c'était le soin des ex-sénateurs, 
tout d'abord, à maintenir pour eux, puis à rendre inamo- 
vible et héréditaire dans leurs familles, une dignité que, 
jusqu'alors, ils ne pouvaient transmettre à leurs descen- 
dants ; ils avaient glissé cet acte de basse cupidité dans 
la constitution que le mépris public appelait : la constitu- 
tion de rentes du Sénat (1). 

Mais cela ne diminuait en rien l'enthousiasme causé 
par le retour des Bourbons. A Toulouse la joie se manifes- 
tait avec impétuosité. Sur plusieurs maisons je lisais, écrit 
en grosses lettres : « Vive Louis Dizuit ». Dans notre cathé- 
drale de Saint-Étienne un Te Deum fut chanté; le maître 

(1) L'article 6 de cette constitution disait : 

« Il y a cent cinquante sénateurs au moins et deux cents au plus. 

« Leur dignité est inamovible et héréditaire de mâle en mâle par primo- 
géniture. Ils sont nommés par le roi. 

« Les sénateurs actuels, à l'exception de ceux qui renonceraient à la qualité 
de citoyens français, sont maintenus et font partie de ce nombre. La dotation 
actuelle du Sénat et des sénatoreries leur appartient. Les revenus en sont 
partagés également entre eux et passent à leurs successeurs. Le cas échéant 
de la mort d'un sénateur sans postérité masculine directe, sa portion retourne 
au Trésor public. Les sénateurs qui seront nommés à l'avenir ne peuvent 
avoir part à cette dotation. » 



CHAP1 I RE v 115 

de chapelle Despouy, artiste habile et royaliste fervent, 
convoqua toutes les ressources musicales du pays pour 
exécuter solennellement, en l'honneur «lu nouveau roi, un 
Vivat in seternum... composé pour le sacre de Napoléon. 

Au\ chants des chœurs répondirent Les acclamations de la 
foule et sous les vieilles voûtes retentit en échos prolongés 
le cri de : « Vive Louis XVIII !» poussé par des milliers de 
poitrines. Cette scène imposante m'a laissé un souvenir 
que je ne puis évoquer sans émotion. 

Le dimanche suivant, l'abbé de Trenqualie voulut que 
la chaire de Saint-Etienne ne le cédât point à l'effet pro- 
duit par les chœurs du maître de chapelle. Il hasarda son 
éloquence dans le panégyrique des princes et surtout du roi 
Louis XVIII. Emporté par son zèle monarchique, il entre- 
prit aussi de faire l'éloge de la reine, ne sachant pas qu'elle 
était morte depuis quatre ans. Ses ressources d'imagination 
s'épuisant, il commençait à patauger. Pour se tirer d'affaire, 
il eut recours à une figure de rhétorique, l'interrogation. 

«Et que dirons-nous, mes frères, de notre aimable Reine?» 
s'écria-t-il en bondissant dans la chaire. A cette question 
ex abrupto, l'auditoire abasourdi répondit par un regard 
où l'on pouvait lire : « Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en 
souvient guère. » En effet, après les années tourmentées 
qui venaient de s'écouler, le peuple avait encore présents à 
l'esprit le règne paternel de Louis XVI et les victimes du 
Temple, mais il avait oublié les autres princes de la famille 
royale. On savait seulement qu'il existait un roi légitime, 
appartenant à la maison de France 3 et on acclamait son 
retour sur le trône. 

Obéissant aux ordres donnés par Napoléon, les chefs des 
administrations toulousaines avaient presque tous aban- 
donné la ville, au moment où Soult la quittait. Il fallut 
pourvoir au remplacement du maire, M. de Malaret (1). Sa 

(1) Le baron Joseph-François de Malaret (1770-1846) fut incarcéré à 



i 16 SOUVENIRS DU COMTE l>K MONTBEL 

famille montrait des sentiments essentiellement royalistes ; 
quant à lui, c'était un homme très estimable et très reli- 
gieux, mais l'influence de la duchesse de Rovigo (Mlle de 
Paudoas), dont sa femme était proche parente, avait fait 
abandonner à M. de Malaret les opinions des siens... Je fus 
convoqué à une assemblée des notables de la ville ; nos 
suffrages confièrent provisoirement la mairie au marquis 
d'Escouloubre (1), qui méritait grandement la considéra- 
tion dont il était entouré. On nomma aussi quelques dé- 
putés pour aller à Bordeaux supplier le duc d'Angoulôme 
de venir dans notre ville. Il fit bon accueil à cette demande, 
et les députés nous annoncèrent son arrivée prochaine. Lord 
Wellington, étant logé dans l'ancien palais archiépiscopal, 
devenu la préfecture, se mit en mesure de céder ce vaste 
logement au duc d'Angoulême et transporta sa demeure 
dans l'hôtel de France. Lord Wellington montrait une 
grande sympathie aux Toulousains, il les invitait chez lui ; 
j'ai eu l'occasion de voir réunis à sa table les hommes les 
plus marquants de son état-major, le maréchal Beresford, 
sir Thomas Picton, les généraux Hill et Bing, les chefs 
espagnols don Manuel Freyre et Alava, le général Pac- 
kenam, frère de lady Wellington ; ce dernier était jeune 
et fort distingué, sa courte carrière allait bientôt trouver 



Paris pendant la Révolution et n'échappa à la mort que par la chute de 
Robespierre. En 1812, il fut nommé maire de Toulouse qu'il quitta à la pre- 
mière Restauration. Ayant repris ses fonctions pendant les Cent-Jours, il 
fut bientôt envoyé à la Chambre des représentants. Au cours de la seconde 
Restauration il ne reçut point de charges publiques, mais, en novembre 1830, 
il fut nommé député et devint ensuite commandeur de la Légion d'honneur 
et pair de France. De 1824 à 1834, il avait été secrétaire perpétuel de l'Aca- 
démie des Jeux floraux. 

(1) Louis-Gaston-François, marquis de Monstron d'Escouloubre (1755- 
1834), était fils de Henri-François de Monstron d'Escouloubre, maréchal de 
camp commandant le Royal-Normandie, et de Hervée-Marine de Montcalm- 
Gozon, sœur du marquis de Montcalm, le héros du Canada. Il entra dans 
l'armée et devint colonel en second du régiment de Bresse. En 1789 il fut 
député de la noblesse du Languedoc aux États généraux, émigra pendant 
la Révolution et en 1814 fut maire de Toulouse. Il avait épousé en 1775 une 
fille_du marquis de Puylaroque 



CHAPITRE Y 117 

un terme devant lea remparts de la Nouvelle-Orléans. 

Chei Mme d'Hargicourt je retrouvais le colonel Hamilton 
et le duc de Buokingbam qui avait recueilli le roi de France 
dans sa maison de campagne d'Hartwell. Parmi le grand 
nombre d'Anglais qui se trouvèrent ensuite à Toulouse on 
remarquait le duc et la duchesse de Portland, lord, lady 
Howarden et miss Bruce, lady Melvil, fixée dans la maison 
de campagne de M. de Cambon, Mr. et Mrs. Howard, les 
deux belles misses Oklagen, etc. 

Au moment où le duc d'Angoulême allait arriver, on 
voulut, très mal à propos, modifier la garde nationale. 
Je vis à cette occasion quels sentiments hostiles régnaient 
contre ceux à qui on attribuait la pensée de rétablir les 
idées et les privilèges de l'ancien régime. Heureusement 
quelques hommes sages intervinrent, et les imprudents 
réformateurs se décidèrent à laisser la garde nationale 
dans son organisation primitive ; on y fit seulement entrer 
quelques officiers émigrés, et on forma une garde à cheval 
où tous furent admis ; mais par la force des choses, elle se 
trouva composée en grande majorité d'hommes apparte- 
nant à l'ancienne noblesse ; les commerçants, les légistes, 
les médecins, les savants, les littérateurs n'ayant jamais 
eu à Toulouse des habitudes équestres. Le chef de cette 
garde à cheval fut le comte du Pac de Bellegarde, homme 
des plus respectables, qui avait été entièrement ruiné par 
la Révolution. 

Quand la garde nationale fut passée en revue, avant de 
se rendre vers le duc d'Angoulême, un officier de l'armée 
de Condé se présenta pour prendre le drapeau blanc. Le 
sergent qui, jusqu'à la fin de l'empire, avait porté le dra- 
peau tricolore, ne voulut pas céder ce qu'il regardait 
comme un droit acquis, et il en vint à une lutte violente 
avec l'officier, M. de L***. Les esprits s'échauffent, des 
cris sont poussés contre l'émigré. La garde à cheval, déter- 
minée à protéger M. de L***, l'ait un mouvement en avant, 



US SOUVENIRS DU COMTE DE MON! BEL 

comme pour charger les fantassins. Voyant cela, ceux-ci 
croisent aussitôt la baïonnette ; un affreux malheur mena- 
çait. Le comte d'Hargicourt, qui commandait en chef, mil 
fin à cette scène désastreuse ; sur ses ordres chacune des 
cohortes reçut un drapeau blanc. Par cet arrangement 
le sergent et l'officier eurent l'un et l'autre leur enseigne et 
la discorde cessa, mais, depuis lors, il y eut antagonisme 
entre les fantassins et les cavaliers. 

Ce jour-là même, je déplorai une autre maladresse. Le 
marquis du L***, homme d'ailleurs fort estimable, eut 
une idée très inopportune. Sous son inspiration plusieurs 
gentilshommes, ayant attaché à leur bras l'écharpe blanche 
brodée de fleurs de lis d'or qu'ils avaient portée dans 
l'armée de Condé, se rendirent à cheval à la rencontre du 
duc d'Angoulême. Évidemment cette pensée était hono- 
rable en elle-même, mais la moindre réflexion devait faire 
comprendre combien, en pareilles circonstances, il fallait 
assembler dans un même sentiment la population entière. 
Il s'agissait du rétablissement de l'ordre en France, mais 
pour le bonheur de tous les Français ; on devait donc s'unir, 
former un seul faisceau, et ne point donner à croire que, 
les Bourbons revenant, les émigrés et les nobles triom- 
phaient sur la masse de la nation. La démarche inconsi- 
dérée dont je parle eut naturellement un fâcheux résul- 
tat. Le duc d'Angoulême, qui en jugeait la portée, 
éprouva une grande contrariété. Il ne put la dissimuler 
et les gentilshommes en furent blessés. Ainsi donc, tous, 
prince, nobles et bourgeois ressentirent un égal mécon- 
tentement. 

Étranger à toute fonction publique, satisfait de mon sort, 
heureux dans ma famille, je n'avais aucune ambition, mon 
seul désir était de voir régner en France Tordre et l'équité. 
Dans l'impartialité que me donnait ma position, je pou- 
vais mesurer avec sang-froid les difficultés qu'allaient 
susciter à la monarchie les intérêts anciens se heurtant 



CHAPITRE V 119 

aux prétentions aouvelles. Combien une restauration est 
malaisée après tant de bouleversements! 

En causant avec des avocats ou des négociants, je com- 
pris quel accès facile le libéralisme trouverait parmi eux, 
surtout si avec leurs mensonges, la tribune et la presse 
venaient les ameuter sans cesse contre l'autorité royale. 
Parmi les officiers, je retrouvais plusieurs amis d'enfance; 
certains portaient des blessures pas encore cicatrisées; 
quant à celles de leur amour-propre et de leur ambi- 
tion, elles me semblèrent incurables. La guerre avec ses 
chances d'avancement rapide était devenue leur passion. 
Napoléon tombant, leurs illusions s'écroulaient comme un 
palais de la fée Morgane avec tous ses enchantements, ses 
paladins devenus rois et empereurs par Durandal, Flam- 
berge ou la lance d'Argail. De telles observations m'attris- 
taient vivement, car j'étais sans esprit de parti. J'avais 
conservé toutes mes relations antérieures, j'entendais 
ainsi les opinions les plus diverses et je prévoyais des dis- 
cordes prochaines, si l'autorité ne se montrait forte et 
habile. 

Toutefois, notre population accueillit chaleureusement 
le duc d'Angoulême. Il arriva le soir par la porte Saint- 
Cyprien, ayant pour escorte un nombreux état-major avec 
les gardes à cheval de Bordeaux et de Toulouse. Le peuple 
fit éclater franchement sa joie. N'éprouvant ni les suscep- 
tibilités de la bourgeoisie, ni l'ambition des militaires, il 
avait le sentiment que, sous le sceptre des Bourbons, on 
n'aurait plus à subir les impôts écrasants ou les guerres qui 
plongeaient les familles dans le deuil et dans la misère. 

Le duc d'Angoulême alla dîner chez lord Wellington, qui 
avait invité quelques officiers français ; dans le nombre je 
distinguai surtout les généraux Clausel et Yillate. Le prince 
se rendit ensuite au théâtre, il y fut salué par de longues 
acclamations ; des femmes vêtues de blanc et parées de 
lis garnissaient les loges et les galeries. Dans un bal que 



d20 SOUVENIRS Dl" COMTE DE MONTBEL 

donna le duc d'Angoulême, parai tout à coup le maréchal 
Suchet, duc d'Albuféra. 11 avait quitté son armée dans les 
Pyrénées-Orientales pour apporter lui-même sa soumission 
au prince. En entrant, il se précipita à ses pieds, voulut 
baiser sa main, mais le duc d'Angoulême le releva aussitôt 
et l'embrassa. Le maréchal avec son riche uniforme avait 
un aspect imposant, gâté toutefois par l'étrange arrange- 
ment de ses cheveux, tombant en longues boucles sur ses 
épaules. Il cherchait sans doute à imiter Murât, qu'on 
s'amusait à appeler le roi Franconi. Le lendemain 30 avril, 
Wellington partit pour Paris. Dans la soirée, on joua au 
théâtre une pièce de circonstance, composée par Lefranc 
de Pompignan, fils de celui à qui on doit Didon et l'ode 
sublime sur la mort de Jean-Baptiste Rousseau. M. de Pom- 
pignan avait beaucoup de moyens, mais il ne possédait 
point le talent poétique de son père. Quoi qu'il en soit, la 
pièce fut très applaudie. Le célèbre Pompignan avait un 
petit-fils, mon ami de collège, qui était alors auditeur au 
Conseil d'État ; il se montrait homme d'esprit comme son 
père et son aïeul, mais l'illustration poétique de sa famille 
lui paraissait suffisante, il se gardait de la compromet tic 
par des vers de sa façon. 

Le duc d'Angoulême visita les établissements publics de 
Toulouse, surtout les hôpitaux, où il porta les consolations 
de son âme courageuse et chrétienne aux innombrables 
blessés ou malades. Il passa en revue la garde nationale, 
qui lui témoigna un grand dévouement. Le 3 mai, il alla 
inspecter l'armée du maréchal Soult, avec le duc de 
Guiche et le comte Des Cars, devenus ses aides de 
camp. Son absence dura trois jours. Il se montra heureux 
de la réception que lui avaient faite le maréchal et les 
troupes. Le 7 mai, il partit pour Paris, où, après tant 
d'émotions, il devait retrouver son père, le comte d'Ar- 
tois, le frère de Louis XVI et de Louis XVIII, le futur 
Charles X. 



1 



CHAPITRE V 121 

Le oomte d'Artois avait quitté l'Angleterre. En fé- 
vrier IS1 'i, il se trouvait à Bâle ; de là, vu le cours des évé- 
nements, il pénétra en France el vinl à Vesoul, où la popu- 
lation lui lit bon accueil ; les horreurs «les guerres, la honte 
(le l'invasion la ramenaient à la monarchie. Le comte d'Ar- 
tois désirait se porter en avant, croyant amener par sa 
présenoe la fin d'une lutte inégale, mais Caulaincourt se 
plaignit officiellement au Congrès de Châtillon de l'arrivée 
du prince ; celui-ci se vit donc forcé par les alliés de ne 
point dépasser Vesoul, il y demeura jusqu'au 19 mars, 
puis se rendit à Nancy qu'il devait quitter pour marcher 
sur Paris. Le Sénat et le gouvernement provisoire mirent 
d'abord tout en œuvre pour annuler le titre de lieutenant- 
général du royaume donné par Louis XVIII à son frère. 
Ils voulurent déterminer le comte d'Artois à jurer pour 
le Roi qu'il acceptait leur œuvre ; mais, au discours de 
Talleyrand, le prince se contenta de répondre : « J'ai pris 
connaissance de l'acte constitutionnel qui rappelle au 
trône de France le Roi, mon auguste frère. Je n'ai point 
reçu de lui le pouvoir d'accepter la constitution, mais je 
connais ses sentiments et ses principes, et je ne crains pas 
d'être désavoué en assurant en son nom qu'il en acceptera 
les bases. » C'est grâce à cette sorte d'engagement que le 
Sénat consentit à conférer le gouvernement provisoire au 
comte d'Artois. 

Dès qu'il se trouva dans Paris, Monsieur se vit entouré 
par une grande quantité de gens oubliant aisément les 
malheurs dont ils avaient accablé sa famille. Jadis, le 
comte d'Artois aimait beaucoup La Fayette avec lequel 
il avait fait ses exercices académiques, mais il pensait 
que maintenant son ancien ami n'éprouverait aucune hâte 
à le revoir ; des souvenirs trop pénibles se dressaient entre 
eux. Cependant La Fayette écrivit au prince un billet 
dans lequel son attachement se mêlait à sa phraséologie 
coutumière ; Charles X lui-même m'en a parlé. « J'appris, 



122 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

me disait-il, par Alexis de Nouilles (neveu de Mme de La 
Fayette) que La Fayette désirait me donner ce qu'il appe- 
lait les leçons de son expérience. Je ne voulus point entrer 
en discussion avec lui, il m'aurait été trop amer d'adresser 
d'inutiles reproches. Je chargeai donc Alexis de Noailles 
de le remercier pour son souvenir, sans l'encourager à 
reprendre notre intimité. Il vint toutefois aux Tuileries 
en 1814. Louis XVIII le reçut avec politesse, et moi je 
l'accueillis suivant l'impulsion de mon cœur. Après 1814, 
je ne l'ai plus revu. Il a jugé que son hostilité renouvelée 
pendant les Cent- Jours ne lui permettait pas de se présenter 
devant nous. » 

Quand Louis XVIII arriva en France, il reçut avec 
dignité le Sénat et signa une déclaration datée de Saint- 
Ouen. Cette déclaration ne satisfaisait pas entièrement 
les pères conscrits. A leur gré, Louis-Stanislas-Xavier ne 
devait être roi qu'après avoir juré d'observer leur constitu- 
tion. Par contre, les révolutionnaires furent dans la joie, en 
entendant Louis XVIII dire : « Les propriétés seront 
inviolables et sacrées. La vente des biens nationaux restera 
irrévocable. » C'était là pour les émigrés une épreuve 
cruelle, la plus pénible, la plus amère de toutes celles qu'ils 
avaient subies si longtemps. Ils avaient enduré l'exil, la 
proscription et la misère, leurs familles restées en France 
avaient péri sur l'échafaud. Quant à eux, bravant les dan- 
gers de la guerre et les atrocités des lois révolutionnaires, 
oubliant leurs grades, ils s'étaient faits simples soldats à 
la voix de leurs princes, et ce Roi, qui jadis les avait appelés 
autour de son drapeau, tout en proclamant la propriété 
inviolable et sacrée, les mettait eux-mêmes hors la loi. 
Us restèrent cependant dévoués à Louis XVIII ; les acqué- 
reurs de leurs biens furent au contraire lus ennemis impla- 
cables de la monarchie. 

Il y aurait injustice à croire que le Roi prononça facile- 
ment cet arrêt contre ses fidèles serviteurs. Il rési>ta 



CHAPITRE V U':i 

longtemps ;uix instances d'Alexandre el de plusieurs 
hommes d'Étal B'ingénianl à lui représenter combien les 
propriétés des émigrés avaient été divisées et avaient 
changé de mains depuis plus de vingt ans. D'ailleursi 
ajoutait-on, si Louis XVIII revenait sur ce point, il tom- 
berait aussitôt et devrait repartir en exil. Qu'auraient 
donc gagné les émigrés. 1 La spoliation dont ils souffraient 
sciait devenue irrévocable. Il fallait donc, pour le moment, 
rassurer les intérêts nouveaux et, plus tard, on trouverait 
peut-être un moyen de s'acquitter envers les intérêts lésés. 
Devant ces raisons le Roi céda, mais bien malgré lui. M. de 
Villèle m'a souvent dit que son ascendant sur Louis XVIII 
fut principalement dû aux moyens qu'il lui fournit pour 
solder cette dette. Dès que M. de Villèle entra au minis- 
tère, Louis XVIII l'entretint sur la compensation à donner 
aux émigrés ; il considérait cela comme une question d'hon- 
neur et de conscience. Le ministère Villèle accomplit, en 
effet, cette réparation, mais comment, en 1814, ne s'était-il 
pas trouvé un légiste pour montrer au Roi cet article du 
Code : « Nul ne peut être contraint de céder sa propriété, 
si ce n'est pour cause d'utilité publique et moyennant une 
juste et préalable indemnité. » 

Louis XVIII se mit en mesure de présenter une consti- 
tution conforme à sa déclaration de Saint-Ouen. A cet 
effet, se réunirent neuf membres du Sénat et neuf membres 
du Corps législatif. M. Dambray présidait cette commis- 
sion ; il était assisté de l'abbé de Montcsquiou, de MM. Fer- 
rand et Beugnot ; ce dernier, jouant le rôle de secrétaire, 
prenait note des délibérations. M. Beugnot fit même 
beaucoup plus. Sous l'inspiration de MM. Ferrand, Dam- 
bray et de Montcsquiou, il rédigea cette Charte dont on 
a fort gratuitement donné la paternité à Louis XVIII. 
M. de Blacas m'a fixé à cet égard, tout en me renseignant 
sur les dispositions de Louis XVIII en exil. 

Ce prince avait grand souci de briller parmi les litté- 



124 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

rateurs. Si, avant 17S ( .t, il était i)orté à l'opposition, c'esl 
sans doute par caractère, mais aussi et surtout pour agir 
comme les écrivains célèbres de son époque; toutefois, i a 
émigration, quoi qu'on en ait dit, loin de méditer avec 
admiration la constitution anglaise, il se plaisait à en 
signaler les défauts. Gérard l'a représente appuyé contre 
une certaine table en bois blanc et sur laquelle on préten- 
dait très à tort qu'il avait rédigé la Charte. La table était 
bien à Hartwell, mais elle lui servait pour dessiner des 
plans ou des châteaux imaginaires — Louis XVIII avait 
beaucoup de prétentions à l'architecture — ou bien encore 
pour écrire des lettres d'un tour fort spirituel ou des notes 
sur les auteurs français, anglais, latins. Il possédait une 
mémoire prodigieuse. A ce propos, il me revient un trait 
que m'a raconté la duchesse d'Angoulême. Un jour Shé- 
ridan vint chez Louis XVIII qui eut l'air de lire devant 
lui une scène de V Ecole du scandale. « Quelle est donc cette 
édition, demanda Shéridan, je ne reconnais pas le format? » 
Il s'approche, c'était un volume de Tacite. Le Roi avait 
récité par cœur une scène entière de la comédie anglaise» 
Très flatté, l'auteur fut naturellement dans l'admiration. 

Dès son arrivée en France, Louis XVIII avait été cir- 
convenu par des intrigants, et M. Beugnot qui était chargé 
de rédiger la Charte dut la composer avec une précipita- 
tion extrême; on n'aurait pas fait un vaudeville avec 
autant de légèreté. A proportion qu'un ou plusieurs articles 
étaient achevés, M. Dambray ou l'abbé de Montesquiou 
les remettait au duc de Blacas. Quand l'horloge sonnait 
quatre heures, celui-ci soumettait le travail à Louis XVIII 
qui faisait quelques observations judicieuses. Six heures 
étant arrivées : « Finissons-en, s'écriait le Roi, c'est détes- 
table, mais je suis engagé », et il acceptait la rédaction. 

Il s'était prononcé avec force contre le cinquième article ; 
les rédacteurs le présentaient ainsi : « Chacun professe sa 
religion avec une égale liberté et obtient pour son culte la 



i II UMTIIK V 128 

môme protection, s En lui montrant ce texte, le duc de 
Blaoas déclara à Louis XVIII que les constitutions impé- 
riales mentionnaient la religion catholique ; il serait donc 
Burprenant de voir l'héritier de saint Louis l'aire moins à 
cet égard. Louis XVIII fut de cet avis et il ordonna au 
duc de Blacaa d'écrire : « La religion catholique est la reli- 
gion de l'Etat; néanmoins chacun professe sa religion avec 
une égale liberté et obtient pour son culte la môme pro- 
tection. » Talleyrand était présent, il voulut soutenir 
qu'avec la disposition des esprits il y aurait danger à pro- 
clamer le catholicisme religion d'État. Louis XVIII, insen- 
sible à ces allégations, insista fermement. L'article com- 
posé sous sa dictée fut soumis aux commissaires, mais 
ceux-ci intervertirent les deux paragraphes. La liberté du 
culte devint le principe et la religion de l'État l'exception. 
Nous allions donc vivre sous le régime de la Charte. On 
accueillit fort bien et avec raison l'égalité des Français 
devant la loi et l'impôt, l'admissibilité de tous aux emplois 
civils ou militaires, la tolérance religieuse, l'acceptation 
des lois et le vote des charges publiques par les contri- 
buables, l'indépendance judiciaire, mais tous les esprits 
sages et impartiaux s'alarmèrent, en voyant se relever la 
tribune et s'ouvrir l'officine des folliculaires, sans qu'on 
cherchât à prévenir leurs excès. La presse et les clubs 
pouvaient recommencer à l'aise leur rôle destructeur. Sous 
leurs excitations, on devait bientôt voir se changer en haine 
furieuse l'enthousiasme qui avait accueilli le retour des 
Bourbons. En outre la création d'une Chambre des pairs, 
votant la loi et jugeant les crimes d'État, aurait pu offrir 
un point d'appui à la monarchie, mais en fait il n'en fut 
rien, car si un tiers de cette assemblée se recruta dans la 
haute noblesse, les autres tiers furent pris dans le Sénat 
impérial ; or, celui-ci n'était-il pas le prolongement des 
assemblées révolutionnaires? Ces anciens sénateurs reçurent 
les trente-six mille francs qu'ils avaient eu soin de sti- 



126 s.iiVENIKS DU COMTE DE MONTBEL 

puler, cl en assurant ainsi leur bien-être matériel ils n'ajou- 
tèrent guère à la minime considération dont ils jouissaient. 
La Chambre haute durant la Restauration se montra 
toujours bien plus hostile que la Chambre élue. Les pairs 
héréditaires, rompus aux iniquités de la République et de 
l'Empire, l'emportèrent en détestables principes sur la plu- 
part des députés de la gauche. 

La nomination des ministres et des principaux agents 
administratifs n'eut lieu que le 13 mai, après de longues 
hésitations. M. Dambray était nommé chancelier, Talley- 
rand prenait le portefeuille des Affaires étrangères, l'abbé 
de Montesquiou l'Intérieur, le général Dupont la Guerre, 
le baron Louis les Finances, le baron Malouet la Marine 
M. de Blacas la Maison du Roi. M. Beugnot devenait direc- 
teur général de la police, M. Ferrand des postes, M. Bérenger 
des contributions indirectes. M. Pasquier était placé aux 
ponts et chaussées, M. Becquey au commerce, agriculture, 
arts et manufactures. Parmi ces noms, quelques-uns nous 
inspiraient confiance, d'autres nous laissaient dans l'in- 
certitude. J'ai connu plus ou moins ces diverses person- 
nalités au cours de ma vie politique. 

Le chancelier, M. Dambray, était un homme irrépro- 
chable sous le rapport de la droiture, de la loyauté, de la 
fidélité à ses devoirs. Il avait brillé dans la magistrature. 
Comme homme d'État, il ne montra point les mêmes 
talents. En qualité de chancelier, chargé de présider la 
Chambre des pairs, il aurait dû y exercer une salutaire 
influence, mais il laissa la direction à M. de Sémonville 
auquel on avait donné le titre un peu byzantin de « Grand 
Référendaire ». M. de Sémonville, sous des formes polies 
et très insinuantes, masquait des intentions dangereuses 
pour l'autorité légitime. Ambassadeur de la République 
française en Italie, il avait été jadis arrêté par le gouver- 
nement autrichien, ainsi que son collègue Maret. Tous deux 
figurèrent parmi les prisonniers que l'empereur d'Autriche 



CM M'I I lil. \ l.'T 

échangea contre la Bile de Louis XVI, captive au Temple. 

Ses anciens rapports d'amitié avec Dambray et Ferra ml 
permirent à M. de Sémonville d'avoir une situation pré- 
pondérante, dès le début de la Restauration. Son esprit 
d'à-propos et sa conversation piquante, semée d'anecdotes, 
lui acquirent une certaine faveur auprès de Louis XVIII. 
Après 1830, il fit parvenir à Charles X par le comte et la 
comtesse de Bouille l'assurance de son zèle et de son inalté- 
rable dévouement. Il continua jusqu'à sa mort ses relations 
avec la famille royale, à qui il avait expédié la moitié d'une 
médaille. « Quand je vous enverrai l'autre moitié, nous 
fit-il dire, — car il se gardait de se compromettre au point 
d'écrire, — ce sera le moment du retour. » 

L'abbé de Montesquiou, chargé de l'Intérieur, avait un 
esprit distingué, une instruction variée, des manières par- 
faites. Il lui manquait l'activité prodigieuse et la connais- 
sance profonde des hommes et des affaires si indispensables 
dans ce département du pouvoir. Pendant les discussions 
avec le gouvernement provisoire et avec les sénateurs, 
l'abbé de Montesquiou défendit courageusement les prin- 
cipes monarchiques contre les sophismes révolutionnaires. 
Ses intentions de rallier tous les partis autour du trône 
étaient aussi loyales que sincères. C'est sans doute dans 
ce but qu'il prit pour secrétaire de l'Intérieur le protes- 
tant Guizot et qu'il confia la direction de la librairie 
à Royer-Collard. Toutefois les hommes religieux s'éton- 
nèrent de voir l'ancien agent général du clergé, le 
prêtre catholique, pousser la tolérance jusqu'à adresser 
une lettre officielle aux rabbins juifs, en leur deman- 
dant des prières pour le Roi Très Chrétien. Ad majorem Dei 
gloriam. 

Le général Dupont, appelé au ministère de la guerre, 
s'était fait remarquer par de brillants exploits et par le 
calme courage du vrai chef. La capitulation de Baylen, 
dont la cause avait été un défaut de munitions et de subsis- 



128 SOUVENIRS Ml I OMTE DE MONTBEL 

tances, avait allumé contre lui les colères de Napoléon 
qui le soumit à un jugement militaire. En le délivrant de 
sa captivité la Restauration était sûre de ne pas donner 
sa confiance à un bonapartiste ; mais quels que fussent 
les incontestables talents du général Dupont, il était 
devenu aux yeux des troupes le bouc émissaire de tous 
nos revers dans la péninsule hispanique. Il se trouvait 
donc dans une position très fausse, et d'ailleurs quel labeur 
immense, quelle tâche pleine d'écueils s imposait à lui 
pour diriger cette armée dévorée par une fièvre ambi- 
tieuse, rêvant toujours de ce temps où la guerre ménageait 
d'étourdissantes destinées, où l'on gagnait des bâtons de 
maréchaux, où ces bâtons devenaient parfois des sceptres. 
Malgré sa bonne volonté, le général Dupont fut impuissant 
à faire le bien qu'il désirait. 

Le baron Louis fut chargé des Finances. Il dut ce porte- 
feuille à l'amitié de Talleyrand. Tous deux se connaissaient 
d'ancienne date. L'abbé Louis avait fonctionné connue 
diacre de l'évêque d'Autun à l'autel de la patrie, lors de 
la Fédération. Ayant quitté notre sol, l'abbé Louis prit 
chez un banquier l'habitude de la comptabilité. D'accord 
avec Talleyrand, il imposa à la France un arriéré d'un 
milliard trois cents millions et il commença ce système de 
vente à vil prix des forêts de l'État, système qu'il a con- 
tinué pendant ses divers ministères, sous la Restauration 
et sous Louis-Philippe. 

Malouet, qui devait diriger la Marine, était un parfait 
honnête homme. Il avait montré dans un autre temps les 
plus grands talents, mais il était usé et son action fut 
impuissante. 

L'homme de confiance de Louis XVIII, M. de Blacas, 
reçut comme ministère la Maison du Roi. Ce portefeuille 
avait à cette époque une grande importance. Il fallait 
obtenir une liste civile, amener le payement des dettes 
contractées par les princes en émigration, organiser la 



cil VPITRE V 120 

cowv ci la maison militaire. M. de Blaoaa était le seul des 
serviteurs d'Hartwell que Louis XVIII appelait ù figurer 
dans le conseil. Il était naturel que le Roi ne fit pas un 
autodafé général de tous ses amis, comme l'auraient désiré 
les très humbles et très souples serviteurs des divers 
régimes. Les gens de bien approuvèrent qu'il fût choisi, 
mais les envieux B'acharnèrent contre lui. On le signala 
oomme le Favori, comme un maire du palais. Louis XVIII, 
homme de goûts littéraires, avait une grande répugnance 
à s'occuper d'affaires, aussi renvoyait-il à M. de Blacas 
les ministres qui venaient lui soumettre leurs embarras. 
Ouelques-uns acceptaient sans murmurer cet intermédiaire, 
d'autres en étaient profondément blessés. L'abbé de Mon- 
tesquiou surtout croyait avoir un droit direct à la con- 
fiance du monarque. Dans une contestation avec M. de 
Blacas, il s'emporta jusqu'à dire : « La France, qui 
supporterait vingt maîtresses, ne peut pas subir un 
favori. » 

J'ai passé plusieurs années avec M. de Blacas dans 
l'intimité de la vie d'exil, sous le toit de la famille royale. 
Je puis assurer que nul homme n'a été plus méconnu, ni 
plus calomnié. S'il paraissait hautain à ceux l'ayant peu 
fréquenté, c'est pour une raison en général ignorée et 
qu'il cachait sous un aspect de froideur. Le duc de 
Blacas éprouvait, en effet, une extrême timidité avec les 
personnes qu'il ne connaissait pas beaucoup et il échap- 
pait à l'embarras par la réserve. Dans le cercle habituel 
de ses relations, il se montrait tout autre. Excellent pour 
sa famille, parfait pour ses amis, il était envers les malheu- 
reux d'une générosité admirable, car il la dissimulait avec 
soin pour ne pas humilier ceux qui recevaient ses bien- 
faits. Il aimait trop Louis XVIII et la famille royale pour 
chérir en même temps la Révolution et ses adeptes. Il était 
franc à cet égard... trop peut-être, c'est ce qui lui a fait 
des ennemis, mais les plus haineux lui ont été suscités par 

9 



4 30 SOI \ i:\ 1RS DU COMTE DE MONTBEL 

une basse envie; on jalnusnil la confiance que lui témoi- 
gnait Louis XVIII. 

A côté de ces ministres se trouvait un personnage qui à 
ce moment joua un rôle très actif dans les affaires et que je 
connus également. Le baron de Vitrolles appartenait à 
une famille du parlement d'Aix. Ayant émigré, il fit plu- 
sieurs campagnes dans l'armée de Condé ; il rentra en 
France pendant le Consulat et devint membre du conseil 
général de son département. En 1814, après avoir conféré 
avec les comités royalistes, il se rendit au congrès de 
Châtillon et de là à Nancy pour rejoindre le comte d'Ar- 
tois qui l'envoya muni de ses pouvoirs au quartier général 
des alliés. Arrêté sur la route par les troupes de Napo- 
léon, sa vie fut mise en danger ; il parvint toutefois à 
s'échapper et gagna Paris qui était déjà affranchi du joug 
impérial. Le comte d'Artois le nomma secrétaire des con- 
seils. Dans toutes les missions dont il fut chargé, M. de 
Vitrolles fit preuve d'une activité inlassable et d'une 
intelligence pénétrante. C'était un homme de beaucoup 
d'esprit, il causait avec facilité, racontait avec grâce. 

Le 3 juin 1814, les souverains alliés quittèrent Paris 
et le lendemain, dans une séance solennelle, Louis XVIII 
donna communication publique et officielle de cette Charte 
qui ouvrait toute grande la lice aux tribuns et aux pam- 
phlétaires. Ainsi allait recommencer la lutte du Roi avec 
le peuple souverain, du pouvoir et de l'anarchie, de la 
raison d'un seul homme avec les passions aveugles de la 
masse. Le dénouement était facile à prévoir. Quand l'au- 
torité se soumet à être contestée impunément, elle n'existe 
plus et la révolution est imminente. 

Dès les premiers jours de la Restauration, l'opposition 
se fit si violente que le ministère, revenant, mais trop tard, 
sur une concession dont il n'avait pas apprécié toute la 
portée, proposa aux Chambres une loi pour prévenir les 
excès de la presse. Il ne fut pas difficile à M. Raynouard, 



CB \riiiii: \ 131 

rapporteur de la Commission, de prouver que oette pre- 
mière mesure étaii contraire à la lettre et à l'esprit de la 

Charte. L'abbé de Montesquiou Be montra assez. Faible 
dans sou argumentation en laveur do cotte loi; elle l'ut 
cependant adoptée avec des amendements qui en limi- 
teront L'efficacité et la durée. 

Outre l'opposition des tribuns et des pamphlétaires, la 
Restauration se trouva immédiatement aux prises avec 
d'autres complications. Quels soins habiles il aurait fallu 
pour apaiser les ressentiments, pour ne pas irriter des 
amours-propres blessés ! 

On avait laissé subsister l'armée de Napoléon telle qu'il 
l'avait composée pour dominer l'Europe. Or cette armée 
était pleine de rancœur, elle perdait à la fois son empe- 
reur, ses aigles, la couleur de ses enseignes, ses conquêtes. 
Sous un monarque pacifique, elle reprenait son rang 
normal dans l'État, rang toujours hautement apprécié 
sans doute, mais qui, après des années de prédominance, 
lui paraissait une cruelle et honteuse dégradation. La 
surabondance d'officiers désormais inutiles en fit mettre 
un grand nombre à la demi-solde ; c'était une charge acca- 
blante pour l'État et ces officiers n'en étaient pas moins 
irrités ; de plus leur rentrée éventuelle dans les cadres, à 
mesure des extinctions, augmentait le mécontentement de 
l'armée en rendant pour une longue durée tout avance- 
ment impossible. On conservait la garde impériale sous le 
nom de grenadiers de France, mais elle n'était plus à Paris 
où avaient été reformées les compagnies des gardes du 
corps, des mousquetaires, chevau-légers, gardes de la 
porte, gardes de la manche, des Cent-Suisses. Ces com- 
pagnies revenant à l'existence, après une telle interrup- 
tion, causèrent une surprise mêlée de curiosité aux gens 
paisibles ; et on conçoit aisément quel motif d'animosité 
il y avait là pour les militaires, pour la garde impériale sur-' 
tout. Elle voyait arriver dans ces corps privilégiés, où 



139 SOUVENIRS DU COMTE DE MON! BEL 

tous les soldats possédaient le grade d'officier, une multi- 
tude de jeunes gens n'ayant point servi, mais qui, appar- 
tenant à des familles riches et distinguées, allaient bientôt 
éclipser les hommes vieillis et blessés sur les champs de 
bataille. Ceux-ci s'indignaient, trouvant qu'on ne comp- 
tait plus que par les aïeux dont l'insignifiance importait 
peu ; il fallait avant tout en avoir une longue procession 
se perdant dans la nuit des temps, nuit qui aurait bien fait 
de projeter son ombre sur la nullité des descendants. Con- 
server les troupes de Napoléon dans leur organisation et 
reconstituer en même temps des corps privilégiés de 
gentilshommes, comme sous Louis XIV et Louis XV, 
c'était mettre une torche dans un magasin à poudre. 

Que de froissements devaient forcément se produire 
entre ces divers éléments ! Quelques émigrés rentrèrent 
au service de la France, pour qui, jadis, ils avaient vail- 
lamment combattu. Ils reprirent les grades où la Révo- 
lution les avait atteints et se trouvèrent placés sous les 
ordres de leurs anciens soldats devenus colonels, géné- 
raux, maréchaux, durant la République et l'Empire. Avec 
une assez basse méchanceté on surnommait ces anciens 
émigrés : les voltigeurs de Louis XIV. 

En somme, les amours-propres d'illustration person- 
nelle et ceux de race se dressaient les uns contre les autres. 
Il y avait des deux côtés un orgueil souvent insolent. Les 
royalistes, dans leur pétulance, desservaient leur cause en 
voulant forcer les impérialistes à crier : « Vive le Roi 1 » La 
majorité des hommes est terriblement maladroite... Sans 
doute, quelques officiers se rattachèrent avec franchise 
à la monarchie, mais ce fut le petit nombre. Ayant beau- 
coup d'amis dans l'armée, j'entendais leurs doléances et 
leurs griefs contre la Restauration ; certains l'auraient 
acceptée, mais, disaient-ils, ce n'est point l'ancienne 
dynastie qui nous inspire de l'éloignement, c'est le parti 
qui prétend régner en son nom. A propos de ces rivalités, 



CHAP1 l RE \ 138 

je ne saurais m'empecher di' faire oonnattre quels étaient 
les sentiments du duo «I' ^ngoulôme. Parfois, me raoon- 
tait-il, quelque personnage de l'ancienne cour pronon- 
çait oette phrase \ auii euse et ridioule : tels » v t tels soni des 
unis do rien. C'était alors comme si od m'avait appliqué 
un fer ohaud. Je soutirais cruellement pour certains de 
mes officiers ; j'éprouvais même, je le crois, une impression 
encore plus pénible qu'eux. » 

Après le départ des Anglais, l'armée du maréchal Suchet 
lit son entrée à Toulouse. Il y eut une apparence d'entente 
entre ces troupes et la garde nationale, qui leur offrit un 
banquet dans les vastes emplacements de l'Arsenal. La 
ville, à son tour, donna un bal pour le maréchal et son 
état-major ; toutes les personnes notables se rendirent à 
cette réunion, mais elle fut glaciale, il y régnait des senti- 
ments trop opposés. On subit la fête comme une contrainte 
dont chacun désirait la fin. 

Le maréchal me fit l'honneur de m'inviter à dîner. Il 
avait une physionomie douce et agréable, une conversa- 
tion réservée, mais fine et charmante. A mon grand éton- 
nement, ses aides de camp n'étaient pas admis à sa table ; 
ils mangeaient à part dans une autre pièce et cependant 
c'étaient des hommes fort distingués : l'un se nommait le 
comte de Brosses, fils du préfet de Lyon ; l'autre, le marquis 
de Lusignan, avec lequel j'avais des relations de société. — 
Wellington et le duc d'Angoulême traitaient mieux leurs 
aides de camp. — M. de Lusignan possédait dans le Midi 
le château de Xaintrailles, cela faisait un assemblage de 
noms bien chevaleresques. Sa femme, Mlle de Chateau- 
girous, était une jeune, grande et belle personne ornée de 
magnifiques cheveux blonds qui tombaient en boucles 
abondantes sur son cou et ses épaules ; elle avait un air 
si majestueusement féodal que nous l'appelions la reine 
de Chypre et de Jérusalem. 

Je viens de dire quelles dispositions animaient l'armée ; 



134 S0UVEN1KS DU COMTE DE KfONTBEL 

elles étaient peu favorables aux Bourbons. Or, ceux-ci. dès 
leur retour en France, se virent entourés par d'autres ini- 
miliés, par des inimitiés féminines. Plusieurs dames, ayant 
appartenu à la cour de Napoléon, se trouvèrent dédaignées. 
Le Roi ne leur avait dit que quelques mots, les princes 
leur parlaient avec trop peu d'égards, une ancienne du- 
chesse avait pris le pas sur elles, on chuchotait à leur pas- 
sage, on daubait sur leur compte. La duchesse d'Angou- 
lême a souvent rappelé devant moi ces jalousies mesquines 
dont l'écho ne manquait pas de lui arriver, en lui causant 
une vraie tristesse. 

Parmi les femmes qui ont le plus contribué à nuire à la 
Restauration, il faut placer en première ligne celle qu'on 
appelait la reine Hortense, quoique son époux Louis Bona- 
parte et elle-même eussent renoncé à la couronne de Hol- 
lande. Alexandre réclama pour cette ex-reine le titre de 
duchesse de Saint-Leu. Elle en remercia Louis XVIII, qui 
fut si enchanté de sa grâce et de ses manières qu'il ne 
pouvait se lasser d'exprimer son admiration pour elle. 
« Puisqu'elle est douée de tant de charmes, épousez-la donc, 
lui disait-on en riant dans sa famille. Elle divorcera avec 
Louis Bonaparte et rien n'empêchera votre union. » 

Mais ce bel enthousiasme cessa bientôt. Louis XVIII 
apprit que l'hôtel habité par Hortense était le quartier 
général d'une conspiration bonapartiste ; dès lors, il ne 
s'avisa plus de voir la duchesse de Saint-Leu. Celle-ci, 
en effet, attisait les ardeurs impérialistes, elle entretenait 
le feu d'où allait sortir l'incendie. De côté et d'autre on 
travaillait contre les Bourbons. Fouché, prêt à servir ou 
à trahir tous les partis, suivant ses intérêts, chercha, mais 
en vain, à enrôler Barras dans un complot dont le but était 
le retour de Napoléon. Barras resta sourd à ces insinua- 
tions, car il exécrait son ancien et ingrat protégé par lequel 
il avait été banni, après le renversement du Directoire. Sa 
haine contre Napoléon et tous les Bonaparte était si forte 



( Il \ PITHE V 135 

qu'il voulut assurer le maintien de la Restauration. Dans 
ce but, il désira s'entretenir avec Louis XVIII, mais le 
Roi ne put se décider a recevoir ce gentilhomme de haute 
naissance, plus coupable par son vote régicide que la plu- 
part île ses complices. Il le fit donc prier de confier ses 
révélations au comte de Blacas. L'entrevue de ces deux 
représentants de la noblesse provençale eut lieu chez le 
due d'Havre. M. de Blacas m'a mis au fait de cette confé- 
rence. Son interlocuteur se perdit d'abord en de vagues 
considérations sur l'état des choses, puis il revint à son 
idée et insista pour voir Louis XVIII. Guérin de Saint- 
Tropez, ancien officier de marine, intervint à son tour 
pour montrer l'urgence d'une conversation entre le Roi et 
l'ex-directcur ; ce dernier trouverait dans une audience 
plus de garanties pour dévoiler le complot qui se tramait. 
Devant une pareille ténacité, Louis XVIII écrivit à Barras 
lui-même et l'engagea à parler sans crainte au duc d'Havre 
et au ministre de sa Maison ; mais ce conseil ne fut pas 
écouté et, persistant dans ses vues, l'ancien Directeur partit 
pour ses terres de Provence, afin, disait-il, de se soustraire 
aux communications des conjurés. 

Si Barras avait ainsi manifesté le désir de servir la monar- 
chie, Carnot, tout à l'opposé, la combattit violemment. Il 
s'était comporté avec le vrai courage d'un tribun du 
peuple en votant contre le Consulat à vie, contre l'Em- 
pire. Aux faveurs brillantes de la cour napoléonienne, il 
avait préféré une vie retirée pour se consacrer à l'étude et 
à la science, jusqu'au moment où il reprit les armes pour 
repousser l'invasion. Dès le retour des Bourbons, il éprouva 
le désir de se présenter aux Tuileries. Comment un homme, 
à l'intelligence si remarquable, n'eut-il pas la sage pensée 
de rester dans cette noble retraite qui l'avait honoré 
sous le despotisme impérial? Bien loin de se laisser guider 
par ce sentiment de haute convenance, il voulut voir 
Louis XVIII, qui refusa de le recevoir. Carnot en conçut 



136 SOI VENIKS DU COMTE DE MON! BEL 

une vive irritation. II adressa au Roi un mémoire qui fui 
imprimé et distribué ô profusion. C'était une ardente pro- 
vocation contre la monarchie ; Garnot prétendait même y 
justifier le meurtre de Louis XVI. 

Il parut plusieurs autres écrits de ce genre. Le frère du 
régicide Lcpelletier de Saint-Fargeau en publia un contre 
le serment au Roi. Ce pamphlet était rédigé avec une ridi- 
cule bouffissure ; l'auteur adjurait le génie des révolutions 
de précipiter dans le Tartare de la nullité les perfides 
déprédateurs des espérances du genre humain. D'autre 
part, un vil agent d'espionnage, un odieux secrétaire de 
la Commune de Paris en 1793, un septembriseur, Méhée 
de Latouche, attaquait le gouvernement en faisant l'im- 
pudente apologie des crimes commis durant la Révolution. 

Dans le Midi et surtout à Toulouse, ces libelles soule- 
vèrent l'indignation ; toutefois, je m'aperçus avec chagrin 
que le mémoire de Carnot agissait puissamment sur les 
officiers de l'école d'artillerie. Le nom de Carnot était très 
en honneur dans les armes spéciales, toutes recrutées à 
l'École polytechnique, institution restée républicaine, même 
sous l'épée triomphante de Napoléon. Les militaires répé- 
taient de plus en plus les plaisanteries cyniques du Nain 
jaune sur les émigrés et ils chantaient à leur adresse des 
refrains insolents. 

Voyez ce vieux marquis 
Nous traitant en peuple conquis ; 
Il vient brandissant 
Son sabre innocent. 
Chapeau bas 1 Chapeau bas ! 
Place au marquis de Carabas 1 

Ces insultes amenaient fréquemment des duels. Chaque 
jour semblait s'accroître parmi les troupes l'hostilité contre 
les Bourbons. 



CHAPITRE VI 

LES CENT-JOURS. LA SECONDE RESTAURATION 

A Toulouse, la nouvelle du débarquement de Napoléon 
fut reçue avec indignation. Après avoir bien temporisé, 
les autorités locales annoncèrent que deux bataillons de 
volontaires royaux iraient joindre l'armée organisée par 
Gouvion-Saint-Cyr pour s'opposer à l'entreprise de l'ex- 
Empereur. Une compagnie de la garde nationale figurait 
dans ces bataillons, dont l'un fut placé sous les ordres de 
M. d'Assignan, tandis que l'autre devait être commandé 
par M. de Bouscatel. Quant à la compagnie de la garde 
nationale, on lui donna pour capitaine le comte d'Aguilar ; 
j'étais son lieutenant et j'avais comme collègues MM. d'Or- 
geix et de Bégué. M. d'Albis, jeune et excellent officier de 
cavalerie, était notre chef d'état-major. 

Je quittais ma famille dans de pénibles circonstances. 
C'était le moment où je m'établissais dans ma maison, 
jusque-là occupée par divers locataires, et ma femme était 
sur le point d'accoucher. Ma belle-mère appréhendait avec 
angoisse le retour de ces mouvements révolutionnaires, qui 
lui avaient enlevé à la fois son père et son mari. Elle trem- 
blait pour sa fille unique et pour moi ; cependant, ferme 
dans son dévouement à la monarchie, elle avait approuvé 
ma résolution. Nous avions souscrit ensemble une somme 
considérable pour subvenir aux frais de la lutte contre 
Napoléon. Ma souscription s'élevait à cent mille francs, 
c'était alors tout ce que je possédais. Donner ma fortune 



[38 SOTVKN IUS DU • ii.M'I E DE M0N1 BEL 

et, s'il le fallait, ma vie, c'était suivre l'exemple d'un grand 
nombre de mes proches, morts pour la cause royale. 

Le 23 mars était un jeudi saint ; le soleil brillait dans un 
ciel magnifique. Les bataillons se mirent en marche au 
milieu de la population entière qui, sur notre passage, 
faisait entendre des acclamations et nous saluait de ses 
vœux, en agitant des drapeaux blancs. Nos parents, nos 
amis, la garde nationale nous accompagnèrent quelque 
temps, puis il fallut se séparer. L'instant des adieux ne 
se passa pas sans émotion, mais la gaieté naturelle à la 
jeunesse et au caractère français s'épanouit bientôt et nos 
sombres préoccupations se dissipèrent. 

De grandes leçons de dévouement nous étaient données. 
Je voyais marcher dans les rangs, comme simples soldats, 
des jeunes gens appartenant aux premières familles de 
mon pays. Entre autres, je puis citer Victor et Eugène de 
Marsac. Tous deux, possédant une fortune considérable, 
ne se distinguaient de leurs camarades qu'en subvenant 
avec générosité à toutes leurs dépenses. Là figuraient 
aussi MM. Virebent, fils d'un architecte distingué et 
dignes de lui par les qualités de leur cœur autant que par 
leur talent. Avec eux se trouvaient de simples ouvriers, 
montrant les plus nobles sentiments. J'étais humilié de 
leur commander, car vraiment je sentais qu'ils m'étaient 
bien supérieurs en mérite, que leur fusil et leur sac valaient 
mieux que mon épée. 

On nous dirigeait vers les montagnes de l'Auvergne où, 
disait-on, Gouvion Saint-Cyr établissait son quartier géné- 
ral pour opérer avec le duc d'Angoulême. 

Le second jour, nous franchissions le Tarn et j'eus la 
satisfaction de passer la soirée avec des parents bien chers 
au château de Saint-Géry. Là vivait dans une noble 
demeure une famille patriarcale dont le chef avait péri 
sur l'échafaud. Victor de Marsac et moi fûmes accueillis 
avec un affectueux empressement. Les l'uységur, qui habi- 



CHAPITRE VI L30 

taienl Rabastens, vinrenl nous joindre et nous apprirenl 
la triste défeotion du maréchal Ney. En dépil de tant de 
sinistres présages, nous cherchions encore quelques motifs 
d'espérance. 11 fallait être réduil à de tristes extrémités 
pour 3e laisser prendre à un manifeste contre Bonaparie, 
rédigé et signé par Benjamin Constant. La marquise de 
Saint-Géry nous en lit lecture, elle voulait trouver dans 
cette diatribe quelques chances de dompter l'usurpation. 
Le 25 mars, en arrivant à Albi, je rencontrai deux de 
mes parents, l'abbé de Rozières et le chevalier de Pujol, 
lieutenant général rentré de l'émigration avec Louis XVIII. 
Ils étaient venus au-devant de moi pour me conduire et 
me loger dans leur demeure. Quand j'y parvins, l'abbé 
s'exclama et me dit comme le prêtre Panthée au héros 
troyen : 

Venit sunwia dies et ineluctabile lempus 
Dardaniœ, Fuimus Trocs, fuit llium et ingens 
Gloria Teucrorum... 

— Que diable lui marmottez-vous là? s'écria le vieux 
général. 

— Je lui dis à peu près que nous venons de recevoir la 
nouvelle de l'entrée de Bonaparte à Paris dans la soirée du 
20 mars. 

Ce bon M. de Rozières m'apprit en outre que le Roi, le 
comte d'Artois et le duc de Berry avaient quitté la capitale. ' 
Quant au duc d'Angoulême, il se défendait courageusement 
dans la Drôme. 

— Je suis bien vieux, nous dit alors M. de Pujol, mais 
mon cœur reste jeune. Dans les périls et les traverses de 
ma si longue carrière, je me suis toujours souvenu que 
vingt et un officiers portant mon nom combattirent à Fon- 
tenoy, sept moururent sur le champ de bataille. Je suis le 
dernier de ma race, elle finira noblement si je péris en com- 
battant pour mon prince. Je vais le joindre sans délai. 



Un sol \ i:\iks DU C0M1 F DE MONTBEL 

Le préfet d'Albi, M. de Vîmes, royaliste sincère, réunil 
chez lui les officiers de nos deux bataillons. Il nous lit 
savoir que la garnison de Rodez avait arboré le drapeau 
tricolore et qu'elle s'apprêtait «à nous combattre avec de 
l'artillerie. Il nous était par conséquent indispensable d'avoir 
des canons. On décida donc que je partirais pour Toulouse, 
dans le but d'obtenir les moyens de défense nécessaires. 

Un royaliste zélé me conduisit dans une charrette légère 
et j'arrivai à Toulouse le lendemain. Je me hâtai de me 
rendre chez M. de Sainte- Aulaire (1), afin de lui montrer 
que de l'artillerie nous était indispensable pour pénétrer 
à Rodez. Il me répondit que, le baron de Vitrolles et le 
comte de Damas-Crux étant arrivés dans notre ville avec 
J "intention d'y établir le centre du gouvernement royal, il 
devait les consulter pour l'objet de ma demande. Je serais 
d'ailleurs fixé le jour même. 

Dans l'entre-temps, je sus par M. de Villèle que la duel i 
d'Angoulême avait organisé la résistance à Bordeaux tandis 
que le duc d'Angoulême agissait de son côté avec énergie. 
Quelques Toulousains avaient suivi ce prince, entre autres 
Ernest de La Hitte (2), Henri de Lasbordes, d'Acher, le 
colonel Saint- Vincent. Quand je revis M. de Sainte- Aulaire, 
il me donna les dépêches du gouvernement provisoire pour 
notre chef de bataillon. C'était l'ordre de ne point attaquer, 
de nous porter sur Villefranche où les renforts voulus 
seraient envoyés et d'où nous irions rejoindre le quartier 
général de Clermont. 

(1) Louis de Beaupoil, comte de Sain te- Aulaire (1778-1854), était alors 
préfet de Toulouse. Après 1830, il fut ambassadeur à Rome, à Vienne, à 
Londres, pair de France et membre de l'Académie française. 

(2) Jean-Ernest du Cos, vicomte de La Hitte (1789-1878), nommé lieutenant 
d'artillerie le 1 er octobre 1810, prit part à la guerre d'Espagne. En 1815, le 
duc d'Angoulême lui donna le grade de chef d'escadrons, en 1823 il le choisit 
comme aide de camp. Le vicomte de La Hitte commanda l'artillerie dans 
l'expédition contre Alger. Mis en disponibilité de 1831 à 1837, il fut ensuite 
successivement lieutenant général (1841), ministre des affaires étrangères 
(1849-1851), sénateur 1852, décoré de la médaille militaire et grand-croix de 
la Légion d'honneur. Il avait épousé, en 1822, Jane-Cecilia Cotter. 



CH MM ri; R VI 1 il 

Je ne trouvai plus le bataillon à \ll>i, il avait gagné 

Sauveterre, situe à une marche de Rodez. Soldats et officiers 
témoignèrent le plus vif regret en apprenant les ordres dont 
j'étais porteur. Nous déplorions tous de ne point attaquer 
cette Aille de Rodez dont nous étions si près. Le capitaine 
Barthélémy adressa même dos propos peu mesurés au chef 
de bataillon, qui le punit en champ (dos par un coup de 
sabre. Ces méfiances, ces discordes étaient désolantes dans 
un pareil moment. 

Après être passés par Carmaux, puis par Cordes, nous 
nous dirigions sur Caylus, quand survint à cheval le capi- 
taine d'état-major Delèle. Il arrivait pour nous avertir que 
les tentatives de MM. de Vitrolles et de Damas ayant 
échoué, le drapeau tricolore était arboré à Toulouse. De 
plus, la duchesse d'Angoulême, trahie par les troupes de 
Bordeaux, avait dû s'embarquer. Le capitaine Delèle venait 
donc nous dire de rentrer dans notre ville. Il ne nous restait 
aucun moyen d'action, point de vivres, point de munitions. 
En outre, le général Compans, que nous devions rejoindre à 
Clermont, s'était empressé de passer à Bonaparte et si nos 
bataillons ne regagnaient point Toulouse, on allait envoyer 
contre eux des troupes et des canons. Toute résistance de 
notre part — d'ailleurs absolument vaine — pouvait, nous 
affirmait-on, mettre en péril nos familles. 

L'ordre du retour fut donc donné. A Caussade, M. de 
Sainte-Aulaire et le lieutenant général Villate vinrent nous 
demander de ne point séjourner dans Montauban. On voulut 
en outre voir disparaître nos cocardes blanches, nous refu- 
sâmes d'accepter une pareille humiliation. Le lendemain, 
notre petite troupe atteignit donc Montauban. Les habi- 
tants s'étaient portés en foule sur notre passage et à la vue 
de notre drapeau éclatèrent des cris enthousiastes de : Vive 
le Roi ^Tandis que nous passions près d'un café plein d'offi- 
ciers en demi-solde, l'un d'eux eut l'indignité d'arracher sa 
cocarde blanche à un de nos hommes qui se trouvait dans 



I 12 SOU\ ENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

l'arrière-garde. Apprenanl cela, le capitaine d'Albis rétro- 
grade aussitôt, se rend audit café et demande raison d'un 
acte aussi odieux. Sa mâle assurance fit impression sur les 
officiers en demi-solde qui s'excusèrent au nom de leur 
camarade. 

Suivant ce qui fut convenu à Saint-Jory, nous arrivâmes 
à Toulouse le soir. Les hommes faisant partie de la garde 
nationale conservèrent leurs armes, les autres durent déposer 
les leurs à l'arsenal. Ainsi se termina pour nous cette expé- 
dition, hélas ! vaine. Rappelons donc maintenant quelques 
épisodes marquants de cette époque. 

Le duc d'Angoulême et sa femme s'étaient rendus à Bor- 
deaux pour célébrer l'anniversaire du 12 mars avec les 
habitants de la ville qui, la première, proclama Louis XVIII. 
C'est dans une fête que le duc d'Angoulême apprit par un 
courrier le débarquement de Napoléon. Il reçut en même 
temps sa nomination à la lieutenance générale du Midi avec 
les pouvoirs les plus étendus. Comprenant toute la gravité 
de la situation, il pensa que sa femme en restant à Bordeaux 
contribuerait à y maintenir l'excellent esprit de la popula- 
tion. Quant à lui, il s'empressa de se rendre à Nîmes pour 
organiser la résistance. De vaillantes troupes se groupèrent 
à ses côtés. Deux de nos compatriotes, La Hitte et d'Acher (1), 
lui ayant montré un courageux dévouement, le prince 
reconnaissant de leurs services les attacha plus tard à sa 
personne. 

Après 1830, dans les soirées de l'exil, j'ai entendu le duc 
d'Angoulême rappeler quelles furent ses pénibles tribula- 
tions, quand il essaya de lutter contre Napoléon revenant 
de l'île d'Elbe. Le duc Des Cars, le duc de Guiche, le duc 
de Lévis, le baron de Damas, qui avaient fidèlement suivi 
le prince durant cette campagne, m'en relatèrent également 

(1) Comme nous l'avons dit précédemment, le vicomte de La Hitte fut aide 
de camp du duc d'Angoulême, et le baron d'Acher-Montgascon devint secré- 
taire du cabinet du prince. 



CHAPITRE VI U3 

les divers épisodes. Malgré l'injustice des partis, nul Q6 

peul méconnaître combien le duc d'Angoulême montra 
un calme courais, une conscience parfaite de bos devoirs, 
une inlassable activité à les remplir. Si les troupes qu'il 
commandait, n'avaient point fait défection, il aurait sous- 
trait la moitié de la France au fléau qui s'abattait sur elle. 
Mais, abandonné peu à peu par ses hommes, enfermé entre 
la Drôme, le Rhône, les Alpes et la Durance, ne pouvant 
plus combattre, il chercha tout au moins à préserver par 
une capitulation le sort de ses soldats, quelles que fussent 
personnellement pour lui les conséquences d'une telle déter- 
mination. 

Il envoya donc son chef d'état-major d'Aultanne négocier 
avec le général Gilly. D'Aultanne trouva à Pont-Saint- 
Esprit le colonel Laurent du 10 e de chasseurs et arrêta 
avec lui les articles de la reddition. Le duc d'Angoulême 
avait déjà adhéré aux stipulations établies, quand il apprit 
que Gilly, ne les approuvant pas, retenait le général d'Aul- 
tanne prisonnier. Le baron de Damas se rendit aussitôt 
auprès de Gilly pour éclaircir ce que sa loyauté regardait 
comme un malentendu. Le lendemain, il rapporta, en effet, 
une convention nouvelle, suivant laquelle l'armée royale 
était licenciée, les gardes nationales rentreraient dans leurs 
foyers, après avoir déposé leurs armes et sans pouvoir être 
recherchées pour les faits antérieurs à la capitulation ; les 
troupes de ligne seraient dirigées sur les garnisons qu'on 
leur assignerait, les officiers demeurant libres de donner 
leur démission ; le duc d'Angoulême s'embarquerait à Cette 
avec les personnes de sa suite, pour telle destination qui 
lui conviendrait. 

Croyant tout terminé, le prince quitta, la mort dans 
l'âme, ses fidèles serviteurs. Avant son départ, il avait fait 
exécuter ponctuellement les articles de la capitulation ; le 
désarmement était complet. Confiant dans le traité, il était 
parti en poste pour Cette. A quelque distance de Pont- 



\U SOUVENIRS DTJ COMTE DE MONTBEL 

Saint-Esprit, sa voiture fut subitement entourée par un 
détachement du 10 e de chasseurs à cheval et, à la porte de 
la ville, un officier d'état-major vint lui signifier qu'il ne 
pouvait continuer son voyage. La voiture fut conduite 
chez M. Renoyer, maire de la ville, et le baron de Damas 
dut se rendre auprès du général Grouchy. Ce dernier était 
arrivé le jour même (9 avril) à Pont-Saint-Esprit, Napoléon 
lui ayant donné le commandement en chef de l'armée du 
Midi. Devant M. de Damas, Grouchy montra un vrai cha- 
grin de n'avoir pu ratifier la capitulation, mais elle était 
contraire aux instructions reçues par lui ; il s'était d'ailleurs 
adressé à l'Empereur dont il attendait les ordres. 

N'était-il pas étrange de méconnaître ainsi une conven- 
tion parfaitement régulière et dont le duc d'Angoulême 
avait déjà observé toutes les clauses à sa charge? C'est 
quand il avait été complètement désarmé qu'on l'arrêta. 

Quoi qu'il en soit, la maison du maire où se trouvait le 
duc d'Angoulême fut gardée jusque sur le toit par des 
soldats. On plaça même un officier de gendarmerie dans 
la chambre du prince, qui s'attendait à subir le sort affreux 
du duc d'Enghien. Voulant communiquer ses dernières 
pensées à ses fidèles et envoyer un suprême adieu au Roi, 
à son père, à sa femme, il désirait ne plus subir l'inquisition 
constante du gendarme. Le baron de Damas fut donc 
chargé de demander à Grouchy si on ne pourrait pas 
donner satisfaction sur ce point. Le prince, en retour, don- 
nerait sa parole de ne faire aucune tentative d'évasion. En 
voyant Grouchy, le baron de Damas ne put s'empêcher 
de lui dire : « Vous avez donc l'intention de renouveler ici 
Les sanglants souvenirs de Vincennes? » A ces mots, le 
général protesta vivement et déclara que la présence de 
l'officier de gendarmerie ne lui était pas imputable ; elle 
était due au général Corbineau, envoyé par Napoléon 
comme surveillant. De plus, si les stipulations n'avaient 
pas été observées, voici quelle en était la cause : l'avocat 






CHAPITRE VI l lîi 

Teste B'étail prononoé oontre, et on se vil oontraint de 

sui\ iv son avis. 

— Au reste, nous disait le baron de Damas, on nous rap- 
pelant oes choses, Grouohy ne montra point d'hostilité. Il 
déplorait sa situation avec des accents qui firent sur moi 
unie impression profonde. 

Durant sa détention, le duc d'Angoulème ne se départit 
nullement de sa courageuse fermeté. Il écrivait à son 
père : « Je suis résigné à mon sort. Je demande, j'exige que 
le Roi ne consente à rien d'indigne de sa couronne pour 
me délivrer, je ne crains ni la mort, ni la prison. Tout ce 
que Dieu m'enverra sera bienvenu. » Enfin, le 13 avril, 
ces douloureuses angoisses cessèrent. Le général Corbi- 
neau fut chargé par Napoléon de faire exécuter le pacte. 
Le duc d'Angoulème quitta Pont-Saint-Esprit le 15 et 
arriva le 16 à Cette, d'où il s'embarqua pour Barcelone. 

Voici ce que m'a raconté — quand j'étais ministre — 
M. de Sémonville, désireux d'obtenir mon intervention 
en faveur de son ami Maret, duc de Bassano, pour que le 
Roi lui montrât de la bienveillance et utilisât ses services. 

M. de Sémonville me déclara donc que le duc de Bassano, 
pendant les Cent- Jours, vit rapidement fléchir son influence 
modératrice auprès de Napoléon. Le crédit des hommes 
voulant pousser le gouvernement aux pires excès augmen- 
tait au contraire chaque jour. Voyant que sa voix n'était 
plus écoutée et qu'on allait obéir à des insinuations per- 
fides, Maret donna sa démission. Mais l'Empereur insista 
affectueusement pour l'engager à ne pas se retirer dans 
un moment aussi difficile. Le duc de Bassano se soumit 
et il s'en allait tristement, quand on lui remit une dépêche 
du maréchal Suchet annonçant la reddition du duc d'An- 
goulème et demandant les ordres impériaux. Maret rentre 
aussitôt dans le cabinet de Napoléon et lui communique 
la nouvelle. A en croire M. de Sémonville, qui me rappor- 
tait la chose, une joie mauvaise aurait alors animé la 

10 



I 16 SOI \ ENIRS DU COMTE DE IIONTBEL 

figure de l'Empereur qui s'écria : « Répondez que le duc 
d'Angoulême soit fusillé sur-le-champ. » 

Devant cette cruauté, le duc de Bassano se serait indigné 
et sa logique éloquente l'aurait emporté sur les passions 
de son terrible maître. 

— Eh bien, dit enfin Napoléon, j'y consens, la capitu- 
lation sera exécutée et le duc d'Angoulême pourra partir, 
mais à la condition que les diamants de la couronne me 
seront restitués. 

— Sire, répondit l'ami de M. de Sémonville, pas de 
nouvelles conditions, je vous en supplie. L'exécution loyale 
de la capitulation vaut mieux pour votre gloire que tous 
les diamants possibles. 

En ce moment, le duc de Bassano éprouva un vrai 
bonheur d'avoir aussi opportunément différé sa retraite. 

II se hâta d'envoyer au télégraphe un ordre en son nom 
pour le maréchal Suchet et dans le sens heureusement 
décidé par Napoléon. Presque au même instant, il reçut 
lui-même une dépêche arrivant directement de Pont-Saint- 
Esprit et dans laquelle Grouchy annonçait qu'il avait fait 
arrêter le duc d'Angoulême, car il ne voulait point admettre 
l'acte de reddition, avant d'avoir les instructions impé- 
riales. En outre, Chappc, le directeur du télégraphe, ren- 
voyait au duc de Bassano sa dépêche à Suchet, pensant, 
disait-il, que les données étant nouvelles, les ordres pou- 
vaient changer. 

Maret, craignant de voir Napoléon céder à quelque con- 
seil violent, retint courageusement la communication de 
Grouchy, puis il envoya un homme sûr, M. Benoist, à Chappe, 
pour lui reprocher de n'avoir pas expédié sur-le-champ ce 
qui était adressé au maréchal Suchet. M. Benoist devait 
en outre assister à la transmission immédiate de la dépêche 
retenue par Chappe. Maret attendit ensuite que la nuit 
rendît impossible toute communication par le télégraphe. 
Vers huit heures, il alla donc chez Napoléon, lui remit ce 



i II \ l'I I RE VI 147 

qu'il avait reçu de Grouchj et ce qu'il avait fait transmettre 
par Benoisl . 

En lisant les informations données par Grouchy, l'Em- 
pereur devinl anxieux. 

— J'espère, dit-il, que la première dépêche au maréchal 
Suchet n'est pas partie. 

— Je demande pardon à Votre Majesté, elle doit même 
ê1 re parvenue. 

— Celle du maréchal Grouchy n'esl donc arrivée qu'après 
le départ de la vôtre? 

— Elle est arrivée avant, mais cela ne m'a pas empêché 
d'obéir aux ordres de l'Empereur. 

A ces mots, Napoléon se plongea dans de longues ré- 
flexions. Sa physionomie reflétait des pensées douloureuses. 
Tout à coup, il se lève, serre le bras de son ministre et lui 
dit d'un ton fortement accentué : « Maret, vous avez bien 
l'ait. Restez avec moi ; vous voyez bien que vous m'êtes 
utile. » 

J'ai raconté là ce que m'a affirmé Sômonville. Quand, 
durant l'exil, j'en fis le récit au duc d'Angoulême : « Ce 
qu'il y a de certain, me répondit-il, c'est que la capitula- 
tion fut violée le 9 et le 13 le général Corbineau vint la 
faire exécuter. Je m'embarquai seulement le 16 au soir. 
Si Napoléon avait voulu me faire fusiller, il aurait eu le 
temps d'en donner l'ordre. On ne doit pas calomnier ses 
ennemis. » 

Après avoir parlé de la courageuse fermeté dont fit alors 
preuve le duc d'Angoulême, peut-on passer sous silence 
la noble attitude de son épouse? 

Elle m'a souvent entretenu avec une admirable simplicité 
de sa conduite à Bordeaux, au début des Gent-Jours. On 
sait quelle énergie elle déploya, en vue d'organiser la résis- 
tance, enflammant les courages, soulevant l'enthousiasme, 
groupant pour la cause royale toute la population de la 
ville et toute la garde nationale. Des cœurs généreux la 



448 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

secondaient dans ses eiîorts, mais peu à peu la révolte fer- 
menta parmi la garnison. Devant de tels dangers, la 
duchesse d'Angoulême n'hésita pas à tout braver afin de 
ramener les troupes à leur devoir. Elle se rendit dans di- 
verses casernes pour haranguer les soldats, mais ceux-ci 
curent l'impudence de montrer des sentiments hostiles 
à l'infortunée princesse. 

— Que m'importait la mort dans un pareil moment, 
me disait la malheureuse fille de Louis XVI, car je serais 
tombée en accomplissant un grand devoir. 

Mais la lutte devenait vaine, toutes les troupes de la 
ville étant acquises à Napoléon et le maréchal Clauzel arri- 
vant pour les renforcer avec son armée. La duchesse d'An- 
goulême quitta donc Bordeaux le samedi 1 er avril. Le len- 
demain matin, la princesse s'embarquait à Pauillac sur 
le sloop anglais Wanderer. Malgré l'agitation des flots, 
d'innombrables embarcations vinrent entourer le navire. 
Les bras se tendaient vers Marie-Thérèse de France et 
elle entendait avec émotion monter jusqu'à elle non des 
adieux, mais des vœux ardents pour son prompt retour. 
Ces hommages affectueux qu'elle recevait dans l'adversité 
auraient apaisé son chagrin, s'ils n'avaient augmenté son 
regret de s'expatrier encore. 

Pris pendant deux jours dans une terrible tempête. 
secoué par la rafale et les vagues au milieu d'un brouillard 
opaque, le Wanderer avait subi de sérieuses avaries, quand 
se montrèrent les côtes de Biscaye. Vainement on tenta de 
joindre Santander, Bilbao ou Saint-Sébastien ; le 8 avril, 
on parvint enfin à débarquer au Passage ; mais la duel 
d'Angoulême repartit bientôt pour l'Angleterre et alla se 
fixer à Battersea. 

Elle y reçut la visite du prince régent et eut chez elle 
un concours incessant de hauts personnages. Dans la cour 
de la jolie maison, c'était un va-et-vient d'équipages élé- 
gants, se succédant sans relâche. Un matin la princesse 



Cil M'ITIIK VI 1 i«» 

était assise à son balcon et lisait. Tout à coup, elle voit 
arriver uni' calèche découd erte ; un jeune homme s'y trou- 
vait et Bemblait donner quelques ordres à dos individus 
qui, en l'écoutant, témoignaient un profond respect. Peu 
d'instants après, Mlle de Choisy vint dire à la duchesse 
d'Angoulême que le nouveau vomi demandait à lui être 
annoncé sous le titre de Louis \\ II. La princesse pria 
aussitôt un de ses gentilshommes d'enjoindre à l'imposteur 
de so retirer sur-le-champ. L'étrange personnage obéit sans 
difficulté au gentilhomme. 

— Jamais jusqu'à cette époque, me disait. Marie-Thé- 
rèse de France, aucun de ces prétendus Louis XVII qui 
ont abusé de la crédulité publique ne s'était adressé à moi. 
Pendant la seconde Restauration, ils ne tentèrent pas de 
démarche auprès de moi ; mais à Holyrood, après 1830, 
j'ai commencé à être en bulle aux tracasseries écrites de 
quelques fripons et de leurs nombreuses dupes. Il faut 
vraiment qu'il y ait dans l'homme un singulier penchant au 
merveilleux pour que des personnes haut placées se laissent 
aussi facilement tromper par les assertions les plus absurdes. 

Sauf une courte visite à Gand, où elle se rendit auprès 
des siens, la duchesse d'Angoulême resta en Angleterre 
pondant deux mois et ne revint en France qu'en juillet. 
Hélas ! son retour fut sans illusion ; elle prévoyait l'avenir. 

Infortunée princesse qui fut si mal comprise ! On lui a 
fait grief de son caractère trop triste ; mais quand elle 
rentra dans Paris, les souvenirs de Versailles, des Tuileries, 
de Varennes, du 20 juin, du 10 août, du Temple, n'étaient- 
ils pas venus, avec une cruelle précision, raviver les plaies 
dont son cœur ne pouvait se guérir? « Je pardonne de toute 
mon àme à ceux qui nous ont fait tant de mal, disait-elle, 
je prie pour eux, mais je ne puis oublier toutes mes souf- 
frances. » 

J'ai rappelé quelles furent les tentatives du duc et de la 
duchesse d'Angoulême pour sauver la monarchie. D'autre 



150 SOI \ i:\llis m COMTE DE MON! BEL 

pari, des que, Lotus W III eu1 appris I'' débarquement de 
Napoléon, il pria son frère, le comte d'Artois, de partir 
pour Lyon avec le duc d'Orléans et le maréchal Mac J)<»- 
nald. Le duc de Berry devait en même temps aller à Besan- 
çon pour lier ses mouvements à ceux de son père. Mais 
tous ces plans de résistance échouèrent, les troupes et leurs 
chefs ne voulant point agir contre Bonaparte qui avançait 
victorieusement. 

Le comte d'Artois fut donc forcé de revenir à Paris où 
il y avait une garde nationale nombreuse, mais naturel li- 
ment incapable d'opposer un obstacle sérieux à des troupes 
éprouvées. 

Depuis quelque temps, des personnes de la cour et du fau- 
bourg Saint-Germain répétaient à tout propos que les 
royalistes étant incapables de conduire les affaires, il fallait 
appeler un sauveur, il fallait s'en remettre au trop célèbre 
Fouché. Celui-ci, depuis le début de la Restauration, avait 
conspiré de côté et d'autre. Il prétendait se servir de Maret, 
de Carnot, de Napoléon, de Louis XVIII, de la royauté, 
»le l'empire, de la république, des orléanistes, des constitu- 
tionnels, de l'Autriche, du monde entier pour trouver 
quelque part un piédestal à sa fortune personnelle. Ses 
admirateurs se firent plus pressants quand la monarchie 
fut mise en danger par l'audace de Napoléon. Obsédé de 
toutes parts et réduit aux moyens suprêmes, Louis XVIII 
voulut marcher avec l'opinion. Il demanda donc au comle 
d'Artois de se rencontrer chez la princesse de Vaudémont (1) 
avec Fouché, duc d'Otrante. 

Le comte d'Artois, à qui j'ai entendu raconter ce trait, 
fit donc prévenir la princesse de Vaudémont dont les 
salons étaient ouverts aux partis les plus opposés. La 
princesse, spirituelle et maligne, aimait les intrigues poli- 

(1) Louisc-Auguste-Élisabeth, princesse de Montmorency- Logny (1763- 
1832), avait épousé, en 1778, le prince Joseph-Marie de Vaudémont, feld- 
maréchal au service de l'Autriche (1759-1802), frère du prince de Lambesc. 



CB IPITRE vi iri i 

biques, Burtout quand elles prenaient une couleur libérale. 
Elle recul le comte d'Artois avec mystère el lui dit : 

Voilà donc Votre Altesse Royale dans l'antre de la 
sibylle, 

— J'ai besoin clos enfers, lui répliqua Monsieur, je viens 
1rs consulter. 

La princesse se mit à pire. 

— Vous n'avez pas tort, Monseigneur, Fouché a un 
esprit de diable ; il peut démêlei 1rs écheveaux les plus 
embrouillés. 

— Ou plus 'facilement encore, du fil le plus uni faire 
un inextricable nœud gordien. 

Dans une pièce retirée, éclairée avec une prudente par- 
cimonie, le comte d'Artois attendit quelques instants. 
Mme de Vaudémont revint enfin, amenant elle-même le 
duc d'Otrante. Puis se retirant, elle laissa ses deux hôtes 
en présence. Il est facile de deviner combien cette entrevue 
fut pénible au frère de Louis XVI. Fouché se perdit d'abord 
dans de longues divagations ; mais quand Monsieur lui 
eut offert le portefeuille de la police pour conjurer le péril, 
le sinistre personnage déclara qu'il était trop tard, qu'il 
n'y avait plus rien à tenter contre le soulèvement militaire. 
Toutefois, à l'en croire, Napoléon, dès son retour, ne pou- 
vait manquer de l'employer, donc, insinuait-il au comte 
d'Artois, sauvez le Roi, je sauverai la monarchie. 

Monsieur rejoignit alors dans l'autre salon la princesse 
de Vaudémont, mais il abandonna au duc d'Otrante le 
soin de lui raconter à sa guise leur entretien. 

Peu d'instants après, la complicité de Fouché dans les 
événements qui allaient renverser la monarchie ayant été 
reconnue, le soin de l'arrêter fut confié par M. de Blacas 
à Bourrienne (devenu préfet de police). Celui-ci fit appel 
à ses meilleurs agents. Le duc d'Otrante était sur ses gardes 
et cependant il fut surpris par la rapidité de l'attaque. Il 
demanda d'entrer un moment dans son cabinet, avant de 



i .._• SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

suivre les hommes venus pour se saisir de lui. Or, ce cabinet 
donnait sur un escalier, par lequel Fouché eut le temps de 
se dérober aux policiers maladroits ou complaisants. Au 
moyen d'une échelle, il passa dans le jardin de la reine Hor- 
tense sa voisine, puis se sauva chez un ami. 

D'ailleurs, en quoi cette arrestation aurait-elle empêché 
le plein succès d'une conjuration qui s'étendait de plus 
en plus et que rien ne pouvait maîtriser? La situation était 
désespérée ; la garde nationale céderait sûrement. La mo- 
narchie n'avait plus pour soutien que les corps brillants 
de la Maison du Roi et quelques compagnies de volontaires. 
En résistant, on les ferait massacrer inutilement et toute 
la famille royale tomberait aux mains d'un conquérant 
impitoyable. 

Louis XVIII fut donc contraint de s'éloigner. Ne pou- 
vant trouver asile en France, il se retira jusqu'à Gand. Le 
comte d'Artois l'y rejoignit bientôt. Ainsi exilé le Roi forma 
auprès de lui comme un ministère in partibus composé de 
Jeaucourt, Clarke, Beurnonville, le baron Louis, Beugnot 
et Lally-Tollendal. Ce conseil se réunissait régulièrement et 
Louis XVIII le présidait avec autant de dignité que s'il 
eût siégé aux Tuileries. Pour compléter l'apparence d'un 
gouvernement actif, on institua un Moniteur de Gand. 
Chateaubriand en était l'âme ; il faisait une guerre à mort 
à Napoléon, dont il détestait la célébrité qui lui semblait 
une usurpation sur la sienne. J'ai entendu dire à Charles X 
que Louis XVIII goûtait peu Chateaubriand, non, comme 
l'a ridiculement avancé ce dernier, par un sentiment de 
jalousie littéraire, mais parce que l'amour-propre excessif 
de l'homme, rapportant tout à l'effet qu'il prétendait 
produire, fatiguait le bon sens de Louis XVIII. 

Ayant par intérim le ministère de l'intérieur, l'illustre 
écrivain rédigea un mémoire au Roi sur la situation de la 
France et contre Bonaparte. Benjamin Constant avait 
naguère insulté le conquérant en le nommant Attila ou 



» Il M'ITIir. VI 153 

liengis-Khan. .Ne voulant pas être eu reste et, a défaut des 

Huns ou des Tartares déjà employés, Chateaubriand eut 
recours aux Vandales : dans son écrit, Napoléon devinl le 
nouveau Gensério. 

Au reste, le style de ce rapporl était aussi chaleureux que 
brillant. Ces pages eurent du retentissement en Europe, 
et en France beaucoup de Buccès, car elles traduisaient 
l'indignation du commerce, de l'industrie, de la propriété. 
Dans les halles de Paris retentissait une chanson dont la 
police s'appliquait à ne pas comprendre le double sens. 
Le refrain en était : 

Rendez-nous notre paire de gants (Père de G and) 
Rendez-nous notre paire (Père). 

A Toulouse, dès le commencement des Cent- Jours, nous 
eûmes à subir vexations et outrages. Nos volontaires 
royaux furent incorporés dans les régiments et leurs chefs 
placés sous la surveillance de la police. Quant à moi, des 
amis me firent savoir que j'étais menacé d'une arrestation, 
je fus obligé de me cacher pendant quelque temps. La 
population nous prouvait sa sympathie avec un empres- 
sement d'autant plus vif que nous étions molestés davan- 
tage. 

Le détachement de la garde nationale à cheval, qui était 
parti pour rejoindre le duc d'Angoulême, rentra après 
nous dans la ville ; égaré dans les Cévennes, il avait eu 
à lutter contre les mauvaises dispositions des monta- 
gnards. 

Autour de nous, les officiers en demi-solde étaient fort 
nombreux et s'attachaient à exciter les bandes de recrues 
qu'on levait en toute hâte. La nuit, à la sortie des spec- 
tacles, ces forcenés parcouraient les rues en vociférant. 
Tandis que les soldats chantaient : 

L'étendard aux trois couleurs 
Reste gravé dans nos cœurs. 



\:>i SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

les officiers entonnaient un air de L'opéra Eliska, qu'on repré- 
Bentail par ordre impérial pour attiser L'héroïsme guerrier: 

Le repos ne sied pas pour un cœur conquérant 
Et la mer en courroux est mon seul élément. 

A ces couplets se mêlaient des cris furieux de : « A bas 
Jcs Bourbons! Vive l'Empereur!» Tendant ces manifesta- 
tions nocturnes, les gens paisibles s'enfermaient chez eux. 
Malheur aux imprudents qui s'aventuraient alors à sortir. 
Un honnête royaliste, M. Satgé, fut poignardé par un fédéré 
qui, quelques mois plus tard, se vit condamné aux tra- 
vaux forcés. Un jour j'aperçus sous mes fenêtres un groupe 
d'officiers en demi-solde s'acharnant à poursuivre, l'épée à 
la main, quelques habitants. L'un de ces militaires, que je 
connaissais, et qui appartenait à une famille distinguée, 
s'élança sur un menuisier travaillant tranquillement dans 
sa boutique. En frappant ce pauvre homme d'un coup de 
sabre, l'officier s'écria avec rage : « Coquin de royaliste, tu 
paieras pour les autres. » 

J'avais comme voisin un chef de bataillon nommé Ricard, 
très honnête homme, mais qui n'était point monarchiste. 
Un soir, au moment de rentrer chez lui, il fut entouré par 
une bande de malfaiteurs et cruellement blessé, sans pou- 
voir s'expliquer la cause de cette agression. Le lendemain, 
il reçut un billet anonyme dans lequel on lui disait : « Nous 
sommes désolés de la méprise dont vous êtes victime. Les 
coups portés sur vous étaient destinés à votre voisin, le 
volontaire royal Montbel. Malheureusement on s'est trompé 
d'adresse. » M. Ricard eut la loyauté de m'envoyer ce billet. 
Je pris en conséquence quelques précautions contre le sys- 
tème de liberté qui s'établissait. 

Le général Decaen, qui commandait dans notre ville, 
s'entendit avec les autorités pour frapper d'une contri- 
bution extraordinaire les familles royalistes. Cette mesure 
avait été ordonnée par Napoléon. Pour mon compte, 



CHAPITRE VI 158 

sommation me fut faite de payer <|inu/.i' mille francs 
e1 Mme d'Aspe, ma belle-mère, se vil taxée à trente mille. 
G'étail Brennus voulant obtenir de L'or, sans autre droit 
que le brutal : Vx victist Aucun des imposés n'acquitta 
la part dont on voulait le charger. Seul, le vieux M. de 
Cazals alla trouver le général Decaen et lui tint à peu près 
ce langage : » Général, j'ai doux filles. L'une est mariée et 
il m'a fallu lui donner une dot convenable. L'autre a dix- 
liuit ans et n'a pas fait vœu de célibat : voilà donc une 
seconde dot qui me talonne. Vous avez évalué mou 
patriotisme à vingt mille francs ; d'après mon exposé, vous 
dovez comprendre que je ne puis vous verser une somme 
aussi considérable. Mais dans toutes les affaires il y a 
des accommodements. Pour vous prouver ma bonne 
volonté, je vous apporte trois cents francs en or, les 
voici, et qu'il n'en soit plus question. » 

Decaen accepta les trois cents francs, c'est tout ce qu'il 
eut des millions imposés à la ville. Après la bataille de 
Waterloo, le pauvre M. de Cazals gémissait : «Ah! si je 
m'en étais douté, je ne lui aurais pas donné une obole. » 

La guerre allait recommencer. Il avait fallu à Napoléon 
toul son génie pour former en trois mois une armée de deux 
cent mille hommes parfaitement organisée. Il quitta Paris 
dans la nuit du 11 au 12 juin et les troupes accueillirent 
avec enthousiasme sa proclamation. Quelques timides par- 
laient bien du nombre énorme des ennemis, mais les soldats 
leur répondaient en chantant la Chanson de Roland que 
Napoléon avait fait ressusciter par un de ses Tyrtées. 

Combien sont-ils? Combien sont-ils, 

C'est le cri du soldat sans gloire ; 

Le héros cherche les périls, 

Sans les périls point de victoire. 

Imitons, mes braves amis, 

De Roland l'âme noble et fière. 

Il ne comptait ses ennemis 

Qu'étendus dans la poussière. 



156 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Mébul avail l'ail tout son possible pour enflammer 
vers assez médiocres avec une musique passionnée. 

Il est difficile de se figurer l'agitation qui régnait alors 
dans toute la France. On attendait avec une fiévreuse 
anxiété les bulletins de la Grande Armée. Le premier nous 
apprit le passage de la Sambre, il exagérait les avantages 
remportés sur le corps de Zieten. Celui du 16 juin grossit 
démesurément la grande victoire de Napoléon sur les 
armées alliées. « Blucher, après avoir perdu cinquante mille 
hommes, fuit vers Namur. Wellington cherche à gagner 
Bruxelles avec les débris de son armée. Nous étions un 
contre trois. Wellington et Bliicher ont eu peine à se 
sauver. Le noble lord est confondu. C'était comme un effet 
de théâtre. » Je me rappelle les airs de triomphe que prirent 
les officiers à ces nouvelles. Bliicher anéanti, le noble lord 
confondu, c'était comme un effet de thécâtre, répétaient-ils 
en I rainant leurs sabres à grand bruit dans tous les endroits 
où l'éclat d'une belle journée et l'agitation générale avaient 
attiré la foule. 

Or le canon célébrait en France la victoire de Fleuras, 
au moment même où quatre cents pièces d'artillerie 
vomissaient la mort à Waterloo et tandis que s'anéantis- 
sait la dernière armée qu'ait conduite Napoléon. Que de 
souffrances, que de victimes, que de destructions ont servi 
à composer sa gloire ! Les journées des 16, 17 et 18 juin 1815 
semblaient être une commémoraison terrible des trois 
journées d'octobre 1813 à Leipzig. Les drames les plus 
tragiques de notre époque de guerres et de révolutions 
sont constamment en trois actes. Trois journées suffisent 
pour attaquer, ébranler et renverser les gouvernements; 
la constance de leurs défenseurs ne va pas au delà. Au 
Mont Saint-Jean du moins, les soldats combattirent avec 
une valeur digne d'une meilleure cause et s'ils furent 
décimés, c'est après une lutte à outrance. 

En évoquant les événements de cette époque, je pense 



CHAPITRE VI 157 

;ui\ dernières tribulations de l'infortuné Mural. Il avail 
essayé une diversion en Italie, mais complètement battu 
à Tolentino il vint débarquer à Cannes pour rejoindre 
Napoléon. Celui ci redoutant la présence de son beau frère, 
dont le désastre serait de mauvais augure, mil «m quaran- 
taine la contagion de ses revers, et lui défendit de partir 
pour Paris. Murât végéta donc en Provence jusqu'à la 
nouvelle de la catastrophe de Waterloo. Traqué de toutes 
paris, il dut bientôt s'embarquer et gagna la Corse. Peu 
de temps après, tourmenté par le désir de reprendre son 
royaume, il voulut tenter un 20 Mars napolitain et se 
lança dans la malheureuse équipée qui devait si tragique- 
ment finir. Fait prisonnier par les habitants du Pizzo, 
puis condamné à mort, il subit sa cruelle destinée avec le 
courage d'un soldat intrépide. Il avait adressé à sa femme 
quelques lignes touchantes : 

Pizzo, 13 octobre 1815. 

Ma chère Caroline, ma dernière heure est arrivée. Dans 
quelques instants j'aurai cessé de vivre, dans quelques instants 
tu n'auras plus d'époux... Ne m'oublie jamais! Je meurs 
innocent, ma vie ne fut jamais entachée d'aucune injustice ! 
Adieu, mon Achille ! Adieu, ma Lœtitia ! Adieu, mon Lucien ! 
Adieu, ma Louise ! Montrez-vous au monde dignes de moi. Je 
vous laisse sans royaume et sans biens, au milieu de mes nom- 
breux ennemis. Soyez constamment unis. Montrez-vous supé- 
rieurs à l'infortune. Pensez à ce que vous êtes, à ce que vous 
avez été et Dieu vous bénira. Ne maudissez point ma mémoire... 
Sachez que ma plus grande peine dans les derniers moments 
de ma vie est de mourir loin de mes enfants ! Recevez la béné- 
diction paternelle ! Recevez mes embrassements et mes larmes. 
Ayez toujours présent à votre mémoire votre malheureux père. 

Je retrace ces lignes dans un appartement de Frohsdorf 
qui appartint à la veuve de Murât. J'écris sur une table 
où peut-être elle a relu ces adieux désespérés, en pleurant 



158 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

sur la lettre que son courageux époux avait lui-même 
mouillée de ses larmes. Je me suis assis dans un fauteuil 
où elle a brodé son chiffre. Le portrait de Joachim était 
appendu dans le salon où je me trouve en ce moment. Que 
de fois Caroline et ses enfants ont dû le contempler avec 
un amer chagrin !... Oh ! combien mon cœur et ma raison 
repoussent la peine de mort, quand elle n'est pas impérieu- 
sement exigée pour défendre la société contre le crime. 
Murât avait agi comme un insensé, il m'eût paru bien plus 
politique de le traiter en conséquence et de lui laisser 
toute l'impopularité de sa provocation, sans la glorifier 
par un arrêt de mort subi avec une grande bravoure. 

Les portraits de Murât, de Napoléon, de ses sœurs, de ses 
frères suivirent à Trieste la comtesse de Lipona. Ils ont 
fait place dans le salon de Frohsdorf à ceux de Henri IV, de 
Louis XIII, de Louis XIV et de leurs descendants. Les 
pieuses mains de Marie-Thérèse de France les ont appendus 
à ces murs devenus sa propriété. 

Malgré la seconde abdication de Napoléon et la retraite 
de l'armée française sur la Loire, le général Decaen voulait 
maintenir l'autorité impériale à Toulouse. Sur ces entre- 
faites, nous reçûmes les ordres de M. le duc d'Angoulême 
qui était passé d'Espagne en France, et donnait pleins 
pouvoirs au maréchal Pérignon. On se préparait donc à la 
lutte, quand, soudain, notre général, reconnaissant qu'il 
était impossible de prolonger une situation aussi fausse 
et aussi tendue, annonça, par une proclamation, l'entrée 
de Louis XVIII dans la capitale et le rétablissement du 
pouvoir royal. Le jour même, presque tous les soldats 
vendirent leurs armes et s'empressèrent de regagner leurs 
foyers. La garde nationale occupa les divers postes ; le 
drapeau blanc fut arboré au Capitole, à la tour de Saint- 
Étienne, à toutes les maisons de la ville. Jamais la joie ne 
lut plus expansive, ni plus générale. Dans tous les rangs 
de la société, mais particulièrement dans le peuple, ce ne 






en \i'iïi;i: VI 159 

l'mvni pendant plusieurs jours que chants, danses, illumi 
nations, feux de joie, feux d'artifice. 

Malheureusement, au milieu de cette allégresse, on 
entendait des cris de réaction que nous aurions voulu 
étouffer ; mais il était impossible de faire comprendre à des 
hommes aveuglés par leurs passions que les excès dont ils 
avaient été victimes ne pouvaient justifier ceux dont ils 
seraient les auteurs. 

Pour assurer l'apaisement, on adjoignit à la garde natio- 
nale les bataillons de volontaires royaux; avec ceux-ci on 
forma la légion de Marie-Thérèse. Il s'agissait d'organiser 
ce corps et je dus accepter d'être capitaine d'une des com- 
pagnies, mais cela provisoirement, car je ne voulais point 
poursuivre une carrière militaire ainsi improvisée. Dans 
mes nouvelles fonctions je m'appliquais de tout mon pou- 
voir à modérer les esprits échauffés par des ressentiments, 
explicables sans aucun doute, mais qu'il fallait généreuse- 
mont sacrifier au rétablissement de l'ordre. 

L'arrivée du duc d'Angoulême fit une heureuse diver- 
sion. Rien assurément ne fut plus populaire que son entrée 
dans notre ville. Il était à cheval, escorté par la cavalerie 
de la garde nationale, entouré d'officiers fidèles et d'une 
multitude de maires ou d'adjoints appartenant aux 
diverses localités qu'il venait de traverser. Ces braves 
gens, juchés sur d'étranges montures, étaient affublés des 
vêtements les plus bizarres. Ils s'étaient endimanchés pour 
la circonstance et avaient arboré des défroques d'antan. 
Entre autres, je remarquai, parmi ces cavaliers de fortune, 
un pauvre diable en culottes courtes et en bas à grandes 
raies horizontales blanches et bleues, c'était un misérable 
vestige des modes incroyables. A côté trottaient quelques 
bons paysans dont les sabots, engagés dans de gros étriers 
en fer rouillé, contrastaient avec les bottes vernies d'élé- 
gants gentilshommes. Tout cet ensemble, animé d'un vrai 
patriotisme, fut chaleureusement accueilli par la ville 



160 SOin ENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

entière. On accourait vers le prince, chacun voulait presser 
sa main, embrasser ses genoux. 

Il y a plusieurs années, à Goritz, le duc d'Angoulême 
évoqua devant moi ces heures joyeuses où la population 
toulousaine l'acclamait avec son impétuosité méridionale. 
Le prince s'égayait à ces souvenirs. Il me rappelait q ut- 
certain brave maire de village plein de sollicitude lui avait 
amicalement frappé sur l'épaule pour lui demander : 
« Avez-vous de bonnes nouvelles du papa et de madame 
votre épouse? » Et qu'un autre, avec une bonhomie par- 
faite, l'interpellait en disant : « Quand vous verrez monsieur 
votre oncle, faites-lui mes amitiés. Nous sommes bien pour 
lui de père en fils. » 

Usant de ses pouvoirs de lieutenant-général, le duc d'An- 
goulême nomma M. de Villèle maire de Toulouse et M. de 
Limayrac préfet. Désirant me témoigner sa reconnaissance 
pour mon attitude comme volontaire royal, il m'invita à 
sa table et, avec une grande bonté, me félicita de mon zèle 
dans l'organisation du régiment de Marie-Thérèse. 

Dès que ma présence ne fut plus utile, je me dérobai 
aux honneurs militaires et j'allai passer un mois aux eaux 
thermales de Saint-Sauveur. J'étais donc absent de Tou- 
louse quand eut lieu l'affreux assassinat du général Rame). 
Pendant les Cent- Jours, quelques royalistes exaltés de notre 
ville s'étaient formés en compagnies secrètes et se dispo- 
saient à lutter contre leurs oppresseurs. A peine l'autorité 
royale était-elle établie dans le Midi que ces compagnies 
parurent en uniforme vert pour se distinguer de la garde 
nationale et des autres volontaires vêtus d'uniformes bleus ; 
on les surnomma donc les Verdets. Les volontaires royaux 
incorporés dans la légion de Marie-Thérèse recevaient la 
solde des troupes de ligne, les Verdets réclamèrent le 
même paiement, mais leur organisation n'impliquait pas 
ce droit et d'ailleurs le ministère voulait les dissoudre. Sur 
ces entrefaites se répandit le bruit que l'échec de leur 



CHAPITRE VI 161 

demande était imputable au général Ramel. Dès lor . 

celui-ci ne fui plus qu'un transfuge, perséoutant les vrais 

royalistes et traînant- un complot avec les fédérés. 

La populaoe ajoutant foi à toutes ces accusations, si 
absurdes fussent-elles, s'attroupait constamment sur la 
place des Carmes où était située la demeure du général. 
Le 15 août, Ramel avait été convié à un dîner. Pour 
revenir chez lui, il eut à traverser les groupes circulant 
devant sa maison. « Voilà le traître ! » s'écrièrent tout à 
coup quelques forcenés. On le suit, on l'entoure, et, au 
moment où il touche le seuil de son logis, un misérable lui 
tire un coup de pistolet qui l'atteint au bas-ventre. Ramel 
porte la main à son épée, les énergumènes de hurler aus- 
sitôt : t< Il a tué un de nos frères ! » 

Quelle horrible chose que ce grouillement de passions 
aveugles et cette volonté féroce de détruire, dont une 
réunion d'hommes est parfois saisie, quand chaque individu, 
pris à part, serait incapable d'une mauvaise action ! J'avais 
connu plusieurs des assassins du général Ramel. Leur 
intelligence était médiocre, mais ils me paraissaient doux 
et inoffensifs ; dans cette abominable cohue, ces moutons 
imbéciles s'étaient transformés en tigres féroces. 

Mais poursuivons le récit du terrible drame. La nouvelle 
d'une sédition s'étant propagée, la garde nationale courut 
aux armes, elle ignorait ce qui s'était passé. M. de Villèle, 
maire par intérim, crut d'abord que la multitude se diri- 
geait vers les prisons où il avait fait placer les fédérés pour 
les soustraire aux vengeances. Cependant la vérité est 
bientôt connue et les autorités se rendent au domicile de 
Ramel. L'habile chirurgien Viguerie avait déjà placé un 
appareil sur les blessures du malheureux, quand tout à coup, 
des misérables font irruption, se précipitent sur l'infortuné 
général et, malgré l'intervention des assistants, le frappent 
de dix-sept coups de baïonnette et taillent avec leurs 
sabres les lambeaux de sa chair. Le maréchal Pérignon 

H 



162 SOI VENIRS Dl COMTE DE MON! BEL 

arrive, quelques iroupes le suivent el mettent en fuite les 
assassins, mais il était trop tard, la victime ne pouv.nl 
survivre à tant d'horribles blessures. Le général reçut 
pieusement les dernières consolations et les derniers sacre- 
ment. Ce qui l'honore particulièrement, c'est son refus de 
nommer ses agresseurs ; or, il en avait reconnu plusieurs. 
Il expira le lendemain, victime innocente d'une fureur 
exécrée par tous les gens de bien. 

Cette affaire donna lieu à une procédure criminelle. Les 
prévenus, envoyés devant la cour royale de Pau, furent 
déclarés par le jury non coupables ; trois d'entre eux se 
virent condamnés à plusieurs années d'emprisonnement 
pour avoir pris part à une sédition armée. Ce sont là 
d'affreux souvenirs. Nous, qui sommes dévoués à la cause 
de l'ordre social, nous ne devons point admettre le système 
de réaction et de vengeance. Si grands soient les torts 
qu'aient eus, à notre égard, nos ennemis triomphants, nous 
devons assurer à nos ennemis vaincus la protection des 
lois que nous invoquons pour nous-mêmes. Le seul moyen 
de les punir est de leur faire autant de bien qu'ils nous ont 
fait de mal. 



CHAPITRE VII 

NOUVEAU SÉJOUR A PARIS 

Dans les années 1823, 1824 et 1825. des affaires de famille 
me conduisirent à Paris. La comtesse de Montmorency (1), 
cousine de ma belle-mère, était morte sans testament et 
sa succession se divisant entre plusieurs parents, quelques- 
uns me confièrent leur procuration. Donc, pour les intérêts 
de divers héritiers, je dus faire un séjour à peu près cons- 
tant de deux années dans la capitale. 

La défunte appartenait à la famille de La Roche-Gensac. 
Elle possédait plusieurs terres considérables dans le midi 
de la France, une maison de campagne sur les bords de la 
Seine et deux hôtels à Paris. Celui qu'elle habitait sur le 
quai, en face des galeries du Louvre, était célèbre. Il fut 
occupé pendant plusieurs années par M. de Villette (2), 
à qui Mme de Montmorency l'avait loué à vie. Cet homme 
opulent, fantasque, toujours visant à l'effet, avait disposé 
les appartements de la manière la plus bizarre. Voltaire 
logea dans cette demeure, lors de son dernier voyage, de 
ses derniers triomphes. Après y avoir savouré pendant 
deux mois l'encens de ses fanatiques adeptes, il y tomba 
malade et mourut le 30 mai 1778. Villette se mit en posses- 

(1) Elle était fille de M. de La Roche-Gensac et d'Anne- Jeanne- Amable 
de Caulet de Grammont. Elle avait épousé le comte Joseph-Adélaïde de 
.Montmorency- Laval. 

(2) Charles marquis de Villette (1736-1793) prit part à la guerre de Sept ans, 
puis se lia avec Voltaire. Pendant la Révolution, il représenta le département 
de Seine-et-Oise à la Convention. 



164 SOI'VKMKS DU COMTE DE HONTBEL 

sion du cœur de son hôte, voulant garder chez lui cette 
relique du grand homme, quoique ce ne fût pas par le 
cœur que brillât l'illustre poète. Pour attirer les adorateurs 
de Voltaire, Villette enferma le viscère dans une urne pré- 
cieuse qu'il plaça dans un salon richement doré et au- 
dessous de cette urne on put lire l'inscription suivante : 

Son esprit est partout et son cœur est ici. 

Cette exhibition devint, dès lors, le but d'un incessant 
pèlerinage philosophique. Tous les hommes sensibles, 
comme on disait alors, toutes les femmes vaporeuses, 
après avoir pleurniché à Ermenonville sur la tombe de 
Jean- Jacques, vinrent s'attendrir auprès du cœur de Vol- 
taire. La patrie reconnaissante jugea même convenable 
d'unir pour toujours, dans son Panthéon, ces deux ennemis 
intimes qui n'auraient pas consent! à passer cinq minutes 
sous le même toit, chacun prétendant que l'autre était 
pétri d'orgueil et dévoré de fiel. 

Quoi qu'il en soit, le 10 juillet 1791, l'hôtel de Mme de 
Montmorency fut témoin d'une scène ridicule, voulant 
être une apothéose du patriarche de Ferney. Les restes de 
cet implacable ennemi du christianisme devaient être 
transportés au Panthéon. Ils allaient insulter par leur 
présence une église déjà profanée, en attendant qu'elle 
devînt le temple de Marat. 

Un char de forme antique portait un sarcophage au-dessus 
duquel était couchée l'image du poète philosophe cou- 
ronné par la Renommée. Sur le char on lisait deux vers du 
Discours sur V Envie : 

Si l'homme est créé libre, il doit se gouverner. 
Si l'homme a des tyrans, il doit les détrôner. 

Les organisateurs de la fête s'étaient bien gardés 
d'ajouter le l roisième vers : 

On ne le sait que trop, ces tyrans sont les vices. 



CHAPITRE VII *65 

Au reste tous 1rs vicea étaient largement représentés à ce 
cortège funèbre : citoyennes drapées de tricolore, vierges 
parfaitement dignes du chaste auteur de la Puccllc, 
héroïnes de corps de garde, décorées du nom d'amazones, 
armées de piques et coiffées de bonnets rouges comme les 
jacobins qui les suivaient, soldats en révolte, ouvriers 
séditieux, bref tous ces gens qui, par amour de la liberté, 
détruisirent la Bastille pour couvrir aussitôt la France de 
prisons et d'échafauds. Le char était traîné par douze 
chevaux blancs que conduisaient des hommes vêtus de 
chlamydes et chaussés de cothurnes. A côté de cette 
tourbe et de cet appareil à la grecque, on voyait des gens 
de lettres, des magistrats poudrés et frisés, portant des 
costumes en soie et des bas blancs qui avaient fort à 
souffrir de la boue, car le soleil s'était montré inclément ; il 
avait beaucoup plu dans la matinée. 

Arrivé devant la maison où le grand homme avait expiré, 
le cortège s'arrêta, il était attendu. M. de Villette avait 
reproduit en gros caractères sur la façade de l'hôtel l'ins- 
cription de l'urne. Un arc de triomphe abrita le char. 
Mme de Villette couronna de roses la statue de celui qui 
lui avait décerné jadis les titres de belle et bonne, pen- 
dant qu'un chœur chantait un hymne de Chénier, mis en 
musique par Gossec. Mme de Villette et plusieurs jeunes 
filles se joignirent ensuite au convoi qui fit encore une 
station au Théâtre-Français. 

Mme de Villette était une excellente femme, elle se 
prêta à cette ovation par égard pour la mémoire de celui 
qui avait protégé son mariage, par déférence pour son 
mari, peut-être aussi par un mouvement d'amour-propre, 
heureuse de se voir associée à un triomphe littéraire. 
Mais certainement dans ce moment son cœur souffrait, 
ses sentiments intimes étaient froissés. Son frère Vari- 
court n'avait-il pas été tué en défendant Marie-Antoi- 
nette contre la tourbe qui pendant les journées d'Octobre 



166 SOUVENIRS FMI COMTE DE HONTBEL 

assaillit Versailles? Quant au marquis de Villette, toujours 

avide de renommée, il se fit élire à la Convention et moul ra 
un réel courage, durant le monstrueux procès de Louis XVI, 
en votant pour la réclusion. Dans cette caverne d'as* 
sins, ne pas voter la mort, c'était de l'héroïsme. Villette 
périt de chagrin, d'inquiétude, de consomption. Mme de 
Montmorency, recouvrant dès lors la jouissance de Bon 
hôtel, l'habita depuis cette époque e1 le cœur de Voltaire 
suivit Mme de Villette dans son château de Pont-Sainte- 
Maxence. 

La Terreur interrompit les pèlerinages à la célèbre 
maison. Mais Thermidor sembla donner à la sensiblerie 
philosophique un nouvel essor. L'île des Peupliers eut de 
nombreux visiteurs et l'hôtel du quai Voltaire fut envahi 
par une nuée de fervents disciples qui ne laissaient plus 
respirer ni le portier, ni la comtesse. Elle prit le parti de 
faire condamner la porte de la chambre où le philosophe 
avait fini ses jours et on répandit parmi les badauds le 
bruit que, par ordre du grand homme, la fameuse pièce 
serait ouverte seulement cinquante ans après son décès. 
Dans le salon doré Mme de Montmorency avait remplacé 
l'inscription de M. de Villette par ces mots : Son cœur 
n'est plus ici. C'est ainsi qu'elle parvint à se débarrasser 
de tous les fâcheux que l'ami de Voltaire attirait dans 
l'hôtel. Seul restait encore là un certain M. Claux, ancien 
conseiller d'État, homme instruit, doux, poli et admira- 
teur monomane du patriarche de Ferney. Il s'était logé 
chez M. de Villette et à la mort de celui-ci il sollicita, 
comme une grâce de Mme de Montmorency, de ne pas lui 
retirer l'appartement qu'il louait dans la célèbre maison. 
Elle y consentit, aussi vîmes-nous souvent dans son salon 
ce vieillard plein d'aménité. 

M. Claux mourut en 1810. On mit en vente son mobilier 
où figuraient plusieurs reliques du poète-philosophe, les 
amateurs accoururent en foule. Corvisart, le médecin de 



CHAPITRE \ Il 187 

Napoléon, acheta une oanne munie d'un bec à oorbin en 
or el Bur Laquelle B'appuyail jadis Voltaire. Quelques jours 
après, Corvisart parut devant Napoléon avec le précieux 
objet donl il étail devenu possesseur. 

— Qu'est-ce donc que cette oanne, Corvisart? Vous êtes- 
vous blessé ? 

— Non, Sire, mais j'use d'un privilège de mes fonctions, 
premiers médecins du roi de France avaient le droit 

de se présenter ainsi devant lui. D'ailleurs cette canne est 
celle d'un grand écrivain. 

— Quel est-il? 

— Voltaire. 

— Je n'aime pas cet homme, répondit vivement Napo- 
léon. Ses sarcasmes ont sapé tout ce qui est digne de res- 
pect, il a ébranlé l'autorité en corrompant la morale 
publique. 

... Depuis lors Corvisart n'usa plus de son privilège. 

Lorsque dans l'intérêt des héritiers on procéda à l'in- 
ventaire du mobilier de Mme de Montmorency, les portes 
de l'appartement de Voltaire, fermées si longtemps, furent 
enfin ouvertes. Nous aperçûmes deux petites pièces bien 
mesquinement meublées et très tristes, les fenêtres don- 
naient sur la rue de Beaune. Auprès du lit, dont la housse 
et les rideaux de damas vert foncé offraient un aspect 
fort sombre, on voyait sur une petite table une gros- 
sière statuette de plâtre colorié, représentant le grand 
homme. Elle valait quelques sous, des voltairiens fana- 
tiques se la disputèrent avec passion ; le vainqueur la paya 
cent soixante-huit francs. 

Durant mon séjour à Paris, j'étais logé chez un de mes 
parents, le vicomte de Castelbajac (1), directeur général 

(1) Marie-Barthélémy, vicomte de Castelbajac, né en 1776, créé chevalier 
de Malte de minorité en 1789, émigra pendant la Révolution et fit partie de 
l'armée de Condé. En 1815, il fut nommé député du Gers et deux ans après 
de la Haute-Garonne. En 1822, il reçut la direction générale de l'agriculture 
et du commerce et en 1824, celle des douanes Commandeur de la Légion 



1(58 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

de l'agriculture et du commerce, plus tard directeur 
généra] des douanes. Je trouvais là un grand nombre de 
personnages politiques, mais des relations de famille e1 
d'ancienne amitié avec M. de Villèle, alors président du 
conseil des ministres, me mettaient encore plus à portée 
de suivre la marche des affaires publiques et de con- 
naître les hommes qui les dirigeaient à cette époque. 
Dans les salons de M. de Villèle, on pouvait rencontrer 
tous les soirs des pairs de France, des députés, des con- 
seillers d'État, des ministres, des diplomates, des hommes 
marquants de pays étrangers, des solliciteurs de tous 
rangs et de toutes contrées. M. de Villèle n'avait de repos 
que dans les moments où il se trouvait seul avec sa famille 
et quelques amis éprouvés ; alors, échappant aux tortures 
de la vie politique, il reprenait ses habitudes patriarcales. 
Il y avait déjà bien des années que j'étais intimement lié 
avec lui. Je fis sa connaissance dans ma première jeunesse, 
quand il arriva de l'île Bourbon pour venir chez ses parents, 
si heureux de le revoir après une absence bien longue et 
bien pénible, car la guerre avait empêché leur correspon- 
dance. A quatorze ans, M. de Villèle était entré dans la 
marine, sous les auspices d'un ami des siens, le comte de 
Saint-Félix-Maurémont, chef d'escadre hautement apprécié 
pour ses talents, ses longs services et sa brillante valeur. 
La tourmente révolutionnaire soufflant en France vint 
également ravager l'île Bourbon où des commissaires 
envoyés par la métropole excitèrent les passions et pous- 
sèrent aux horreurs de la sédition. Le comte de Saint- 
Félix, pour se soustraire à ses équipages révoltés, dut se 
cacher dans les forêts. Le jeune Villèle devint alors son 
protecteur, il veillait sur lui et lui apportait sa nourri- 
ture, mais les commissaires ne tardèrent pas à le faire 
arrêter. 

d'honneur en 1825, il devint pair de France en 1827. Après la révolution 
de 1830, il rentra dans la vie privée. 



CHAPITRE Vil i<J9 

Tu s. lis où est ton ancien ohefî B'écrièrenl ils. I déclare- 
le sur le-ohamp. 

— Je ne le dirai pas. 

— Parle ou tu seras fusillé. 

— Plutôt mourir que trahir. 

Cette belle attitude valut au jeune homme d'être tenu 
en prison et menacé de mort, mais il resta inébranlable. 
Une telle fermeté chez un enfant força l'admiration et le 
sauva. Un colon connaissant la famille de Villèle le 
recueillit et l'occupa à l'administration de grandes pro- 
priétés. Il y montra la rectitude et la sagesse qui le carac- 
térisent. Le plus riche habitant de l'île, M. Desbassayns, 
distingua Joseph de Villèle, lui donna une de ses filles (1) 
et par là une existence avantageuse dans la colonie, à 
laquelle le jeune homme, par son intelligence, rendit d'émi- 
aents services. Dès que la paix lui rouvrit le chemin de la 
France, il revint auprès de ses parents dont il avait vécu 
éloigné depuis dix ans. Il leur conduisit sa femme, son fils 
Henri, sa fille Louise, aujourd'hui comtesse de Neuville. 

La première fois que je le vis, il remplissait avec ten- 
dresse des fonctions bien différentes de celles d'un prési- 
dent du conseil, il nourrissait sa fille à la fiole. M. de Vil- 
lèle avait alors une assez chétive apparence, il était 
étranger aux arts et aux sciences, mais il possédait un 
jugement sain, une intégrité parfaite, une aptitude mer- 
veilleuse à comprendre les questions les plus ardues dès 
qu'on les lui présentait, à s'approprier en un instant 
l'instruction de ses interlocuteurs et à présenter les affaires 
sous l'aspect le plus vrai, le plus simple. Aussi lui rendit-on 
bien vite justice dans notre cercle où il se classa en pre- 
mière ligne par son intelligence et son caractère. Je le 
voyais tous les jours et j'appréciais en lui non seulement 

(1) C'est le 13 avril 1799 que le comte Joseph de Villèle épousa Barbe- 
Ifélaoie Panon-Desbassayns, fille de Henri-Paulin Panon-Desbassayns et 
de Marie-Thérèse Gonneau de Montbrun. 



HO SOUVENIRS DD COMTE DE MONTBEL 

sa liauto capacité, mais encore la bonté de son cœur et 
si s qualités morales. Nos relations étaient d'étroite inti- 
mité et nous vivions dans un accord parfait de sentiments 
i l de principes. M. de Villèle devint pour moi un ami, quoi- 
qu'il fût plus âgé de quatorze ans. On l'appela au conseil 
généra] du département, il en fut nommé président grâce 
à la supériorité de son talent. Au momenl de la Restaura- 
tion on le choisit comme maire «le Toulouse, puis comme 
député de la Haute-Garonne. Il conquit La situation de 
chef de la majorité royaliste, entra dans un ministère et 
fut bientôt président du conseil. 

C'est dans ces fonctions élevées que je le retrouvai, en 
1823, au moment où les succès de la guerre d'Espagne 
semblaient donner à la monarchie une solidité auparavant 
forl compromise. Toutefois il ne se laissait point fasciner 
par l'enivrement de ce beau résultat et même, en plusieurs 
circonstances, il ne me cacha point ses craintes. Je lui 
avais apporté le plan d'une grande maison qu'il venait 
d'acheter à Toulouse. Les siens se réjouissaienl à la 
pensée du calme qu'ils goûteraient dans cette demeure, 
loin de la vie politique, mais M. de Villèle leur répondait : 
« Hélas! qui peut prévoir si nous jouirons paisiblement 
de cette retraite. La révolution est à nos portes, je la vois 
menaçante. » Et, comme nous montrions quelque surprise 
d'une telle appréhension, après une si heureuse campagne 
et au milieu de manifestations énergiquement royalistes 
dans tous les collèges électoraux, M. de Villèle nous 
expliqua ses craintes. « L'opinion est bien mobile en France. 
nous disait-il ; je tenterai ce qui dépendra de moi pour la 
faire servir à l'affermissement de la royauté, mais les succès 
même sont dangereux. L'absence, dans la Chambre, de 
députés représentant les principes révolutionnaires, va 
briser le faisceau royaliste. Au lieu de nous unir pour lutter 
contre un ennemi qui va devenir de plus en plus fort, nous 
allons nous tirer les uns sur les autres, et nous perdre. 



i II M'I I RE VII 171 

(Miami l'esprit révolutionnaire se sera étendu, nos divisions 
nous iiii|u v '( ii.r. >n t île le \ ainriv. » 

Je voyais aussi M. Panon-Desbassayns, beau-frère de 

M. de Villele. ('/était on exoellent ot digne homme, vivant 
en dehors de toute fonction et de toute ambition. Il était 
établi au ministère avec sa femme, sa Bile et son gendre, 
M. de Saint-Didier. Mme de Villele avait deux autres 
frères, l'un nommé Desbassayns-Montbrun, l'autre Des- 
bassayns de Richemont. Ce dernier avait une belle maison, 
une belle fortune et une femme plus belle encore, Mlle de 
Mourgues, qui lui avait donné une nombreuse famille. 

Mme de Villele était douée de qualités parfaites, d'un 
dévouement complet à son mari et d'une haute raison qui 
ne se laissait pas éblouir par l'éclat d'une position dont 
elle connaissait les amertumes. Son fds aîné Henri (1) 
voyait, avec une indignation rappelant celle d'Alceste, 
toutes les flagorneries pour obtenir les faveurs ministé- 
rielles, toutes les haines, toute l'envie éclatant souvent 
dans le salon même de son père. Il fut saisi d'un tel mépris 
pour ces bassesses, d'une antipathie si vraie pour les gran- 
deurs, qu'à l'âge de vingt ans il sollicita instamment de 
M. de Villele l'autorisation de quitter Paris et de retourner 
seul dans son pays. Afin d'avoir un prétexte plausible pour 
y rester, il se fit nommer auditeur à la cour royale de Tou- 
louse, alors que le Conseil d'État lui aurait ouvert facile- 
ment le chemin des emplois brillants. Dieu récompensa 
son admirable philosophie. Il épousa une jeune personne 
de son pays, élevée dans des habitudes sages et réservées. 
Mlle de La Fite était la fille d'un loyal et courageux gen- 
tilhomme que la famille royale avait connu en émigration. 
Ce M. de La Fite (2) avait eu, de son union avec Mlle de 

(1) Louis-Henri, comte de Villele (1800-1882), épousa, en 1829, Louise- 
Marie-Renée de La Fite, fille de Jean-Bernard-Tristan de La Fite et de 
Gabrielle de Chalvet. 

(2) Le chevalier Jean-Bernard-Tristan de La Fite entra, en 1768, dans 
l'armée comme sous-lieutenant au régiment de Vivarais. Il assista avec les 



172 SOI VENIKS ni I OW l E DE MON i BEL 

Chalvet, une Bile et deux fila ; l'un de ces jeunes gens, atteinl 
fortuitement d'un coup de fusil par un imprudent ami, 

expira dans les bras de sa mère éplorée, L'autre, quelques 
années après le mariage de sa sœur, faisant un voyage 
en Russie, lui t ué dans une chute de traîneau. Cette double 
catastrophe rendit le jeune Villèle possesseur de la fortune 
considérable du marquis de Chalvet. Elle devint pour lui 
non pas un moyen de luxe, mais la source d'une intaris- 
sable charité. G'esl un juste qui passe en taisant le bien. 
Pendant mon séjour à Paris, je fus témoin du mariage 
de Mlle Louise de Villèle (1) avec le comte Léon de Neu- 
ville. La bénédiction nuptiale leur fut donnée dans la 
chapelle du Palais-Bourbon. Tous les ministres, leurs 
familles ainsi que beaucoup de personnes distinguée- y 
assistèrent. Le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld (2) se 
taisait remarquer, entre autres, par l'élégance de sa mise 
excentrique, ses bas de soie rose et son frac d'un violet 
éclatant. Lorsque M. de Villèle alla avec MM. de Neuville 
et les témoins présenter le contrat de mariage à la signa- 
tuie royale, Louis XVIII leur dit gaiement : « Si vous ne 
devez pas rire aux dépens de mon talent musical, je vais 
vous chanter des vers faits à l'occasion du mariage de 
mon frère et qui conviennent ici parfaitement. » Effective- 
ment il entonna joyeusement quelques couplets dont le 
refrain signifiait : les honnêtes gens ne sauraient trop se 
multiplier. Sa voix était cassée, un peu fausse, mais pleine 
d'entrain. Il prit ensuite un riche écrin. « J'ai appris, dit-il, 
que Mlle Louise est allée chez le bijoutier Houzille et, 

gardes du corps aux journées des 5 et 6 octobre 1789 et commandait une 
compagnie de grenadiers de son nom quand il émigra. Il combattit dans 
l'armée des princes, puis fit partie de l'expédition de Quiberon et fut nommé 
chevalier de Saint-Louis (V. Histoire de la baronnie de Merville, par l'abbé 
Larrondo. Toulouse-Paris.) 

(1) Louise-Augustine de Villèle (1804-1888) épousa, en 1824, Léon-Alfml 
Rioult, comte de Neuville. 

(2) Le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld (1785-1864) fut aide de 
camp du comte d'Artois, et en 1824 .directeur des Beaux-Arts. 



i n tPITRE \ il 173 

parmi beauooup de parures, «'lit* a surtout remarqué 
rubis. Bile a eu La sagesse de ne point les prendre, en 
trouvanl l> v prix trop élevé. .1»' oharge M. de Neuville de 

les lui offrir de ma part. » 

l.i' jour de la signature de ce contrat de mariage fut un 
jour mémorable par la publication de l'ordonnance qui 
appelait le baron de Damas au ministère d<'s Affaires 
étrangères, le marquis de Clermont-Tonnerre à la Guerre, 
M. do Chabrol à la Marine, le duc de Doudeauville à la 
Maison du Roi et qui confiait à MM. de Martignac, de 
Vaulchier et de Castelbajac les directions générales de 
l'enregistrement, des postes et des douanes. Dans la soirée, 
chez M. de Villèle, il y eut grande aflluence de personnages 
marquants. Témoin calme et impartial, il me fut aisé de 
distinguer les satisfaits et les mécontents, car l'ordonnance 
était trop récente pour avoir laissé aux visages le temps 
de se composer. 

Une personnalité fort importante du ministère des 
finances était alors Alphonse de Rainneville. Doué d'une 
intelligence remarquable, d'une aptitude merveilleuse aux 
affaires, d'un caractère constant, d'une rectitude parfaite 
de mœurs et de principes religieux, il vint se proposer à 
M. de Villèle pour remplacer son chef de cabinet M. Des- 
grassyns, qui avait été éloigné. Rainneville sortait à peine 
des bancs de l'école et il n'hésita pas à demander au 
ministre d'être chargé seul du travail du cabinet, s'en- 
gageant à se retirer sans réclamation, au premier signe de 
mécontentement. Cette assurance plut à M. de Villèle. 
Rainneville entra donc en fonction. Il travailla dès lors 
avec une ardeur et une assiduité inébranlables, montrant 
d'éminentes capacités. Sévère pour lui-même, juste pour 
ses subordonnés, inaccessible aux intrigues et aux séduc- 
tions, il domina bientôt le ministère et ne voulut jamais 
souffrir que personne partageât avec lui la confiance de 
son chef. D'abord il fut utile, bientôt il devint nécessaire. 



17i SOUVENIRS Kl COMTE DE MONTBEL 

M. de Villèle avait eu parfaitement raison de Be confier 
à ce jeune homme remarquable. Les solliciteurs ]»• détes- 
taient, à cause de La franchise de ses réponses. Il faut être 
passé par les ministères pour connaître la plaie des solli- 
citeurs, plus funeste à elle seule que toutes les plaies 
d'Egypte réunies. Depuis cette époque, j'ai eu les meil- 
leures relations avec M. de Rainneville; elles se s. .ni 
poursuivies jusqu'au moment où la révolution de 1830 
me fit quitter Paris. Il est vraiment déplorable de voir, à 
l'heure présente, de tels hommes écartés des emplois 
publics où l'on met des gens bien inférieurs en talent et 
surtout en moralité. 

Au temps dont je parle, le ministère des finances n'était 
pas encore dans la rue de Rivoli ; M. de Villèle habitait 
l'ancien hôtel du contrôle général. Dans le grand salon 
se trouvait un magnifique tapis qui subit bien des tribu- 
lations ; sa chaude épaisseur avait jadis garanti du froid 
les pieds du grand Colbert. Le centre offrait avec l'en- 
semble du travail un contraste choquant. Les armoiries 
de France y formaient une sorte de dépression, regrettable 
à tous égards. Un autre vieux meuble du ministère en 
fournissait l'explication. C'était un huissier entré sous 
M. de Calonne aux finances et que j'y ai laissé en 1830. Ce 
brave homme, annales vivantes de l'établissement, nous 
disait de ne point nous étonner en voyant l'état où se 
trouvait le milieu du tapis. Il y avait vu, pendant sa jeu- 
nesse, figurer les armes de France dans toute leur splen- 
deur. Plus tard, on coupa le médaillon pour lui substituer 
un faisceau républicain surmonté d'un bonnet rouge. Le 
tapis fit alors ses preuves de solidité, les visiteurs le fou- 
laient avec de gros sabots. Sous l'Empire, ses destinées 
changèrent, il connut de nouveau des pieds chaussés de 
soie et de cuir verni, son faisceau républicain fut rem- 
placé par des couronnes, des abeilles et l'aigle impérial. 
Mais tout cela disparut en 1814, où il reprit les antiques 



CHAPITUE Vil ITj 

(leurs de lis. Pendant les Cent Jours, éclairé par l'expé- 
rience, <>n se hâta d'enlever oe malheureux objet qui 
Bouffrait de l'instabilité des gouvernements, mais ou 
attendit les événements avant de faire une modification 
d'armoiries; on n'y procéda qu'au retour d<'* Bourbons. 

Ce tapis rappelait bien d<'+ choses et bien des gens au 
brave huissier qui avail vu défiler sur cet te laine l'élégant 
M. de Calonne, h* grave M. Necker et sa sémillante fille la 
baronne de Staël, le banquier Clavière, les membres i r n^- 
siers du comité de Salut public et, du Directoire, le due de 
Gaëte et le comte Mollien avec leurs coiffures poudrer-. 
le baron Louis, Gorvetto, Roy et Villèle. 

Cet huissier était un homme de très bon sens. Je l'ai 
laissé au ministère des finances où j'ai rapidement passé 
comme tant, d'autres. Sa mémoire était imperturbable. 
Aux jours de réception, il introduisait les visiteurs, tou- 
jours très nombreux. Lorsqu'il voyait alors quelqu'un 
pour la première fois, il le regardait attentivement et lui 
demandait son nom. Il écrivait aussitôt ce nom sur sa 
liste, le ciselait dans sa pensée et désormais l'empreinte 
était ineffaçable. Toutes les fois qu'il apercevait l'individu, 
il n'hésitait pas un instant pour l'annoncer d'une voix 
forte et parfaitement intelligible. C'était prodigieux, j'en 
ai souvent fait l'expérience. 

« Vous devriez écrire vos souvenirs, » lui disions-nous et 
cet excellent homme de répondre : « J'ai la mémoire des 
noms et des physionomies, cela me garantit ma place ; 
mes Mémoires me la feraient perdre. » 

J'allai plusieurs fois avec M. de Villèle visiter le nouvel 
hôtel des finances qu'il devait occuper vers la fin de 1824. 
C'était un vaste établissement dont la vue sur le jardin des 
Tuileries est très belle et certainement beaucoup plus 
riante que l'ancien contrôle général ; mais l'ordonnance 
de la rue de Rivoli avait gêné l'architecte, M. Destailleurs, 
en le forçant à suivre exactement les dimensions déter- 



176 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

minées pour les arcades, Les fenêtres et la hauteur des 

étages. Il n'avait donc pas pu donner un caractère de 
grandeur aux salles de réception ; ce sont de longues gale- 
ries dont les plafonds manquent d'élévation. La seule 
pièce majestueuse est la salle à manger. J'étais alors bien 
loin de me douter que ces appartements seraient ma der- 
nière demeure en France, que j'y éprouverais tant de 
cruelles émotion?, que j'y quitterais tons les miens, 
quelques-uns, hélas ! pour ne plus les revoir jamais ici-l»;is. 
Le 2 décembre 1823, grâce à mes amis de Castelbajac, 
j'eus place dans la galerie vitrée du château des Tuileries 
pour assister à l'entrée solennelle du duc d'Angoulême, 
revenant de la campagne d'Espagne. La galerie était 
remplie d'une foule si pressée que malgré la saison, il y 
régnait une chaleur étouffante. Rien de plus beau que 
l'aspect du jardin. Toutes les allées étaient occupées par 
de nombreux bataillons. Les bassins et les parterres de 
fleurs étaient les seuls espaces vides et se dessinaient enca- 
drés dans les brillants uniformes. Le prince arriva par 
l'Arc de triomphe de l'Étoile. On avait décoré la barrière 
de colonnes rostrales, de trophées et d'étendards. Le 
temps était pluvieux ; toutefois, au moment où le canon 
des Invalides se fit entendre, le soleil brilla d'un éclat 
radieux. Le prince s'avançait à cheval, avec son état- 
major, dans la grande allée du jardin. A cet aspect, d'una- 
nimes acclamations retentirent. Il se produisit alors un 
de ces malentendus assez fâcheux dans les occasions 
d'apparat. Le duc d'Angoulême arrivait trop tôt. La porte 
de Louis XVIII était fermée, le Roi s'occupait encore à 
sa toilette et ce n'était pas une petite affaire, ni surtout 
une affaire courte. Vieux, cassé et infirme, mais plein 
d'énergie morale, Louis XVIII voulait paraître dignement 
dans cette grande circonstance ; il lui fallut donc beau- 
coup de temps pour réparer des ans l'irréparable outrage. 
En conséquence, le duc d'Angoulême subit une longue 



i il \i'i i i;i" \ m 177 

attente, lùilin la porto du cabinet royal s'ouvrit et 
Louis XVIII reçut avec, affection le vainqueur du Tro- 
oadéro. Peu après, traîné dans son fauteuil et entouré des 
siens, il arriva au grand balcon des Tuileries: «Messieurs, dit 
le Roi, en s'adressant aux chefs militaires, voici mon neveu, 
j'aime à le montrer à mes amis comme à mes ennemis.» 

Louis XVIII soutint l'épreuve de cette séance solennelle 
avec plus de force que ne semblait l'admettre son état déjà 
bien grave et dont sa famille et ses ministres s'alarmaient. 

Je fus particulièrement frappé de l'altération de ses 
traits, dans une des fêtes les plus brillantes de la cour. 
C'était le 17 décembre, au théâtre des Tuileries. Le magni- 
fique lustre central et, à l'hémicycle, douze lustres chargés 
d'innombrables bougies versaient des torrents de lumière 
sur une éblouissante assemblée. En face du théâtre, se 
trouvaient le Roi déjà courbé sous la faux de la mort, le 
comte d'Artois, tout joyeux des succès de son fils, le duc 
d'Angoulême simple et réservé, les duchesses d'Angou- 
lême et de Berry attirant tous les regards par le luxe de 
leurs parures. Les dames de la cour et celles qui avaient 
été présentées étaient dans la galerie sur quatre rangs, 
toutes en robes blanches lamées d'argent. Derrière elles, 
d'autres femmes, également parées, se trouvaient sur des 
gradins formant un vaste amphithéâtre. A droite, les maré- 
chaux et les ministres, à gauche, le corps diplomatique 
occupaient des places d'honneur. Tout resplendissait d'or, 
de diamants, de pierreries. On joua un grand opéra de cir- 
constance, Vendôme en Espagne, ennuyeux comme toutes 
les pièces de circonstance. Il n'y eut qu'un moment où 
l'assistance parut émue, ce fut quand Vendôme, fier de 
sa victoire, chanta d'une voix énergique : 

Honneur au drapeau sans tache, 
Il a guidé les Français ; 
Comme autrefois le panache 
Que portait le Béarnais. 

12 



■178 SOin IN 1RS DU COM1 E DE MON! BEL 

Tous les regards se dirigèrent alors vers la famille royale. 
Monsieur se leva, une larme de joie brillait dans ses yeux. 
Quant à Louis XVIII, il sembla se réveiller un instant du 
sommeil léthargique sous lequel son front s'inclinait sans 
cesse. 

Par une bizarrerie inexplicable, le Roi ayant entendu 
parler plusieurs fois d'un étrange saltimbanque, nommé 
Mazurier, eut envie de le voir et voulut qu'on l'introduisit 
comme intermède dans cette représentation majestueuse- 
ment triomphale. Non erat hic locus. Quoi qu'il en soit, 
Mazurier vint, en présence de cette solennelle assemblée, 
faire diversion par des grimaces et des farces de polichi- 
nelle à l'ennuyeux sublime du grand opéra. Doué d'une 
souplesse incroyable, Mazurier disloquait tous ses membres. 
Costumé en singe, il imitait à s'y méprendre les attitudes 
les plus étranges, les sauts les plus vifs, les mouvement- 
les plus capricieux de cet animal. Quelle satisfaction pou- 
vait éprouver un roi perclus de tous ses membres au spec- 
tacle de cet abus de locomotion!... Quelques mois après, 
la tombe se fermait en même temps et sur l'agile Mazurier 
et sur l'impotent Louis XVIII. 

Cette fête se termina par le ballet de la dansomanie. 
La légèreté de Paul, la vivacité de sa sœur, la grâce de 
Mlle Bigotini laissèrent le Roi parfaitement insensible ; il 
dormit profondément. Un silence respectueux pour Sa 
Majesté et mortel pour les artistes pesait sur l'assemblée. 
Tout à coup, dans un pas de trois exécuté par ces danseurs 
célèbres, le violon de Baillot se fait entendre, électrisant 
aussitôt l'auditoire. Un mouvement se produit parmi les 
spectateurs et ce mouvement devient une explosion d'en- 
thousiasme, quand le grand artiste a l'inspiration d'ame- 
ner dans sa cadence l'air triomphal : « La victoire est à nous. » 
Tous les spectateurs se lèvent à la fois, le Roi se réveille 
en sursaut, il applaudit. 

J'ai connu cet excellent Baillot, ce fut un homme de 



CHAPITRE Vil 170 

bien et un violoniste inoomp arable. Quel talent pur, large, 
énergique il déployait dans les oonoertoa ou les œuvres 
de Viotti, son maître. Quel charme, quand, dans sa modeste 
demeure, il exéoutait avec ses amis Habeneck, Urhan et 
Baudiol les quatuors de Haydn, de Mozart, de Beethoven. 
Il opère une l'ois un prodige plus grand que d'avoir réveillé 
Louis XVIII, il remua le cœur de Napoléon. Un jour, aux 
Tuileries, avec sa verve entraînante, il jouait dans le remar- 
quable quatuor de Bocherini devant l'heureux Empereur 
dont l'esprit était occupé de tout autre chose que d'har- 
monie et d'accords. Arrivé à l'agitato, l'artiste se montre 
merveilleux. Napoléon écoute, s'agite, se lève et s'écrie : 
« Baillot, c'est admirable ; c'est une lutte de l'âme, ce sont 
des remords. » Depuis ce moment, au Conservatoire, on 
appela Baillot : le premier remords de l'Empereur. 

La famille royale se montra aussi aux représentations 
de l'Académie de musique et aux Français. Le Cid offrait 
dos allusions qui furent saisies avec transport. Lafon 
représentait avec éclat Rodrigue, mais Talma, dans le rôle 
si court de Don Sanche, fut écrasant de supériorité. Lafon 
avait l'habileté d'un acteur consommé, Talma toute la 
profondeur d'une nature éminemment tragique ; il n'avait 
pas môme besoin de parler pour exciter l'admiration, 
même en écoutant il était sublime. Jamais son talent ne 
me frappa aussi vivement que cette fois-là. 

L'Hôtel de Ville adressa six mille invitations pour une 
fête splendide. Les salles furent richement décorées. Un 
somptueux banquet réunit tous les princes, qui admirent 
à leur table douze dames de la ville et trente de la cour. Le 
Roi n'avait pu honorer ce banquet de sa présence, cepen- 
dant sa place était respectée, comme jadis celle d'Ajax. 
Festin, illuminations, bal, tout fut d'un luxe féerique. Mais 
dans ces grandes occurrences, comment ne rien négliger? Il 
advint qu'on répandit le sel dans les glaces et que les 
salières furent garnies de sucre en poudre. Monsieur cons- 



180 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

tata le premier l'erreur des salières et il répondit gaiement 
au désespoir du préfet, M. de Chabrol : « Il est écrit qu'ici, 
pour moi tout sera douceur... » Le bal fut ouvert par 
Mme la duchesse de Berry et le prince de Savoie-Carignan, 
qui portait les épaulettes de grenadier français, prix de sa 
valeur au Trocadéro. Mme la duchesse d'Angoulême ne 
dansait plus dans cette ville remplie pour elle de si dou- 
loureux souvenirs, mais elle était radieuse des succès de 
son noble époux. 

Les fêtes se succédèrent alors à Paris. Les ministres, Les 
ambassadeurs ne furent pas les seuls à suivre ce mouve- 
ment en harmonie avec la sécurité qui venait de renaît iv. 
Le roi des banquiers, Rothschild, donna un bal magnifique 
où afflua tout ce que Paris renfermait d'illustre et d'opu- 
lent. C'était la première fois que Rothschild ouvrait ses 
splendides salons à l'aristocratie; de grandes dames se 
chargèrent d'en faire les honneurs. Bien des gens ne négli- 
gèrent aucune bassesse pour être invités. A côté de la pla- 
titude se trouva l'envie et ceux qui ne réussirent pas 
à être admis dans ce paradis israélite s'en vengèrent par 
des sarcasmes. 

Ces sentiments de jalousie se manifestèrent d'une façon 
odieuse aux fêtes données par la vicomtesse d'Osmond 
pour inaugurer son hôtel, rue Basse-des- Remparts. Elle 
avait dépensé des sommes énormes pour la restauration 
et l'ameublement de sa demeure. Mme d'Osmond était 
douée des plus généreuses qualités du cœur, mais son corps 
ne manifestait pas toute la rectitude de son âme. Elle 
avait pourtant de très beaux yeux et une fortune plus 
belle encore. L'auteur de ses jours, M. Destillières, un 
des plus habiles capitalistes du commencement de ce siècle, 
avait rivalisé d'ardeur, d'intelligence et de succès avec 
M. Roy. Il laissa à sa fille unique d'incalculables richos^o. 
Elle accorda sa main à un aide de camp du duc d'Angou- 
lême, le vicomte d'Osmond, dont la sœur éï ail devenue la 



- il tPITRE VII 181 

femme «lu nabab de Ghambéry, le général de Boigne. A 
l'exemple de Mlle Destillières, ce digne millionnaire, dans 
son contrat de mariage, assura une pension de soixante 
mille francs à 868 beaux-parents ; ce qui faisait dire à M. de 
Talleyrand : « 11 faut en convenir, en mariant leurs enfants, 
les d'Osmond ne s'appauvrissent pas. » 

Quoi qu'il en soit, malgré sa réserve et sa modestie natu- 
relle, Mme d'Osmond, amenée par son mariage dans l'aris- 
tocratie parisienne et à la cour, dut faire un brillant usage 
de sa fortune qu'elle aimait tant à consacrer aux bonnes 
œuvres. Par les soins d'un habile et célèbre architecte, son 
hôtel devint splendide. Les glaces, les marbres, les dorures, 
les tableaux, les tentures furent prodigués avec un luxe 
incomparable. Pour l'exhibition de toutes ces magnifi- 
cences, elle convia les amis de son père et ceux de sa nou- 
velle famille à une fête somptueuse. Les invitations furent 
nombreuses, les réclamations pour en obtenir plus nom- 
breuses encore. Les murs n'étant pas élastiques, il fallut 
arriver aux refus et par conséquent se créer des ennemis 
farouches. Quant à ceux admis dans l'intérieur de la 
place, quelques-uns, torturés par une horrible envie, en 
présence d'une fortune dont on leur faisait généreusement 
les honneurs, saisirent bassement l'instant du souper pour 
rayer avec des diamants les glaces magnifiques et pour 
abîmer les meubles ou les tentures. Par une maladresse 
inexplicable, on renversa une table couverte de porce- 
laines d'un grand prix, tout fut brisé : « Ah! que je suis 
enchanté ! » s'écria un jeune capitaliste que l'opulence des 
Destillières faisait sécher de jalousie : « Monsieur, lui 
répondit avec douceur Mme d'Osmond, qu'il n'avait pas 
aperçue près de lui, je suis bien aise que quelque chose 
puisse vous enchanter chez moi, jusqu'à présent vous 
aviez l'air si triste. » 

La manie de s'introduire partout où il y avait du monde, 
en dépit des maîtres de la maison, était poussée si loin que 



182 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

j'ai été témoin du fait suivant. Un soir j'avais accompagné 
Mme de Villèle à un concert chez le maréchal Lauriston. La 
cour s'y trouvait réunie et dans les salons on ne pouvait B6 
mouvoir tant la réunion était nombreuse. La maréchale 
Lauriston vint à Mme de Villèle, s'excusa de la chaleur 
étouffante et de l'affluence si compacte : « Mais, ajoutâ- 
t-elle, avec les mœurs actuelles, qui de nous est maître chez 
soi? Tenez, voilà Mmes de L*** et de N*** qui m'ont 
écrit hier pour avoir un billet d'invitation. J'ai été obligée 
de leur répondre par un refus, en leur disant qu'à mon 
regret, le nombre des personnes pouvant contenir dans 
mes salons était déjà atteint. Or, les premières arrivées, 
ce soir, sont ces deux dames ; elles ont même choisi les 
places les plus commodes. » 

Dans cette soirée, Pellegrini, Mlle Cinti, Mme Mombelli 
et Mlle Paer chantèrent avec talent plusieurs morceaux des 
opéras de Rossini ; Paer tenait le piano avec son savant 
aplomb. Talon faisait de sa flûte un instrument tout nou- 
veau par le volume et la pureté argentine du son, par le 
sentiment et la grâce de son jeu. Un enfant de neuf ans, le 
fils de l'habile violoniste et compositeur Kreutzer, exécula 
merveilleusement un concerto de son père. Mais dans ce 
genre, comment s'étonner lorsqu'on avait vu le jeune Liszt, 
quelques jours auparavant. Cet enfant, à peine dans sa 
onzième année, était venu un soir chez M. de Castelbajao. 
Sur des thèmes que lui donnèrent les dames de la maison 
et (iue je lui donnai moi-même, il nous iil entendre d'admi- 
rables fantaisies exécutées avec une chaleur et une verve 
incroyables. J'y prenais un plaisir extrême, mais ce plaisir 
lui troublé par des membres pesants des deux Chambres, 
fort choqués qu'un piano privât notre cercle du charme de 
leur éloquence parlementaire. Ils discouraient donc sans se 
gêner. L'un d'eux, à qui on lit une observation à cet égard, 
déclara s'intéresser fort peu aux petits prodiges e1 il repril 
à haute voix une assommante dissertation sur les douanes. 



CHAPITRE Vil 1k:{ 

C'était alors la ooutume au ministère de la Maison du 
Roi et ohei les grands personnages de donner des concerts 
où Ton entendait les artistes les plus remarquables de 
la oapitale, de l'Italie et de l'Allemagne. Les étrangers 
aimaienl à Be produire ainsi devanl une société brillante 
qui propageait leur réputation et leur faisait espérer des 
Mécènes. C'est là que j'ai entendu Lafond, qui, disait-on, 
chantait du violon, tandis que Mine Catalani jouait de la 
voix ; c'est là que Bériot fit goûter le charme de ses premiers 
accents, c'est là que débuta inconnue, humble et presque 
timide la fille de Garcia, la plus grande artiste des temps 
modernes, Marie Malibran. Elle exécuta avec Mlle Sontag 
et Mme Pezzaroni le trio dit Matrimonio segreto, ce chef- 
d'œuvre de Cimarosa. Le piano était tenu par le maestro 
Paer. Dès les premiers accords, ces trois femmes soule- 
vèrent l'enthousiasme. Les deux premières étaient jeunes 
et jolies, la Pezzaroni âgée et affreuse. Mlle Sontag dirigeait 
avec une délicieuse souplesse les traits de son timbre d'ar- 
gent ; Marie Malibran mettait dans son chant un sentiment 
profond qui pénétrait l'âme. La grande et horrible bouche 
de la Pezzaroni se tournait jusqu'à son oreille, mais son 
organe avait une puissance indicible. On ne peut se faire 
une idée de ce beau trio exécuté par ces artistes admirables. 
Je ne sais ce qu'est devenue Mme Pezzaroni, quant à 
Marie Malibran, elle épousa le violoniste Bériot, après avoir 
rompu ses premiers nœuds avec le négociant de New-York, 
au nom duquel elle est toujours restée fidèle. Elle avait 
tous les talents. Elle parlait aisément plusieurs langues. 
Passionnée pour le chant, elle abusa de ses forces ; elle 
mourut à Londres, victime de son art. 

Mlle Sontag devint la femme d'un diplomate, le comte 
Rossi. Accoutumée aux émotions du théâtre, elle ne renonça 
qu'avec peine à son élément. — Comment n'êtes-vous pas 
heureuse, lui demandait-on, vous êtes comtesse. — Hélas ! 
répondait-elle, j'étais reine... Pure et pieuse comme le sont 



L84 SOUVENIRS Dl COMTE DE MON! BEL 

rarement les actrices, sa conduite fut parfaite et ell« li- 
se trouva jamais déplacée dans sa nouvelle position, Dl 
dans les cours où elle fut présentée. Le sort, en renver- 
sant la fortune du comte Rossi, ressuscita tout à coup 
Mlle Sontag. Son talent toujours cultivé reparut sur le 
théâtre dans tout son éclat et toute sa fraîcheur. Les 
applaudissements, les transports, les dollars et les guinées 
ne manquèrent pas à ses triomphes. Elle vient, hélas! de 
périr du choléra à Mexico. 

Giuditta Pasta n'eut pas le même succès, quand elle 
voulut reprendre sa carrière théâtrale. Retirée depuis 
quelques années sur les bords délicieux du lac de Côme, 
elle jouissait en paix du fruit de ses travaux, mais des 
banqueroutes atteignirent sa fortune et elle essaya de la 
relever, en paraissant de nouveau sur la scène. Pauvre 
Giuditta, elle ne connut alors que des mécomptes. Et 
pourtant elle avait eu jadis des admirateurs enthousiastes 
qui ne pardonnèrent jamais à Mme Malibran la supériorité 
de son style et de son art. A cet égard, j'ai vu des passions 
en lutte à la cour et même parmi les princes. 

A l'un de ces brillants concerts, chez M. de La Bouillerie, 
intendant de la Maison du Roi, j'étais assis, il m'en sou- 
vient, auprès de M. de Bonald. Je le voyais très habituelle- 
ment, ma profonde estime pour son noble caractère et 
son talent me firent rechercher son amitié ; il me l'accorda. 
Philosophe chrétien, loyal gentilhomme, il avait la foi cou- 
rageuse d'un croisé, l'élévation de pensée d'un Leibniz 
ou d'un Malebranchc. Éloigné de tout orgueil, il joignait, 
à l'intelligence la plus haute, la simplicité la plus aimable. 
11 aimait les enfants et combien de fois l'ai-je vu s'en 
entourer ; il jouait gaiement avec eux, protestant quand 
on voulait les éloigner de lui. Penseur profond, écrivain 
habile et distingué, il n'avait jamais en vue que la vérité, 
dédaignant l'encens dont s'enivraient alors tant de têtes. 
Jamais il ne manœuvrait pour le succès. 



I II \ ri IKK VI] 188 

I! voyail les progrès du mal et signalait des Bymptômes 
alarmants : s La catastrophe arrivera inévitablement, me 
disait-il, et cela BUTtout par 1rs divisions du parti roya- 
hste. Je ne comprends pas, ajoutait-il, que notre ami Vil- 
làle ne veuille point voir les manœuvres de Chateaubriand 
pour le supplanter dans la présidence du Conseil. Egaré 
par ses flatteurs et principalement par Frisell, Chateau- 
briand travaille à renverser le ministère dont il fait partie 
pour arriver à la direction des affaires. Or, son genre d'es- 
prit ne le désigne nullement pour ces hautes fonctions. 
Son imagination est vive et brillante, mais il est dénué 
de principes solides. Il recherche avant tout les faveurs de 
la popularité et passe aux idéos les plus opposées, aux 
antithèses les plus étranges, aux amitiés les plus hétéro- 
clites. » 

M. de Bonald me raconta alors que Mme Franchet avait 
récemment rencontré Chateaubriand ; il était bras à bras 
avec Benjamin Constant. Mme Franchet en resta immo- 
bile. « Eh quoi ! madame, lui dit le célèbre écrivain, vous 
ne me voyez donc pas? — C'est parce que je vous vois, 
lui répondit-elle, qu'il m'est impossible de vous recon- 
naître. » 

Chez Jules de Rességuier, je trouvais des littérateurs, 
Je fis chez lui connaissance avec Hugo, qui récita cette 
fois-là une ode sur la mort de Mlle de Sombreuil et une 
petite pièce intitulée : le Sylphe. Je me rappelle qu'à cette 
réunion, M. de Chateauneuf, le Talma des salons, ou plu- 
lot le Lekain, puisqu'il était l'élève de ce dernier, déclama 
avec beaucoup d'énergie quelques scènes de Cinna, de 
Mahomet, de VOrphelin de la Chine. Étaient également 
présents Emile Deschamps et Mme Hugo, alors une jeune 
et jolie femme. 



CHAPITRE VIII 

LE COMTE DE MONTBEL DEPUTE. — SON JOURNAL EN 1829 

Dans la nuit du lundi au mardi 20 janvier (1), je pars de 
Toulouse dans la malle-poste, avec mon fils Marcel (2) et 
M. Domézon, député du Gers. Le temps est froid, mais 
très beau. A Montauban, nous prenons encore M. Charles de 
Puységur. En avançant, le froid augmente. Vers Limoges, les 
glaces de notre voiture se couvrent de givre, la neige tombe 
en abondance, les rivières sont prises. Nous nous arrêtons 
pendant trois heures à Orléans dans une auberge. Reprenant 
notre route, nous arrivons morfondus. Nous descendons 
à l'hôtel d'Angleterre, rue Montmartre, chez un ancien 
courrier. Je m'occupe aussitôt de trouver un logement 
rue Duphot, hôtel des Étrangers, pour Bastoulh (3), 
Roquette (4) et moi. Dans le monde politique on s'occupe 
beaucoup du changement de ministère ; on parle d'une com- 



(1) Mon grand-père avait été nommé maire de Toulouse en 1826, et député 
de cette ville on 1 S 2 7 . Comme il n'a point relaté flans bos Souvenirs son rôle 
a la Chambre, j'ai <-ru opportun de donner i> i un extrait du Journal qu il 
tenait en 1829. Ce dooumenl i il écril cumnte calamo, mais 11 permet cepen- 
dant de connaître un peu la vie parlementaire de M. du Montbel. 

(2) Le comte Marcel de Montbel (181 1-1884) lut ollicier dans les hussards 
hongrois. Il épousa, en 1842, Pauline de Labarthe-Malard. 

(3) B. de Bastoulh était procureur général près la Cour de Toulouse et 
député de cette ville. Il mourut en 1852. 

(4) Anne-Antoine,comte de Roquette-Buisson (1771-1841), reçu chevalier 
de Malte, devint lieutenant-colonel du régiment des chasseurs de Malte. Il 
fut député de 1826 à 1830. Il avait épousé Georgette-Macrine de Souillac. 



Cil U'ITIU'. VIII 187 

lunaison ou figureraient La Bourdonnaye (1) el Ravez (2). 

•Samedi 24. — Nous quittons L'hôtel d'Angleterre pour 

oelui il< v la rue Duphot. Je me rendi ohez le duc de Cler- 

mont-Tonnerre qui m'accueille très cordialement; je cause 

fort agréablement avec lui, sa femme et M. Fallalieu, 
ancien député. En traversant la place Louis XV, je ren- 
oontre Mme la duchesse de Berry, au bras de M. de Mes- 
nard (3) et suivie de la duchesse de Reggio. Je vais visiter 
M. de Martignac ('()■ Il me demande mon avis sur le nou- 
veau préfet de Toulouse. Je lui réponds que mes relations 
avec ce préfet sont trop récentes pour me permettre de 
le juger ; je me borne à lui croire de bonnes intentions ; je 
ne puis toutefois cacher quelle surprise j'avais éprouvée 
en apprenant la destitution de M. de Juigné. Nous par- 
lâmes ensuite de la loi sur les élections et je mis en avant 
les résultats déplorables qu'elle amenait. Dans le départe- 
ment de l'Aude, le général Clauzel n'avait-il pas été 
repoussé par les électeurs, sous prétexte qu'étant militaire, 
il devait avoir une tendance à se soumettre au pouvoir. 
Pour ce motif, on lui a préféré un homme complètement 
obscur. Il a ensuite été question entre nous de la loi muni- 
cipale qui va être proposée. D'après Martignac, elle serait 
très favorable à la monarchie (5). 

(1) François-Régis, comte de La Bourdonnaye (1767-1839), émigra pendant 
la Révolution, fit campagne dans l'armée de Condé, puis dans celle des Ven- 
déens. Il devint député sous la Restauration et fit partie du ministère Poli- 
gnac. 

(2) Simon Ravez fut président de la Chambre de 1819 à 1827. En 1829, 
il fut nommé pair de France. Il quitta la vie politique en 1830, mais siégea 
à l'Assemblée législative en 1849, année où il mourut. Il était né en 1770. 

(3) Louis-Charles-Bonaventure-Pierre, comte de Mesnard (1769-1844), fut 
élève de l'école de Brienne. Il émigra durant la Révolution et devint, pen- 
dant la Restauration, premier écuyer de la duchesse de Berry et pair de 
France. Il prit part à l'insurrection de Vendée en 1832, fut arrêté avec la 
duchesse de Berry à Nantes et la suivit à Blaye. 

(4) AI. de Martignac était ministre depuis le 4 janvier 1828. 

(5) La principale question qui devait occuper la session de 1829 était la 
présentation par le ministère Martignac de deux projets de loi sur l'organi- 
sation communale et départementale. Tous les efforts de la droite allaient 
tendre à empêcher le vote de ces projets. 



188 SOI VENIRS DU l "Ml E DE MON i BE l 

Dimanche 25. — Je passe la soirée avec M. de Pej 
ronnet, ancien garde des BCeauz. Il est question de placer 
M. de Mortemart à la présidence du Conseil. 

Lundi 26. — Je quitte Paris pour aller mettre mon fils 
au collège de Juilly. Je reviens le mardi. J'étais absent 
pendant la séance d'ouverture des Chambres, quoique je 
lisse partie de la grande députation. 

Le mercredi, à la Chambre, j'occupe par erreur la place 
de secrétaire, j'en suis éconduit par M. Oberkampf plus 
jeune que moi. Nous formons les bureaux ; de mauvaises 
nominations ont, en général, lieu. Le soir, je me trouve à 
une réunion chez M. de Sainte-Marie pour le choix des can- 
didats à la présidence de la Chambre. Il avait été d'abord 
question de porter MM. Ravez, de La Bourdonnaye et 
moi. On veut éloigner Ravez comme ayant été la pierre 
d'achoppement de l'année dernière. Je repousse cette 
opinion qui ferait triompher nos adversaires. Quant à moi, 
il est convenu que, nouvellement arrivé à la Chambre et 
défenseur de M. de Villèle, il vaut mieux me réserver pour 
la vice-présidence. Nous nous arrêtons en conséquence à 
proposer MM. de La Bourdonnaye, Ravez, Pardessus, 
Lur-Saluces et Alexis de Noailles. 

Jeudi 29. — La Défection, s'entendant avec la gauche, 
porte comme candidats à la présidence Sébastiani, Casimir 
Périer, Royer-Collard, de Lalot et de Berbis. Ils passent. 
Sur deux cent soixante-cinq votants, La Bourdonnaye et 
Ravez ont quatre-vingt-dix suffrages. 

Samedi 31. — Le côté droit m'avait proposé pour la 
vice-présidence. Les vice-présidents nommés sont Girod de 
l'Ain, Sainte-Aulaire, Dupont de l'Eure et Cambon. A 
dîner chez Desbassayns je retrouve le comte de Peyronnet, 
l'archevêque de Bourges, lady Hawarden, etc. 

Dimanche. — Avec mes collègues de Toulouse je me 
rends chez le Roi. Mme la duchesse de Berry ne peut nous 
recevoir, mais nous voyons le duc de Bordeaux. Le baron 



<:n \im i RE \ in [89 

île Damas nous accueilli' forl . 1 1 1 n ; 1 1 » 1 < • i n t ■ r 1 1 cl. Q0U8 invite 

à dîner, Roquel te et moi, La Dauphinc me parle avec beau- 
coup de bonté, elle a remarque mon absence à la seau. ■<■ 
royale pour l'ouverture de La session. Charles X me dit 
que Madame (1) était très satisfaite de son séjour à Tou- 
louse. En sortant du cabinet du Roi, Alexis de Noailles vient 
me trouver et m'apprend que M. Feutrier cherche à établir 
la contribution des royalistes dans la nomination de Dupont 
de l'Eure à la vice-présidence de la Chambre; je fais un 
article pour démontrer l'absurdité de cette assertion. 

Lundi L" février. — A la Chambre, élection des secré- 
taires. Par une convention, on nomme pour le côté droit 
M. de Chateaufort, pour le centre droit, Beaumont, centre 
gauche, Pas de Beaulieu, gauche Lascours. J'ai un entre- 
tien avec Lafïitte sur l'affaire d'Haïti. Il me montre beau- 
coup d'attachement pour M. de Villèle. Je cause aussi 
avec Casimir Périer sur la situation. Je lui demande si, 
quand il sera au pouvoir, il compte s'appuyer sur les hommes 
qui s'assoient derrière lui. « Oh ! me dit-il, je leur exposerai 
mon système et je leur demanderai s'ils veulent me sou- 
tenir. — Ils vous diront oui, lui répondis-je, et vous atta- 
queront le lendemain. Voyez quel a été le sort de Roland, 
devenu ministre de Louis XVI. » 

On procède à la nomination de la commission de l'adresse, 
nous n'obtenons que MM. Seguy et Chabrol ; le côté gauche 
nomme Dupin aîné, Eusèbe Salverte, Sainte-Aulaire. 

Mardis février. — Je dîne chez Castelbajac, puis je rends 
visite à M. et Mme de Chastellux. Je finis ma soirée chez 
les dames de Rougé. 

Mercredi 4. — Je suis convoqué pour assister aux 
obsèques de Lefèvre-Gineau (2). Une voiture vient me 

(1) La duchesse de Berry avait fait, en 1828, un voyage dans le midi de la 
France. 

(2) Louis Lefèvre-Gineau (1751-1829), physicien, professeur au Collège de 
France, membre de l'Institut, fut député sous l'Empire et sous la Restau- 
ration. 



190 SOUVENIKS I » I en Ml i: DE MONTBE1 

prendre, elle contient déjà M. de Corcelles, député de 
L'extrême gauche, et nous allons chercher M. Jacques 
Lefebvre. Nous nous rendons au Collège de France. Nom 
y trouvons les parents du défunt, plusieurs membre! 
de l'Institut, le président de la Chambre, le questeur 
Laisné de Villevèque, plusieurs de nos collègues. Après 
l'absoute à Saint-Sulpice,je me retire avec Jacques Lefebvre : 
il me dépose devant ma nouvelle demeure, rue de Richelieu, 
hôtel de la Paix, n° 27. A dîner chez le comte de Quinsonas, 
je retrouve quelques députés. Dans la soirée, nous allons 
voir M. de Balzac et je raconte que le matin même, le pré- 
sident de la Chambre m'a affirmé qu'on était convenu, 
à la presque unanimité, de mettre dans l'adresse une simple 
réponse au discours royal. 

Vendredi 6. — Séance de l'adresse. Le général Lamarque 
reste au-dessous de sa réputation d'homme supérieur. 
Laffitte, Mauguin, Conny, Vatimesnil parlent successive- 
ment. Je monte également à la tribune pour protester 
contre l'approbation des ordonnances qui mit frappé les 
jésuites (1), en dépit des libertés contenues dans la Charte. 
Je m'exprime à peu près en ces termes : « Nos observa- 
tions étant l'expression des idées de la minorité ne pour- 
ront certainement pas modifier l'adresse, œuvre d'une 
majorité, ayant presque seule des organes dans la commis- 
sion qui a rédigé le projet. Toutefois, nous ne laisserons 
point passer, sans protestation, l'approbation d'actes surpris 
à la religion du monarque et attentatoires aux droits les 
plus précieux des citoyens. 

« La première ordonnance du 16 juin a détruit huit 
établissements célèbres par la confiance qu'ils inspiraient 
à un très grand nombre de pères de famille, par la garantie 
d'une éducation qu'éclairaient la religion et la morale. 
Pour les anéantir, on a invoqué l'ordre légal, mais alors 

(1) Le ministère Martignac avait fermé les collèges des jésuites en vertu 
des ordonnances du 16 juin 1828. 



CII.M'I I ki: VIII 191 

qu'on invoquail l'ordre légal, devait on violer ouverte- 
ment la loi fondamentale, la loi où tous les Français doivent 
ohercher la reconnaissance de leurs droits, trouver la sau- 
vegarde de leurs libertés? 

« On n'a pas craint d'établir que nul no pourrait être 
ou demeurer ohargé de l'enseignement, s'il n'a affirmé par 
écrit n'appartenir à aucune congrégation religieuse aon 
autorisée. Je oe chercherai pas à [n'expliquer comment mi 
ministre a pu donner son approbation à une ordonnance 
qui frappait d'une proscription inconstitutionnelle ces 
Dlômes hommes que, quelques jours auparavant, il s'était 
plu à signaler, à cette tribune, comme les exemples 
vivants de toutes les vertus, couronnant ainsi les victimes 
pour les frapper au nom de la loi d'un coup illégal. 

« Que deviennent, en effet, devant les dispositions de 
l'ordonnance, les dispositions de la Charte elle-même? 
« Tous les Français sont égaux devant la loi ; » et l'on a dit : 
Vous qui avez dirigé renseignement dans les sentiers de 
l'ordre, de la morale, de l'amour de tous les devoirs, je 
vous déclare déchus des droits consacrés par la Charte ; 
j'anéantis, par la rétroactivité d'une ordonnance pénale, 
les titres légaux qu'avaient pu vous acquérir de longs 
et pénibles services, à moins que vous ne consentiez à 
démentir, en vous parjurant, l'apologie que j'avais faite 
de vos vertus. « Chacun professe sa religion avec une égale 
« liberté et obtient pour son culte la même protection. » Et 
on a dit : Vous qui appartenez à la religion de l'État, qui 
en êtes les auxiliaires et l'exemple, n'attendez pas cette 
liberté, cette protection que ne réclamerait pas en vain 
l'athéisme. 

« Si un ministre s'empare du pouvoir de mettre des 
Français hors de la Charte, sous prétexte qu'ils suivent 
certains règlements de vie, qu'ils ont certaines opinions, 
qu'ils se livrent à certaines pratiques dans la religion de 
l'Etat, s'il peut ainsi porter son investigation jusque dans 



192 SOI \ ENIRS IM i 1 1 M I E DE MON! BEL 

les plus minutieux détails de la vie intérieure, que devient 

la liberté religieuse? Un ministre suivant ne se croira-1-il 
pas le droit de torturer d'autres consciences, d'établir un 
régime exceptionnel contre d'autres Français? Messieurs, 
croyez-moi, dans l'intérêt de la liberté civile et religieuse, 
n'applaudissez pas à cette manifeste violation de la Charte. 
Dans l'intérêt de tous, ne souffrez pas qu'on méconnaisse 
les droits de quelques hommes qui, quelles que soient 
vos idées à leur égard, n'en sont pas moins vos conci- 
toyens. » 

J'ai ensuite parlé de la campagne de Morée, puis, à 
propos de la liberté de la presse, j'ai combattu l'idée d'après 
laquelle la raison publique fait elle-même justice des écart a 
de la licence. « Je vous le demande, m'écriai-je, quand la 
magistrature a frappé d'un juste arrêt un outrage dirigé 
contre le monarque, cela cmpêcha-t-il la raison publique 
de saluer du nom de « poète national » celui qui avait si 
indignement insulté son Roi; cela empêcha-t-il qu'une 
souscription ne conjurât la peine prononcée par la loi 
contre le coupable (1)? » Ce discours applaudi par la droite 
a consterné la gauche et les ministres. Agier est venu à 
la tribune déclarer que mon assertion était inexacte. J'ai 
alors prouvé le fait en apportant les numéros du Courrier 
où se trouvait la liste des souscripteurs, au nombre de plus 
de trois cents. La droite a montré une contenance ferme 
et n'a pas voté. M. Feutrier (2) a pris la parole pour me 
répondre. L'adresse a été acceptée par deux cent cinq 
suffrages. 

Je vais chez le baron de Damas (3). Après le dîner, le 
duc de Bordeaux s'amuse avec les fils de M. de Damas et 
le jeune Rivière. Ils ont beaucoup de jouets militaires. 

(1) Il s'agit ici de Béranger. Pour la publication de certaines chansons, il 
avait été condamné à une amende, qui fut couverte par une souscription. 

(2) Mgr Feutrier, évêque de Beauvais, était à ce moment ministre des 
affaires ecclésiastiques. 

(3) Le général baron de Damas était alors gouverneur du duc de Bordeaux. 



CHAPITRE VIN \\ri 

M. de Damas me fait on grand r\<,^r des moyens intel- 
lectuels, de la franohise et du oaractère du prince, « Quels 
sont les rois que vous voudriez imiter? Lui demandait 
un jour son gouverneur. - Je vais vous dire, répliqua-t-il, 

Ceux à qui je no voudrais pas ressembler : Louis le Débon- 
aaire, Charles VI et Louis XI... » On a remis au duo de 
Bordeaux pour ses étrennes un établi de menuisier et nu 

ouvrier lui donne des leçons. L'ouvrier enohanté lui déclara : 
c Monseigneur, vous devriez l'aire d<'* ouvrages pour l'ex- 
position. — Le voulez-vous?» lui demanda son gouverneur. 
L'enfant répond d'abord oui, puis après un moment de 
réflexion : « Non, dit-il, je ne le veux pas, ce n'est point 
un métier de roi... » En jouant ces jours-ci, il s'écriait : 
« Sacristi ! — Vous n'y songez pas, Monseigneur ! s'ex- 
olama-t-on. — Si, j'y ai songé, Henri IV avait son juron, 
je veux aussi avoir le mien. » 

Franchet, l'ancien directeur de la police, dînait avec nous. 

Samedi 7 février. — Kératry (1) écrit dans son journal 
une lettre où il se plaint que je n'eusse pas été entendu 
quand j'ai voulu lire la liste des souscripteurs de Béranger. 
Il dit qu'ayant été applaudi, lorsque j'ai défendu l'ancien 
ministère, il augure assez de mon caractère pour croire que 
je dois les approuver de ne pas avoir abandonné leur 
ami. 

Le duc de Cadore (2) m'engage à venir le voir. Je dîne 
chez le duc de Clermont-Tonnerre ; j'y retrouve l'ex- 
ministre marquis de Clermont-Tonnerre (3) ; d'après lui, 



(1) Auguste-Hilarion de Kératry (1769-1859), nommé député du Finistère 
en 1818, siégea parmi les représentants avancés du parti libéral. N'ayant pas 
été réélu en 1822, il continua sa campagne d'opposition dans le Courrier 
français. Il revint à la Chambre en 1827, et devint conseiller d'État après la 
révolution de 1830. 

(2) J.-B. Nompère de Chamna-.my, duc de Cadore (1756-1834), fut ambas- 
sadeur à Vienne en 1801, ministre de l'intérieur en 1804, des relations exté- 
rieures en 1807, puis intendant des domaines de la couronne. Sous la Restau- 
ration, il fut nommé pair de France. 

(3) Aimé-Marie-Gaspard, marquis, puis duc de Clermont-Tonnerre (1780- 

13 



194 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

nous devons agir avec la plus grande modération à la 
Chambre. Je vais chez Peyronnet, il approuve la marche 
de la droite et me parle tout au long de M. Ravez. Il me 
dit que ce dernier a toujours été royaliste ; n'aimant pas 
les dangers, il se comportait toutefois avec honneur quand 
il en rencontrait sur sa route. Adonné surtout à l'étude des 
luis et des procès, il manque d'idées générales. D'après 
Peyronnet, ce serait un allié peu utile pour la campagne 
que nous allons entreprendre. 

Lundi 9. — Je vois M. de Polignac ; il me demande 
des détails sur notre position et m'assure que le Roi est 
avec nous de cœur. M. de Martignac fait l'exposé des motifs 
des lois communales et départementales. Son rapport tient 
toute la séance, excepté le court intervalle consacré au 
rapport de la loi sur la dotation des pairs. Je vais dîner 
chez M. de Genoude avec Curzay, Lourdoueix, le marquis 
de Forbin, Rainneville. De là, nous allons chez la princesse 
de Talmont (1). 

Mardi 10 février. — Labbey de Pompières et Eusèbe 
Salverte répètent leur proposition d'accusation contre 
l'ancien ministère (2). 

Mercredi 11. — Je me rends chez Madame, duchesse de 
Berry. Elle me reçoit avec beaucoup de bonté, me témoigne 
un vif intérêt pour Toulouse, pour ses habitants et leur 
bonne manière de penser. Elle me parle des mauvaises 
lois qu'on propose. Elle appelle son fils : « Bordeaux. — 
Bordeaux, viens, voilà M. de Montbel qui sera bien aise de 
te voir. » L'enfant me tend sa main que je baise. Il pressait 
le baron de Damas de partir pour Bagatelle. Comme j'avais 
demandé des nouvelles de Mademoiselle, Madame court la 
chercher. J'ai causé avec M. de Damas et je lui ai promis 

1865), fut successivement ministre de la marine et ministre de la guerre dans 
le ministère Villèle. 

(1) Henriette, comtesse d'Argouges, veuve du prince Antoine-Philippe 
de Talmont, mort dans la guerre de Vendée en 1794. 

(2) Celui de M. de Villèle. 



cil IPITRE VIII 193 

de venir le trouver pour aoua entretenir but l'acousation 
renouvelée par Salverte et Labbey <!•' Pompières. 

Mardi 17 février. - Je vais par méprise ohez Mme Ful- 
chiron où j'étais invité pour le mardi suivant. J'y ren- 
contre une compagnie fort libérale. On parle des ouvrages 
vie M. de Lamennais. Ces messieurs défendent ceux qui 
soutiennent leurs opinions. Les opinions, disent-ils, sont 
plus que la patrie, c'est l'homme intérieur, c'est la cons- 
oience. Théorie dangereuse à émettre d'une façon absolue ; 
elle conduirait à approuver la Révolution qui combattait 
pour ses idées, elle absoudrait le comité de Salut public : 
il luttait pour ses principes. 

Jeudi 19. — Séance à la Chambre. Salverte développe 
sa proposition d'accusation contre l'ancien ministère. On 
ne l'écoute pas un seul instant. Il reste deux heures à la 
tribune au milieu des conversations générales. Le ministre 
de l'intérieur constate qu'il n'a pu l'entendre. Benjamin 
Constant lui-même me dit : « Salverte est mon ami, mais, 
je dois en convenir, son succès a été bruyant.» Ému par 
une telle scène, Labbey de Pompières propose alors 
d'ajourner ses développements sur l'accusation; en cela 
il est soutenu par Benjamin Constant. Je monte à la tri- 
bune. «Vous n'avez pas le droit, leur dis-je, de prendre encore 
un moyen dilatoire. Vous ne pouvez suspendre indéfiniment 
sur la tête des anciens ministres une accusation menaçante. 
L'épée de Damoclès n'est pas le glaive de la justice... » 
Après moi, La Bourdonnaye et Ravez parlent à leur tour. 
Labbey de Pompières retire sa proposition ; ce qui s'est 
passé aujourd'hui anéantit tout moyen de revenir sur cette 
question. 

Mardi 24. — Je me rends chez le Roi ; il m'entretient 
longuement sur le mariage d'Henri de Villèle. Puis il me 
parle de la Chambre. Je lui dis que le jour où il le trouvera 
convenable, elle marchera sans doute avec lui. Il faut pour 
cela de la fermeté chez les ministres. A propos des lois 



I0<; SOUVENIRS DU l OMTE DE MONTBEL 

administratives, il me dit : « J'ai cru nécessaire de faire 

quoique chose, mais soyez-en sûr, si l'on veut y apporter 
le plus léger changement, je retire la loi. Du reste, suivi/. 
votre conscience, je serai toujours au milieu de vous. » 

Jeudi 2G. — Je vais chez Mme Dinet. Il y avait beaucoup 
de monde ; entre autres, Bertin de Vaux (1). On me place 
auprès de lui, nous entrons en conversation. Il me déclare 
que personne n'a été plus lié que lui avec M. de Villèle 
et me demande de ses nouvelles sur un ton de véritable 
intérêt. « Son tort, me dit-il, a été de se brouiller avec ses 
amis. Nous avons été dans la plus grande intimité, lui, 
Corbière, Jules de Polignac, Mathieu de Montmorency, 
Chateaubriand, l'évêque de Pamiers et moi. Il a rompu 
avec tous. Sans doute, Chateaubriand et Montmorency le 
trahirent au congres de Vérone ; s'étant laissé entraîner 
par les insinuations de l'empereur Alexandre, ils conclurent 
à la guerre, contre leurs instructions. Toutefois Villèle 
commit une faute en rompant avec Montmorency, qui 
jouissait d'une grande réputation et dont les amis, Poli- 
gnac et le duc de Rivière, agirent dès lors contre le ministre. 
Villèle aurait certainement, par sa grande capacité, pu 
conduire la Chambre actuelle, mais ses ennemis effrayèrent 
le Roi, en lui disant que son conseil n'avait plus d'appui. 
Villèle a cru pouvoir dire : Moi seul et c'est assez. Il aurait 
eu raison, si le talent était évident pour tout le monde, 
comme il l'était pour nous. Quand il eut renvoyé Chateau- 
briand, j'allai le trouver; c'était le lundi de la Pentecôte : 
« Vous me mettez dans la position la plus fausse, lui dis-je, 
« mais de deux amis je dois naturellement m'attacher au 
« plus faible et soutenir sa cause. Nommez Chateaubriand à 
« la place de Grand Veneur, qui est vacante, et je pourrai 
« vous soutenir. — Laissez-moi quinze jours. — Non, lui 

(1) Louis- François Bertin de Vaux (1771-1842) fut l'un des fondateurs 
du Journal des Débats. S'étant déclaré pour la Restauration en 1814, il suivit 
Louis XVIII à Gand, devint député en 1815, et conseiller d'État en 1827. 



CHAPITRE VIII 107 

a répondis- je, je suis obligé de me déoider immédiatement, et 
« si vous refusez, je serai contraint de vous l'aire la guerre. 
i \ "us Bavez combien elle a été nuisible à Decazes. — Vous 
a n'aurez pas le même avantage », répliqua-t-il. 

« Et, continuait Bertin, il a lutté avec intrépidité. Il 
n'aurait pas succombé sous Louis XVIII, sur lequel il 
régnait. Je lui rends d'ailleurs justice, c'est l'homme qui 
a montré le plus de capacité de tous ceux ayant paru aux 
affaires depuis la Restauration. Il affectionnait le pouvoir 
pour lui-même, ce qui est nécessaire dans l'art de bien 
gouverner. Martignac, au contraire, n'aime du ministère 
que le clinquant, aussi voyez quelle est sa direction. Quoi 
qu'il en soit, à l'heure présente, nous n'avons personne qui 
puisse remplacer Villèle. Tout est en question. Les affaires 
sont entravées et les ministres dans l'embarras. Je ne sais 
comment nous allons encore. Du reste, quelle confusion 
dans les partis ; je serais en peine de dire quelle différence 
essentielle existe entre Casimir Périer et vous par exemple. 
Nous allons faire une expérience bien dangereuse avec les 
deux lois qui vont être discutées, mais j'espère que nous 
ne traiterons pas celle des communes. On a eu tort de 
demander ces lois. A présent, il est trop tard pour reculer. » 
Ainsi parla Bertin de Vaux. 

Vendredi 27. — Le soir, avec Roquette, nous allons 
chez Madame, duchesse de Berry ; nous y trouvons beau- 
coupde députés, tous delà droite. Le Roi et la cour viennent 
chez la princesse. On se rend dans une salle de concert 
pour entendre successivement Mlle Sontag, Mme Malibran, 
A. Nourrit. Lafond joue du violon, Drouet de la flûte. 
Madame et le Roi me traitent avec une grande bonté. 

Samedi28. — Je vois Ravez et je lui raconte que, la veille, 
j'ai fait une visite au ministre, il s'est également entretenu 
avec lui. Nous concluons ensemble que les efforts de Mar- 
tignac tendent à l'alliance des deux centres, idée impra- 
ticable. Elle rejetterait partie du centre droit à droite et 



198 SOUVENIRS Dl T COMTE DE MONTBEL 

partie du centre gauche à gauche. A la Chambre, séance 
de pétition remarquable par la doctrine de M. de Tracy 
qu'il faut abolir la peine de mort. 

Mardi 3 mars. — Nous nous étions donné rendez-vous 
avec Ravez et Chantelauze, chez la marquise de Talaru : 
on cause sur l'ancien ministère. Je raconte ma conversa- 
tion avec Bertin de Vaux, elle paraît digne de remarque 
Nous parlons ensuite de l'esprit de M. de Corbière. Un jour, 
Mme de Colbert, qui est une Lamoignon-Malesherlu is, 
venait solliciter chez lui pour faire nommer à une préfec- 
ture le marquis de B***. Elle avait beaucoup attendu : 
« Que diraient mes ancêtres, s'écria-t-elle en entrant chez 
le ministre, s'ils m'avaient vue faire si longtemps anti- 
chambre chez M. de Corbière? — Ma foi, madame, lui 
répondit-il, mes ancêtres seraient tout aussi étonnés que 
les vôtres. » Elle ne put s'empêcher de rire. M. de Talaru 
nous entretint de son ambassade en Espagne et des ordres 
incohérents que lui donnait M. de Chateaubriand. 

Samedi. — Séance relative à la pétition d'Isambert pour 
la suppression des missions de France, des missions étran- 
gères, des lazaristes. Je prends la parole, ainsi que MM. de 
Lépine et Feutrier, contre MM. de Kératry et Marchai. Je 
demande l'ordre du jour pur et simple, pour cette pétition 
qu'on devait croire oubliée et dont le scandale ne se re- 
nouvellera pas, je l'espère. La séance est lourde. Le renvoi 
au ministre de la justice est décidé à deux voix de majorité. 

Dimanche 8. — Le matin, je me rends au château ; je 
vois la duchesse de Berry, le duc de Bordeaux, la Dauphine. 
Le Roi me parle avec chagrin de la séance d'hier. Je vais 
chez Mme de Chastellux qui a perdu son père; de là, chez 
la duchesse de Tonnerre où j'entends une excellente mu- 
sique, Rossini accompagnait Mme Malibran. M. de Vati- 
mesnil (1) était présent. La duchesse de Tonnerre m'en- 

(1) Qui était alors ministre de l'instruction publique. 



Cil AN IKK \ III l!iî» 

gage à le oonvertir. Il vient à moi et je lui Fais observer 
que, d'après la Béanoe de la veille, les centres ae pouvaient 
poinl Former une majorité, puisqu'ils votaient l'un contre 
l'autre. b Ohl me dit-il, nous ne pouvons aller qu'avec le 
centre gauche, là est l'avenir de la France. Impossible 
île marcher avec vous autres, que l'opinion générale 
repousse. Quant à vous personnellement, qui aviez obtenu 
tous les suffrages dans voire défense du ministère Villèle, 
vous vous nuisez en prenant fait et cause pour les jésuites ; 
ils sont impopulaires. C'est compromettre à l'avenir votre 
nomination de député. » Je lui répondis que j'agissais non 
par calcul, mais par conviction, par conscience. 

Dimanche 15. — Ces jours-ci, je suis allé à un concert 
chez Martignac ; j'ai eu des entrevues avec La Bourdon- 
naye et Chantelauze. Hier, j'ai parlé à la Chambre, à propos 
d'une pétition concernant l'admission de M. de Bully 
comme député; la séance a été orageuse. Ce matin, j'ai 
déjeuné chez Lamothe-Langon, dont la femme est grave- 
ment malade. 

Lundi 16. — Nous convenons avec mes collègues de 
demander que la discussion de la loi départementale pré- 
cède celle de la loi communale. 

Jeudi 19 mars. — Nous entendons le rapport de Dupin 
sur la loi communale. On est peu satisfait de cet exposé, 
il n'offre aucune idée élevée. Dupin s'y montre inférieur 
à son talent de tribune. Le rapport de Sébastiani sur la 
loi départementale est au contraire fort bien, dans un ordre 
de pensées très supérieur. Le ministère tient beaucoup à 
faire discuter d'abord la loi communale dont il obtiendrait 
plus facilement le vote que pour la loi départementale. 
Afin d'empêcher cette priorité nous nous levons et le côté 
gauche se levant en môme temps, le ministère perd son 
avantage et la majorité. Nous nous sommes ainsi entendus 
avec la gauche, pour choisir les armes et le terrain du 
combat. Le ministère était comme une coquette entre deux 



200 SOUVENIRS DU I OMTE DE MON! BEL 

rivaux qui onl voulu avoir une explication ensemble 

avec elle ; forcée de se déclarer pour l'un ou pour l'autre, 
si elle ne veut les perdre tous les deux. En somme, nous 
avons réussi : la priorité de discussion est assurée à la loi 
départementalr. 

Vendredi 20. — Alexandre de Lameth vient de mourir. 
On tire au sort pour la députation. Le hasard désigne 
Curzay. Les libéraux lui adressent quelques plaisante- 
ries (1) : « Comment, monsieur de Curzay, vous irez à la 
suite de Lameth? — Ah! messieurs, leur répliquc-t-il, 
attrapez-moi souvent de la sorte, je serai exact à vous 
rendre ce que je vous dois. » 

Samedi 21. — A la Chambre, je réponds à Marchai qui 
attaque les conseils municipaux et généraux. 

Mardi 24. — Je reçois le comte de Saint-Roman (2), 
pair de France qui vient me consulter sur ce qu'il y a à 
faire dans la discussion des lois administratives. Je vois 
en même temps Genoude et Rainneville et je leur donne 
quelques renseignements. Plusieurs députés me rendent 
visite. 

Vendredi 27. — Ce soir, chez Mme de Belissens, j'entends 
rapporter un trait de Talleyrand. Bonaparte en colère lui 
disait un jour : « Savez-vous que si l'on voulait se défaire 
de moi, c'est par vous qu'on commencerait. — Je n'avais 
pas besoin de cette raison pour tenir à la conservation de 
Votre Majesté », lui répondit avec souplesse Talleyrand. 

Lundi 6 avril. — A la Chambre, j'ai parlé ces jours-ci 
sur une question de diplomatie, j'ai prononcé un discours 
sur la loi départementale (3) et pris part à la discussion 



(1) Le comte Alexandre de Lameth (1760-1829), député de Seine-et-Oise, 
était un des orateurs de la gauche, tandis que le vicomte de Curzay, député 
de la Vienne, siégeait parmi les membres de la droite. 

(2) Alexis-Jacques de Serre, comte de Saint-Roman (1770-1843), émigra 
pendant la Révolution, servit dans l'armée de Condé et fut créé pair de 
France en 1815. 

(3) V. séance du 3 avril. 



CHAPITRE \ lll -'i»l 

dans l'affaire du généra] Allix (I). aujourd'hui, nous avons 
discuté la loi départementale. Benjamin Constant met en 
ayant les théories les plus dangereuses. « Deux grands 
prinoipes, dit-il, se disputent le monde social: le principe 
de l'élection et celui de l'hérédité. Que dans les sociétés 
naissantes L'hérédité protège les peuples, à qui une instruc- 
tion insuffisante ne permet pas de se diriger eux-mêmes, 
rien de plus naturel. Mais, à mesure que Le civilisation se 
développe, le principe de l'élection doit subjuguer celui 
de l'hérédité. » Passant ensuite à l'analyse de nos discours, 
il accuse la droite d'être bonapartiste, puisqu'elle soutient 
les lois administratives de Bonaparte. Je demande aussitôt 
la parole pour repousser cette attaque et je déclare : « Je hais 
le despotisme, cependant je le préfère mille fois à l'anarchie ; 
l'épée d'un despote est une cruelle sujétion, mais, du moins, 
elle rayonne de gloire et n'est pas ignominieuse comme 
l'absurde tyrannie des masses. Oui, Napoléon rendit un 
grand service à la société, quand il détruisit, par la loi de 
l'an VII, les désordres anarchiques des élections adminis- 
tratives. Le préopinant semble craindre que j'aie trop de 
penchant pour l'absolutisme impérial. Qu'il se rassure. Au 
19 mars 1815, j'ai fait une énergique protestation et je 
pris les armes contre l'usurpateur. J'occupais alors une 
position moins importante que celle du préopinant (2). 
Elle n'était point toutefois sans honneur. J'obtins une 
place... sur une liste de surveillance de celui dont il me 
croit un dangereux séide. 

« Je ne dirai pas en terminant, comme aujourd'hui un 
organe du ministère : Puissent les dieux inspirer à nos 
législateurs ce qui sera le plus utile aux intérêts de la 
République, mais je dirai : Puisse la sagesse éternelle se 



(1) V. séance du 4 avril. 

(2) Benjamin Constant, en 1814, s'était rallié aux Bourbons, et il protesta 
avec véhémence contre le retour de Napoléon, mais, peu après, il accepta de 
lui la place de conseiller d'État et prit part à la rédaction de l'Acte additionnel. 



20i> SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

reproduire dans nos législateurs et leur inspirer [es résolu- 
tions les plus utiles aux intérêts de la monarchie. » 

Cette réponse a été très bien accueillie par le côté droit 
et Benjamin Constant a soutenu qu'il n'avait pas voulu 
m'attaquer. Ravez moule à la tribune pour combattre la 
loi départemental!- ; il produit grand effet. Le public des 
tribunes siflle de colère. 

Mardi 7. — Je réunis chez moi les députés de ma section. 
Je les détermine à rester immobiles dans la discussion des 
articles de la loi départementale. La discussion générale 
est close. La commission demande d'intervertir l'ordre 
pour l'examen des articles et de commencer à traiter des 
conseils généraux. On met aux voix ; nous ne bougeons 
pas ; mais un peu d'incertitude se produit, les ministériels 
s'emportent, quelques-uns des nôtres nous abandonnent et 
nous perdons l'avantage. Aujourd'hui, c'est une défaite, 
il faudra mieux lutter demain. 

Mercredi 8. — Lacroix-Laval, Sainte-Marie et Curzay 
viennent chez moi pour m'engager à relever le courage de 
La Bourdonnaye qui est profondément abattu et veut 
partir de Paris. Je vais le voir. Je tâche d'exciter son éner- 
gie, mais il refuse de se rendre à la séance. Hier, l'abandon 
de quelques-uns des nôtres lui a porté une rude atteinte 
et lui a fait perdre désormais tout espoir. Je lui dis que si 
certains nous ont délaissés, nous les ramènerons ; je 
l'assure du triomphe, j'essaie de l'entraîner, mais vaine- 
ment. Je vais à la Chambre. Par la persuasion, j'attire 
de nouveau ceux que La Bourdonnaye avait éloignés par 
sa brusquerie. Il me fallut combattre l'obstination de 
Sirieys et de quelques autres. Enfin, le moment décisif 
approche. Le ministre de l'intérieur me regarde d'un air 
ironique et son geste semble dire : « Réussissez-vous? — 
Oui », lui répondis-je ; mais il ne me croyait nullement. La 
commission mettait aux voix, pour la loi départementale, 
un amendement que le ministère ne voulait pas accepter ; 



CHAPITRE \ lll *03 

elle demandait la suppression des arrondissements. Quand 
le momenl fut venu de mettre aus \"i\ eel amendement, 
le centre gauche et la gauche se levèrent pour, excepté 
trente d'entre eux. Les ministériels croyaient «loue triom- 
pher, mais à la contre-épreuve, quand il s'agit de Bavoir 
qui votait contre, pas un seul de nous ne se leva, le centre 
droit resta seul debout, l/aineiidcnu'iil était adopté. Deux 
ministres partent aussitôt pour le Château. Ils reviennent 
au milieu de l'agitation générale, apportant une ordon- 
nance qui retirait le projet de loi communale et celui de 
loi départementale. 

Pendant la séance, Bertier vint me dire que le Roi est 
fort satisfait de ma conduite et de nos discours. Il les a lus 
avec la plus grande attention. 

Jeudi 9 avril. — Je vais chez M. Roy (1) qui m'avait 
engagé à diner. Je causais avec M. de Saint-Luc, quand 
M. Roy vint à moi. Il me serra la main et nous dit : « Mes- 
sieurs, est-ce que vous me trouveriez importun entre vous 
deux? — Non, monseigneur, lui répondis-je, nous ne serons 
jamais trop nombreux, quand il s'agira de défendre les 
intérêts de la France et de la monarchie. Dans cette voie 
nous vous seconderons volontiers. Nous avons fait tous nos 
efforts pour anéantir vos lois administratives, car elles 
sont essentiellement dangereuses. D'ailleurs, vous avez dû 
le voir vous-même par la discussion de la droite et encore 
mieux par celle de la gauche. — Oui, messieurs, ces lois 
étaient effectivement dangereuses, vu la disposition des 
esprits. » 

Dimanche 12 avril. — Le soir, nous nous rendons avec 
Roquette et Castelbajac chez le Roi; nous y trouvons 
grande affluence. Charles X est éblouissant de diamants, 
il me parle très longuement et on se montre fort curieux 
d'entendre ce qu'il me dit. Plus tard, il m'envoie le duc 

(1) Le comte Antoine Roy (1765-1841) était alors ministre des finances, 
charge qu'il avait déjà occupée de 1819 à 1821. 



204 SOUVENIRS M COMTE DE MONTBEL 

d'Aumont ; celui-ci me prévient que je suis désigné pour 
jouer la partie de whist de Madame, duchesse de Bcrry. Je 
ne puis accepter, ne connaissant point ce jeu. 

Lundi 13. — Je vais le matin chez La Bourdonnaye et 
nous convenons de soutenir à la Chambre toutes les mesurai 
favorables au pouvoir en évitant les questions personnelles. 
Genoude me raconte que Madame la Dauphine lui a dil de 
renoncer à attaquer le ministère. 

Mardi 14 avril. — Je rends visite' à Peyronnet et chea 
lui je rencontre Chantelauze. Peyronnet est d'avis de 
soutenir le ministère pendant la session. Il nous montre 
un exemplaire original du projet de la Charte, il le croit 
rédigé par Beugnot. On y lit ces mots : « La liberté de la 
presse est conservée. La loi prévient et réprime les abus 
qui en pourraient résulter. Les journaux profiteront de 
cette liberté en se conformant aux conditions qui leur seront 
imposées par les règlements de police. » — J'apprends par 
Castelbajac un mot de Casimir Périer. Celui-ci, parlant 
du discours de Ravez, le trouve sec mais fort ; par contre, 
celui de Martignac lui a paru très brillant, mais faible. 
L'un, ajoute-t-il, est un poisson sans sauce et l'autre une 
sauce sans poisson. — On fait courir des bruits sur la for- 
mation de divers ministères. On me désigne pour l'ins- 
truction publique. 

Jeudi 16. — Je vais trouver Martignac pour des ques- 
tions intéressant Toulouse. 

Samedi 18 avril. — Je communique à La Bourdonna ye 
une lettre du prince de Polignac, où il demande que nous 
donnions au Roi le conseil d'une brusque décision. Nous 
estimons que pareille démarche serait tout à fait inconve- 
nante et le conseil fort imprudent. 

A la Chambre, Dupin me déclare qu'il partage mes idées 
sur les lois administratives. « Il est impossible, me dit-il, 
de marcher avec un ministère de gauche qui serait tou- 
jours en contradiction avec lui-même ; d'autre part, un 



CHAPITRE vin _>n:> 

ministère * 1 «* centre, nous l'avons et il ne va guère. Quant à 
un ministère de droite, pourrail il Be Boutenir? i Je présume 
qu'il voulait me proposer un ministère de coalition, pro- 
position que, dans la même Béance, Sébastian] vini nie faire 

en ternies très nets. 

Jeudi 23 avril. — Hier, dans la discussion de la loi des 
pairs, j'ai proposé un amendement et aujourd'hui je suis 
de nouveau monté à la tribune. Casimir l'érier ne' témoigne 
ses craintes sur la situation actuelle. « Le tort, me dit-il, 
n'est pas à nous, mais aux ministres. L'autre jour, on me 
racontait plusieurs mots de Talleyrand, entre autres, 
celui-ci : J'ai toujours aimé les formes rondes, déclarait-il, 
mais l'Empereur m'en a dégoûté. — Gomment cela? lui 
demandait-on. — Par les boulets. » 

Samedi 25 avril. — Je me rends chez Bertier, il me rap- 
porte que le Roi se félicite de la conduite de la droite dans 
la discussion de la loi des pairs. Il nous demande d'agir 
avec modération dans le budget. » 

Jeudi 7 mai. — A la Chambre, je réponds vivement à 
Benjamin Constant (1). Mon discours est applaudi par la 
droite. 

Dimanche 24 mai. — J'étais allé à Saint-Cloud où la 
famille royale m'avait témoigné beaucoup de bonté. A 
mon retour, je vais chez Mme de Beauregard où il m'arrive 
une plaisante aventure. Un monsieur que je ne connaissais 
nullement m'assura qu'il ne partageait ni les opinions de 
Benjamin Constant, ni celles de Chauvelin, ni celles de 
La Bourdonnaye, ni celles de Montbel. En apprenant que 
j'étais ce dernier, le pauvre homme fut tout décontenancé. 
Le soir, je dîne chez Genoude avec Corbière, MM. de 
Bonald père et fils, Lourdoueix, etc. M. de Bonald me 



(1) Dans la séance précédente, Benjamin Constant, parlant de la droite, 
l'avait traitée de faction. C'est contre ce mot que protesta énergiquement 
M. de Montbel, dans le courant d'un discours sur les crédits supplémentaires 
exigés par l'expédition de Morée. 



206 SOM VENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

fait un accueil donl je suis profondément touché. En par- 
lant des doctrinaires, il nie dit qu'ils sont le « clergé des 
Jacobins ». Je vais le soir chez la princesse de Talmont. 

Samedi 30 mai. — On parle de l'arrivée de Chateau- 
briand. Il annonce aux uns qu'il veut entrer dans le minis- 
tère et, aux autres, qu'il est décidé à partir. Mes collègues, 
Pina et Frotier, viennent me complimenter sur ma nomi- 
nation au Conseil. Je leur réponds que, pour ma part, je 
l'ignore et ne l'ambitionne guère. 

Dimanche 31. — Je me rends chez Peyronnet, il esl 
dans une bien vive affliction, il vient de perdre sa fille, 
âgée de trente ans. 

Je dîne chezGenoude avec Lamartine, sa mère, sa femme, 
M. de Vichet, etc. M. et Mmes de Lamartine me font les 
plus aimables félicitations. M. de Lamartine nous récite 
une épître très remarquable par la hauteur de l'inspiration 
poétique et par l'expression. Nous parlons littérature, 
Lamartine nous assure que Hugo fait le vers mieux que lui, 
assertion à laquelle nous ne souscrivons nullement. 

Samedi 6 juin. — A la Chambre, je parle en réponse à 
La Fayette (1). 

Dimanche 7 juin. — J'ai dîné chez la marquise de Talaru. 
Le soir, je vois Chantelauze et sa femme, puis je vais 
signer le contrat de mariage de Mlle Dupont, la fille du 
général, avec M. de Richemont. Je trouve là tous les 
anciens ministres et tous les nouveaux. Je cause longue- 
ment avec le baron Portai (2). D'après lui, l'expérience 
du gouvernement représentatif n'est pas assez avancée 
pour décider s'il peut, oui ou non, rire compatible avec 

(1) La Fayette, à propos d'une pétition sur le double vote, ayant fait l'éloge 
de l'Assemblée constituante, M. de Montbel déclara que, sans doute, elle 
avait renfermé de grands talents et de bonnes intentions, mais on ne pouvait 
oublier que, par son action imprudente, elle avait amené les heures sanglantes 
de la Révolution. 

(2) Le baron Pierre-Barthélémy Portai (1765-1845) devint conseiller d'État 
à la seconde Restauration, fut nommé député du Tarn-et-Garonne, puis 
ministre de la marine en 1818 et pair de France en 1821. 



Cil ^ PITRE VIII .-HT 

notre existence sociale. Tandis que noua parlions, Marti- 
gnac vint amis interrompre et, B'adressanl au baron Portai : 

« Vous conspirez avec ce député, lui diL-il m me mon- 
trant, .le ne crains nullement de conspirer avec lui, 
répliqua Portai. — Moi non plus, reprit Martignac, car 
j'aime beaucoup ses opinions. Malheureusement, je ne 
suis pas toujours d'accord avec lui. - (l'est, vrai, lui 
répondis- je, et ce n'est pas ma faute. » 

Portai me raconte qu'il a reçu d'un de ses hommes d'af- 
faires une lettre ainsi conçue : « Monsieur, je vous apprends 
avec la plus vive satisfaction que la gelée d'avant-hier 
n'a fait aucun mal dans vos terres, mais celle d'hier a tout 
brûlé. » 

Je cause avec les ministres Bourdeau, Roy, Saint-Cricq, 
la conduite de la gauche les indigne. 

Mardi 9. — Le matin, j'ai eu un entretien avec M. de 
La Bouillerie. A diner chez Becquey, je suis placé à côté 
de l'abbé-duc de Montesquiou, dont la conversation m'in- 
téresse vivement. Il m'assure que la pensée des auteurs 
de la Charte avait été d'appeler les Chambres seulement 
à la consultation des lois et de ne point admettre la déci- 
sion des majorités. Il me confirme qu'il n'avait jamais été 
question de laisser participer les journaux à la liberté de 
la presse. Dans une assemblée pour la rédaction de la 
Charte, il avait même personnellement soutenu la nécessité 
d'établir à ce sujet des moyens préventifs. 

Mercredi 10. — Je vois Peyronnet pour son affaire du 
crédit supplémentaire. A la Chambre, discussion très 
ardente pour le budget des affaires ecclésiastiques. Je 
parle avec succès en réponse à Corcelles. La séance est 
violente, Martignac est obligé de dire au côté gauche : 
« Vous marchez à l'anarchie. » 

Dimanche 14. — Je dine chez Genoude avec M. de Bo- 
nald, l'amiral de Rigny, etc. Mme de La Rochejaquelein 
me presse très aimablement d'aller la voir en Vendée. 



208 SOUVENIRS DU I OMTE DE MONTBEL 

L'amiral de Etigny noua raconte des détails sur son expé- 
dition de Morée. Ibrahim lui a paru très spirituel. Se 
trouvant dans la même tente avec plusieurs officiers, 
Ibrahim demanda une fois à l'un d'eux : « De quoi end mit 
arrive votre régiment? — D'Espagne. — Ah! je com- 
prends, vous êtes allés faire des esclaves en Espagne et 
vous venez l'aire «les hommes libres en Morée. ('."est bien 
français. » 

Une jeune femme grecque déclarait devant la commis- 
sion qu'elle voulait suivre Ali Aga. Celui-ci, assis à quelque 
distance, fumait tranquillement et semblait insensible à 
cette scène. La mère de la Grecque se meurtrissait la figure 
et suppliait son enfant de venir avec elle dans les mon- 
tagnes. « Non, répondait la fille en pleurant, je suivrai 
partout Ali. Ma mère, donnez-moi votre bénédiction et 
je partirai ; donnez-moi votre malédiction et je partirai 
aussi...» Ali, s'approchant alors de M. de Rigny, lui dit : 
«Vous ne comprenez pas cela; réfléchissez que cette femme 
n'a pas vos idées sur ce que vous appelez la liberté ; elle 
est esclave, mais elle sait bien que si j'ai dix piastres, il 
y en a neuf pour elle et cela lui suffit. » 

M. de Rigny cherchait à expliquer l'intervention des 
Français au pacha de Smyrne, en lui assurant que toutefois 
les Français étaient leurs amis : « Écoute, lui répondit le 
pacha, une histoire que j'ai à te raconter : Un vieillard 
avait plusieurs ennemis et seulement un ami. Les ennemis 
lui lancèrent des pierres qui ne le blessèrent pas ; l'ami 
lui jeta au front une feuille de rose et il expira. » 

Il est ensuite question de la bataille de Missolonghi et 
de celle de Navarin. Depuis que M. de Rigny est à Paris, 
les partis l'entourent, chacun cherche à l'accaparer. 

Lundi 15 juin. — Après la Chambre, je vais chez Bour- 
deau. J'y dîne entre Humann et Salvandy. Tous deux 
sont effrayés de la situation. 

Mercredi 17 juin. — A la Chambre, vive discussion sur 



cm vpiïiti: vin 100 

les fonds <I» v la police. Martignao parle très bien à oe bu jet, 
niais on lui retranche deux oui. mille francs. La Chambre 
des pairs repousse l'amendement de la Chambre des 
députés dans l'affaire du crédit supplémentaire de Pey- 
ronnet. 

Jeudi 18. — Je parle pour le maintien des secrétaires 
généraux et je réussis. A dîner chez Mme de Chastcllux, 
je retrouve M. de Bonald, M. de Vogiié, etc. 

Vendredi 19. — A la Chambre, Royer-Collard me déclare 
de nouveau qu'il ne veut plus présider, que nous sommes 
dans l'absurde et l'ingouvernable. Il dit devant moi 
Bérard : « Je crois qu'on est au moment de méconnaître 
mon autorité. — Ah ! monsieur le président, lui réplique 
l'autre, pensez-vous donc avoir un privilège pour votre 
autorité, quand les autres n'existent plus ou sont si mal 
traitées? Vous seriez la seule autorité en France. » 

Mardi 23. — Je parle dans l'affaire du crédit supplé- 
mentaire de Peyronnet. Je passe aux bureaux de la Ga- 
zette de France et dîne chez Formon avec Curzay. Celui-ci 
a reçu une lettre d'un homme de sa connaissance qui lui 
annonce les couches de sa femme en ces termes : « Mme Ca- 
mus a donné le jour cette nuit à un nouveau-né. » 

Samedi 27 juin. — Nous causons avec Martignac et 
Bourdeau de l'article de V Album, intitulé le Mouton enragé, 
et qui offense si cruellement le Roi. Bourdeau lui-même 
me dit qu'on rend la liberté de la presse impossible. 

Mercredi 1 er juillet. — Je vais le matin avec Bastoulh et 
Roquette rendre visite au cardinal de Clermont-Tonnerre. 
Il arrive de Genève avec l'abbé Ortric et ne peut marcher, 
s'étant fracturé les os de la cuisse durant son voyage à 
Rome. Je vois Mme de Saint-Sernin à l'Abbaye-aux-Bois. 
Elle m'avait fait prier de passer chez elle, j'y allai à l'heure 
indiquée. « Vous êtes un des membres influents du côté 
droit de la Chambre des députés, me dit-elle. Des personnes 
de mérite voudraient que vous vous chargiez d'une cause 

14 



210 SOUVENIRS Dl COMTE DE MONTBEL 

digne d'intérêt. Louis XVII n'est pas mort comme on l'a 
cru. Il vit encore. Vous pourrez le voir. — Madame, lui 
répondis-je, déjà deux personnages ont voulu jouer ce rôle 
et ont été condamnés pour ce fait. Le premier se nomm.-iit 
Hervagaut, l'autre Mathurin Bruneau. Si l'individu qui Be 
présente avait quelques titres, pensez-vous que le Roi, 
Monsieur le Dauphin, Madame la Dauphine, dont personne 
ne peut contester les vertus, eussent en cette circonstance 
hésité à remplir leurs devoirs, eussent pu méconnaître leur 
infortuné parent, le fils de Louis XVI, leur Roi enfin? » Elle 
répondit longuement à mon objection, chercha à me con- 
vaincre, me pria de vouloir examiner la question avec des 
personnes qui seraient bien heureuses de me rencontrer, 
mais, comme je ne voulais pas m'engager dans une intrigue, 
j'ai refusé cette entrevue. 

Jeudi 2 juillet. — On s'agite beaucoup pour le remplace- 
ment du ministère. Chez le président de la Chambre, je 
suis placé auprès de Sébastiani, avec lequel je cause pen- 
dant le dîner. Royer-Collard me déclare qu'il n'a pas 
changé de manière de voir un seul instant, il est de convic- 
tion pour la succession monarchique. Quant à Sébastiani, 
il proteste aussi de ses sentiments, mais il a toujours 
marché pour la liberté, excepté, avoue-t-il lui-même, quand, 
au 18 brumaire, il ferma les portes du Corps législatif aux 
députés. Après le dîner, le duc Decazes vient me trouver 
et me parle avec éloge de ce que j'ai fait dans la session. 
Il me déclare ensuite avoir donné d'excellents conseils à 
Martignac, mais celui-ci ne veut pas les suivre. « Cet homme, 
me dit Decazes, m'a prétendu qu'il n'avait pas besoin de 
majorité, qu'il la suivrait quand elle serait formée. » 

Vendredi 3 juillet. — La Bourdonnaye m'engage à rester 
après la session. Je lui réponds que mon intervention étant 
plus utile comme député que dans une position en appa- 
rence plus élevée, je trouve préférable de quitter Paris 
immédiatement après le budget. 



CHAPITRE \ lll 211 

Samedi A. Je vais avec Roquette à Saint Gloud. Dans 
le salon du han>n de Damas arrive le duo de Bordeaux, 
juché sur les épaules de M. * l « * La Villate (1). Il tionL une 
lance qu'il brandit en gesticulant. Il s'est, fait une entaille 
au ïnuii en cognanl contre une table, .le lui raconte une 
histoire qui semble l'amuser beaucoup. Nous allons ensuite 
dans la salle où est Mademoiselle; cette petite princesse 
nous reçoit avec beaucoup de gentillesse; elle s'occupe 
avec son frère à transporter do^ lithographies sur des 
boîtes de bois blanc. Le duc de Bordeaux possède une 
tabatière dont il est enchanté. On lui a également donné 
du tabac. 11 se l'ait un malin plaisir de le renverser à terre 
dans un coin, puis d'en offrir aux dames qui ne se sont 
aperçues de rien. 

Le baron de Damas m'entraîne dans son cabinet. Il me 
recommande do dire à La Bourdonnaye de ne point se 
laisser placer dans un ministère qui serait une agrégation 
n'offrant aucune homogénéité de principes et condamnée 
par là même à s'entre-détruire bientôt. « Ala fin du dernier 
ministère, me dit-il, le Roi me proposa d'entrer dans une 
nouvelle combinaison. J'y consentis à condition de com- 
poser moi-même le conseil avec des hommes pris dans les 
départements et tout à fait inconnus. Ils auraient agi sur 
les imaginations plus faciles à émouvoir par l'inconnu que 
par le connu. » 

Dimanche 5. — Je vais chez Corbière, chez le duc de 

(1) Le vicomte Walsh raconte sur le capitaine La Villate le trait suivant : 
M. de La Villate père, ayant été arrêté sous la Terreur, fut condamné à 
mort. Dans la nuit qui précéda le jour fixé pour son exécution, son fils (celui 
dont il est ici question), à peine âgé de quinze ans, mit tout en œuvre pour 
parvenir jusqu'à lui. Le jeune homme y réussit enfin, en donnant une grosse 
somme à un geôlier; il supplia alors son père d'échanger leurs habits et de 
fuir, tandis que lui resterait en prison. Il croyait que cet exemple de dévoue- 
ment ferait fléchir la cruauté des bourreaux. M. de Lavillate père finit par 
céder et, en effet, on suspendit le jugement de son fils, qui recouvra la liberté 
après le 9 Thermidor, et fut, plus tard, attaché à la personne du duc de Bor- 
deaux. (V. Voyage à Prague, à Léoben, par le vicomte Walsh, p. 273. Paris, 
1834.) 



2*2 SOUYENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Cadore et chez les Rougé. Je rends visite à Becquey, je 
trouve auprès de lui Beugnot qui cause avec beaucoup 
d'amabilité. A l'en croire, nous sombrons sous voile, mail 
tout doucement. Il nous raconte le trait suivant. Durant 
la Révolution, étant officier municipal dans une commune 
et ne sachant comment se dépêtrer d'un homme bien né 
qui s'était fait dénonciateur, après avoir bien cherché, 
un moyen lui vint à l'esprit, il inscrivit l'individu sur la 
liste des émigrés. 

Mardi 7 juillet. — Je fais à La Bourdonnaye toutes nus 
observations sur la nécessité de chercher l'effet moral dans 
la composition d'un nouveau ministère. Celui-ci ne pourrait 
jouer rôle utile que s'il comprend des hommes fermes et 
loyaux. Je vais à un rendez-vous que m'a donné le baron 
de Damas à son domicile, rue de Varenne, n° 16. Il s'ouvre 
à moi de ses idées. Sa position particulière lui fait un 
devoir de ne pas se mêler de politique avec les princes. 
Son seul souci est de remplir noblement la tâche dont il 
a la charge. « Que La Bourdonnaye, me dit-il, se méfie des 
intrigants. Si un ministère doit se faire, qu'il soit formé 
par un seul homme ou par deux hommes tout au plus. 
Autrement, le conseil serait un assemblage de gens n'ayant 
pas les mêmes opinions et qui, forcés de se tolérer les uns 
les autres, n'arriveraient à aucun résultat, surtout dans 
des circonstances aussi difficiles. » 

Vendredi 10. — J'apprends par La Bourdonnaye que 
le Roi persiste dans son intention de changer le ministère 
après la session. Il désirerait garder Roy, mais on doute 
que celui-ci veuille rester et l'on parle de Chabrol pour le 
remplacer. Du reste La Bourdonnaye, Ravez et Polignac 
composeraient le ministère. La Bourdonnaye indique pour 
le portefeuille de la guerre le duc de Bellune, mais Charles X 
trouve un pareil choix délicat. Il serait bien question du 
général Dode de La Brunerie, l'inconvénient est qu'il appar- 
tient à une arme spéciale. La Bourdonnaye me propose 



CHAPITRE VIII 213 

d'entrer dans oette combinaison. Je lui réponde que je 
tiens à conserver, par mon indépendance absolue, mon 
Influence sur K-s députés. Il me presse inutilement et finit 
par me déclarer qu'il u'entrera pas si je L'abandonne. 

Mercredi 15 juillet. - - .Nous votons Le budget des recettes. 
11 est adopté par deux cent trente-deux sulïrages contre 
cinquante-cinq. J'ai une longue conversation avec Ravez. 
Je l'engage à ne point quitter Paris, puisque le Roi sollicite 
son avis dans des circonstances aussi graves. « Je veux 
partir au plus tôt, me répondit-il. On m'a enchevêtré 
dans ces affaires, et je ne puis rester pour inciter les autres 
à figurer dans un ministère dont je suis résolu à ne pas 
faire partie. Je suis un homme spécial ; bon pour la carrière 
que j'ai embrassée, je ne vaudrais rien dans une autre 
position. J'ignore trop de choses, et il me manquerait sur- 
tout la confiance en moi, sentiment si nécessaire dans des 
positions élevées. Des hommes moins forts seraient pré- 
férables, précisément parce que cette confiance ne leur 
ferait pas défaut. — Mais, lui dis-je, ne vous jugez pas, 
comparez-vous. — Eh bien, qu'en résulte-t-il? Je m'étonne 
au dernier point de voir désirer par d'autres ce que moi- 
même je redouterais tellement. » 

Après avoir vu Genoude, M. de Champagny et Vati- 
mesnil, je vais chez Martignac. Il me fait de grands éloges 
sur la conduite de la droite et m'en attribue l'honneur. 
Chantelauze est au moment de son départ. Quant à La 
Ruiirdonnaye, il éprouve un vrai mécontentement, car 
1 lavez a quitté Paris immédiatement après avoir eu 
audience du Roi. 

Mardi 21 juillet. — Je vais avec Roquette chez le baron 
de Damas, nous avons ensemble un long entretien. Après 
avoir déjeuné avec le duc de Bordeaux, à qui je raconte 
des histoires, nous allons au Trocadéro pour assister aux 
exercices gymnastiques du jeune prince, il montre beau- 
coup d'adresse et d'intrépidité. Il a pour compagnons 



214 Sol Yl.MliS DU COMTE l>K MONTBEL 

Louis de Rivière, les enfants de M. de La Bouillerie, du 
général Lafond, de Mme Desmoutier. Je vois les Rougé, 
Balzac, Becquey. 

Mercredi22. — Etant allé (liez Martignac pour diverses 
affaires, il me dit : « Vous reverrez bientôl M. <!•' Villèle. 
Assurez-le que je n'oublierai jamais que j»' lui dois tout. 
J'ai été affligé de ne pouvoir le lui témoigner, mais ma 
première visite, quand je ne serai plus ministre, Bera pour 
lui. » 

Nous partons de Paris, Bastoulh, Roquette et moi, par 
la malle-poste de Bordeaux, où nous arrivons à quatre 
heures, le vendredi. Aussitôt, nous allons voir M. (l'Haussez, 
puis Ravez, qui était à la campagne. Le samedi, Roqu» i te 
se rend à Bergerac. Nous déjeunons chez le baron d' Haussez, 
et partis à onze heures pour Toulouse, nous y arrivons le 
dimanche à une heure. 

Avant de quitter Paris, j'étais allé faire ma visite d'adieu 
à Royer-Collard pour le remercier de la bienveillance 
habituelle qu'il me témoignait. Je trouvai chez lui MM. De- 
cazes, d'Argout et Humann. On s'entretenait sur les vio- 
lences de la tribune, sur celles de la presse et sur les quatre- 
vingt-quinze suffrages contre le budget. Tous les interlo- 
cuteurs en montraient leur chagrin et leurs inquiétudes. 
M. Royer-Collard en était douloureusement indigné. « Com- 
ment sortir d'une situation grosse de tempêtes? disait -il. 
Ne vous y trompez pas, c'est une révolution qui s'avance 
formidable, l'opinion égarée la précipite, elle esl certaine. 
Avez-vous lu la b ochure de M. Cottu? 11 expose le mal 
des esprits avec une frappante vérité et il indique le seul 
remède praticable. Il est impossible de réformer la loi sur 
les élections et sur le journalisme avec une Chambre en 
majorité hostile à la royauté, cependant les élections et 
les journaux vont amener un cataclysme prochain. Il 
n'y a d'autre moyen d'échapper à cet affreux malheur 
que dans le pouvoir constituant du Roi. » MM. Decazcs, 



CHAPITRE \ III iM.'i 

d'Argout et Humann adhérèrent complètement è cette ma- 
nière de voir. Tous établirent Beulemenl ceci : un tel coup 
d'Étal est absolument indispensable pour Bauver la France, 
mais il n'est praticable que par un ministère pris dans le 
centre gauche, car le centre gauche possède la confiance 
du grand nombre, la droite au contraire lui est suspecte 
ot trouverait contre boutes ses entreprises l'opposition 
irritée de l'opinion publique 

J'écoutai attentivement, je parlai peu et avec réserve, 
mais je fus très frappé des convictions émises par ces 
messieurs. 

Mercredi 29. — M. de Villèle arrive de Morville pour 
me voir. Je lui remets différentes lettres dont j'ai été 
chargé. Il éprouve une grande satisfaction de ce que je 
me sois dérobé aux intrigues de la capitale et aux incon- 
vénients d'entrer dans une si malheureuse combinaison. 
A son avis, le mal n'est pas du tout dans la loi d'élection, 
mais dans le peu de confiance des Français à l'égard du 
pouvoir. D'après lui, le remède est tout entier dans ceci : 
que le Roi soutienne son ministère et ne se le laisse pas 
arracher par les Chambres. Qu'il repousse les adresses, si 
elles sont insultantes. On ne lui refusera pas le budget. 
Au cas où une Chambre oserait en arriver là, il lui ferait 
un appel, si elle y restait sourde, c'est alors qu'il pourrait 
avoir recours à un coup d'État pour sauver le pays. 

Je reçois une lettre de La Bourdonnaye. Il m'annonce 
que le ministère est au moment d'être changé, je dois 
faire partie du nouveau. Je lui écris en lui disant mon 
désir de rester député. Villèle approuve ma réponse. 
D'après lui, je dois, en tous cas, refuser formellement les 
finances et voir pour le reste. 

Le 10 août il m' arrive une dépèche télégraphique de 
Bordeaux ainsi conçue : « Le prince de Polignac, ministre 
des affaires étrangères, transmet à M. de Montbel l'ordre 
du Roi de se rendre immédiatement à Paris. » 



21 G SOUVENIRS Dl COM1 E DE MON! BEL 

J'envoie aussitôt un exprès a Villèle pour le consulter. 
Il me conseille de partir sans délai. Je me mets donc en 
route le soir par la malle-poste. A Limoges, Seguy m'ap- 
prend que, par ordonnance du 8 août, je suis nommé 
ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction 
publique. Arrivé à Paris, je vais descendre chez Rainne- 
ville. Je me décide enfin à entrer dans le nouveau conseil. 
Chez M. de Polignac, je trouve l'amiral de Rigny. Il pro- 
teste à la pensée de figurer dans un ministère qui compte- 
rait Bourmont parmi ses membres, et pour ce motif, il 
refuse la marine. 

Samedi 15. — Aux Tuileries, le Roi m'accueille très 
affectueusement. 11 me dit que Royer-Collard lui a fait 
un grand éloge de La Bourdonnaye et de moi ; il a été bien 
aise de recueillir un tel suffrage sur mon compte. 

Dimanche 16. — Je vais à Saint-Cloud. Le Dauphin me 
reçoit bien, et le duc de Bordeaux me manifeste sa joie en 
me répétant : « Je suis très content que vous soyez nommé. » 
Je me rends dans le cabinet du Roi, où se trouvent tous les 
anciens ministres. Je prête serinent entre les mains de 
Charles X ; Portalis agit de même pour ses nouvelles 
fonctions de président de la Cour de cassation. 

Lundi 17. — Je fais mes visites de ministres et d'am- 
bassadeurs. Pozzo di Borgo me raconte au long comment 
les Alliés voulaient traiter avec Napoléon et commenl il 
les en a empêchés. 

Jeudi 20 août. — D'Hausse/ accepte la marine que Clian- 
telauze avait refusée. On pensai! à Vit miles, mais on a 
craint l'effet du nom (1). 

Samedi 22. — Je préside pour la première fois le conseil 
royal de l'instruction publique. Cuvier et les autres 



(1) Le ministère était composé de la façon suivante : MM. de Polignac 
au\ affaires étrangères, de Bourmont à la guerre, de La Bourdonnaye à 
l'intérieur, de Courvoisier à la justice, de Chabrol aux finances, d'Haussez 
a la marine, de Montbel à l'instruction publique. 



CHAPITRE \ III 217 

membres paraissent satisfaits de la déférence avec laquelle 
j'ai rempli mon rôle. 

Dimanche 23. — Avec Bourmont, je vais à Saint-Ci I. 

11 me raconte que devant une personne se plaignant de 
K 1 voir, lui, Bourmont, à la bête d'un ministère, le Dauphin 
aurait répondu : « C'est moi qui ai conseillé ce choix ;'i 
mon père, et Bavez-vous pourquoi? parce que Bourmont 
montera à cheval avec moi. s'il le Faut. » 

Le peu d'homogénéité dans le Conseil se révélait de 
plus en plus. Polignac se montrait trop homme de cour et La 
Bourdonnaye était certainement un homme d'esprit, mais 
mieux fait pour la polémique de tribune que pour la con- 
duite des affaires. Arrivé à soixante et quelques années 
au poste pénible de ministre de l'intérieur, sans avoir 
été préparé à une tâche aussi astreignante, il se découragea 
dès le principe. Bientôt il se trouva en opposition constante 
d'idées avec Chabrol, administrateur expérimenté et qui, 
avec des formes douces et polies, signalait à La Bour- 
donnaye les obstacles dressés sur notre route. Mais c'est 
surtout avec Courvoisier, le garde des sceaux, que La 
Bourdonnaye était en désaccord. Courvoisier possédait 
une profonde connaissance des lois, ce qui lui donnait sans 
conteste un avantage marqué. 

Une fois, nous nous rendions avec La Bourdonnaye à 
Saint-Cloud, pour le Conseil, c'était environ six: semaines 
après notre nomination. Tout à coup, il me dit : « Montbel, 
je ne tiens plus à cette vie assommante de bureaux, c'est 
une perpétuelle contrainte qui ne va ni avec mon carac- 
tère, ni avec mes habitudes, je vais donner ma démission. 
— Gardez-vous-en bien, répliquai-je, il serait déplorable 
de quitter brusquement et sans raison apparente le mi- 
nistère que vous avez été appelé à former il y a si peu de 
temps. Les fatigues et les amertumes, vous deviez les 
prévoir. Si effectivement vous ne pouvez supporter cette 



218 SOUVENIRS 1)1' COMTE DE MONTREE 

existence, attendez, pour la quitter, un événement quel- 
conque qui motive votre démission. » 

Je parvins, mais difficilement, à lui faire ajourner son 
projet. Il reprit cependant assez de calme el même une 

certaine gaieté. J'étais un jour avec lui quand le préfet 
de police vint prendre ses ordres. Quelque temps aupara- 
vant, on avait représenté l'opéra de Paul et Virginie. Le 
gouverneur de l'île, M. de La Bourdonnais, paraissait sur 
la scène, et un couplet ayant prêté à des allusions malignes 
contre le ministre, le public s'était obstiné à faire redire la 
chose. « On joue cette même pièce ce soir, me dit La Bour- 
donnaye, dois-je défendre qu'on répète le couplet? — Point 
du tout, lui conscillai-je, vous le ferez au contraire chanter 
trois fois, et voici comment. Quand, sur la réclamation des 
spectateurs, on aura entendu à nouveau le couplet, le 
régisseur leur dira : « Et maintenant, nous allons redire 
« ces paroles une troisième fois, à la demande de M. de 
« La Bourdonnaye, le ministre... » Il en fut ainsi ; un rire 
général accueillit cette déclaration et, depuis, le couplet 
passa inaperçu. 

Mais ces saillies n'empêchaient pas mon collègue d'éprou- 
ver un profond dégoût de sa position ministérielle. Il per- 
sistait à vouloir la quitter le plus tôt possible; l'occasion 
lui en fut bientôt fournie. Lors de la formation du minis- 
tère, M. de Polignac avait exposé à La Bourdonnaye 
l'importance de rétablir la présidence du Conseil pour nous 
donner une direction ayant manqué à nos prédécesseurs 
et il lui proposa cette présidence. Non seulement La Bour- 
donnaye refusa, niais il déclara que s'il y avait un prési- 
dent, il quitterait son poste. Ses relations devenant diiïi- 
ciles avec quelques-uns de ses collègues, il en résultait 
un défaut d'entente et l'on n'arrivait pas à décider quelle 
marche il faudrait suivre à l'ouverture de la session. Sur 
ces entrefaites, on agita dans un conseil la question de 
savoir s'il n'y aurait pas avantage à posséder un président. 



CHAPITRE VIII 219 

Sachant combien oette idée ôtail dangereuse, je m'efforçai 
de l'éoarter ; elle l'ut reprise chez M. de Chabrol par d' Haus- 
sez, je parvins encore à diriger la discussion sur un autre 
point, mais la chose Fut de nouveau abordée chez le prince 
de Polignac par Courvoisier, qui exposa la nécessité d'ap- 
porter pi us d'unité et d'action dans nos travaux en 
demandant au H»>i le rétablissement de la présidence 
du conseil. La proposition fut appuyée et acceptée par 
la majorité. La Bourdonnaye se prononça fortement 
contre, en indiquant ses raisons. Après cette scène, nous 
dînâmes tous ensemble fort tristement. Une pénible 
gène pesait entre nous. Le repas se prolongea jusqu'à 
huit heures ; il nous parut éternel, et nous dûmes rester 
encore réunis jusqu'à dix heures, nos voitures n'étant pas 
arrivées. 

Le lendemain, tandis que La Bourdonnaye se rendait 
chez le Roi et se démettait de ses fonctions, je me 
trouvais avec le prince de Polignac, et je lui montrais 
quels inconvénients devaient résulter du départ de 
notre collègue. Ses partisans se recruteraient de tous 
les mécontents du royalisme, son influence sur l'opinion 
serait agrandie par sa retraite, il fallait donc avoir 
un contrepoids. Un seul homme pourrait rétablir la situa- 
tion, c'était M. de Yillèlc. Je racontai que mon opinion 
à cet égard était partagée par Chabrol et Courvoisier. 
Le prince en fut étonné, et peu à peu combattit cette 
idée. 

Genoude et Lourdoueix vinrent peu après, délégués 
par M. de Polignac, pour me répéter la proposition qu'il 
m'avait déjà faite de prendre le ministère de l'intérieur. 
Je leur répondis que cette responsabilité me paraissait 
trop lourde et que, d'ailleurs, je ne voulais pas être accusé 
d'avoir coopéré à la retraite de La Bourdonnaye pour 
m'emparer de sa dépouille. Quoi qu'il en soit, le Roi me fit 
appeler et me pressa de prendre ce portefeuille. Je résistai 



itO sul 'VKMliS Dl COMTE DE MONTHKL 

longtemps ; il finit par m'en donner l'ordre, je crus devoir 
accepter, mais je le fis en protestant que c'était par une 
excessive obéissance (1). 

(1) M. do Montbcl passant au ministère de l'intérieur fut remplacé par 
M. «le Guernon-Ranville à l'instruction publique. 






CHAPIT1ΠIX 

LE COMTE DE MONTBEL Al MINISTÈRE 
LES ORDONNANCES. — LA RÉVOl I TION l>K JUILLET 

La prorogation des Chambres avait eu lieu quand M. de 
Villèle vint à Paris (1) ; il sut la mesure qui avait été prise 
et pensait aller siéger aux Pairs. Je le vis dès son arrivée, 
nous nous entretînmes longtemps sur l'état des choses; 
il les voyait sous l'aspect le plus sombre. « Vous paraissez 
croire avec quelques-uns de vos collègues, me dit-il, que 
ma présence pourrait être utile à la défense de la monarchie, 
vous êtes dans l'erreur ; mes efforts seraient vains, car 
L'opinion est gangrenée dans tous les rangs. Cependant ma 
nvonnaissance pour la famille royale, mon dévouement 
pour le Roi sont tels que si Charles X m'ordonnait de 
prendre un portefeuille quel qu'il fût, même sous la pré- 
sidence du prince de Polignac, je n'hésiterais pas un ins- 
tant à l'accepter, mais avec la certitude de succomber 
inévitablement dans une crise prochaine. Comme je veux 
me mettre à l'abri d'une telle calamité, aussitôt après le 
baptême de mon petit-fils, je pars pour le Midi et je me 
réfugie dans mon agriculture pour distraire mon esprit des 
malheurs imminents. » 



(1) C'est le 23 mars 1830 que M. de Villèle arriva dans la capitale. Mon 
grand-père était à ce moment ministre de l'intérieur. Le Parlement venait 
d'être ajourné au 1 er septembre, à cause de l'adresse votée par deux cent 
vingt et un députés et dans laquelle la Chambre déclarait audacieusement 
à Charles X qu'un concours de vues entre elle et le gouvernement ne pou- 
vait plus exister. C'est à ce point de sa vie politique que M. de Montbel 
reprend !e cours de ses Souvenirs. 



222 SOUVENIRS DU COMTE DE HONTBEL 

M. de Villèle était persuadé que Charles X n'aurait pas 
la constance nécessaire pour soutenir un combat suprême. 
11 redoutait en outre le caractère aventureux du prince de 
Polignac. « Pour triompher, me disait-il, il faut une vo- 
lonté inébranlable au milieu des obstacles et des dangers ; 
or, cette volonté n'existera pas, croyez-en mon expérience. 
Quant à vous, mon cher ami, saisissez la première occasion 
honorable de vous retirer de cette position désolante et 
sans autre issue qu'une catastrophe inévitable. » 

MM. Courvoisier, Chabrol, Hourmont, d'Haussez insis- 
tèrent dans nos conseils suivants pour que le Roi plaçât 
Villèle à la tête du ministère. « Vous savez, disait 
M. Courvoisier, que je songe à me retirer. Si M. de Villèle 
reprend la direction des affaires, je resterai fermement à 
mon poste, car alors j'aurai dans la sagesse de notre marche 
une confiance qui me manque complètement. » M. de Cha- 
brol exprima le même sentiment, mais M. de Polignac 
voyait un inconvénient grave à rappeler M. de Villèle ; 
ce dernier était encore sous la menace d'une proposition 
d'accusation, elle n'avait pas été rejetée par la Chambre 
des députés; en l'occurrence, elle serait infailliblement 
renouvelée et l'on verrait surgir des complications nou- 
velles. M. de Polignac ne s'en rendait pas compte, mais 
au fond, il ne voulait point voir revenir aux affaires pu- 
bliques un homme dont la raison supérieure et la longue 
expérience lui enlèveraient la possibilité de réaliser le vœu 
de son cœur. Le prince de Polignac, courageux et loyal 
comme un preux chevalier, se croyait prédestiné à sauver 
la monarchie et justifiait ce que M. de Sémonville me 
disait plaisamment de lui : il se croit un Jean d'Arc. Il 
tenait à ne renoncer ni à la gloire, ni aux dangers de cette 
mission, dût-elle le conduire au martyre. 

Le Roi ne vit point M. de Villèle en particulier pendant 
le court séjour que ce dernier fit à Paris, sauf dans une 
audience d'un quart d'heure qu'il lui avait assignée et qui 



GHAPI1 RE I \ 123 

précéda le conseil. Charles \ parla vaguement des cir- 
constances actuelles, sans demander aucun avis à Bon 
ancien ministre. Cette réserve envers un homme consulté 

par tous l»\s partis tenait à une convention faite avec le 
prince de Polignac. I >e son côté, vu les dispositions d'esprit 
où il s»> trouvait, M. «le Villèle se garda bien d'amener la 

conversation dans un sens dont, il redoutait les consé- 
quences. 

Le jour même, il reçut une visite à laquelle il était loin 
de s'attendre. Deux députés appartenant à l'opposition, 
MM. Humann et du Marhallach, vinrent lui proposer, au 
nom des centres, un engagement signé par une forte ma- 
jorité de faire passer le budget que soumettrait M. de 
Villèle, si le Roi le chargeait de former un nouveau minis- 
tère et si en outre il ne présentait durant cette session 
aucun autre projet de loi. Par ce moyen on gagnerait du 
temps, les esprits se calmeraient. Les deux députés témoi- 
gnèrent à M. de Villèle combien ils regrettaient d'avoir 
voté l'adresse, cause d'une telle complication; ils avaient 
pensé qu'elle amènerait un changement de ministère et 
ils voyaient avec angoisse une lutte de pouvoir, dont la 
conclusion certaine serait un coup d'État. D'après eux, 
ce coup d'État étant conduit par un homme inexpérimenté 
comme M. de Polignac, devait amener une révolution 
effrayante pour tous ceux ayant l'amour de leur pays. Ils 
croyaient donc remplir un devoir en s'adressant à l'habileté 
et à la sagesse universellement reconnues de l'ancien 
ministre. La majorité qui les envoyait lui donnerait l'appui, 
non de ses discours, mais de ses votes. La réponse de M. de 
Villèle fut la suivante : Si Charles X l'avait librement 
appelé à former un ministère, il aurait accepté, mais il ne 
pouvait tenter aucune démarche pour s'imposer à la con- 
fiance royale. 

Les deux députés du centre s'adressèrent alors à M. de 
Chabrol, en le priant de transmettre leur requête au Roi ; 



224 SOI VENIRS DU COMTE DE KfONTBEL 

celui-ci la repouss;i. M. de Polignac fit à son tour un*' 
louable tentative. Il se rendit chez M. de Villèle pour solli- 
citer une aide; avouant son insuffisance, il l'invita à 

prendre la présidence du conseil. M. de Villèle répondit que 
sa présence au pouvoir serait nuisible, elle fournirait de 
nouveaux griefs aux Chambres et à l'opinion publique : on 
ne voudrait voir dans cette annexion qu'un assemblage de 
ministres peu d'accord sur les principes. Dans cette dé- 
marche, M. de Polignac avait agi avec loyauté et avec le 
désir du bien, il avait même sacrifié son amour-propre, en 
offrant de renoncer à sa position prépondérante pour la 
confier à un autre. 

M. de Chabrol revint à la charge, il insista encore auprès 
de M. de Villèle, qui resta inébranlable dans sa décision. 
Le seul moyen pratique eût été d'accepter la combinaison 
présentée par MM. Humann et du Marhallach, mais on 
fit entendre au Roi que, luttant pour sa prérogative, il 
devait maintenir à leur poste M. de Polignac et ses col- 
lègues. Cette opinion était fausse. Charles X aurait au 
contraire parfaitement agi en appelant au pouvoir un 
homme éminent et qui possédait toute sa confiance. Il y 
aurait eu là quelques chances de salut ; les centres, épou- 
vantés de l'avenir, ne voulaient-ils pas franchement se 
grouper pour soutenir l'autorité royale? 

Je me rencontrai souvent avec M. de Villèle pendant 
son court séjour à Paris. Il me répétait que la monarchie 
légitime serait bientôt renversée et il m'engageait à saisir 
la première occasion pour me retirer du ministère. Il 
partit, la tristesse dans le cœur, et moi je le vis s'éloigner 
avec peine. Chaque jour j'acquérais une conviction plus 
vive de notre impuissance à arrêter le mal. Les divers 
départements fonctionnaient avec une régularité par- 
faite, les ministres se dévouaient à leur tâche avec un zèle 
infatigable, avec honneur et succès ; plusieurs montraient 
même de vrais talents administratifs, mais la vie man- 



CHAPITRE IX 223 

quail à leur ensemble, L'opinion publique les frappait de 
mort. L'autorité es1 une puissance morale ; quand toul le 
monde la nie, elle D'existé plus; quand ses mesures les 
plus équitables, les plus utiles sont, signalées chaque jour 
à la haine publique, comme des actes de perfidie et de 
trahison; quand les tribunaux lui refusent leur appui 
quand des chefs militaires peuvent impunément exciter 
l'armée à l'indiscipline, à la révolte. |] n'y a plus de minis- 
tère possible, il n'y a plus de royauté, il n'y a plus aucun 
gouvernement. 

Profondément ému par ces tristes idées, j'avais peine 
à comprendre comment, au milieu des passions furieuses 
partout déchaînées, il existait encore un ordre quelconque. 
Parfois, la nuit, je sortais seul et, en parcourant les rues 
de Paris, je m'étonnais à l'aspect du calme apparent de 
certains quartiers. C'était pour moi comme l'apaisement, 
le silence précédant les tempêtes et les tremblements de 
terre. Je résolus de parler au Roi devant l'assemblée des 
ministres et de dire la vérité telle qu'elle m'apparaissait. 
Je fus confirmé dans ma résolution par la question sui- 
vante posée au conseil : y aurait-il lieu, si les élections 
amenaient encore une Chambre hostile à l'autorité royale, 
de recourir à l'article 14 de la Charte pour modifier par 
des ordonnances le système électoral et la législation sur 
la presse? 

Dans le conseil j'exposai donc au Roi ma conviction des 
dangers menaçant la monarchie et de l'insuffisance où se 
trouvait le ministère pour les conjurer. « Je suis loin de 
penser, dis-je, que mes collègues n'aient point les connais- 
sances, les talents et le caractère indispensables pour con- 
duire avec honneur les affaires de leurs divers départe- 
ments, mais la plupart de nous, débutant dans ces hautes 
fonctions administratives, nous sommes connus du public 
seulement par les calomnies et les sarcasmes que les jour- 
naux accumulent quotidiennement contre nous, depuis 

15 



226 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

plusieurs mois. Il en résulte ceci : nous n'inspirons ni assez 
de crainte à dos adversaires, ni assez de confiance à nos 
amis. Le Roi a dissous la Chambre des députés, qui, en lui 
refusant son concours, prétendait lui enlever la prérogative 
de choisir les agents de son autorité administrative. Une 
nouvelle Chambre va être élue; elle doit l'être sous notre 
ministère, sans modification aucune, car la presse a épuisé 
sur nous tous les outrages, il ne faut point lui fournir 
d'autres aliments. Les préfets m'écrivent leur espoir en 
des choix favorables à la monarchie, ils peuvent se tromper. 
Quel que soit le résultat des élections, mon avis est qu'avant 
la réunion des Chambres, le Roi nous congédie et forme le 
ministère ayant le plus de chance de grouper une majorité 
parmi les députés nouvellement élus. En nous retirant, 
nous aurons le témoignage de notre conscience que nous 
avons rempli nos devoirs envers le Roi, envers la France, 
et l'honneur d'avoir pris part aux délibérations qui amè- 
neront, je l'espère, la conquête d'Alger. » MM. de Chabrol, 
Courvoisier et Ranville appuyèrent mon opinion. Le Roi 
garda le silence (1). 

(1) Après la révolution de 1830, durant le procès intenté contre les ministres 
signataires des ordonnances de juillet, M. de Courvoisier eut à faire une dépo- 
sition ; en voici des extraits : 

« Le 21 avril (1830), dit-il, le président du Conseil soumit à la délibération 
la question suivante : Que fera-t-on si les nouveaux choix (dans les élections) 
présagent une majorité plus hostile? 

« J'opinai le premier. Mon avis fut qu'un ministère sans majorité devait 
se démettre... La retraite de M. de Chabrol et la mienne furent dès ce jour 
chose convenue. » 

Mais, ajoute Courvoisier, on se demanda dans un autre conseil si l'annonce 
officielle de cette double retraite ne devait pas être prorogée jusqu'après les 
élections. 

« Cette question, dit-il, avait été proposée par M. de Montbel; il insistait 
sur la nécessité de l'ajournement ; telle était aussi l'opinion de M. de Guernon- 
Ranville. M. de Montbel voyait la crise et le danger; il désirait vivement des 
choix modérés et trouvait une ressource dans le retour de M. de Villèle, de 
qui la gauche et le centre gauche avaient manifesté l'intention de se rap- 
procher. 

« M. le Dauphin revint de Toulon ; peu de jours après, le Moniteur annonça 
notre retraite. M. de Montbel voulut aussi se retirer : il résista pendant deux 
jours aux plus vives instances, il ne céda que sous la condition expresse qu'il 



CHAPITRE l\ -'-'7 

Nous avions entendu parler d'une réunion ohez M. Olli- 
vier, qui ôtail devenu pair de Franoe. MM. de Villèle ot de 
Peyronnet s'y trouvaient. On avait discuté but les événe 
ments, sur les dangers très prochains d'une explosion révo- 
lutionnaire et l'on s'était demandé quelle règle de con- 
duite devaient adopter les Pairs dans des circonstances 
aussi alarmantes. Ne faudrait-il pas provoquer le retour 
du ministère, dont M. de Villèle avait été président, pour 
offrir une résistance plus efficace aux projets des ennemis 
de l'ordre social? «Messieurs, avait répondu en substance 
M. de Villèle, gardons-nous d'aggraver les périls où se 
trouve le trône par une démarche inconsidérée. Soutenons 
l'autorité royale en donnant appui aux ministres actuels. 
Mais ne rallumons pas des passions mal éteintes en ren- 
trant au pouvoir. Je pars demain pour éviter toute propo- 
sition à cet égard et je suis convaincu que mes anciens 
collègues pensent comme moi. — M. de Villèle doit parler 
pour lui seul, dit avec émotion M. de Peyronnet. Quant à 
moi, si le Roi me fait l'honneur de m'appeler dans le con- 
seil, je n'hésiterai pas à y rentrer. J'y ai longtemps joué 
un second rôle, je me sens le courage et la force d'y rem- 
plir le premier. » 

A ces mots un frisson parcourut l'assemblée ; il fut 
évident pour tous que des propositions étaient faites à 
M. de Peyronnet et qu'il les avait acceptées. Aucun de 
mes collègues n'en savait plus que moi à cet égard. Ces 
questions se traitaient dans l'intimité du Roi, du Dauphin 
et de M. de Polignac. Comme MM. de Courvoisier et de 
Chabrol manifestaient l'intention de se retirer, il fallait 
bien leur trouver des successeurs et se procurer des hommes 
de tribune. J'avais appris indirectement le désir où l'on 

remettrait son portefeuille aussitôt après les opérations des collèges d'arron- 
dissement, et avant qu'on en connût le résultat. J'ai su dès lors que cet 
excellent homm» dont l'intégrité, le désintéressement, les vertus et la modestie 
sont au-dessus de mes éloges, n'avait abandonné sa résolution que pour se lier 
au sort du monarque dont allait se briser le sceptre. » 



228 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTREL 

était d'appeler M. de Chantelauze, alors premier président 
à la cour royale de Lyon. On ne pouvail faire un choix- 
plus digne; talent, instruction, éloquence, probité, droi- 
ture de cœur et d'esprit, tout était réuni dans ce1 homme 
de bien. Le Dauphin allait partir pour Toulon afin d'as- 
sister à l'embarquement de l'armée d'Alger, il devail 
déterminer Chantelauze à accepter les sceaux qu'il avait 
refusés jusque-là. Avant son départ je me rendis chez, le 
duc d'Angoulême, je lui répétai avec insistance ce que 
j'avais dit au Roi pendant le conseil, je le suppliai qu'il 
conjurât Charles X de ne faire aucun changement minis- 
tériel jusqu'aux élections et de nous congédier avanl la 
convocation des Chambres. Le Dauphin m'écouta avec 
bienveillance, mais il me répondit vaguement. Je ne 
doutai plus de son accord avec le Roi pour les modifications 
dont il était question. 

Dès le retour du duc d'Angoulême, M. de Chantelauze, 
avec lequel j'étais lié, m'écrivit pour me dire combien il 
regrettait de n'avoir pas su repousser l'appel transmis par 
le Dauphin. Il allait donc devenir mon collègue au minis- 
tère. 

Un soir, M. de Polignac eut avec moi un entretien par- 
ticulier. 

— Je vous annonce, me dit-il, que nous perdons MM. de 
Courvoisier et de Chabrol ; ils sont remplacés par MM. de 
Peyronnet et de Chantelauze. Cette modification entraîne 
un changement dans l'organisation des ministères. Celui 
de l'intérieur est trop chargé, je l'ai divisé en deux ; vous 
serez ministre des travaux publics et Peyronnet de l'inté- 
rieur. Le b'aron Capelle remplacera Chabrol aux finances. 

— Il me semble, répondis-je, qu'avant de disloquer le 
ministère qui m'est confié, il eût été convenable de porter 
l'affaire au conseil et de me demander mon avis. D'après 
moi, l'appel de M. de Peyronnet à l'intérieur, au moment 
des élections, va compromettre les chances du gouverne- 



Cil \NTHK IX 220 

ment. M. de Peyronnet esl un homme de talent et de 
oourage, j'apprécie toutes ses qualités, mais parmi tous 
les membres du ministère auquel il a appartenu, il est le 

plus impopulaire (1). 

— Mon cher Mont bel. vous avez une idée fixe, le retour 
de votre ami Villèle aux affaires. Comme vous, j'admire sa 
haute intelligence, nous lui remettrons plus tard nos por- 
tefeuilles, mais avant tout sauvons le pays. 

— Je vois la chose tout autrement, lui répondis-je. 
Dans une situation calme et régulière, je me sens assez de 
jugement et assez d'application au travail pour diriger 
l'administration qui m'est confiée, mais devant une telle 
surexcitation des partis hostiles à la royauté légitime, je 
suis persuadé que ni vous, ni moi n'avons l'autorité morale 
suffisante pour conjurer la crise. Je ne continue pas à 
travailler au retour de M. de Villèle, comme vous le croyez 
à tort. D'ailleurs, il me l'a récemment déclaré, il s'estime 
trop heureux d'être sans responsabilité à cette heure où 
va s'abattre une catastrophe qu'il ne se croit pas en mesure 
de conjurer. Quant à moi, je n'accepte point la part que 
vous voulez me laisser dans une dislocation faite à mon 
insu et je vous prie de porter au Roi ma démission. 

— Pourquoi ne voulez-vous pas être ministre des tra- 
vaux publics? 

— Parce qu'il ne me convient pas d'être ainsi condamné 
par surprise aux travaux forcés. 

Le prince de Polignac sembla peiné. Ses manières étaient 
douces, polies et toujours bienveillantes, mais avec son 
dévouement exalté, il oubliait les égards dus à ses col- 
lègues, sans avoir toutefois l'intention de les blesser. 

Je me préparai donc à quitter le ministère, quand le 
prince de Polignac arriva chez moi et me dit : « Le Roi tient 
à vous garder au conseil, je viens donc vous proposer le 

(1) Le comte de Peyronnet avait été à la tête du département de la 
justice sous le ministère Villèle. 



230 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

portefeuille des finances. — Je vous réponds Bans aucune 
amertume : rien n'est plus contraire au bien «lu service 
que <le promener un même individu d'un ministère .1 

l'autre. Par ce moyen, il ne peut connaître ni les affaires, 
ni le personnel de son département. Je n'accepte donc 
pas votre proposition, je rentre dans la Chambre des 
députés où je servirai la cause de l'ordre social bien mieux 
qu'au pouvoir. — Puisque telle est votre résolution, le 
ftoi vous recevra demain, après MM. de Chabrol et de 
Courvoisier, car vous avez à lui remettre le compte de vos 
fonds secrets. » 

Je passai le reste de la soirée avec MM. de Chabrol et de 
Courvoisier, déplorant l'égarement des esprits qui se jetaient 
dans les hasards d'une révolution, à une heure où il exis- 
tait une prospérité sans exemple. Nous nous félicitions 
d'échapper par notre retraite à une situation désespérée, 
où nous redoutions d'être moins utiles que dangereux au 
service du Roi. 

Le lendemain, à l'heure indiquée, je partis pour Saint- 
Cloud. Arrivé au bois de Boulogne, je rencontrai Chabrol 
et Courvoisier; ils descendirent de voiture el vinrent me 
joindre. « Nous vous plaignons, me dirent-ils. Nous voilà 
hors de cause, mais vous, vous aurez grand'peine à échapper 
aux instances du Roi. Il veut vous conserver à tout prix 
dans un ministère et nous ne pouvons le cacher, nous 
sommes tombés d'accord avec lui, eu disant que votre 
intégrité connue serait d'un bon effet aux finances. » 

Je continuai tristement ma route et j'arrivai auprès 
du Roi. Je lui remis les comptes des fonds secrets de l'inté- 
rieur. « C'est bien, me répondit Charles X, mais je n'ac- 
cepte pas votre démission. Je vous demande connue un 
service, auquel j'attache la plus haute importance, d'en- 
trer au ministère des finances. Chabrol et Courvoisier, en 
se retirant, amènent un changement dans le conseil. J'ai 
appelé deux hommes ayant une grande habitude de parler 



CHAPITRE l\ 834 

ru public : Peyronnei el Chantelauze. Ce dernier par ses 

aptitudes est tout désigné pour être garde des sceaux. Dès 
lors, à Peyronnei revenait tout naturellement L'intérieur 
où son activité nous sera utile, .le désirais confier les 
finances à Capelle, mais puisque vous ne voulez pas être 

aux travaux publics, e'est lui que j'y mettrai. » 

Persistant dans mon refus, je répétai au Roi ce que je 

lui avais dit durant, le conseil. Je lui montrai la réproba- 
tion générale dont était frappé le ministère. Les qualités 
intellectuelles el morales de ses membres importaient peu. 
Toutes leurs mesures, tous leurs actes étaient contrariés 
par l'opinion dans la presse, dans les Chambres, dans les 
salons et jusqu'à la cour. La grande affaire était mainte- 
nant les élections. Selon ma conviction intime, elles 
auraient dû s'accomplir sous notre ministère, sans inno- 
vation aucune. La présence de MM. de Chabrol et de 
Courvoisier, la mienne aussi, inspiraient quelque confiance 
aux électeurs timides, car notre modération était connue. 
La venue de M. de Peyronnet attirerait au contraire toutes 
les méfiances et serait regardée comme une provocation. 
Je suppliai le Roi, dès que les élections seraient terminées, 
de composer un nouveau ministère pouvant réunir une 
majorité. 

— Ma résolution est prise, me répondit Charles X, j'ai 
appelé ces nouveaux ministres. Tout le monde connaît 
le départ de Chabrol et de Courvoisier, il n'y a pas à revenir 
sur ce qui est fait. Je vous demande de rester avec nous. 

Comme je résistai, la conférence se prolongea pendant 
deux pénibles heures. 

— Votre retraite me nuirait beaucoup pour les élec- 
tions ; ne m'abandonnez pas à un moment si grave, me 
dit le Roi en me pressant dans ses bras. Que deviendrai-je, 
si mes vrais amis s'éloignent de moi? 

Jf fus profondément touché par l'émotion de cet auguste 
vieillard qui unissait tant de bonté à tant de noblesse. 



232 SOI ni: Ml; s DU COMTE DE M ONT H Kl. 

Peut-être aussi, sans m'en douter, me laissai-je aller à un 
mouvement de répréhensible faiblesse, en voyant Charles X 

manifester un tel désir de me garder dans son conseil. 

— Ma conscience, lui dis-je enfin, m'oblige à déclarer 
au Roi que je ne me crois pas utile à son service, mais -il 
m'ordonne d'entrer au ministère des finances jusqu'après 
les élections, je lui obéirai. 

Il m'embrassa avec effusion ; sa reconnaissance me 
pénétra. Je retournai à Paris, le chagrin dans l'âme. Ma 
famille, qui avait compté rentrer dans ses habitudes de 
calme, fut au désespoir. J'essayai une dernière tentative 
en écrivant à M. de Polignac d'obtenir que le Roi auto- 
risât ma retraite. On me répondit que les ordonnances 
étaient déjà imprimées. M. de Pcyronnet vint donc au 
ministère de l'intérieur pour en prendre possession : « Je 
souhaite, lui dis-je, que vous ayez ici plus de satisfaction 
que je n'en ai éprouvé depuis six mois. » 

Je ne cessai de me demander pourquoi Charles X 1 niait 
tellement à me faire rester malgré moi au gouvernement. Je 
n'ai eu l'explication de ce problème que quelques années 
plus tard. Après 1830, je revis M. Alphonse de Rainneville, 
« J'ai, me dit-il, à vous demander pardon d'être la cause 
de vos malheurs et de votre exil. — Je n'ai jamais eu la 
pensée de vous les imputer. Que voulez-vous dire? — Vous 
le savez, reprit-il, je voyais habituellement le prince de 
Polignac et il me témoignait beaucoup de confiance. 
Quand j'appris votre résolution de quitter le ministère, 
j'allai le trouver et je lui dis : M. de Montbel, l'ami connu 
de M. de Villèle, est le lien fait pour rattacher à vous tous 
ceux qui ont suivi en politique ce ministre éminent. Si 
vous vous séparez de M. de Montbel, tous ces hommes 
seront offensés, ils vous abandonneront — Mais Montbel 
ne veut point rester au Conseil, répliqua le prince de 
Polignac. — Il faut qu'il y reste. Vous l'avez sans doute 
blessé en divisant à son insu son département, proposez-lui 



CH U'IïliK l\ Î33 

1rs finanoes. E1 s'il refuse? adressez- vous au Roi. 

Que Charles \ le prie de ae point se retirer. Qu'au besoin 
il lui en donne l'ordre. » 

Il importait à M. de Polignao, après s'être attiré les res- 
sentiments il»* M. de La Bourdonnaye el de ses partisans, 
de ne pas rompre avec les amis de M. de Villèle ; il obtint 
doncque le Roi lit tout son possible pour me retenir. «Com- 
bien de fois, plus tard, ajoutait M. de Rainneville, ne me 
suis-je pas reproché vos infortunes et celles de votre famille ; 
aussi quels vœux ardents fis-je pour vous voir échapper 
aux poursuites de nos ennemis. » 

Ainsi me furent expliquées les longues instances du Roi. 
J'eus tort d'y céder, ma conscience me faisait un devoir 
de quitter ce poste. Quant à mes malheurs personnels, je 
les ai peut-être mérités par cette faute. J'en remercie 
d'ailleurs la Providence. Ils m'ont étroitement attaché 
à ces princes si respectables et si méconnus qui m'appe- 
lèrent sous le toit de leur exil. J'ai été admis à l'intimité 
de leur vie simple, digne, immensément charitable, de 
leurs pensées si nobles, si bienveillantes. Sous les regards 
les plus sévères, ils auraient pu habiter une maison de 
cristal, mais ils cachaient leurs bienfaits avec plus de soin 
que d'autres n'en mettent à dissimuler leurs mauvaises 
actions. Leur vie m'a enseigné comment on doit vivre, 
leur mort comment on doit mourir. Au terme de ma car- 
rière, je ne saurais regretter pour moi les circonstances 
qui m'ont fait recevoir de si hauts exemples. Puissé-je 
vivre et mourir comme eux !... 

Le 20 mai, les nouveaux ministres assistèrent au 
conseil. Nous préparions activement la session, elle devait 
s'ouvrir au commencement du mois d'août. Les travaux 
étaient poursuivis avec zèle, il y avait d'importantes réso- 
lutions à prendre et sur l'affaire d'Alger et sur les questions 
d'Orient, particulièrement pour l'établissement d'un roi 



284 SOUVENIRS DU COMTE DE HONTBEL 

de Grèce. Le prince Léopold de Saxe-Cobourg, au momenl 
de recevoir l'investiture de cette royauté qu'il av;iif vive- 
ment sollicitée, y renonça tout à coup, car Charles X ne 

consentit point à lui garantir un emprunt de 60 millions. 
D'autre part, le duc d'Orléans, ayanl très peu de confiance 
dans cette monarchie hellénique, ne voulut point donner 
sa fille en mariage à Léopold de Saxe-Cobourg. Il la lui 
donna [dus tard... quand ce prince devint roi des Belges. 

Mais les affaires intérieures s'imposaieni à nous avec 
une particulière gravité. Sous l'influencé désastreuse de 
la défection royaliste, le comité directeur se rendit maître 
des élections dans la plupart des collèges. Par suite 
Charles X s'estimait réduit à la nécessité de défendre 
ses droits ou d'abdiquer sa couronne, en subissant les 
volontés des 221 qui revenaient à peu près tous, ren- 
forcés d'hommes connus par leurs sentiments hostiles à la 
monarchie légitime. Royer-Collard avait été honni par ses 
électeurs, car il leur avait parlé de fidélité au Roi et à la 
Charte. 

Dans ces graves circonstances, le 29 juin, nous nous 
trouvions réunis en conseil à la Chancellerie quand Chan- 
telauze nous dit : « Je connais un moyen sûr pour le Roi 
de sortir de la position fausse où il est placé. » On le pressa 
de s'expliquer. Trois mesures seraient à prendre : 1° sus- 
pendre le régime constitutionnel ; 2° déclarer nulle l'élec- 
tion de ceux qui ont voté l'adresse ; 3° dissoudre la nou- 
velle Chambre et en faire nommer une autre par un sys- 
tème d'élection que réglerait une ordonnance royale. Mais 
pour ces mesures, il fallait avoir à Paris quarante mille 
hommes, placer de fortes garnisons à Lyon, à Rouen, à 
Bordeaux et déclarer ces villes en état de siège. 

Un long silence suivit cette communication. Pour ma 
part, je demandai qu'avant tout le conseil examinât si 
de telles déterminations pouvaient s'accorder avec la 
portée de l'article 14 de la Charte. La discussion fut 



CHAP1 l R I' l\ 888 

longue et sérieuse. Od admil que toute constitution doit 
renfermer implicitement ou explicitement un moyen de se 
défendre contre l'anarchie des pouvoirs. Quand le salut 
de l'État l'exige et que la législation esl insuffisante, il 
faut recourir à la maxime romaine : Sains populi suprema 
Ic.v csto. Ce principe, disait-on, est d'ailleurs littéralement 
exprimé dans l'article 11 de la Charte : le Uni l'ait les 
ordonnances pour la sûreté de l'État. .\mi> repoussâmes 
du reste les propositions de M. de Chantelau/.e, comme 
intempestives. 

Quelques jours après, le G juillet, M. de l'eyronnet nous 
présenta le tableau des élections. C'était l'évidence d'une 
telle majorité contre le gouvernement qu'il en conclut 
la nécessité de recourir à l'article 14. Il nous développa 
le projet suivant. Le Roi convoquerait en « Grand Conseil 
de France » une assemblée composée de pairs, de députés, 
de magistrats, de membres de conseils généraux sous la 
présidence de M. le Dauphin. Le Roi ferait exposer à cette 
assemblée les obstacles dangereux que rencontrait le gou- 
vernement dans le système électoral et dans les excès du 
journalisme ; il lui demanderait, en conséquence, son avis 
sur les mesures à prendre pour sauver la monarchie 
menacée. M. de Peyronnet présenta ce plan avec assez 
de froideur. M. de Polignac l'adopta et le soutint chaleu- 
reusement ; je crois qu'il en était l'auteur. M. d'Haussez 
se joignit à eux pour faire valoir les avantages de cette 
mesure. Tous les autres membres du Conseil, nous la repous- 
sâmes ; c'était la convocation d'une assemblée de notables 
sans autorité ; ses avis ne donneraient aucune force au 
gouvernement et multiplieraient les difficultés. Les assem- 
blées de notables, ayant précédé la convocation des États 
généraux, démontraient l'inanité et le péril d'une pareille 
ressource. Ce serait recourir à l'article 14 de la Charte, 
sans avoir le courage d'en assumer la responsabilité, ce 
serait augmenter notre discrédit, en déclarant que nous 



SOI VENIRS DU COMTE DE HONTBEL 

n'avions aucune idée précise sur les moyens de sauver 
V État. MM. de Polignac et <l* Haussez appuyèrent ce projet, 
mais M. de Peyronnet, trouvant nos objections fondées, se 
rallia à notre opinion. Le « Grand Conseil de France » fut 
rejeté. 

M. de Peyronnet proposa alors la dissolution de la 
Chambre des députés, une ordonnance sur les élections, 
une autre contre la licence des journaux. Il y eut contes- 
tation sur l'opportunité de la mesure. Guernon de Ran- 
ville soutint fermement qu'il faudrait attendre le refus du 
budget, soumettre des lois telles que l'émancipation des 
communes et d'abord faire revenir l'armée d'Alger. « Tout 
ce que vous proposerez, lui répondirent MM. de Peyronnet 
cl de Polignac, sera sûrement repoussé. » 

Dans ce pénible étal de choses, les menées sournoises et 
cauteleuses du duc d'Orléans devenaient de plus en plus 
actives. Charles X en recevait avis de toutes parts. Je lui fis 
moi-même plusieurs rapports à ce sujet, et je lui relatai 
lidèlement des communications que Sémonville m'avait 
instamment prié d'apporter à la connaissance royale. 
Voici d'ailleurs les faits. Quinze jours environ avant la 
signature des ordonnances, le Grand Référendaire vint chez 
moi. Il me parla d'abord de l'intérêt qu'il voulait bien me 
porter, du bonheur qu'il éprouverait en me voyant à la 
Chambre des pairs, des torts de Talleyrand dans le meurtri 1 
du duc d'Enghien, des services que Maret avait rendus 
au duc d'Angoulême en retenant une dépêche de Napoléon, 
puis tout à coup, allant avec précaution s'assurer que les 
doubles portes de mon cabinet étaient fermées, il mit sa 
main sur mon bras, et me dit à voix basse, mais avec véhé- 
mence. « Le plus grand danger qui menace actuellement le 
trône, le seul péril donnant de la consistance à tous les 
autres, c'est le duc d'Orléans. Sans lui, une révolution 
serait impossible, car elle compromettrait trop d'intérêts, 
trop d'existences. Le duc d'Orléans conspire, je le sais. 



CHAPITRE l\ 137 

Dites oela au Roi. Dites lui que o'est moi, Sémonville, qui 
l'avertis, Je me suis adressé à vous, oar votre oaractère 
m'inspire oonfianoe. Le prinoe de Polignao est an nomme 
loyal et excellent, mais je me méfie de ses idées exaltées. » 
Sémonville se préparai à s'éloigner, mais quand il fut 
oontre la porte, il revint sur ses pas pour me répéter: «Sur- 
tout n'oubliez pas de bien dire au Roi que c'est moi, 
Sémonville, qui lui donne cet avis. » 

Je m'acquittai scrupuleusement de son message auprès 
de Charles \. .Mais cette histoire peut être complétée. 
Taudis qu'après la révolution de 1830 je me trouvais à 
Vienne, l'ambassadeur de Russie Pozzo di Borgo y passa ; 
c'était au moment où Charles X quittait l'Ecosse pour 
venir se fixer en Autriche. Pozzo témoigna le désir de me 
voir à M. de Tatistcheff, son collègue dans la capitale 
autrichienne. Celui-ci nous invita donc, tous deux, dans 
sa maison de campagne à Hietzing. Là, Pozzo me fit des 
protestations sur son attachement à la légitimité, je ne 
les contestai point. Il me parla des événements de 1830, 
et du rôle joué par Louis-Philippe. Je lui racontai l'anec- 
dote de Sémonville. « Je le reconnais bien là, s'écria-t-il, 
et vous allez aussi le reconnaître dans ce que je vais vous 
apprendre. » Pozzo me dit alors que, le dimanche où 
Charles X avait signé les ordonnances, Sémonville et lui 
étaient invités à dîner chez le duc d'Orléans. Pozzo fut 
placé à table à côté de Mademoiselle Adélaïde, qui semblait 
fort agitée. « Croyez-vous à un coup d'État? dit-elle à son 
voisin. — Je n'y crois pas, répondit Pozzo, ce serait le 
tocsin contre la monarchie. » Au sortir de table, le duc 
d'Orléans prit Pozzo par le bras et, tout en marchant avec 
lui, il le questionna : « Que vous racontait donc ma sœur? — 
Monseigneur, elle me demandait si je croyais à un coup 
d'État ; je lui ai répondu : Ce serait le tocsin contre la 
monarchie. » Au même moment, entre la tête du duc 
d'Orléans et celle de Pozzo, s'insinua la figure de Sémon- 



238 mu \ i:\li; s Dr COMTE DE MONTBEL 

ville. « Et, continua ce dernier, ce tocsin serait le .siL_ r n;i] 
pour Monseigneur de ramasser la couronne. » 
Mais reprenons le cours des événements; le 7 juillet, 

à Saint-Cloud, le conseil soumit au Roi toutes les discus- 
sions qui avaient eu lieu dans les séances préparatoires 
sur l'objet dont nous nous étions occupés. Charles X 
nous dit alors : « Je vois avec satisfaction que vous êtes 
d'accord sur mon droit d'user de l'article 14 de la Charte. 
Le reste est une question d'opportunité. J'ai malheureuse- 
ment plus d'expérience que vous, messieurs. Vous n'êtes 
pas d'âge à avoir pu juger la Révolution dans ses débuts. 
Je me souviens de ce qui se passa. La première concession 
de Louis XVI fut le signal de sa perte. Les factieux de 
cette époque, tout en lui adressant des protestations 
d'amour et de fidélité, demandaient seulement le renvoi 
des ministres; il céda, tout fut perdu. Aujourd'hui on 
prétend n'en vouloir qu'à vous, on me dit : « Congédiez vus 
« ministres et nous vous entendrons. » Je ne vous renverrai 
pas, messieurs, d'abord parce que vous m'inspirez tous 
affection et confiance, mais aussi parce que, si je m'inclinais 
devant de pareilles exigences, nous subirions le sort de 
Louis XVI. On ne nous conduira pas à l'échafaud, on nous 
tuera à cheval. » 

Peyronnet se chargea alors de préparer trois projets 
d'ordonnances pour la dissolution de la nouvelle Chambre, 
pour un nouveau système d'élection et pour la police des 
journaux. Chantelauze devait rédiger un rapport motivant 
le recours à l'article 14. 

L'ordonnance concernant la presse soumettrait les jour- 
naux à une autorisation royale renouvelée tous les trois 
ne us, et pouvant être révoquée. 

L'ordonnance sur les élections établirait deux degrés. 
Les collèges d'arrondissement, composés de contribuables 
pris uniquement dans la propriété foncière et mobilière, 
présenteraient des candidats parmi lesquels le collège dépar- 



CHAPITRE l\ 838 

bemental choisirait les députés. Le oollège départemental 
Berait oomposé du quart le plus imposé des électeurs. En 

écartant les patentes, on éloignait la partie la plus hostile 
au gouvernement établi. Du reste, l'ordonnance remettrait 
en vigueur quelques articles (le la Charte abrogés par des 
luis ; entre autres L'article 36, fixant le nombre des députes, 
et l'article 37, d'après lequel, les représentants étant élus 
pour cinq ans, le Chambre devait se renouveler chaque 
année par cinquième. L'ordonnance rappellerait en outre 
la Chambre à l'observation exacte de l'article 46 de la 
Charte, déclarant que nul amendement ne serait fait à 
une loi, s'il n'avait été proposé ou consenti par le Roi. 

Une dernière ordonnance fixerait l'époque des élections 
et convoquerait les Chambres pour le 8 septembre. 

Le dimanche 25 juillet, ces ordonnances furent soumises 
à la signature royale. Avant le conseil, Charles X eut une 
réception nombreuse. Il y avait là plusieurs pairs, tous sem- 
blaient anxieux à l'idée de la lutte qui allait s'engager avec 
une Chambre hostile. La plupart adressaient au Roi des 
vœux sincères, quelques-uns étaient venus dans l'espoir 
de connaître l'avenir. Sémonville, prudemment placé dans 
un groupe d'opposants, cherchait à lire, dans les regards 
de Charles X, si j'avais exactement transmis son message. 
Depuis plusieurs jours certains s'empressaient de dire au 
souverain qu'il fallait en finir avec la faction. Toutefois, 
Vitrolles, qui avait particulièrement insisté sur l'urgence 
d'un coup d'État, le trouvait maintenant inopportun. 

Le Conseil se réunit, seul Chantelauze y manquait. Ses 
travaux n'étaient point terminés, nous l'attendîmes assez 
longtemps. Il arriva enfin pour nous lire son rapport, qui 
obtint l'approbation royale et la nôtre. Les bases de cet 
exposé avaient été arrêtées d'avance, mais dans sa rédac- 
tion, nous reconnûmes bien la droiture et le talent de Chan- 
telauze, l'esprit juste et clairvoyant de ce magistrat si 
dévoué aux vrais principes d'ordre. Son travail montrait 



240 si il VENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

combien le journalisme était responsable de l'anarchie 
déchaînée sur la France, à une heure de si grande prospé- 
rité. « La presse, disait cet acte d'accusation, n'a même pas 
rempli sa condition essentielle, la publicité. Elle a odieuse- 
ment altéré les faits et calomnié toutes les intentions, elle 
a présenté les vérités comme des mensonges et les mensoiiL r < is 
comme des vérités. Au moment de l'expédition d'Alger, 
elle a multiplié ses efforts pour voir les outrages à notre 
honneur national rester impunis, et le monde civilisé con- 
tinuer son assujettissement envers des pirates. Elle a fait 
plus. Par d'infâmes complicités, ayant surpris les plans de 
la campagne d'Alger, elle les a publiés pour permettre 
aux ennemis de la France de ruiner notre juste et belle 
entreprise. En agissant ainsi, elle ne se souciait guère de la 
vie de nos marins et de nos soldats. Par ses déclamations 
furieuses, elle a voulu provoquer la révolte de l'armée 
contre son chef aujourd'hui victorieux. 

« En outre, la presse dirige les plus sanglants outrages 
contre les fidèles agents de l'administration et rend leur 
tâche impossible. Elle poursuit de ses sarcasmes haineux 
la religion et ses ministres, partout elle attise les discordes. 
Que conclure? La presse périodique est une exploitation 
industrielle, comme les autres et, plus que les autres, elle 
doit être soumise à la surveillance de l'autorité publique. 
Nul gouvernement ne resterait debout, s'il n'avait le droit 
de pourvoir à sa sûreté. Ce droit est préexistant aux lois, 
car il est dans la nature des choses. De telles maximes ont 
pour elles et la sanction du temps et l'aveu des publicistes, 
elles ont même une confirmation plus positive encore dans 
l'article 14 de la Charte, d'après lequel le Roi a la faculté 
non de changer nos institutions, mais de les consolider. Vu 
les circonstances, il fallait exercer, sans retard, ce pouvoir 
suprême. » 

Telle est l'analyse de cet exposé mémorable. Il n'y eut 
point de discussion dans cette séance du Conseil. Mes 



CHAP1 l Ki: l\ _>ii 

oollègues et moi, après avoir éoouté le rapport de Chante- 
lauze, nous y apposâmes nos Bignal lires. Lo Roi prit alors les 
ordonnances, il parut s'absorber dans une grave médita- 
I ion ; la tête appuyée sur sa main, il tenait sa plume immo- 
bile, à deux pouces du papier ; il restait ainsi dans un recueil- 
lement profond, l'instant était solennel ; eutiu, il se décida 

et Bigna les ordonnances, tous les ministres les contresi- 
gnèrent. « Messieurs, nous dit alors Charles X, je vous 
remercie de vous être associés à cet acte, car il va redoubler 
contre vous les fureurs libérales. Du reste, ce n'est pas à 
vous qu'on en veut réellement, c'est à moi, c'est à la monar- 
chie. Sous Louis XVIII et sous mon règne, il n'est pas un 
ministère, quelle que fût sa couleur, qui n'ait été en butte 
aux attaques incessantes d'une opposition passionnée, 
s'efforçant toujours de rendre le gouvernement légitime 
impossible. En vous choisissant j'étais sûr de votre inébran- 
lable fidélité, moi aussi je vous resterai fidèle. Plus j'y 
pense, plus je demeure convaincu qu'il m'était impossible 
de ne pas faire ce que je fais. » 

M. de Polignac nous avait donné plusieurs fois l'assu- 
rance que toutes les mesures militaires étaient prises. 
D'après lui, il y aurait des forces assez considérables pour 
garantir la paix publique et, au besoin, empêcher toute 
perturbation. Quant à M. Mangin, le préfet de police, il 
nous avait déclaré : « Quoi que vous fassiez, Paris ne 
bougera pas, marchez hardiment, je réponds de Paris sur 
ma tète (1). » 

« Je déplore que l'absence des précautions exigées par un 

(1) Le comte de Montbel n'ayant point rappelé dans ses Souvenirs ce 
qu'il fit pendant les trois journées de révolution, il m'a paru intéressant 
de suppléer à cette lacune en intercalant ici quelques pages publiées jadis 
par lui. Elles sont extraites d'une brochure ayant pour titre : Protestation 
de M. de Montbel, ex-ministre du roi de France, contre la procédure instruite 
et suivie contre lui devant les pairs convoqués en cour de justice, et exposé de sa 
conduite pendant et avant les événements de Juillet 1830. (Paris, Dentu, 1831.) 
Le passage qu'on va lire est compris entre les pages 7 et 19 de ce Mémoire. 

16 



_>;_- SOI V i:\li; s ni COM1 E DE MON! UEL 

tel étal de «luises ;iii facilité une lutte qui devait avoir de 
si funestes résultats. Ces précautions ue dépendaient pas 
de moi. Je ue pouvais que les réclamer avec instance. A cel 
égard, je n'ai pas négligé s devoirs, il fut déclaré, devant 

lions et devant le Roi, que la garde royale, que de noiii- 

breuses troupes étaient disposées pour prévenir toute ré- 
volte. Je ne sais quelle funeste erreur donna lieu à dr> asser- 
tions si éloignées de la vérité ; elles nous inspirèrent la con- 
fiance que toutes les tentatives de désordre seraient, sinon 
entièrement prévenues, du moins facilement réprimées. 

« Les ordonnances étaient convenues depuis plusieurs 
jours. Leur publication n'était suspendue que par le retard 
des opérations électorales de quelques départements. Mlles 
furent présentées au Roi, ainsi que le rapport qui en dévelop- 
pait les motifs, dans le conseil du 21 juillet ; le même jour 
fut arrêtée l'ordonnance qui donnait le commandement 
supérieur de la première division militaire au maréchal duc 
de Raguse, alors de service comme major-général de la garde 
royale. Ces actes ne furent signés qu'au conseil suivant, 
le dimanche 25 juillet. On convint d'avertir le jour même 
le maréchal et le préfet de police. Le garde des sceaux fut 
chargé de faire appeler près de lui, dans la nuit, le directeur 
de l'imprimerie royale et le gérant du Moniteur, pour que 
les ordonnances fussent publiés le lendemain dans le Bulletin 
des lois et dans le Journal officiel. J'étais auprès de mon collè- 
gue, que j 'assistais dans ses travaux, 1 orsqu'il remit l'expédi- 
tion de ces divers actes à MM. Sauvo et de Villebois (1). 



(I) Pendant le procès contre les signataires des ordonnances, le comte de 
Bastard, dans son rapport devant la Cour des pairs (29 novembre 1830), 
mentionna le fait dont parle ici M. de Montbel. Il déclara que M. Sauvo, 
rédacteur du Moniteur, en recevant les ordonnances, ne put s'empêcher de 
remarquer la profonde émotion de M. de Montbel et de M. de Chantelauze. 

Déjà à la Chambre des députés, dans son rapport sur le projet de mise en 
accusation du ministère Polignac, M. Bérengcr avait dit : 

« M. Sauvo reçût le 25 (juillet 1830) l'ordre inusité pour lui de se rendre chez 
M. le garde des sceaux, à onze heures du soir. Introduit, dans son cabinet, il 
trouve ce chef de la magistrature en compagnie de M. de Montbel, l'un et 



I II M'ITIIK l\ 343 

« Le - ,; au Boir, se manifestèrent 1rs premiers Bymptômes 
d'une insurrection dès longtemps préparée. Nous nous 
réunîmes ohei le garde des Boeaux, pour > oonférer de 
l'état des rluiscs et des mesures qui pouvaient devenir 
nécessaires. Tandis que nous riions rassemblés, des cris 
tumultueux se firent entendre. On vint m'annoncer qui* 
l'hôtel des finances était assailli. Je me hâtai de m'y brans : 
porter; et pour y parvenir, je fus forcé de traverser les 
groupes nombreux qui l'entouraient. 

« Le lendemain dès le matin, l'hôtel des alïaires étrangères 
était menacé. Je m'y rendis, dans l'intention de prendre 
part à toutes les délibérations qu'exigeaient les circons- 
tances. Des ordres furent délibérés, dirigés et transmis 
à l'autorité compétente, pour qu'elle eût à poursuivre et à 
faire arrêter, sans délai, les journalistes signataires d'une 
provocation à la révolte. Les rapports annonçaient que le 
désordre s'accroissait à chaque instant; que l'autorité 
administrative ne pouvait plus se faire entendre ; que la 
gendarmerie devenait insuffisante pour contenir la multi- 
tude ; qu'on élevait des barricades ; que les troupes étaient 
assaillies ; qu'on faisait feu sur elles ; qu'on avait forcé les 
magasins de quelques armuriers. La gravité de ces faits 
nous fit proposer au Roi de mettre Paris en état de siège, 
pensant que, dans un tel désordre, l'autorité militaire 

l'autre la tète tristement appuyée sur leurs mains. Le garde des sceaux remit 
les ordonnances à M. Sauvo, lui dit de les reconnaître et d'en donner reçu. En 
les feuilletant, et parcourant, quoique très rapidement, ce qu'elles renfer- 
maient, il fut difficile à M. Sauvo de cacher son émotion. M. de Montbel la 
remarqua et lui dit : Eh bien! 

« Le digne rédacteur répondit peu de mots, mais ils étaient expressifs : 
« Monseigneur, Dieu sauve le Roi! Dieu sauce la France! » Un long silence 
succéda, après lequel M. de Montbel, voulant le forcer à s'expliquer, dit encore : 
Eh bien! M. Sauvo répéta les mêmes paroles. Il se retirait, lorsque M. de Mont- 
bel, se levant précipitamment, le retint et le provoquant avec anxiété : 
«Parlez?» — « Messieurs, dit M. Sauvo en se retournant, j'ai cinquante-sept 
« ans, j'ai vu toutes les journées de la Révolution, et je me retire avec une 
* profonde terreur. » La porte se ferma sur lui. » 

M. Bérenger présenta ce rapport le 23 septembre 1830. Dans l'extrait 
cité, il reproduisait la déposition faite par M. Sauvo* 



244 soi" VK MHS DU COMTE DE RIONTBEL 

était désormais la seule qui pût arrêter la Bédition. Vers 
onze heures du soir, le maréchal nous lit annoncer que 
la tranquillité était rétablie, que les troupes rentraient 

dans leurs quartiers, que le rapport des événements était 
transmis au Roi, et qu'il faisait ses dispositions pour le 
lendemain. 

« Dès le commencement de la journée du 28, nous ap- 
prîmes qu'une multitude furieuse détruisait 1rs emblème! 
de la royauté, en faisant retentir les cris les plus sinistres. 
Nous pensâmes que, dès lors, la place du ministère étail 
aux Tuileries ; qu'il devait y rester en permanence auprès 
du quartier général du duc de Raguse. En conséquence, le Roi 
fut prévenu que l'état des choses exigeant notre présence 
à Paris, nous n'irions pas à Saint-Cloud pour le conseil, 
qui devait avoir lieu ce jour-là, suivant l'usage. Nous nous 
rendîmes ensemble de l'hôtel des affaires étrangères aux 
Tuileries pour y remplir nos devoirs, et non pour y chercher 
un asile. Ce n'est pas la crainte qui m'avait fait quitter 
une demeure que ma famille continua d'habiter pendant 
cette journée. 

« J'appris du maréchal la faiblesse des moyens militaires 
dont il pouvait disposer, le caractère dangereux que prenail 
l'insurrection, les appréhensions que lui inspirait l'attitude 
plus que douteuse de la troupe de ligne. Il nous déclara 
qu'une prompte démonstration lui paraissait le seul moyen 
de faire cesser les troubles et de prévenir les plus grands 
malheurs. En conséquence, il commanda devant nous aux 
généraux de service de dissiper les attroupements, de 
détruire les barricades, de repousser la force par la force, 
mais de ne faire usage de leurs armes qu'après avoir essuyé 
plusieurs décharges. Des ordres avaient été expédiés, dès 
la veille, pour faire arriver sans retard les régiments qui 
se trouvaient dans les départements voisins. Les colonnes 
commencèrent leurs mouvements vers midi. Bientôt divers 
rapports se succédèrent. On saisissait sur les individus 



CHAPITRE l\ 2i.'i 

arrêtés d'irrécusables preuves d'un comptai : «les cartes 
d'associations révolutionnaires qui indiquaient une vaste 
organisation et désignaient des points de ralliement; des 
ordres du jour imprimés où ôtaienl commandées avec 
précision les différentes manœuvres nécessaires pour 
engager les troupes, les entourer de barricades, les assaillir 
ensuite sans risque, en faisant feu sur elles de toutes les 
ouvertures des maisons. Ces ordres ne négligeaient aucun 
détail d' exécution : ils prouvaient l'existence d'un plan 
médité d'avance, et l'expérience militaire de ceux qui 
l'avaient rédigé. 

« On nous signala quelques personnes comme excitant 
les masses et les provoquant à la sédition; ces personnes 
appartenaient pour la plupart aux sociétés qui se glori- 
ûent d'avoir travaillé sans relâche au renversement du 
trône légitime. Le ministère (1) décida de les faire arrêter; 
tel fut mon avis. On ne peut donc imputer au duc de 
Raguse l'ordre d'arrestation. C'est à notre réquisition qu'il 
le signa ; c'est devant nous qu'il le remit au colonel de la 
gendarmerie... Je déclare que je n'ai pris part à aucune 
délibération pour révoquer cet ordre. 

« Cependant le bruit des armes retentissait de toutes 
parts. J'éprouvais une profonde douleur à la pensée de 
cette lutte sanglante entre des soldats fidèles à leur drapeau 
et tirs ouvriers égarés que leurs chefs avaient inhumaine- 
ment précipités dans tous les périls de la sédition, en leur 
arrachant tout à coup le pain du travail, pour leur jeter 
la solde de la révolte. Mais ma conviction intime était que, 
désormais, le Roi ne pouvait plus reculer : que toute trans- 
action était la perte du trône et le signal de tous les 
fléaux pour la France. J'appris vers le soir que quelques 



(1) Dans la brochure de M. de Montbel figure ici la note suivante : n On 
doit se rappeler qu'il a été établi aux débats que M. de Peyronnet ne s'est 
réuni à ses collègues, dans la journée du 28, que vers les cinq heures de 
l'après-midi. » 



.su SOI \ EN1RS Dl I 0M1 i: DE MON i BEL 

citoyens B'étaieni présentés au maréchal, pour lui pro- 
poser des conditions. Je suis persuadé que ces propositions 
ne pouvaiinl avoir aucun résultat favorable. Si ceux qui 
les firent crurent de bonne foi à leur utilité pour la France, 
les événements postérieurs leur apprennent chaque jour 
qu'il est plus facile d'exciter les fureurs populaires que de 
les maîtriser. 

« Plusieurs positions essentielles étaient perdues, la manu- 
tention des vivres militaires était enlevée; j'engageai 
le maréchal à s'assurer des subsistances, en faisant acheter 
sans retard le pain, les farines, les viandes qui pouvaient 
se trouver à Saint-Cloud et dans les environs. Le maréchal 
donna des ordres en conséquence. Mais, à cause de la situa- 
tion des troupes, sans aucune nourriture après une si 
cruelle journée, il nous proposa de payer aux soldats une 
indemnité que le Roi leur accordait, afin qu'ils pussent se 
procurer eux-mêmes sans retard les ressources les plus 
urgentes. Les ministres approuvèrent cette demande ; et 
vu l'impossibilité où se trouvait le ministre de la guerre 
de communiquer avec ses bureaux, alors envahis, je con- 
sentis à rédiger un mandat sur le trésor, avec la réserve 
que tout serait régularisé le plus tôt possible, par le seul 
ordonnateur des dépenses de la guerre. Si plus tard je n'ai 
pas réclamé cette régularisation, chacun peut apprécier 
les sentiments qui me défendaient d'occuper la pensée de 
cet infortuné monarque d'une circonstance qui n'inti 
sait que ma responsabilité personnelle 

« Le maréchal nous exposa la nécessité où il se trouvait de 
substituer désormais à un système d'attaque, qui ne pour- 
rait réussir qu'en incendiant Paris, un système de défense 
qui donnerait aux troupes les mêmes avantages qur la 
population avait eus contre elles pendant cette journée. 
« Je pourrai tenir pendant trente jours, nous dit-il, dans 
« les positions que j'occuperai ; nous aurons le temps de 
« réunir des forces suffisantes, et je vais prendre sans retard 



CHAPITRE IX U1 

« toutes les dispositions nécessaires pour la défense. Des 
ordres furent expédiés, en effet, pour conduire sur-le-champ 
à Paris l'artillerie de Vincennes, pour raire arriver à 
marches forcées les troupes des camps de Lunéville et 
de Saint-Omer. Le Roi reçut les rapports sur les événements, 
et il nous ordonna de nous rendre le Lendemain à Saint- 
Cliuul pour le conseil. 

« Des le malin du 29, les troupes étaient attaquées dans 
leurs lignes. MM. de Sémonville, d'Argoul se présentèrent 
au maréchal et au président du conseil. Ils pressèrent les 
ministres de proposer au Roi de céder. Céder, c'était abdi- 
quer ; et certes ma pensée n'était pas que le Roi dût renoncer 
à ses droits devant une émeute, ni qu'il dût déposer sa 
couronne, alors que ses troupes la défendaient vaillamment. 
M. de Sémonville s'adressa directement à moi ; il me peignit 
avec vivacité des malheurs que je déplorais comme lui 
et dont, sans doute, autant que lui j'abhorrais le principe. 
Il me parla des dangers que nous appelions sur notre 
tête. Monsieur de Sémonville, lui répondis-je, je remplis avec 
conviction de pénibles devoirs dans un poste que je n'ai pas 
ambitionné, mais que certainement aujourd'hui je ne déser- 
terai pas. Quant à ce qui me concerne personnellement, je 
suis sans crainte, c'est vous dire que je ne commettrai pas 
une lâcheté. 

« Au reste, ces deux pairs ne furent pas les seules personnes 
qui pressèrent le maréchal de transiger avec l'insurrection ; 
parmi celles qui les secondèrent avec le plus de zèle, j'en 
connais qui, quatre jours auparavant, démontraient aux 
ministres qu'il était aussi indispensable de recourir à un 
coup d'État, qu'il était facile de l'exécuter. Outre ces com- 
munications avec le quartier général, il y en eut de plus 
circonspectes ; diverses lettres furent adressées au duc de 
Raguse, une entre autres par le premier président Séguier. 

« Nous dûmes partir pour Saint-Cloud à l'heure indiquée, 
pour nous rendre à la convocation du Roi, et non, comme 



Z48 SOUVENIRS DU COMTE DE MON! BEL 

on l'a prétendu, par suite des communications <lu Grand 
Référendaire ; bien moins encore pour nous Boustraire à 

une arrestation. On croira sans peine qu'un tel projet ne 
nous avait pas été communiqué. Et dans tous les cas, qui 
de nous aurait le droit de douter que le duc de Raguse 
n'ait senti une profonde indignation qu'on osai outrager 
sa loyauté, au point de venir lui proposer de répondre ù la 
confiance du Roi en livrant ses ministres? Avant notre 
départ, le maréchal écrivit au Roi, et nous déclara que, dans 
l'état des choses, il ne pouvait plus répondre de tenir dans 
ses lignes au delà de quatre jours. 

« Dès notre arrivée à Saint-Cloud, le Roi entendit nos rap- 
ports, lut la lettre du duc de Raguse ; et, s'occupant avec 
fermeté des moyens d'organiser la défense et d'arrêter 
la sédition, il nomma M. le Dauphin généralissime des 
troupes. Ce prince se disposa sur-le-champ à se rendre à 
Paris : je devais l'y suivre, pour être à portée de donner 
les ordres relatifs au service des finances. Dans cet instant 
même, un officier d'état-major vint apporter la nouvelle 
qu'immédiatement après notre départ, la troupe de ligne 
s'était jointe au peuple ; que le Louvre, les Tuileries étaient 
abandonnés ; que la garde royale était en pleine retraite, 
avec le maréchal, qui lui-même avait couru risque d'être 
tué. M. If Dauphin partit promptemenl pour aller au- 
<lr\ .ml des troupes. 

« Le Grand Référendaire fui alors introduit auprès du Roi 
avec MM. d'Argout et de Vitrolles; il> venaient, disaient- 
ils, se proposer pour négociateurs d'un traité... Le conseil 
fui immédiatement convoqué. Les ministres, pour la plu- 
part, se préoccupèrent trop de l'espérance qu'en appelant 
sur leur tête toute la responsabilité des événements, ils 
pourraient sauver encore l'inviolabilité royale. Les résul- 
tats de cette délibération sont connus. Ce qui ne l'est pas, ce 
qui mérite de l'être, ce que les circonstances me donnent le 
droit de publier, ce sont les paroles sublimes de M. le Dauphin. 



CHAPITRE l\ 149 

« Ce n'est pas un avis que je donne, dit-il, c*est une convic- 
tion, ('isl mon sentiment intime que je fais entendre. Je 
suis loin de penser que nous ne trouvions pas de nombreuses 
ressources en France contre lu sédition de Paris; mais, s'il 
était vrai que nous fussions entièrement abandonnés, si ce 
jour doit être le dernier de notre dynastie, subissons notre 
destinée aeee gloire; périssons les armes à la main. Et ce 
prince, (iui avait manifesté le désir d'éviter les ordonnances, 
qui eût voulu qu'on cherchât encore s'il ne restait pas 
quelque moyen de conjurer l'orage, ce prince, au milieu 
de sa grande infortune, ne proféra pas une plainte, ne nous 
fit pas entendre un mot qui ressemblât à un reproche. 
Plus tard, pendant la retraite, resté presque seul au 
milieu d'une troupe furieuse et armée, il prouva qu'il 
n'avait rien perdu de ce courage inflexible qu'il montra 
sur le champ de bataille et dans les fers de Napoléon. Ses 
nobles sentiments étaient dignes d'une meilleure destinée. 

« Ce qu'on eût dû prévoir arriva. Loin d'être utiles à la 
cause royale, les négociations déterminèrent sa perte. 
L'inaction amena le découragement. En contact avec le 
peuple, entourés des séductions les plus actives, les soldats 
commencèrent à déserter en grand nombre (1). » 

(1) Ici finil l'extrait que j'ai pris dans la brochure du comte de Montbel. 
Ses Souvenirs reprennent au chapitre suivant. 

Dans ses Mémoires, le baron d'Haussez, membre du cabinet l'olignac, 
déclare que pendant le conseil du 2 » juillet 1830, il combattit les ordonnances. 
Tour celle sur les élections, seul il aurait tout d'abord refusé catégoriquement 
sa voix, tandis que M. de Montbel ne donnait la sienne qu'avec hésitation. 
D'Haussez se serait enfin décidé à admettre ces projets par point d'honneur, 
pour ne pas échapper aux responsabilités et aux périls qu'affrontaient ses 
collègues. Dans le conseil suivant, avant de signer les ordonnances, il aurait 
atïïrmé à Charles X que la mesure lui semblait indispensable, mais que les 
moyens pour la faire triompher lui paraissaient insuffisants. 

Dans des pages précédentes, d'Haussez donne un portrait de chacun de 
ses collègues. Au sujet de mon grand-père, il écrit entre autres choses : 
« Venait enfin M. de Montbel, homme de conscience et de dévouement s'il 
en fut jamais, d'une droiture, d'une franchise, d'une probité admirables et 
faisant valoir ces précieuses qualités par un jugement sain, un esprit cultive, 
une grande intelligence des affaires... » 



CHAPITRE X 

LES DERNIÈRES HEURES DE LA MONARCHIE LÉGITIME (1) 

Nous rédigions les proclamations dont nous étions con- 
venus avec le Roi, quand une nouvelle vint jeter l'alarme 
parmi les habitants du château (2). On avait appris que 
des tendances à la révolte se manifestaient au milieu des 
troupes de Versailles, ainsi que dans la ville, composée 
d'une population en majeure partie extrêmement libérale. 
La situation n'avait rien de sûr. A chaque instant, les 
positions pouvaient être tournées par les rebelles. 

Je sortis du conseil pour savoir ce qui se passait. Je 
trouvai plusieurs personnes dans le vestibule. Un jeune 
homme, à l'aspect très animé, s'avance vers moi. « Me 
reconnaissez-vous? me dit-il. Je suis le censeur du collège 
royal de Versailles. Quand vous étiez ministre de l'instruc- 
tion publique, vous m'avez traité avec bonté, j'en ai été 
profondément touché. Je veux aujourd'hui vous témoi- 
gner ma reconnaissance ; disposez donc de moi. Personnelle- 
ment, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous 
être utile et cependant je partage l'enthousiasme de ceux 
qui veulent le triomphe des idées libérales. On n'attend ici 
que le dépari du roi pour arborer les couleurs nationales. » 

Il était hors de propos d'entrer en contestation avec cet 
homme, de lui montrer l'injustice de ses préventions, de 

(1) Ce chapitre des Souvenirs du comte de Montbel a été écrit quelques 
semaines seulement après la révolution de Juillet. 

Charles X avait quitté Saint-Cloud pour se rendre à Versailles; 
de là commence le récit qu'on va lire. 



CHAPITRE \ i>n 1 

lui rappeler qu'à une autre époque il m'avait tenu un tout 
autre langage. Je lus cependant touché de l'intérêt qu'il 
me témoignait. J'écrivis à la hâte quelques mots au 
crayon, pour rassurer ma famille. H se chargea de faire 
parvenir ce billet à l'adresse que je lui indiquai. 

Le baron de Damas m'envoya quelqu'un, pour me pré- 
venir qu'on partait sur le champ. Je me rendis auprès de 
lui. Quelle noble contenance il gardait, de quels sentiments 
élevés il faisait preuve ! Son admirable conduite est une 
leçon que le jeune prince a déjà sentie dans son cœur et 
que sa raison ne manquera pas d'apprécier un jour. 

Nous étions au moment du départ. C'était un étrange 
et allligeant spectacle que cette multitude de personnages, 
de courtisans, de militaires, d'employés, de valets qui se 
hâtaient avec anxiété, les uns de retrouver leurs voitures, 
leurs chevaux, les autres de charger pêle-mêle des objets 
précieux sur les fourgons de la cour. Le Roi parut à cheval, 
suivi de M. le Dauphin et de plusieurs de ses officiers. 
A son aspect, la garde royale et les gardes du corps pous- 
sèrent de longues acclamations : « Vive le Roi toujours ! 
Nous le défendrons jusqu'à la mort ! » criaient ces braves 
militaires en brandissant leurs sabres avec enthousiasme. 
Autour de cette scène touchante, on voyait de sinistres 
figures dont l'expression mauvaise indiquait assez les sen- 
timents qui allaient bientôt à leur tour faire explosion. 

L'ordre de marche s'établit difficilement à travers une 
longue file de voitures. On avançait lentement dans un 
mortel silence, au milieu d'une poussière épaisse et d'une 
chaleur étouffante. Les soldats, qui déjà le matin avaient 
parcouru la distance de Saint-Cloud à Versailles, mar- 
chaient péniblement, mais sans perdre leur courageuse 
contenance. La colonne fit halte une fois. Partie à trois 
heures de l'après-midi, elle parvint de nuit à Rambouillet. 

Depuis longtemps le château n'était plus qu'un ren- 
dez-vous de chasse. L'arrivée inopinée et nocturne d'une 



252 SOUVENIRS M COMTE DE MONTBEL 

cour fi d'une armée devail aéceesairement produire de 
la confusion. J'entrai dans le château pour convenir avec 
le comte de La Bouillerie (1) des mesures à prendre en vue 
de concentrer les fonds au trésor du quartier général. En 
errant dans ces appartements, naguère solitaires, actuelle- 
ment encombrés d'habitants de passage, j'arrivai à Mme La 
duchesse de Berry. Cette princesse avait auprès d'elle 
un petit nombre de serviteurs braves et dévoués. Dès 
qu'elle m'aperçut, elle vint à moi ; elle tenait un morceau 
de pain. « Voilà, me dit-elle, à quoi l'on a voulu nous ré- 
duire, mais, tant qu'il me restera quelque chose, il ne sera 
pas dit que j'oublie mes fidèles amis ; partagez avec moi. » 
J'acceptai avec émotion ce don si précieux. Madame était 
revêtue d'une redingote d'amazone, elle avait à la ceinture 
quatre pistolets, ses cheveux ramassés étaient couverts 
d'un chapeau d'homme. Le feu du courage et de l'indigna- 
tion brillait dans ses yeux : « Aidez-moi, je vous en conjure, 
me dit-elle, à obtenir du Roi de marcher vers la Vendée. 
Nous y trouverons des moyens de combattre. J'encoura- 
gerai ces braves gens de ma présence et de mon exemple. 
Je suis armée et je me montrerai aux premiers rangs. » 
Je promis à Madame d'appuyer son avis auprès du Roi 
cl de M. le Dauphin. Les personnes qui l'entouraient 
partageaient son ardeur. Le comte Emmanuel de Brissac 
ne démentait pas dans cette circonstance sa réputation de 
dévouement et de loyauté. Son Altesse Royale me tendil 
sa main que je baisai avec respect. 

Après avoir reçu les ordres du Roi, je retrouvai le baron 
Capelle. J'appris de lui que, dégoûtés par les récrimina- 
tions des courtisans, nos collègues s'étaient déjà éloignés. 
M. de Polignac était parti de Versailles même, dans une 
voiture de la cour. M. d'Haussez était monté à cheval pour 
se rendre chez un de ses amis, dans le voisinage. Quant à 

(1) Intendant du tr.tsor de la couronne et pair de France. 



CHAPITRE \ -'.">:: 

MM. de Peyronnet, <lt i Chantelauze »'t d<> Ranville, ils 
avaienl dû nous quitter en arrivant à Rambouillet. Mais 
le baron Cap elle ignorait la direction prise par eux. .1»; 
regrettais quo nos collègues se lussent, si promptement 
déterminés à agir ainsi. Ils s'étaient laissé dominer par 
une considération dont il eût mieux valu surmonter l'amer- 
bume ; mais ils prévoyaient sans doute l'impossibilité de 
mettre un frein au mouvement révolutionnaire. Ils avaient 
craint que leur présence, désormais inefficace pour la défense 
de la cause, ne devînt nuisible à la famille royale. Nous 
nous promimes de rester auprès du Roi tant que nos ser- 
vices pourraient lui être de quelque utilité. 

Nous allâmes occuper une chambre et deux grabats qu'on 
nous avait préparés dans un local attenant au château et 
où étaient aussi logés les officiers de la Maison du Roi. Nous 
espérions y trouver le repos dont nous avions besoin, mais 
ces affreux événements avaient bouleversé nos esprits qui 
no rossèrent d'être obsédés par de cruelles pensées. 

Les ordres transmis par moi au receveur de Rambouillet 
restèrent sans résultat. Soit fatalité, soit crainte ou com- 
plicité, ce fonctionnaire s'était hâté de faire partir sa 
caisse pour la verser à la recette générale du département 
et les fonds de la liste civile, qui fournissaient seuls aux 
besoins de l'armée, étaient près de s'épuiser. 

Tout, dans la grande allée et dans le parc de Ram- 
bouillet, retentissait d'un bruit d'armes, du roulement des 
chariots d'artillerie, de pas et de hennissements de che- 
vaux. Sur ce mouvement extraordinaire enveloppé par une 
nuit limpide, les feux des bivouacs projetaient des lueurs 
tremblantes. La pureté du ciel, le calme de l'atmosphère 
nous faisaient par leur contraste sentir plus douloureuse- 
ment l'orage des passions qui allaient ébranler l'Europe. 

Dès le point du jour, je sortis pour me concerter avec 
M. de La Bouillerie. Je fus entouré par plusieurs jeunes 
gens qui m'étaient inconnus. Ils arrivaient de Paris, 



154 SOUVENIRS DU ËOMTE DE MONTBEL 

disaient-ils, pour témoigner au Roi leur intérêt et mottro 
tout leur dévouement à son service. Je louai ce zèle, mais j»; 
ne répondis pas aux questions qu'ils me posèrent. I )«■ graves 
indices me donnaient à croire que sur le nombre, plusieurs 
étaient des émissaires de la révolte, venus dans le bui de sur- 
veiller notre situation et nos mouvements, peut-être même 
avec l'intention de propager la corruption parmi les troupes. 

Je me rendis à l'église. J'avais besoin do prier Dieu 
pour mon malheureux Roi, pour ma patrie bien plus 
malheureuse encore ; j'avais besoin de retremper mon 
âme contre les amertumes et les anxiétés qui m'atten- 
daient. Je retournai ensuite au château, voulant prendre 
les ordres de Charles X, après la messe qu'il allait entendre. 
Quelle différence entre ce salon d'attente, où je me trou- 
vais alors, et ces brillantes galeries, ces magnifiques salles 
des Tuileries et de Saint-Cloud, où se pressait naguère une 
multitude couverte d'or, de broderies, de décorations, où 
une foule pompeuse apportait tant de vanités, tant de 
flatteries qu'elle masquait de protestations de dévouement 
à toute épreuve. J'avais vu récemment le vaste cabinet 
des Tuileries devenu trop étroit pour contenir les nom- 
breux gentilshommes de la Chambre, et à présent je n'aper- 
cevais que quelques-uns des principaux officiers du Roi, 
mornes, tristes, abattus. Au lieu de leurs somptueux uni- 
formes, des habits simples, des redingotes ; au lieu de leurs 
airs apprêtés, des propos pleins d'inquiétude. 

Parmi les premiers gentilshommes de la Chambre, seuls 
le duc de Duras et le duc de Maillé se trouvaient là. M. le 
duc de Blacas n'aurait certainement pas manqué d'y être 
aussi, s'il n'eût en ce moment été éloigné pour accompagner 
le roi de Naples. Quelques fidèles apportaient encore au 
Roi le tribut d'un dévouement d'autant plus honorable 
qu'il était moins imité. De ce nombre, on comptait le 
marquis de Courtemanche, qui avait consulté son courage 
plus que sa santé ruinée, le comte Adrien de Rougé, 






(Il \l'l I RE \ 

venant, au milieu des dangers, demander les ordres «lu 
Roi pour lui el son lils, jeune enfant alors aux pages, mais 
animé de sentiments aussi généreux que son père. Je recon 
nus également le général Crossard, ce brave militaire qui 
a l'ail continuellement la guerre pendant trente ans el a 
mérité sur les champs de bataille les décorations les plus 
flatteuses des différentes puissances qu'il a servies. Les 
dues de Luxembourg et de Mouchy, le prince de Solre, 
capitaines des gardes, étaient également à leur devoir. Le 
duc de Polignac, dans l'accablement d'un tel désastre, 
auquel le nom de son frère était lié, n'oubliait pas ce qu'il 
devait montrer de courage, d'honneur et de fidélité. Des 
nombreux aides de camp, entourant le Roi avec faste aux 
fêtes de la cour, on ne voyait plus que les comtes Menuet, 
Trogoiï, O'Hegerthy, La Salle, de Bouille et le baron de 
Kcntzinger. Le général Vincent, écuyer de Charles X, con- 
tinuait à donner des preuves de résolution et de respec- 
tueux attachement. 

Les ducs de Guiche et de Ventadour, le marquis de Fon- 
tenille se trouvaient seuls à leur poste auprès de M. le 
Dauphin. Cette nuée d'officiers obséquieux qui se pres- 
saient aux jours de réception pour solliciter ses regards 
et ses grâces avait entièrement disparu (1). 

Mme la duchesse de Berry avait conservé à côté d'elle 
le brave et loyal comte Emmanuel de Brissac, son cheva- 
lier d'honneur, ainsi que le comte de Mesnars, son premier 
écuyer. Comme dame de sa suite, on n'apercevait que 
Mme de Bouille. La duchesse de Reggio s'était excusée par 
raison de santé et Madame n'avait pas voulu que la mar- 
quise de Gourgue l'accompagnât au départ de Saint-Cloud. 

Plus heureux, M. le duc de Bordeaux se voyait entouré 
par tous ceux à la loyauté desquels le Roi l'avait confié. 
Ceci montrait en toute évidence quel avantage on trouve 

(1) Plusieurs officiers ne pouvaient alors se trouver auprès du duc 
d'Angoulême, car ils faisaient partie de l'expédition d'Alger. 



256 soi \ ENIRS DU COMTE DE MON! BEL 

à faire appel à des hommes dont la conduite sans tache 
rsi une garantie qu'il- ne transigeront jamais avec l'hon- 
neur et leurs devoirs. Le bol exemple du baron de l)um,i> 
était noblement imité par les sous-gouverneurs, comte de 
Maupas et marquis de Barbançois, par le fidèle et intré- 
pide capitaine La Villate, pour qui le jeune prime a une m 
grande affection et qui la mérite si bien en retour de son 
dévouement et de son inébranlable caractère. Le jeune el 
savant instituteur Barande montrait par s;i ferme attitude 
qu'aux lumières de l'esprit il joint ces qualités du cœur 
indispensables pour diriger une éducation aussi impor- 
tante. Le prince de Beauffremont, les généraux suisses 
Salis et Curtz, destinés à devenir un jour les aides de camp 
du duc de Bordeaux, se montraient dignes de la confiance 
de Charles X. 

Les personnages que je viens de nommer et quelques 
autres attendaient que le Roi sortît de sa chambre pour 
l'accompagner à la messe. Les expressions variées des 
physionomies indiquaient les divers sentiments qui agi- 
taient cette réunion. Quelques-uns parlaient avec mu- 
rage des moyens de lutter contre la révolte, d'autres se 
laissaient aller à un mortel abattement, et, semblables à 
des victimes, ils paraissaient attendre dans un morne 
désespoir le coup qui mettrait fin à leur angoisse. MM. de 
Courtemanche et de Rougé me parlaient des ordres qu'ils 
venaient prendre de Charles X, de leur zèle à les exécuter, 
quels qu'ils fussent. Le vicomte N... m'entretenait de la 
possibilité qui restait aux officiers de la cour de conserver 
leurs traitements. Plusieurs me demandaient avec anxiété : 
« A-t-on des nouvelles du duc de Mortemart? Le nouveau 
ministère est-il formé? Certainement il y aura un accom- 
modement prochain. » Aveugles, ne voyant pas qu'un pou- 
voir qui recule n'est plus un pouvoir, qu'il a cessé de régner, 
qifunc révolution dans l'enivrement de son triomphe ne 
traite pas, mais écrase, qu'une révolution faite par les 



CHAPITRE \ -';i7 

passions d'une démooratie fougueuse esl inexorable envers 
eea courtisans donl elle a pu aocepter L'alliance, mais pour 
les renverser plus BÛremenl dans le précipioe creusé avec 
eux autour du trône. 

Ils spéculaient sur le retour de M. de Mortemart, rap- 
portant au Roi les insultantes conditions qu'une populace 
effrénée daignerait mettre à une grâce illusoire. Cette 
attente obstinée était vaine. M. de Mortemart ne devait 
pas revenir. 

Tandis que la crainte et l'égoïsme se cramponnaient à 
l'espoir d'une négociation impossible, une pensée déso- 
lante consternait les vrais amis de la famille royale. Depuis 
un mois à Vichy, Madame la Dauphine avait annoncé son 
retour. Elle était en route pendant les fatales journées. 
On n'avait pas de nouvelles de son voyage, on connaissait 
le mauvais esprit de plusieurs villes qu'elle devait traverser 
et on ignorait où elle avait appris la terrible catastrophe. 
Tous savaient son courage, tous savaient son dévouement 
et son attachement à sa famille, personne ne doutait 
qu'elle n'affrontât les plus grands dangers pour venir par- 
tager la destinée de ceux qui lui étaient chers. On était 
plein d'angoisse et, pour se rassurer, on se demandait s'il 
pouvait exister d'autres sentiments que le respect et 
l'amour envers celle dont la vie entière ne fut qu'un ensemble 
de malheurs supportés avec le plus noble courage, de 
vertus pratiquées avec la même constance, dans la patrie 
et dans l'exil. On aimait à penser qu'un peu de reconnais- 
sance lui serait accordé pour les bienfaits qu'elle distribuait 
elle-même sans ostentation à toutes les infortunes, même 
à celles de ses ennemis. 

Tout à coup, un mouvement inattendu appelle notre 
attention, on se presse de toutes parts. Couverte de vête- 
ments simples et en désordre, une femme s'élance dans le 
salon. Le Roi accourt : « Mon père ! Ma fdle ! » Ces paroles 
entrecoupées de sanglots sont les seules que nous puissions 

17 



258 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

entendre. Avec une profonde émotion, l'infortuné mo- 
uarque presse contre son cœur la fille de Louis XVI. ( >h ! 
qui ne fut bouleversé par cette déchirante entrevue? Sur 
cette douloureuse physionomie, qui ne sut lire les plus 
affreux souvenirs? Les conspirations, les émeutes, les mas- 
sacres de 92, l'écroulement du trône, la prison du Temple, 
Péchafaud de Louis XVI, de Marie-Antoinette, d'Elisabeth, 
de tant de nobles victimes, l'atroce agonie d'un frère, les 
fossés sanglants de Vincennes, les horreurs de l'exil et de 
la proscription, l'assassinat du malheureux Berry ; tout 
ce terrible passé se déroulait sans doute dans la mémoire 
de la Dauphine, s'ajoutant à l'effroyable tableau du pré- 
sent et de l'avenir. 

Pendant que Mme la duchesse d'Angoulême était avec 
le Roi, le marquis de Conflans (1) nous contait quels outrages 
cette princesse avait subis à Dijon, sa ferme résolution de 
rejoindre les siens, son inflexible courage, la nécessité où 
elle s'était trouvée de recourir à un déguisement pour 
parvenir jusqu'à Rambouillet. Lui-même, méconnaissable 
sous des habits empruntés, avait fidèlement suivi Son 
Altesse Royale. 

Bientôt le Roi et sa famille revinrent dans la salle où nous 
étions réunis. Dans leur infortune, ils trouvèrent encore 
des mots consolants à dire à ceux qui ne les avaient pas 
abandonnés. On se rendit à la chapelle. Les dernières fois 
que j'avais assisté à la messe avec le Roi, c'était aux anni- 
versaires de la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette. 
De tristes pressentiments m'avaient serré le cœur pendant 
la lecture solennelle du testament et nous nous étions 
communiqué de sombres réflexions avec mon collègue, 
M. de Guernon-Ranville. 

Au sortir de l'église, le Roi nous fit appeler dans son ca- 
binèt, M. Capelle et moi. Nous lui exposâmes la nécessité 

(1) Premier écuyer de la duchesse d'Angoulême. 



CHAPITRE \ 259 

de ne pas B'abandonner à L'inoertitude d'un traité qui 
Berait déjà oonolu s'il avait été possible. Il importail pour 
la défense de la oause de faire des actes ostensibles de 

royauté. Un appol à tous les Français fidèles devait être 
envoyé sur les points avec lesquels on était en communi- 
cation et particulièrement aux troupes des camps do Luné- 
ville et ili' Saint-Omer, à L'armée d'Afrique, au Midi, à La 
Vendée. Les proclamations, interrompues à Trianon, de- 
vaient être reprises à Rambouillet, rédigées, signées, im- 
primées cl expédiées promptcment. Nous prendrions, d'ac- 
cord avec le comte de La Bouillerie, toutes les mesures qui 
pourraient procurer aux troupes une solde et des moyens 
d'existence. Comme ministres, nous avions dû être sacrifiés 
à la possibilité d'un traité, mais ce traité ne se concluant 
pas, nous devions rester en fonctions pour servir la cause 
royale. Le Roi approuva notre avis, il nous ordonna de rédiger 
les proclamations et de les lui apporter le plus tôt possible. 

Nous nous mimes en devoir d'exécuter ces ordres, mais 
nous n'avions ni plumes, ni papier, ni local où il fût pos- 
sible d'écrire. L'idée nous vint alors d'aller chez le sous- 
préfet de Rambouillet (1), neveu de l'évêque d'Hermopolis, 
homme excellent sous tous les rapports. Il nous donna 
l'hospitalité et nous fournit avec empressement tout ce 
qui était nécessaire. 

Nous commençâmes alors à rédiger deux proclamations, 
l'une aux Français, l'autre à l'armée. Il n'était pas difficile 
d'exposer les intentions si droites du Roi, les intentions si 
perverses de ses ennemis contre l'ordre, contre l'évidente 
prospérité dont jouissait la France, contre la gloire si 
récente de l'importante conquête d'Alger. Malgré ce que 
le Roi avait fait de sacrifices, on ameutait la multitude 
contre lui. Deux cent vingt et un députés lui avaient déclaré 
une guerre à mort. Leurs attaques, les ovations scanda- 

(1) Qui était alors M. de Frayssinous, neveu de Mgr de Frayssinous, 
évêque d'Hermopolis. 



180 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

louses que certains s'étaient ménagées, entre autres La 
Fayette, avaient préparé l'association pour 1»' refus de 
L'impôt, annoncée comme une conséquence du refus du 
budget. La haine et la vanité de quelques hommes réus- 
sirent à pousser de malheureux ouvriers à la révolte. En 
les plaçant entre la faim et le désespoir, on les avait froide- 
ment envoyés à la mort ou à l'assassinat des troupes du Roi. 
Charles X exposait aux Français les malheurs qui fondraient 
sur leurs têtes, s'ils se livraient ainsi au désordre suscité 
dans la capitale par un groupe de factieux. Il les appelait 
à l'aide, au nom de l'honneur et des intérêts de la patrie, 
pour refouler cette nouvelle poussée révolutionnaire. Tel 
était le sens de notre travail. 

Quand les proclamations furent terminées, nous nous 
rendîmes auprès du Roi pour les lui soumettre et lui de- 
mander sa signature. Nous le trouvâmes dans son cabinet 
avec M. le Dauphin et M. de La Bouillerie ; je lui proposai 
de lire les proclamations que nous venions d'achever ; il 
avait l'air profondément triste et agité. 

— Messieurs, nous dit-il, il ne s'agit plus de proclama- 
tions. J'ai à vous lire un acte bien différent par lequel je 
nomme M. le duc d'Orléans lieutenant-général du royaume. 
Cette déclaration nous consterna. Je rappelai au Roi que, 
pendant la durée de mon ministère de l'intérieur, je lui 
avais journellement envoyé ou remis des rapports sur les 
conjurations et les manœuvres continuelles de ce prince 
avec les ennemis de l'État, particulièrement avec Sébas- 
tiani, Schonen et Benjamin Constant ; je lui rappelai Le 
vote récent de son conseil pour le refus de l'impôt, sa con- 
duite pendant les trois journées, la part qu'il avait prise 
aux apothéoses de Foy et de Manuel, la protection mani- 
feste qu'il accordait aux fauteurs de tous les désordres, de 
toutes les calomnies, son attitude si coupable au moment 
de la naissance du duc de Bordeaux. Je répétai ce que 
récemment m'avait raconté Sémonville, ce que Mme S*** 



CHAPITRE I 161 

m'avait dévoilé des communications de M. le duc. d'Or- 
léana avec 1rs ohefa du comité directeur* 
Le Roi me répondit vivement : 

— Je sais tout cela et j'en sais encore davantage. Je 
connais M. le duc d'Orléans depuis plus longtemps que 
vous, mais il faut que je prenne un parti, étant donnée 
l'affreuse situation où se trouvent ma famille et mes 
fidèles serviteurs. 

— Quoi, Sire, un semblable parti quand vous avez des 
canons et la garde royale ! 

— Ne vous abusez pas, nous répondit-il, le général 
Bordesoulle vient d'emmener à Paris la grosse cavalerie 
de la garde ; elle a fait en masse sa soumission aux révoltés, 
les autres régiments désertent. 

— Cela n'est que trop vrai, dit le Dauphin, et ce qui 
prouve à quel point de vertige on est arrivé, les gardes du 
corps à pied de la compagnie de M. de Mortemart m'ont 
fait signifier qu'ils resteraient encore vingt-quatre heures 
auprès du Roi, mais qu'après cela, ils iraient à Paris se 
mettre au service du gouvernement provisoire. Toutefois, 
je suis d'avis de se méfier du duc d'Orléans, dont la con- 
duite n'a jamais été franche. Mon devoir est de me sou- 
mettre aux ordres du Roi. Mais que va dire ma femme? 
Certainement elle ne pourra approuver un tel expédient. 

— Il le faut, dit Charles X. Voici la situation : M. le 
duc d'Orléans est à Paris, les rebelles l'ont déjà nommé 
lieutenant-général du royaume. Il est possible qu'en le 
nommant moi-même, je fasse à son honneur un appel 
auquel il ne sera pas tout à fait insensible. Il est possible 
également que cette démarche l'oblige à renoncer à ses 
projets coupables. Ma confiance peut le compromettre 
et le forcer ainsi à défendre les intérêts de la couronne. 
D'ailleurs, je ne vois pas d'autre moyen d'échapper à une 
situation qui serait pour moi bien affreuse. Je ne veux 
pas tomber entre les mains de La Fayette. Il vient de me 



Î6J SOUVENIRS DU COMTE l>K MONTBEL 

faire « 1 î i-< > par un homme qui s'est donné comme son aide 
de camp que, demain, à la tète de la population de Paris, 
il se rendrai! ici pour s'emparer de moi al de ma famille. 
Je veux absolument éviter un tel sort, .l'y ai bien réfléchi, 
je ne vois pas d'autre moyen (pie cette nomination du 
duc d'Orléans. Je vais vous dicter ce que j'ai fait, je 
vous ordonne de l'écrire. 

11 n'y avait plus à délibérer. MM. de La Bouillerie, Ca- 
pelle et moi, nous écrivîmes sous la dictée du Roi, en 
présence de M. le Dauphin. Ma copie, étant la plus cor- 
rectement écrite, fut signée par le Roi, et il l'expédia 
sur-le-champ. 

La figure de Charles X était bouleversée. Un profond 
chagrin se lisait sur son front, sur Bes lèvres, dans boute 
sun attitude. Le Dauphin, au contraire, restait le même; 
aucune altération dans ses traits n'indiquait de l'inquié- 
tude. Tout chez lui était soumission aux volontés de son 
père e1 entière confiance en Dieu. 

Étant donné le parti que le Roi s'était décidé à prendre, 
nous ne pouvions plus lui être d'aucun secours. Il venait 
de remettre toute son autorité au duc d'Orléans, il ne 
devait donc plus avoir de gouvernement, et la présence 
de ministres signalés aux fureurs populaires aurait com- 
promis la famille royale. On aurait demandé nos têtes au 
Roi, il n'eût pu nous défendre ; nous devions donc partir. 
Nous lui exposâmes notre pensée à cet égard. Ce prince si 
bon nous manifesta une profonde sympathie. 

— Mais qu'allez-vous devenir? s'écria-t-il. 

— Nous subirons loin de vous, Sire, la destinée que 
nous réserve la Providence. Si notre présence avait pu 
vous être utile, rien ne nous aurait décidés à vous quitter, 
mais elle deviendrait un danger pour votre personne. 

— Du moins, revenez près de moi dès qu'il sera possible, 
ajouta-t-il les larmes aux yeux. 

11 nous embiassa avec affection, ainsi que Monsieur le 



CHAPITRE X 868 

Dauphin, el nous les quittâmes, pénétrés d'une bien vive 
douleur. 
J'allai donner des ordres pour le lendemain, dans les 

cours du château, devant de nombreux curieux dont 
l'attention pouvait tenir à des sentiments ou favorables, 
ou hostiles. Les courtisans montraient des alternatives de 
crainte et d'espérance avec un égal défaut de mesure. Je 
les laissai à leurs illusions, et moi qui ne pouvais plus en 
avoir aucune, moi qui voyais avec une amertume profonde 
la couronne confiée à un prince ayant conspiré sans relâche 
contre ses bienfaiteurs, je n'avais qu'à me retirer pour 
préparer mon départ. Pendant que je prenais des dispo- 
sitions bien simples, j'entendis des cris nombreux de : 
«Vive le Roi ! » Charles X était descendu avec la Dauphine 
dans l'avenue du château, et il parcourait les rangs des 
soldats restés encore dans le devoir. Ces troupes coura- 
geuses et les habitants, émus par cette scène, entouraient 
le monarque avec empressement. C'était un dernier adieu 
de la fidélité à la monarchie expirante. Henri IV aurait 
peut-être trouvé un moyen de dompter une capitale 
rebelle, mais il est vrai qu'Henri IV était l'expression 
d'un parti passionné. Ses talents, son activité, son courage 
auraient été impuissants contre l'exaltation de la Ligue, 
s'ils n'avaient dirigé l'exaltation non moins ardente du 
protestantisme. Il n'y a de lutte possible que si l'on oppose 
à des passions des passions égales. Si l'on n'a pour soi que 
la raison, les droits et la justice, on doit inévitablement 
succomber. 

Avant de quitter la famille royale, peut-être pour ne la 
plus revoir, je voulus consacrer encore quelques ins- 
tants à notre jeune prince. J'allai le joindre dans le parc du 
château. Les deux orphelins du duc de Berry étaient alors 
près de la grande pièce d'eau avec les personnes de leur 
suite. On s'efforçait de détourner leur imagination des 
tristes pensées qu'ils pouvaient cependant lire sur toutes 



tU SOI \i:mi;s DU COMTE DE MONTBEL 

Les physionomies, incapables de dissimuler le chagrin ou 

J*inquiétude. Mademoiselle était déjà, quoique bion jeune, 
arrivée à un développement intellectuel qui lui permettait 
certainement d'apprécier l'horreur de sa position. Quant 
au duc de Bordeaux, il avait une perspicacité au-dessus 
de son âge ; il avait jugé la situation de Ba famille, malgré 
l'attitude calme du baron de Damas et des officiers atta- 
chés à son éducation. On ne remarquait en lui aucune 
altération ; une vivacité impatiente rendait seulement ses 
mouvements plus prompts, sans rien ôter à son affabilité. 
Il vint à moi avec empressement, mais sans me demander 
s'il y avait quelque événement nouveau ; il était cepen- 
dant facile d'apercevoir son vif désir d'apprendre où en 
étaient les choses. Je m'éloignai à quelque distance avec 
le baron de Damas, qui ignorait les dernières détermina- 
tions du Roi. Je les lui fis connaître, et nous nous affli- 
geâmes ensemble sur une telle catastrophe, dont nous 
étions en mesure de comprendre l'étendue. 

— Je frémis, me dit le baron de Damas, pour le précieux 
enfant qui m'est confié. Quand la fureur de Louvel a 
passé dans tant de cœurs, je ne puis oublier que le poi- 
gnard de cet assassin voulait prévenir l'existence d'un 
fils du duc de Berry. Je veille avec mes officiers et nous ne 
laissons approcher aucun inconnu. Je ne veux pas que 
mon élève ait sous les yeux le spectacle d'aucune faiblesse, 
aussi vous avez pu remarquer que mes officiers et moi 
avons conservé notre attitude de Saint-Cloud, et pour 
que l'imagination du jeune prince n'erre pas inutilement, 
je fais continuer les leçons comme aux jours ordinaires. 

Je restai longtemps plongé, avec le baron de Damas, 
dans d'amères réflexions. 

— Adieu, lui dis-je enfin, que la Providence vous assiste 
et veille sur l'enfant dont vous avez la garde ! 

— Que Dieu vous protèg" aussi, me répondit-il en me ser- 
rant la main. Puissions-nous un jour nous retrouver encore ! 



CHAPITRE XI 

VERS LA FRONTIÈRE 

Je rejoignis M. Capelle. Avec le crépuscule, l'instant du 
départ était arrivé. Nous allons chez le sous-préfet. 

— Nous partons pour Paris, lui dis-je, donnez-nous, 
s'il vous plaît, des passeports. 

— Je le veux bien, mais remarquez que ces passeports 
vous seront plus dangereux qu'utiles. Le nom de Ram- 
bouillet et le mien suffisent pour éveiller les soupçons. 

— N'importe, il arrive souvent que les héros d'émeute 
n'ont guère d'instruction. L'exhibition d'un passeport 
étouffe leur enthousiasme. Ils déploient maladroitement 
le document officiel et feignent de l'examiner, mais ils 
ne lisent pas un seul mot, parce qu'ils ne savent pas lire. Il 
s'agit à présent de nous orienter pour gagner Paris, où il 
nous sera possible de trouver des passeports et des moyens 
de quitter la France. Nous partons à pied à l'instant, 
comptant traverser la forêt. Voyons sur votre carte de 
l'arrondissement la direction précise de notre marche. 
Des interrogations à cet égard pourraient nous rendre 
suspects. 

— Voici une carte très détaillée. Vous suivrez cette 
longue route au milieu de la forêt. Vous éviterez la voie 
directe de Rambouillet à Paris, qui serait pour vous trop 
dangereuse. Je vais vous mener à l'entrée de cette allée 
afin d'empêcher toute erreur. La nuit commence, elle 
favorisera votre départ. 



266 SOUVKNIItS DU COMTE DE MONTBEL 

Le bon sous-préfet guida notre marche pendant un quart 
d'heure, puis se sépara de nous avec émotion. Nous voilà 
donc sous bois, à la garde de Dieu. Au-dessus de nos têtes 
brillait un oie] resplendissant d'étoiles; parfois le vent du 
soir apportait jusqu'à nous les rugissements révolution- 
naires poussés autour de l'asile de Charles X, parfois 
éclataient des détonations d'armes à feu. Soudain, nous 
entendons le son de nombreux grelots et le galop d'un 
cheval venant de Rambouillet. C'est sans doute une 
estafette envoyée par les ennemis du Roi à Paris. Nous 
nous cachons derrière les arbres pour éviter l'attention 
de ce messager, chargé peut-être d'annoncer notre départ ; 
mais il passe rapidement et nous reprenons notre marche 
favorisée par une belle nuit d'été. 

Le jour commençait à poindre, nous sortions de la forêt. 
Plus âgé que moi et d'une structure un peu lourde, le 
baron Capelle exténué de fatigue me dit qu'il sentait les 
premières atteintes d'une crise de goutte. Jamais sem- 
blable crise n'était venue plus mal à propos. Que faire en 
pareille occurrence? Où trouver un refuge pour ce pauvre 
malade? Je ne pouvais abandonner cruellement mon 
compagnon d'infortune, je tâchai donc de l'encourager. 

— Essayons d'aller un peu plus loin, lui dis-je. 

— C'est tout à fait impossible. Il faut que je me repose 
et que je dorme. Je suis accablé et vraiment incapable 
de faire un pas. 

Nous étions au bord d'une prairie brillante de rosée. 
Nous voilà étendus sur l'herbe humide, abrités par un 
tertre boisé. Bientôt la fatigue endort complètement 
M. Capelle. Il n'était pas encore quatre heures. Les habi- 
tants des hameaux voisins allaient à leurs travaux et 
remarquaient naturellement ces deux hommes, dont le 
costume n'avait rien de ce qui caractérise les villageois ou 
les voyageurs à pied. M. Capelle était en frac noir, en 
gilet de soie et cravate blanche; quant à moi, j'avais 



I HAÏTI RE \ i 167 

troqué mon habil pour la redingote bleue d'un valet du 
baron de Damas. Je ne donnais pas, je voyais la surprise 
des passants, leur pantomime, j'entendais leurs propos. 

— Voilà, disaimt-ils, des particuliers qui ont certaine- 
ment employé la nuit dernière à tout autre chose qu'à 
dormir, puisqu'ils sommeillent de si bon matin dans une 
prairie mouillée. Ils sont velus comme des messieurs, mais 
ça n'empêche pas qu'ils aient pu faire quelque mauvais 
eoup. Peut-être viennent-ils de Rambouillet. 

Ces commentaires étaient peu rassurants pour nous. 
J'éveillai mon compagnon de voyage et je lui commu- 
niquai les observations dont nous étions devenus l'objet. 
11 en comprit comme moi les dangers et se détermina à 
tenter un effort. Il s'appuya sur mon bras et nous attei- 
gnîmes péniblement un sentier bordé de haies et ombragé 
de chênes. 

— Voici, lui dis-je, une place où nous serons moins en 
vue et où vous pourrez reprendre des forces par un peu 
de sommeil. 

Bientôt, en effet, il s'endormit profondément, mais 
aussi, hélas ! très bruyamment. Je m'étendis près de lui 
pour moins attirer les regards et éviter toute interrogation 
qui pouvait devenir embarrassante et par suite dange- 
reuse. J'avais un instant fermé les paupières. En les rou- 
vrant à demi, j'aperçus un quidam les mains appuyées 
contre ses genoux, se courbant vers moi et attachant sur 
mon visage les regards de deux gros yeux. 

— Je doute que celui-ci dorme, dit-il. Quant à l'autre, 
il ronfle comme un tuyau d'orgue. Quels peuvent être ces 
gens rôdant ici, ou plutôt y dormant à différentes places? 
Il faut éclaircir ce mystère. Je vais en prévenir qui de 
droit. 

Et il partit. 

Il n'y avait plus à douter de notre sort, si nous restions 
en cet endroit. M. Capelle, réveillé, me dit : 



168 s"! \ i:\iiis Di < 0M1 i. DE MON! BEL 

— Peut-être que mon affaiblissement extrême tient à 
un défaut d«' nourriture. Hier, d;ms la journée, nous n'avons 
pris qu'un morceau de pain, essayons de voir si quelques 
aliments me donneraient la force d'aller plus loin- 
Une maison isolée se trouvait à quelque distance. Noua 

nous y rendons. C'était une auberge pour les charretiers. 
On nous donne à chacun un œuf, un morceau de pain 
noir et un verre d'eau. Ce repas frugal suffit avec la néces- 
sité pour permettre à M. Capelle de se remettre en route. 
Nous arrivons à Dourdan, dont le clocher et quelques 
maisons s'élevant au-dessus des arbres avaient déjà frappé 
nos regards. Tout à coup, au détour du chemin, nous aper- 
cevons devant nous, à quelque distance, des soldats 
armés qui nous barrent le passage. Deux ou trois se dé- 
tachant du peloton et viennent à nous en courant. 

— Mon cher ami, me dit M. Capelle, voilà certainement 
la lin de notre odyssée et de nos fatigues. On nous a si- 
gnalés, ces soldats vont nous arrêter. Je ne puis pas fuir, 
quittez-moi, sauvez-vous. 

— Je m'en garderai bien. Faisons bonne contenance, 
c'est la seule chance d'échapper à un danger peut-être 
imaginaire, mais que toute fausse manœuvre, de notre 
part, rendrait certain. 

Deux sous-officiers essoufflés s'adressèrent à nous. 

— Messieurs, dit l'un d'eux, veuillez nous indiquer la 
route la plus courte pour aller à Ablis. 

— Allez devant vous, prenez le premier chemin à droite, 
puis au second ruisseau, tournez à gauche. 

— Mille grâces ! 

Il n'y avait pas lieu à beaucoup de reconnaissance. 
J'avais répondu au hasard, mais sans hésitation. Il impor- 
tait qu'on nous crût des naturels du pays. Les sous-offi- 
ciers et les soldats nous adressèrent en passant un salut 
amical. Il est probable que, plus tard, ils nous maudirent, 
nous et nos renseignements. 



CH \rn RE \i 269 

Après avoir traversé la petite ville de Dourdan, nous 
pénétrons dans la foréï pour qous enfoncer bientôt au 
milieu tic taillis épais, loin de tous regards. 

— 11 est dix heures, me dit M. Capelle. .l'ai mi extrême 
besoin de repos. Le soleil est brûlant; la marche nous 
exténuerait, je ne pourrais pas la Bupporter. Restons ici 
jusqu'à quatre heures. Nous arriverons, vers le soir, chez 
\r receveur général, M. de Saulty, avec qui je suis lié et 
qui était sous vos ordres aux finances. Nous y trouverons 
un refuge et les moyens de gagner Paris un peu moins en 
évidence et plus commodément. Je connais le pays, mais 
ru retour, j'y suis malheureusement très connu, puisque 
j'y ai exercé naguère les fonctions de préfet et que les 
conscrits ont tous passé devant les conseils que je prési- 
dais. Chaque individu peut ici retrouver en moi la phy- 
sionomie inoubliable du préfet de Seine-et-Oise. Mes che- 
veux noirs, bouclés et touffus, mes épais sourcils sont trop 
caractéristiques pour passer inaperçus. Nous avons besoin 
des ténèbres de la nuit et demain des stores d'une voiture. 

Nous voilà donc couchés, dominés par des feuillages 
compacts, sous lesquels l'air immobile devient bientôt 
d'une chaleur insupportable. Nous entendions des voix 
nombreuses, souvent des cris. Les aboiements des chiens 
nous faisaient craindre l'approche d'une chasse, dont 
nous pourrions bien devenir le gibier. Six heures dans cet 
étouiïoir me parurent bien longues. Que de tristes ré- 
flexions se pressaient dans ma pensée ! Quel allait être, 
dans cette journée, le sort du Roi et de sa famille ? Qu'étaient 
devenus nos collègues? A quelles cruelles angoisses étaient 
en proie ma femme, mes enfants, ma mère, ma belle-mère, 
tous ceux qui m'étaient chers? Quelles seraient pour eux 
les conséquences de ma situation? Nous savions, par une 
douloureuse expérience de famille, ce qu'il faut attendre 
de la philanthropie révolutionnaire. Dans de telles épreuves, 
la seule ressource est d'élever son âme vers Dieu par la 



270 SOUVENIRS l>! COMTE DE MONTB1 I 

prière, d'accepter les Bévères décrets <lr 3a volonté en 
expiation de aos fautes. 

Notre long séjour dans ce taillis brûlant fit sur M. Ca- 
pcllc l'effet d'un bain de vapeur continuel. Il étail trempé, 
ce qui, joint à notre diète austère, amena la disparition de 
la crise de goutte. A quatre heures, nous étions en marche 
avec des forces aouvelles et, après avoir traversé le Marais, 
belle terre clé M. Mole, nous arrivâmes enfin chez le receveur 
général. 

— M. de Saulty (1) est-il chez lui? demanda M. Capelle. 

— Non, répondit le concierge, il est sorti ainsi que 
Madame, mais Mademoiselle est sur la terrasse. 

On nous conduit. Nous traversons un salon élégant. 
Mlle de Saulty était assise sous une véranda, elle causait 
avec un homme âgé. 

— Monsieur le baron Capelle, quoi, vous voilà! s'écria- 
t-elle avec surprise. Mon père est allé à Paris, mais ma 
mère va rentrer bientôt, elle sera heureuse de vous revoir. 

L'exclamation de cette jeune personne, en présence d'un 
inconnu, révélait le secret de notre voyage à Paris. Cela 
nous causa une vive contrariété, mais il fallut en prendre 
son parti. La conversation s'engage sur les événements 
dont nous ignorions les conséquences. On nous donne 
les journaux qui renferment des articles désolants pour 
notre attachement à Charles X et à sa famille, des outrages 
et des calomnies dirigés même contre la fille de Louis XVI. 
Mlle de Saulty nous lit ces lignes : « On assure que L'ex- 
ministre Peyronnet a été arrêté au moment où il rentrait 

(1) Philippe-Albert-Joseph de Saulty (1767-1833) fut trésorier du génie 
militaire, puis receveur général des finances de Seine-et-Oise, député de 
ce département sous la Restauration, chevalier de la Légion d'honneur et 
l'un des régents de la Banque de France. Il avait épousé le 10 février 1803 
Marie-Adélaïde Pruvost (1777-1851). De ce mariage il eut deux fils et 
deux filles; l'une de celles-ci, Albertine de Saulty (1805-1863), épousa 
M. Henri de Soye et l'autre, Henriette-Alexandrine de Saulty (1810-1858), 
s'unit, le 14 mars 1830, à Gaspard-Marie-Amédée, comte de Chabrol- 
Tournoël, maître des requêtes au Conseil d'État. 



CHAPITRE M 174 

dans Paris, s Cette nouvelle ôtail |>»mi rassurante, vu nos 
projets, toutefois elle ne Les changea pas. 

Mme de Saulty arriva enfin. Kilo l'ut parfaitement bonne 
et charitable. Elle prit les mesures que la prudence lui 
inspirait. Nous quittâmes la t errasse. 

— Messieurs, nous dit-elle, vous serez sans doute bien 
aises de voir ma fille, Mme de Chabrol, qui est forcée de 
garder la chambre; je vais vous conduire chez elle. 

Nous la suivons et nous trouvons la jeune femme avec 
son mari, neveu du comte de Chabrol, mon ancien col- 
lègue au ministère. Quand nous fûmes ainsi loin de toute 
oreille indiscrète, Mme de Saulty nous dit avec une affec- 
tueuse chaleur : 

— Je suis heureuse, messieurs, d'abriter sous mon toit 
des amis tels que vous, exposés à de si grands dangers. Je 
suis désolée que l'inexpérience de ma fille vous ait tenus 
longtemps sur cette terrasse en butte aux indiscrétions 
des personnes qui viennent me voir. Les habitants de cette 
contrée sont détestables ; s'ils soupçonnaient votre pré- 
sence dans ma demeure, vous n'y seriez plus en sûreté. 
Quel est votre projet? 

— Nous allons à Paris. 

— A Paris? Y songez-vous? Mais vous allez vous livrer 
à vos ennemis les plus acharnés. Savez-vous que M. de 
Peyronnet a été arrêté au moment où il y entrait? 

— Nous le savons et pourtant nous persistons dans 
notre projet. C'est au cœur d'une grande capitale qu'il 
est le plus facile d'échapper aux recherches. C'est à Paris 
seulement que nous pouvons nous procurer les passeports 
et les moyens nécessaires pour sortir de France. 

— Puisque telle est votre résolution, je vais vous 
fournir la possibilité de l'exécuter. Vous devez être épuisés 
de faim et de fatigue. Suivez-moi, je vais vous conduire 
dans un appartement retiré et paisible, où vous trouverez 
un souper et de bons lits. 



179 SOI VENINS DU COMTE DE MONTBEL 

Nous la suivons ; elle nous installe dans des chambres 
éloignées de tout bruit et, malgré nos tristes pensées, la 
fatigue finit par nous endormir. Quel bienfait de la Pro- 
vidence que le sommeil pendant les grandes douleurs 
morales, mais aussi quel supplice que le réveil ! 

Une nouvelle journée d'épreuves se dressait devant 
nous. Vers dix heures du matin Mme de Saullv vint nous 
dire : 

— Tout est arrangé pour votre départ. Un cabriolet de 
meunier vous conduira à Paris. Le cocher est un brave 
homme, mais il ignore qui vous êtes, il croit emmener avec 
lui deux négociants. Vous ne partirez qu'à cinq heures de 
l'après-midi, afin d'arriver le soir à Paris, à une heure où 
vous courrez moins de risque d'être reconnus. 

Adoptant ce plan, nous prîmes congé de nos généreux 
hôtes à cinq heures précises pour monter dans le large 
cabriolet du meunier. Notre automédon, décoré d'une 
énorme cocarde tricolore, nous conduisit fort bien jusqu'à 
Longjumeau, mais, arrivé là, il voulut absolument faire 
reposer son cheval pendant une heure. Toutes nos ins- 
tances pour aller plus loin furent inutiles ; il avait des 
connaissances à l'auberge, des affaires dans le bourg et, 
selon lui, nous retrouverions le temps perdu, grâce à la 
nouvelle ardeur qu'aurait le cheval, après un peu d'arrêt 
et une bonne ration d'avoine. 

— Nous ne voulons pas, lui dis-je alors, nous enfermer 
dans une auberge, nous allons nous promener sur la route ; 
vous nous rejoindrez dans une heure. 

— C'est convenu. 

Nous nous engageons donc dans l'interminable rue de 
Longjumeau. Il était sept heures du soir. Tous les habi- 
tants, assis devant leurs portes, cherchaient à respirer 
un peu d'air frais, après la température torride de la 
journée. 

— Ce sera un miracle si je ne suis pas reconnu, me dit 



CHAPITRE \l J73 

M. Capelle. J*ai passé tous oes gens-là en revue et main- 
tenant l'ex-prélet va subir à sou lour l'inspection de ses 
administrés. Il Buffit d'un conscrit, mécontent, d'un gar- 
nement bien aise de produire de L'effet, pour que je sois 
immédiatement signalé et arrêté. Comme vous n'êtes pas 
aussi connu que moi, marchez en avant, afin que mon 
malheur n'entraîne pas le vôtre. 

Je pris donc les devants entre deux haies d'habitants, 
très occupés de la nouvelle révolution, se communiquant 
leurs impressions, taisant la lecture des bulletins de la 
capitale, chantant des airs soi-disant patriotiques. Des 
voitures de toute espèce passaient rapidement, se ren- 
dant à Paris. 

Sorti de Longjumeau, je m'avançai lentement sur la 
route dans l'attitude d'un promeneur paisible, mais le 
temps s'écoulait et M. Capelle n'arrivait pas. Je rétro- 
gradai jusqu'à l'entrée du bourg, il était assis sur une borne 
et semblait préoccupé. 

— J'ai échappé aux regards de ceux qui auraient pu 
me reconnaître, me dit-il, mais je suis excédé de fatigue. 
J'attends ici notre cabriolet. Continuez à avancer ; d'ail- 
leurs, en étant séparés, nous courons moins de risques ; je 
vous prendrai au passage. 

Je poursuivis donc ma promenade solitaire sur la route 
de Paris. Le jour s'éteignait graduellement. Tout à coup 
j'entendis s'élever dans Longjumeau une clameur immense : 
« Vive la Charte ! A bas le Roi ! Mort aux ministres ! » 
Quelle était la cause de ces cris forcenés? M. Capelle 
était-il découvert, était-il arrêté? Dans cet instant d'anxiété 
des hommes à mines farouches passèrent auprès de moi 
et semblèrent m'observer avec attention. Le cabriolet 
du meunier parut enfin. Je m'approchai pour y monter... 
Il était vide. 

— Où donc est mon compagnon de voyage? daman- 
dai-je au cocher. 

18 



»74 SOUVENIRS M COMTE DE MONTBEL 

— Votre compagnon do voyage? Vous devez savoir où 
il est beaucoup mieux que moi. Vous ne me l'avez pas 
donné en garde. 

M. Capelle, pensai-je, a été livré à nos ennemis pnr ce 
traître qui va me livrer à mon tour. 

— Je ne veux pas partir sans mon compagnon, il est 
resté sur la route, je vais le ramener, attendez-moi. 

Je cherchai vainement M. Capelle, il n'était plus à la 
place où je l'avais laissé ; je ne doutai donc pas de son 
malheur. De nouvelles vociférations éclatèrent comme de 
vrais cris de cannibales. Étant, hélas, impuissant à sauver 
la victime, je m'éloignai pour tâcher de ne pas tomber 
moi-même aux mains des ennemis. Dans cette intention, 
j'évitai le cabriolet et son conducteur que je tenais pour 
un perfide. La nuit aidait à mon projet. Je m'écartai de la 
route pour attendre l'obscurité complète, dans des champs 
dont les riches productions me dérobaient à tous les regards. 
Quand les bruits eurent cessé et que Longjumeau me parut 
plus calme, je repris ma route, comptant arriver à Arcueil 
au lever du jour. Comme je marchais dans un chemin de 
traverse, per arnica silentia lunœ, j'entendis tout à coup 
les pas de nombreux chevaux. Je me blottis aussitôt dans 
un champ de blé. Un régiment de chasseurs à cheval 
défile près de moi, faisant probablement une marche de 
nuit pour éviter la chaleur accablante des journées d'août. 
C'est sans doute le passage de ces soldats à Longjumeau qui 
avait provoqué les cris forcenés des habitants. Les esca- 
drons se succèdent lentement sans soupçonner ma pré- 
sence. Un chien du régiment vient aboyer autour de moi. 
Allait-on me prendre pour un malfaiteur ou pour un homme 
d'État? Je fis en sorte qu'on me prît pour un homme 
endormi. Je ne bougeai pas. Le chien, me croyant peut-être 
mort, m'abandonna ; personne ne fit attention à moi. 

Je me remis en marche ; mais il faisait très sombre et, 
ne pouvant plus m'orienter, je m'égarai pendant quelque 



CHAPITRE \l 178 

temps. Heureusement j'aperçus enfin L'étoile polaire, ce 

qui me permit d'assurer ma direction et de rejoindro la 
grand'route. 

L'aube paraissait à peine, lorsque j'arrivai à Arcueil. 
Aucune maison n'était encore ouverte ; où m'arrêter? 
J'allai pendant quelques instants m'asseoir sur un tertre, 
près de l'aqueduc dont j'avais l'air d'étudier les arceaux, 
attendant ainsi que le soleil vînt réveiller les habitants. 
Portes et fenêtres s'ouvrirent enfin; des blanchisseuses, 
des ouvriers se mirent au travail. 

— Voudriez-vous m'indiquer la demeure de M. Dinet? 
demandai-je à un petit garçon. 

— Bien volontiers, monsieur. 

Je suis les pas de mon jeune guide. 

M. Dinet, inspecteur général de l'Université, examina- 
teur des aspirants à l'École polytechnique, avait épousé 
une demoiselle de Lasplanes, d'esprit très distingué et 
fort liée avec ma famille ; lui-même était un homme de 
mérite auquel j'avais été heureux de faire accorder par 
le Roi le titre d'officier de la Légion d'honneur. J'étais avec 
lui en relations habituelles et amicales, aussi comptais-je 
sur son assistance dans ce moment d'épreuve. Je frappe 
à sa porte ; un homme à moitié endormi vient m'ouvrir. 

— Puis-je voir M. Dinet? 

— Il n'est pas cinq heures, Monsieur ne se lève pas si 
matin. 

— J'ai à l'entretenir d'une affaire importante, per- 
mettez-moi de l'attendre dans son jardin. 

— Soit, dit l'homme. 

Une heure après, M. Dinet parut en robe de chambre. 
A mon aspect il fut pétrifié. 

— Quoi, c'est vous ! s'écria-t-il ; ma maison est ouverte 
au public, je ne suis pas sûr de la discrétion de mes gens. 
Malgré toute mon amitié pour vous, je ne saurais vous 
donner un asile, vous n'y seriez pas à l'abri. 



17a SOI VENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

— Je ne viens pas solliciter un tel service, donnez- 
moi un verre d'eau, car je meurs de soif, puis faites-moi 
conduire à l'établissement du docteur Esquirol (1). 

Quelques moments après, M. Dinet m'apporta lui-même 
le verre d'eau demandé. Je le reçus avec reconnaissance. 
Il faut avoir éprouvé toutes les tortures de la soif pour 
bien apprécier cette parole de l'Évangile : « Le verre d'eau 
que vous donnerez en mon nom à votre frère pauvre, vous 
sera compté. » M. Dinet me dit alors : 

— Venez, je vous servirai moi-même de guide jusqu'à 
l'établissement du docteur Esquirol, mais je marcherai 
un peu devant vous. 

Nous approchions de Paris. Tout à coup, M. Dinet s'ar- 
rête ; je me trouve bientôt auprès de lui. 

— Voilà, me dit-il, l'établissement de M. Esquirol, vous 
y arriverez bien vite. Que Dieu vous conduise, vous pro- 
tège et vous sauve, c'est le plus cher de tous mes désirs. 

Je lui serre furtivement la main et nous nous séparons. 

J'arrive enfin à la porte de M. Esquirol. J'avais visité 
son établissement lorsque j'étais ministre de l'intérieur. 
Les gens de service m'avaient considéré avec ail eut ion. 
me reconnaîtraient-ils? M. Esquirol était absent. Son neveu, 
M. Mitivier, vint me recevoir, il comprit de suite qui 
j'étais et me conduisit aussitôt dans une pièce isolée. 

— Soyez le bienvenu, me dit-il avec effusion. Vous 
avez eu raison de compter sur notre hospitalité. Nous vous 
sommes tout dévoués. Votre famille est en sûreté, mais elle 
est à votre sujet dans une inquiétude que je vais fuir»» 
cesser en lui portant de vos nouvelles. 

— J'avais foi en votre amitié. J'en apprécie toute la 
valeur par l'accueil que vous faites à un proscrit. J'use de 
votre hospitalité, je n'en abuserai pas. Conduisez-moi au 

(1) Jean-Étienne-Dominique Esquirol, né à Toulouse en 1772, mort 
en 1840, fut un médecin aliéniste célèbre. Il devint membre de l'Académie 
de médecine et de l'Académie des sciences morales. 



CHAPITRE M *77 

quartier des aliénés. Ordonnez qu'on me tienne au Ht et 
qu'on me donne quelques aliments. Je suis épuisé de 
Fatigue et de ohagrin. Je sais qu'il m'est impossible de 

rester ici, puisque votre maison est soumise à l'inspection 
de l'autorité el que vous devez l'aire une déclaration exacte 
de l'entrée des malades. Pour rien au monde je ne voudrais 

causer des embarras ni surtout des dangers à aucun de 
vous. Instruisez votre cousin Adelphe de ma présence; 
qu'il me procure un passeport pour la Suisse. Je partirai 
demain, j'aurai donc cette journée-ci et la suivante pour 
retrouver par le repos les forces dont j'ai besoin. 

Je fus donc traité comme un aliéné. M. Mitivier me 
prépara lui-même un breuvage qui n'était autre chose que 
du thé ; il recommanda aux gardiens de ne pas me laisser 
sortir de mon lit, prescription que je n'avais nulle envie 
d'enfreindre. Après avoir reçu ma ration, je m'endormis 
et mes douleurs morales furent encore suspendues pen- 
dant plusieurs heures. 

A mon réveil, Adelphe Esquirol (1) me pressait dans 
ses bras avec effusion. Il avait été le compagnon de 
mes travaux pendant ma carrière ministérielle. Il m'avait 
suivi dans les trois ministères de l'instruction publique, 
de l'intérieur et des finances, comme chef de mon cabinet. 
Cœur loyal et fidèle, il possédait justement toute ma 
confiance. 

— J'ai rassuré votre famille sur votre sort, me dit-il, 
sans toutefois lui faire part de vos projets, afin de lui éviter 
de nouvelles inquiétudes. Tous les vôtres se sont trouvés 
sous le toit de mon oncle pendant les premiers jours ; ils 
logent actuellement à l'Hôtel des Ministres. Mme de Montbel 
a soutenu cette épreuve avec une grande force d'âme. Dès 
que j'ai su que vous étiez ici, j'ai couru au bureau des 
passeports. En m'apercevant, M. Portes m'a appelé et, me 

(1) Adelphe Esquirol était le neveu du médecin. Il fut conseiller réfé- 
rendaire à la Cour des comptes. 



178 SOI VENIRS DU COMTE DE MON! BEL 

prenant à part : « Vous n'avez besoin de rien dire. Je sais 
déjà pourquoi et pour qui vous venez ; dans un instant 
je vous remettrai ce qui est nécessaire à notre ami ; heureux 
si avec vous je puis contribuer à le sauver. » En me disant 
cela, poursuivit Esquirol, ce brave homme avait les larmes 
aux yeux. Voici le passeport qu'il m'a donné pour vous. 
Votre signalement est exact. Vous êtes désigné sous le 
nom de Capdeville, artiste paysagiste, se rendant en 
Suisse par Neuchâtel. Pour être d'accord avec votre titre 
d'artiste, voici un album où se trouvent quelques croquis 
au crayon. Une blouse bien commune, une horrible cas- 
quette et un petit havresac compléteront votre équipe- 
ment ; j'ajoute en outre une vieille carte de France pour 
vous conduire. Il y aura du malheur, si, sous ce harnais 
misérable, on reconnaît le ministre des opulentes finances 
du royaume le plus riche de l'Europe. Vous allez partir 
pour Fontainebleau, de là vous vous rendrez à Sens. 
Après-demain soir, à neuf heures, arrivera dans cette ville 
la diligence de Laffitte et Caillard, une place y est arrêtée 
pour vous jusqu'à Dijon. Descuns, mon camarade du 
ministère de l'intérieur, s'y trouvera avec plusieurs de 
nos amis. Il vous escortera jusqu'en Suisse et rapportera 
à votre famille la certitude que vous êtes sauvé. Tout ce 
que nous avons d'argent est à votre disposition. 

— Je vous en remercie, mon cher ami, mais je n'ai 
besoin de rien. Avant notre départ de Rambouillet, le Roi, 
préoccupé de l'embarras où nous pourrions être à cet 
égard, nous a fait parvenir à chacun un billet de mille 
francs. Ce billet, je vous le remets. Ma famille se trouve 
peut-être actuellement sans ressources, apportez-lui sept 
cents francs et donnez-m'en trois cents qui suffiront pour 
ma route et seront plus en harmonie avec mon modeste 
havresac, dans lequel on ne peut pas m'accuser d'em- 
porter les trésors de la France. 

J'endossai la blouse et le havresac, j'enfonçai sur mes 






CHAPITRE \l Î79 

y.Mix la casquette el je Buivia Adelphe qui, par une porte 
latérale, me lit sortir de l'établissement. Il marchait assez 
loin devant moi et personne ne pouvait supposer la moindre 
relation entre nous. Au bout de quelques minutes, il 
s'arrêta. Quand je passai devant lui, il me dit à voix basse, 
sans me regarder : 

— Vous voici sur la route de Fontainebleau, que Dieu 
vous conduise. 

Et, sautant un fossé, il pénétra dans un champ voisin, 
comme un propriétaire qui va examiner les travaux qu'il 
a ordonnés. Je poursuivis mon chemin, le cœur bien 
triste de quitter, sans lui dire adieu, un ami si cher et si 
dévoué. 

Je marchais résolument sous l'abri de mon misérable 
accoutrement. Il était près de sept heures du soir, quand, 
en vue d'Essonnes, je me trouvai tout à coup en présence 
d'un régiment de cavalerie ; c'étaient les lanciers de la 
garde, qui allaient dans la direction de la capitale. Je ne 
m'amusai pas à les regarder, craignant d'attirer leur atten- 
tion et une reconnaissance pour le moins inutile. Je lon- 
geai leurs rangs du côté où le vent portait la poussière, 
réussissant ainsi à me cacher au milieu d'un nuage plus 
épais que poétique. Dans la situation où j'étais alors on 
est méfiant, je crus donc que quelques regards se diri- 
geaient vers moi. 

A peine avais-je dépassé la troupe et fait environ une 
centaine de pas sur la route que deux sous-officiers vinrent 
derrière moi au grand trot et se portèrent rapidement 
vers Essonnes. Ils en sortirent quelques moments après, 
se faisant précéder d'un cabriolet semblable à celui que 
j'avais abandonné à Longjumeau, pour fait de trahison 
supposée. Cette analogie me parut d'assez mauvais augure, 
d'autant mieux que tout à coup le véhicule et les deux 
sous-officiers s'arrêtèrent, interceptant complètement la 
route. M'attendaient-ils? Je ne me souciais pas d'aller leur 



i>80 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

demander réponse à celte question. Étant assez loin d'eux, 
je prends un sentier à droite et je me dirige vers une 
maison isolée. Une femme travaillait devant la porte. 

— Ma bonne dame, lui dis-je, pouvez-vous me loger 
pour la nuit? 

— Je ne loge personne ; il y a des auberges à la ville, 
tout près d'ici. 

— Hélas ! ce sont les auberges que je voudrais éviter, 
je suis un pauvre diable qui a une longue route à faire 
et peu d'argent à dépenser. Un peu de paille me suffira et 
je vous paierai exactement ma couchée et ma nourriture. 

— Bien, bien, vous avez la physionomie d'un brave 
homme. J'ai des ouvriers qui couchent au galetas ; si vous 
voulez passer la nuit avec eux, ils vous feront place. Je 
vais vous donner à manger, asseyez-vous là. 

Quelques moments après, elle m'apporta de la soupe 
dans une écuelle de terre, un morceau de pain noir et un 
verre d'eau. Ce fut pour moi un repas bien meilleur que 
les festins ministériels les plus somptueux. 

La maîtresse de céans m'avait quitté un moment. Elle 
rentre, s'assied près de moi et me dit : 

— Les lanciers sont partis d'Essonnes à six heures; je 
ne sais pourquoi deux ou trois d'entre eux y sont revenus ; 
on dirait qu'ils cherchent quelqu'un. 

■ — Ou quelque chose, répondis-je évasivement, car dans 
leurs marches les troupes sont exposées à égarer divers 
objets ; mais j'ai terminé mon souper, je voudrais main- 
tenant me reposer sans tarder, puisque je dois partir 
demain matin vers quatre heures. Conduisez-moi, s'il vous 
plaît, au galetas dont vous m'avez parlé. 

Je grimpe avec elle dans un taudis bien misérable. Il y 
avait plusieurs grabats, elle m'en indique un sur lequel 
je me jette tout habillé, appuyant mon visage contre mon 
h;i\ Tcsac pour être moins vu par les habitants du dortoir. 
J'étais installé depuis une heure, lorsque j'entendis l'arrivée 






CHAPITRE M 281 

bruyante de douze maçons el charpentiers. Bd me voyant, 
ils Be récrièrent : 

— Qui donc est co nouveau venu? Be demandèrent-ils. 
Je dus subir leur examen; ma blouse fut soulevée et 

mon havresac soigneusemenl tâté. 

— Comme il dort, ce gaillard-là, finirent-ils par dire; 
c'est sans doute quelque voyageur, mais pas trop chargé 
tout de même. 

En quittant leurs vêtements, ils entonnèrent des hymnes 
révolutionnaires dont le refrain était : « A bas Charles X! 
A bas ses ministres ! » Je ne bougeai pas. Moins j'étais 
disposé à dormir, plus mon sommeil paraissait profond. 
Peu à peu les chants s'achevèrent en quelques hideux 
blasphèmes auxquels succéda un concert de vigoureux 
ronflements. Je ne dormis pas une minute et j'eus le temps 
de me livrer à d'amères réflexions, songeant avec tris- 
tesse combien ils sont criminels ceux qui ont réussi à 
dépraver ainsi de pauvres ouvriers. En arrachant de leurs 
âmes toute idée religieuse, ils ont enlevé à ces infortunés 
le sentiment de leur dignité, ils les ont condamnés aux 
tortures d'un malheur sans résignation et sans espérance. 

Dès que l'aube parut, je fus sur pied. Mes bruyants com- 
pagnons ronflaient encore et mon hôtesse vigilante était 
déjà aux soins de son ménage. Elle me donna un verre de 
lait avec un morceau de pain noir. Mon compte pour les 
deux repas et la couchée ne dépassa pas quinze sous. La 
prudence m'empêcha de reconnaître plus généreusement 
l'hospitalité de cette brave femme. Je la remerciai de mon 
mieux, elle me souhaita bon voyage et je me mis en 
route. 

Tout était calme, le cabriolet et les lanciers avaient 
disparu, personne n'encombrait mon chemin. Les habitants 
d'Essonnes dormaient profondément ; les rues étaient 
désertes. Il faisait une matinée radieuse dont la fraîcheur 
sereine, les parfums et le charme compensaient délicieuse- 



SOUVENIRS Dl COMTE DE MONTBEL 

menl pour moi la nuit étouffante du galetas. Je marchais 
tranquillemenl el après quelques haltes sous les arhros 
séculaires de la forêt, j'arrivai à Fontainebleau où je 
m'arrêtai dans une auberge. D'après les indications que 
me fournit mon hôte, une voiture partait le lendemain de 
chez lui pour Sens ; j'y arrêtai ma place. Afin d'éviter toute 
fâcheuse rencontre, je me retirai ensuite dans ma chambre, 
et, pour être fidèle à mon rôle d'artiste, je me mis à des- 
siner sur mon album ce que j'apercevais de ma fenêtre 
J'ai conservé ce dessin et cet album qui me rappellent tant 
de souvenirs mêlés à celui de la protection divine dont je 
ne cessai alors d'être l'objet. 

Le lendemain 7 août, je partis de Fontainebleau dans 
une voiture où montèrent après moi une dame avec sa 
fille, jeune personne d'environ dix-huit ans, et un soldat 
de la garde, à la mine attristée; il s'éloignait sans doute 
de la ville révolutionnaire pour rentrer dans ses foyers. 
Deux autres personnages insignifiants complétaient la 
cargaison du véhicule. J'observais une grande réserve, 
mais je fis placer les deux dames au fond de la voiture en 
leur cédant mon rang ; voyant ma casquette et ma blouse, 
leurs regards étonnés semblèrent vouloir dire : « Où donc 
la politesse va-t-elle se nicher?» Il s'établit entre nous des 
relations de confiance mutuelle et ces deux femmes mirent 
bientôt leur voyage sous ma protection. Je me faisais un 
appui de notre apparence d'intimité. Nous avions, en effet, 
l'air d'être d'anciens amis. 

En arrivant à Montereau, nous entendons des cris mena- 
çants. On voulait faire un mauvais parti à un soldat 
suisse, car, disait-on, les Suisses avaienl tiré sur le peuple 
de Paris. Notre voiture devait s'arrêter une heure et demie 
à Montereau. Les deux dames, effrayées, s'empressèrent 
de me dire : 

— Ce qui se passe ici est horrible ; éloignons-nous, 
allons dans la campagne attendre le moment du départ. 



CHAPITRE XI 183 

J'acceptai avec empressement cette proposition con- 
venant si bien à ma dangereuse position. 

— Ah I monsieur, oie dit la mère, voua nous rendez un 
véritable Bervioe. D'ailleurs, \ os prooédés et votre air hon- 
eête me Font supposer que, comme qous, vous avez hor- 
reur de cette affreuse révolution qui triomphe de notre 
bon Roi e1 menace do ses excès tous les gens de bien. 

— Vous nu» rende/, justice, madame, ma modeste blouse 
couvre un cour dévoué aux principes que la révolution 
veut détruire ; mais gardons à cet égard une grande réserve 
et ne prononçons pas dans la voiture un mot relatif aux 
événements actuels. 

Je restai avec ces dames pendant le séjour à Montereau. 
Nous nous rendîmes ensemble à la promenade publique, 
alors déserte. J'offris à la mère de s'appuyer sur mon 
bras, mais malgré sa reconnaissance pour la délicatesse 
de mes soins, elle répugnait évidemment à compromettre 
sa dignité sociale avec mon humble blouse ; je n'insistai 
donc pas. 

Le temps de l'arrêt avait passé sans incident pour nous. 
La voiture nous reprit et nous porta à Sens avant la nuit. 
Je pris congé des deux excellentes femmes et, conformé- 
ment à ma consigne, je me rendis à YEcu de France où 
devait arriver le lendemain matin la diligence qui me per- 
mettrait de poursuivre mon voyage. Voulant échapper 
aux inconvénients d'une soirée d'auberge, je prétextai des 
affaires en ville. J'allai effectivement acheter plusieurs 
objets nécessaires à ma route et je parcourus les rues de 
Sens avec la sécurité que me donnait son éclairage alors 
très parcimonieux. J'attendis ainsi l'heure raisonnable du 
repos. 

Au lever du jour, un bruit formidable m'annonça 
l'arrivée de la diligence dans la cour de YEcu de France. 
Descuns en descendit et, passant devant moi, me dit rapi- 
dement : 



t%4 SDI'VKMIIS DU COMTE DE MONTBKL 

— Votre place est retenue, nous allons partir; vous 
entrerez dans la rotonde. 

Quelques instants après, la diligence nous emportail 
vers Joigny. La raison Laffîtte et Gaillard cachail à bob 
insu bous son pavillon tricolore un ministre de Charles X. 
Disions avait déterminé à partir avec lui MM. Péré, Ter- 
rier de Santan, fils <lu main' de Besançon, et la famille de 
Tancey sans leur dire quel serait leur compagnon de 
voyage ; mais il était certain qu'aucun des voyageurs, 
venant à me reconnaître, ne trahirait mon secret. A Joigny, 
puis à Tonnerre, des gendarmes vinrent nous inspecter 
avec attention et examiner nos passeports. Celui dont ils 
s'occupaient le moins, c'était le peintre Capdeville qu'ils 
traitaient avec un dédain dont j'étais fort aise. A mon 
côté, se trouvait dans la rotonde un bon villageois revêtu 
comme moi d'une modeste blouse. La similitude de nos 
costumes me valut sa sympathie qu'il me témoignait en 
me persécutant pour partager avec lui les victuailles dont 
il s'était abondamment pourvu. Je n'avais pas le cœur 
aussi solide ni l'estomac aussi actif que mon nouvel ami. 
D'ailleurs, la maudite diligence s'arrêtait aux auberges 
pour déjeuner, pour dîner, pour souper. Il fallut ainsi 
subir à Tonnerre, à Semur, à Dijon l'épreuve de m'asseoir 
à la table d'hôte et de voir arriver autour de nous les 
affamés de nouvelles qui venaient s'informer des événe- 
ments de Paris. Que d'occasions d'être reconnu ! Le seul 
moyen de ne pas attirer l'attention, c'était de payer d'assu- 
rance. En cherchant à se cacher, on se l'ail découvrir. 

Je me sentis mieux à mon aise quand je partis de Dijon 
dans une voiture qu'avait louée Descuns pour faire nos 
dernières étapes. J'étais enfin débarrassé de toute con- 
trainte, seul avec cet excellent jeune homme, qui me 
conta alors comment M. de Balzac (1) et lui avaient 

(1) Le baron Marie-Auguste de Balzac était né le 4 août 1788. Il fut 
nommé en 1810 auditeur au Conseil d'État, devint préfet du Tarn-et- 



CHAPITRE \l 188 

défendu le ministère de l'intérieur oontre l'insurrection. 

— Avtv.-vons quelques détails sur l'arrestation de 
M. Capelle? lui demandai-je. 

— Mais personne, me répondit-il, n'a * 1 i l que M. Capelle 

ait été arrêté. 

— Qu'est-il donc devenu? 

— Je l'ignore. Quant à vous, ajouta Descuns, vous avez 
eu bien raison de partir à pied, eu blouse ai le sac sur le 
dos. MM. de Peyronnet, C-liantelauze et Ranville, qui oui 
agi avec moins de prudence, sont arrêtés. Puissions-nous 
arriver à Auxonne avant qu'on ferme les portes de la 
place, sans cela nous devrions subir un fâcheux retard. 

— J'ai une autre crainte, lui dis-je, alors. La ville 
d' Auxonne a été en contestation devant le ministère de 
l'intérieur pour la conservation de son école d'artillerie 
que les habitants de Besançon voulaient faire transporter 
dans leur ville. Une nombreuse commission d'Auxonne 
m'a alors été députée; beaucoup de gens me connaissent 
donc dans cette petite cité. 

Nous arrivâmes heureusement avant l'heure fatale. On 
prit nos passeports. 

— Vous les aurez demain matin, nous dit-on. 

— Mais nous sommes pressés d'arriver à Dôle où nous 
avons affaire. 

— L'heure est bien avancée. 

— Nous vous serons bien reconnaissants. 

L'idée de notre reconnaissance donna des ailes à la 
bonne volonté de l'agent de police qui, au bout d'un ins- 
tant, revint avec nos passeports, dûment visés par l'au- 
torité. Notre reconnaissance engendra la sienne et, de l'air 
le plus affectueux, il nous souhaita bon voyage : 

— Traversez la ville sans vous arrêter, ajouta-t-il ; dans 
un quart d'heure, les portes seront fermées. 

Garonne en 1817, de l'Oise en 1822, de la Moselle en 1823, puis secrétaire 
général du ministère de l'intérieur en 1828. et, en 1829, député. 



286 SOI \ i:\liis Dl COM1 E DE MON! BEL 

Nous n'avions aucune envie de manquer à cette con- 
signe, nous partons donc vivement et arrivons à Dôle 
pour y passer la nuit. 

Le lendemain, 10 août, nous prenons un compagnon de 
voyage, M. de Pernes, ami intime de Descuns et partageant 
nos principes politiques. Obligés de faire halte pendant 
deux heures à Salins, nous pûmes voir les traces du ter- 
rible incendie qui avait naguère ravagé la ville. « Le 27 juil- 
let 1825, nous dit un vieillard, le feu, passant à travers 
une cheminée lézardée, se communiqua à des toits couverts 
de bois desséchés par un soleil ardent. Le désastre fut si 
prompt que tous les secours furent inutiles. En deux 
heures, la ville fut détruite. Cinq mille habitants se trou- 
vaient à la fois sans pain et sans gîte. L'hôpital, l'hôtel 
de ville et les bâtiments d'exploitation furent seuls pré- 
servés. Les pertes s'élevèrent à sept millions. Dans notre 
extrême détresse, on vint à notre aide, mais le plus em- 
pressé à nous secourir fut le roi Charles X. On l'outrage 
aujourd'hui, mais, ici, il reste des cœurs qui se souviennent. » 

La soirée fut belle. Il faisait nuit tandis que notre équi- 
page gravissait péniblement les montagnes qui précèdent 
Pontarlier ; des convois de petites charrettes de roulage 
descendaient les pentes que nous montions ; derrière nous 
venait une voiture de poste dont le voyageur avait mis 
pied à terre ; il accosta Descuns qui marchait sur la route 
et la conversation s'engagea entre eux. Quand nous fûmes 
au sommet, Descuns revint à moi et me dit : 

— Le personnage qui voyage dans le coupé à côté de 
nous est chargé, prétend-il, d'une inspection par le gou- 
vernement. Il m'a demandé si j'étais seul dans la calèche, 
je lui ai répondu que j'avais un compagnon de voyage 
malade. Restez donc dans la voiture, c'est plus prudent, 
quoique très probablement l'inspection dont est chargé 
l'individu n'ait aucune corrélation avec vous. 

Notre arrivée à Pontarlier et la nuit que nous passâmes 






CHAPITRE \l 287 

dans sou auberge ne furent troublées par aucun incident. 

Le lendemain, nous primes nos places dans la diligence 
de N'euehàtel. Avant, le départ, il nous fallut subir l'exa- 
men de nos passeports ; on nous les rapporte, nous partons 
enfin. 

La frontière nous paraissait devoir être le point le plus 
dangereux à franchir. Mais personne ne s'y «'tant présenté 
à nous, notre voiture put rouler sans arrêt au delà des 
limites. 

— Grâces à Dieu, s'écria affectueusement Descnns, me 
voici maintenant délivré de terribles angoisses. Il aurait 
ete si cruel d'échouer au port. Je suis bien heureux de pou- 
voir annoncer à votre famille que vous êtes sauvé. 

Excellent jeune homme dont l'avenir semblait brisé et 
qui ne songeait pas un instant à lui-même. Je lui souhaitai 
tout le bonheur dont il était si digne. La Providence s'est 
chargée d'acquitter ma dette envers lui. 

J'avais enfin le sentiment d'être à l'abri, mais aussitôt 
me vinrent au cœur le regret de la patrie et les premières 
amertumes d'un exil dont je touchais à peine le seuil, sans 
en prévoir le terme. Quelle vague tristesse m'envahissait 
en pensant aux incertitudes de l'existence qui s'ouvrait 
devant moi 1 Les charmes d'une route pittoresque ne pou- 
vaient me distraire. Au délicieux village de Mottier, Des- 
cuns prit congé de moi. 

— Adieu, me dit-il ; ma mission est remplie ; je retourne 
à Pontarlier, d'où j'irai retrouver mon père à Besançon. 

Et, me pressant la main, il s'échappa pour ne pas 
s'abandonner à l'émotion qui l'étreignait. Que je me sentis 
seul ! En regardant s'éloigner cet ami dévoué, il me sem- 
blait voir disparaître tous ceux que j'aimais. 



CHAPITRE XII 



SUR LES ROUTES DE LEXIL 



C'est le il août que je quittai la France. J'arrivai dans 
la soirée à Neuchâtcl. Après avoir retenu une polit»' 
chambre, en rapport avec mes piètres ressources, je me 
rendis sur le bord du lac. Il était en ce moment très agité. 
Des vagues venaient se briser avec fracas contre les 
rochers et les quais. Mon isolement me devenait pénible 
et je sentais le besoin d'en sortir pour me soustraire aux 
tristes pensées dont j'étais obsédé. Non loin de moi, un 
homme et une femme, tous deux fort âgés, se trouvaient 
assis sur un banc. Leur physionomie sereine m'attira. 
J'allai me placer près d'eux ; ils continuèrent leur conver- 
sation. 

— Que se passe-t-il à Paris? disait la dame. 
L'homme répondit d'une voix douce et tranquille : 

— La révolution triomphe ; elle traque Charles X, sa 
famille, ses ministres, les prêtres, les nobles. Il faut espé- 
rer que cette fois-ci, pas un seul n'échappera à la guillo- 
tine, c'est le seul moyen d'en finir. 

— Vous avez raison, oui, il faut l'espérer. 

Marat était de Neuchàtel. Je crus assister à la résurrec- 
tion de ce monstre. Je m'éloignai avec horreur de ces gens 
dont l'apparente bonhomie m'avait d'abord séduit. 

J'étais encore sans projet bien arrêté sur le lieu de ma 
résidence. Je reste deux jours à Neuchàtel dans un isole- 
ment complet, sans même trouver l'église catholique où 



CHAPITRE \ll 189 

j'aurais \ oui u remercier Dieu de m'avoir protégé dans 1rs 
dangers que j'avais courus. Le L2, j'emploie mon temps à 
dessiner La vue qu'on a de la promenade au-dessus du lac, 
j>uis je visite La ville. Elle est généralement bien bâtie, 

plusieurs maisons sont même d'aspect fort élégant. L'hôtel 
de ville offre une belle masse; sur un soubassement rus- 
tique, huit colonnes d'ordre toscan supportent un fronton 
d'exécution assez lourde. Le château domine la ville, mais 
n'a rien de remarquable. Dans les rues, sur les places, on 
trouve de nombreuses fontaines ; la plus jolie supporte 
la statue d'un chevalier armé de toutes pièces. Le 13, je 
vais dans les environs de Neuchâtel dessiner divers sites 
pittoresques. Mon album était à la fois une distraction 
et un moyen de justifier le passeport de l'artiste Capdeville. 
Pendant que de la hauteur où est placé le cimetière, je 
contemplais la vue, un vent violent s'élève et agite la sur- 
face du lac. Je m'attache alors à suivre des yeux plusieurs 
barques naviguant avec adresse à travers les vagues. Mon 
imagination unit mon avenir à leur sort ; quelques-unes 
disparaissent dans la brume, d'autres arrivent au port. 
Trouverai-je, moi aussi, le refuge où jeter l'ancre? 

Le 14 août, je me décide à partir pour Lausanne. J'avais 
demandé à Adelphe Esquirol de m'y adresser ses lettres 
et celles de ma famille. Dans la diligence voyageait avec 
moi une dame d'Yverdun dont la douceur contrastait 
avec l'arrogance d'un jeune Français qui ne se séparait 
jamais de sa carabine et nous contait avec abondance 
ses mirifiques exploits en Grèce dans les rangs des Philhel- 
lènes. 

Nous arrivons à Lausanne à l'heure où la poste faisait 
ses distributions. Une foule empressée venait réclamer ses 
journaux et ses lettres, en manifestant son admiration 
pour la révolution de Juillet et pour les glorieuses jour- 
nées. Il y avait là des Anglais qui se livraient à des trans- 
ports de joie ; ils étaient heureux que Charles X et son 

19 



100 SOUVEN 1RS l»l GO Ml E DE MON! BEL 

gouvernement lussent châtiés d'avoir fait la conquête 
d'Alger contre les intérêts de la Grande-Bretagne el 

malgré ses menaces. Je ne trouvai point de lettres pour 
moi. J'écrivis à ma famille en demandant que Les réponses 
me fussent adressées à Berne où je résolus de me rendre 
le lendemain. 

Je parcourus les rues montueuses de Lausanne dont la 
population me parut forl active, puis je sortis de la ville 
pour me plonger dans le oalme et l'air pur de la campagne. 
La Suisse est le pays où l'on s'est le mieux occupé du bien-- 
être des voyageurs. De distance en distance, on trouve 
toujours sur les routes des bancs en pierre ou en bois ; 
le piéton est heureux de pouvoir s'y délasser et de déposer 
un moment son fardeau. Souvent, près du banc, une fon- 
taine verse par un simple tuyau de bois une eau limpide 
et abondante dans une auge faite avec un tronc de sapin. 
(.'••si à côté d'une de ces fontaines que je pris mon repas, 
composé d'un morceau de pain et d'une eau excellente 
bue au creux de la main. 

Pendant ce repas paisible et solitaire, j'avais sous les 
yeux l'admirable ensemble du lac de Genève et de la 
majestueuse chaîne des Alpes, dominée par le mont Blanc, 
s'élevant comme un dôme d'albâtre. La soirée était 
magnifique, le soleil à son déclin dorait toute la ligne des 
montagnes. Des flèches de lumière perçaient à travers les 
arbres du premier plan. Le lac, parfaitement immobile, 
avait une teinte d'aigue-marine et, sur ses bords, se reflé- 
taient les belles couleurs des rives; quelques voiles 
blanches glissaient à sa surface, une colonne de fumée 
indiquait le passage d'un bateau à vapeur qui laissait der- 
rière lui une longue trace argentée. Le soleil disparut 
lentement et la scène, après avoir plusieurs fois changé, 
prit enfin une gravité sombre et recueillie. Je ne quittai 
• e l.eau spectacle que lorsque les étoiles vinrent se mirer 
toutes frémissantes dans le lac légèrement; plissé par la 



CHAPITRE \ll _".M 

brise «lu Boir. Il <ùi été difficile de ne pas élever son ùiiic 
vers l'auteur infini de tant de merveilles. 

Le lendemain 15 août, je revins à la même plaie dessi- 
ne* le lac et les montagnes avanl le départ il»- la voiture 
qui devait me conduire à Berne. Le séjour à l'auberge 
m'était devenu odieux, à oause de ses habitants actuels. 
A sept heures du soir, je montai dans la diligence OÙ se 
trouvait un officier prussien très instruit et ayant d'excel- 
lentes manières. Sa conversation m'intéressa, il me prit 
en affection et nous étions si liés en arrivant qu'il logea 
dans ma chambre pendant la journée qu'il passa à Berne. 

Je me hâtai d'aller chez l'ambassadeur de France. 
C'était alors M. de Gabriac qui, par son récent mariage 
avec Mlle Davidoiï, était devenu le neveu du prince de 
Polignac. Je ne doutais ni de sa fidélité au Roi, ni de sa 
destitution, mais j'avais appris qu'il attendait son rem- 
plaçant à Berne. Les armes de France étaient encore à 
sa porte. Je trouvai auprès de lui un accueil très amical. 
11 me confirma l'arrestation de MM. de Peyronnet, Ghan- 
telauze, Guernon-Ranville, me fit part de ses anxiétés au 
sujet du prince de Polignac et ne put me donner aucune 
indication sur le sort de mes collègues d' Haussez et Ca- 
pelle(l). 



(1) Dans son Journal, en 1843, le comte de Montbel consacre une note 
biographique au baron Capelle, dont le fils venait de lui annoncer la mort. 
Voici ce qui est dit à la fin de cette note : « Le baron Capelle fut appelé 
au ministère des travaux publics en mai 1830. Après la catastrophe, il 
quitta avec moi Rambouillet. A Longjumeau, je fus séparé de lui ; il 
s'était réfugié chez le curé. Il entra ensuite à Paris et en partit bientôt 
pour la frontière de Prusse, dans la voiture de son compatriote et ami le 
baron de Balzac, qui l'accompagna jusqu'à Luxembourg. Le gouverneur 
de Hesse-Hombourg l'accueillit avec empressement et lui donna un passe- 
port au moyen duquel il put rejoindre Charles X en Ecosse. Depuis lors, il 
resta dévoué sans réserve au service des princes exilés. Une longue et 
pénible maladie lui fit quitter Londres, où il s'était fixé. Il mourut à 
Montpellier, en donnant aux siens l'exemple d'une courageuse résignation 
chrétienne. » Pendant tout le temps qu'il passa en Angleterre, le baron 
Capelle ne cessa ^d'entretenir une active correspondance avec le comte 
de Montbel. 



292 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEE 

— .!<> suis, me dit-il, dans une position vnraimenl pé- 
nible. Ma femme vient d'accoucher >-\ je ne puis, sans 
compromettre son existence, la faire transporter ailleurs. 

Voilà pourquoi vous me trouvez encore ici. J'ai reçu une 
circulaire de M. Bignon qui s'est constitué provisoirement 
ministre des affaires étrangères. Nommé par le roi 
Charles X, je ne reconnais que son autorité, je n'ai donc 
pas répondu à M. Bignon. Mais, à chaque instant, l'homme 
de Louis-Philippe peut arriver; il faut, par conséquent, 

que j'établisse ma femme le plus tôt possible dans i 

maison rapprochée. 

« Ici, ajouta M. de Gabriac, la révolution de Paris a 
fait éclater des passions latentes. L'avoyer Fischer a 
montré beaucoup d'énergie. Il voulait que tous les soldats 
suisses renvoyés de France fussent maintenus sous les 
drapeaux pour garantir la sûreté intérieure et la neutra- 
lité politique. Quoi qu'il en soit, voulez-vous que je vous 
fasse reconnaître par M. Fischer? 

— Non, répondis-je, ce serait lui ciéer des difficultés 
de plus. Je suis et je reste l'artiste Capdeville. Instruisez- 
le toutefois de ma présence ici et de mon intention d'y 
rester inconnu. 

— Voulez-vous, me dit alors M. de Gabriac, accepter 
un logement chez moi, pendant votre séjour à Berne? 

— Je vous suis bien reconnaissant, lui répondis-je, de 
cette très aimable proposition, mais l'accepter serait com- 
promettre mon incognito. Je vous prierai seulement de 
me prêter quelques livres pour me distraire durant le temps 
que je passerai à l'auberge. 

— Permettez-moi, reprit M. de Gabriac, de vous 
demander si vous avez l'argent nécessaire à votre subsis- 
tance. Le mien est à votre disposition. 

— Mon intention, lui dis-je, est de m'établir à Milan, 
ville qui a des habitudes presque françaises et qui est à 
portée de mon pays ; mes ressources sont bien faibles 



CHAPITRE \ll 293 

pour oe voyage, vous me rendriez donc un vrai servioe 
en me prétanl oenl oinquante francs. 

— Je vous en remettrai mille. 

— Ce serait trop, je De sais du reste si on me laisserait 
le moyen de vous les rendre. 

Je me retirai pénétré de la plus vive gratitude envers 
M. de Gabriac. J'avais convenu avec lui des heures où 
nous pourrions nous voir sans attirer l'attention. 

Obligé par les habitudes du pays de me rendre à la table 
d'hôte, j'y trouvais des Anglais qui écoutaient avec joie 
les propos d'un démagogue suisse. Pour échapper à ses 
déclamations, je pris un journal : sous le nom de Charles X, 
on avait dessiné au crayon une guillotine et à côté une 
tète tranchée. Je rejetai la feuille avec indignation, en 
m'écriant : « Quelle infamie ! » et je me retirai. Rentré 
ihez moi, j'entendis bientôt ouvrir avec fracas la porte 
d'une chambre contiguë à la mienne et dont je n'étais 
séparé que par quelques planches. Un colloque très vif 
s'établit entre deux personnes et je reconnus la voix de 
l'affreux démagogue de la table d'hôte. Ce misérable dis- 
cutait avec un complice les moyens de renverser le gou- 
vernement des divers cantons. Il criait à faire trembler 
la maison ; j'eus beau tousser, rien n'arrêtait sa faconde. 
Son complice lui dit enfin : 

— Il y a quelqu'un près de nous. 

— Que m'importe ! s'écria-t-il, ce que je dis, je le cla- 
merai bientôt sur les places publiques. Mon fusil le dira 
d'ailleurs mieux que moi. 

La pensée d'avoir un tel voisin m'était odieuse ; cette 
nuit fut pour moi sans sommeil. 

Le mauvais temps m'empêcha pendant deux jours 
d'aller dessiner dans la campagne les beaux sites que 
couronnent magnifiquement les cimes de la Jungfrau. 
J'employai ma journée à visiter la ville de Berne. Pendant 
la pluie, je profitai des arcades qui existent le long de trois 



294 SOl'\ EN1RS l»l' COMTE DE MON! BEL 

grandes rues parallèles. Dans les nombreuses boutiques 
on voit des objets utiles, mais ceux d'art et de luxe y sont 
très rares. Les femmes ne portenl poinl de bijoux. Propre- 

iiiiiit vêtues de noir, elles ont sur leur chevelure, divisée 
en deux ou trois tresses tombant sur leurs épaules, un 
bonnêl dfl velours noir autour duquel se dresse, comme 
une crête, une dentelle de crin; coiffure bizarre, mais qui 
n'est pas dépourvue d'une certaine élégance. 

La cathédrale, l'église du Saint-Esprit, l'hospice, les 
casernes, le collège, l'arsenal me parurent les monuments 
les plus remarquables de cette ville généralement bien 
bâtie, quoique aucune maison n'y ait l'apparence de ce 
qu'en Italie on nomme un palais et en France un hôtel, 
si ce n'est toutefois l'ambassade française dont l'aspeol 
est assez imposant, et qui est assez agréablement située 
sur un bassin formé par l'Aar. La porte de Morat est sur- 
montée de deux ours en pierre d'une bonne exécution : 
dans un fossé voisin, on entretient plusieurs ours vivants 
d'une grosseur monstrueuse ; ce sont les armes parlantes, 
ou plutôt grognantes, du canton. Berne vient de Bar, qui 
signifie ours en allemand. 

La lecture et d'intéressants entretiens avec M. de Ga- 
briac sur le gouvernement et sur la politique des cantons 
remplirent une bonne partie de mes journées. Le 18, 
comme j'arrivais à la table d'hôte, une charmante jeune 
femme que j'avais vue à la cour de Charles X, Mmr de 
Verneau, vint près de moi : 

— Je vous ai reconnu, me dit-elle, ayons l'air étrangers 
l'un à l'autre, mais je serai rassurée de me trouver entre 
vous et mon mari, car je suis effrayée des affreux propos 
que j'entends. Venez me voir plus tard chez moi ; ici, gar- 
dons le silence. 

Dès que le repas fut achevé, je me rendis chez elle. Les 
deux époux me firent l'accueil le plus empressé et me 
dirent qu'ils allaient revenir en France. Je remis quelques 



CHAPITRE Ml IBS 

lignes à Mme de Verneau, en la priant de les faire parvenir 
à ma famille. Elle m'assura qu'elle porterait elle-même 
mon billet à son adresse. Je sus plus tard «pic L'aimable 
jeune femme avait exactemenl tenu Ba promesse el que sa 

\isiic avait été une douce consolation pour les miens. 

La journée du 20 août l'ut Buperbe, je pus dessiner 
plusieurs paysages et visiter en détail le jardin de bota- 
nique. 

M. de Gabriao m'apprit que le cardinal de Rohan était 
à Fribourg, réfugié dans l'établissement des Jésuites. 
Déterminé à me rendre à Milan, celte nouvelle décida mon 
départ pour le lendemain ; je voulais passer quelques 
jours auprès du cardinal avec qui j'étais en relations ami- 
cales depuis plusieurs années. 

Le 21 août, j'avais quitté mon hôtel afin d'aller prendre 
ma place déjà arrêtée pour Fribourg; je m'aperçus que 
j'avais négligé de payer une petite dépense, je revins sur 
mes pas pour réparer ce tort involontaire. Je rentre dans 
l'hôtel, au même moment y arrive de son côté un jeune 
homme dont la marche paraissait douloureuse et embar- 
rassée. 

— Quoi, c'est vous ! 

Et nous étions dans les bras l'un de l'autre. Ce jeune 
homme était M. Thomas Russell (1), de la même famille 
que lord John Russell, mais d'une branche catholique. Il 
avait épousé une de mes cousines, fille du marquis de 
Saint- Géry. 

— Que je suis heureux, lui dis-je, de vous retrouver 1 
J'étais déjà parti pour rejoindre la diligence de Fribourg, 
un oubli à réparer me ramène ici. 

— C'est un coup providentiel, me dit Russell. Logé à 
l'autre extrémité de la ville où je suis arrivé hier, je passais 

(1) Thomas-John Russell (1798-1875) épousa en premières noces Marie- 
Christine de Rey de Saint-Géry et en secondes noces Ferdinande-Marie 
de Grossolles-Flamarens, fille du marquis de ce nom. 



296 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

dans ces parages, quand une forte douleur de sciatique 
m'a forcé à me réfugier ici. 

— A quoi tiennent les rencontres 1 Mais je vous croyais 
à Naples? 

— En effet, vous m'aviez fait donner pour l'ambassa- 
deur des lettres du prince de Polignac. Lorsque à Milan j'ai 
appris la révolution de Juillet, j'ai pensé que vos lettres 
de recommandation seraient loin de me servir, d'autant 
plus qu'une grande exaltation politique se manifestait en 
Italie. J'ai donc renoncé à ce voyage et je compte mainte- 
nant ne revenir en France qu'après avoir visité, à Vienne, 
mon frère, capitaine de cavalerie au service d'Autriche. 
Pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi à Vienne? 

— Mais j'ai pris mon passeport pour Milan. 

— Milan applaudit à la révolution de France, vous y 
serez froissé par des opinions et des sentiments contraires 
aux vôtres. A Vienne, au contraire, vous trouverez les 
sympathies de la population et l'appui du gouvernement. 

— Au fait, vous avez raison. Ce sera d'ailleurs un 
bonheur pour moi de passer quelques jours avec vous. 
Nous parlerons ensemble de tous ceux qui nous sont chers. 
Mais j'ai annoncé mon départ pour Fribourg et ma place 
est prise à la diligence ; pour éviter d'attirer l'attention 
sur moi, je pars ; je vais voir le cardinal de Rohan et 
demain nous nous retrouverons ici. En attendant, orga- 
nisez notre voyage à Vienne. 

Quelques minutes après, je roulais vers Fribourg, à 
travers un pays admirable. Descendu à l'hôtel du Faucon, 
je me fis conduire immédiatement au collège, où je trouvai 
le cardinal de Rohan entouré de trappistes, chassés comme 
lui par les révolutionnaires. Le cardinal écarta tout le 
monde, afin de ne pas compromettre le secret de ma situa- 
tion. Je lui contai tous les détails de ma triste existence 
depuis les journées de juillet. 

« La Providence vous a sauvé, me dit-il, elle m'a égale- 



CHAPITRE \n 991 

nifiii Bauvé. Quand la révolution éclata, j'étais à Paris. 
Je pensai aussitôt que mon devoir épiscopal m'appelait 
dans mon diocèse où mon art ion pouvait éclairer les fidèles 
dans ces heures de crise. J'étais arrivé presque à l'extré- 
mité de Paris, lorsque la populace se mit à vociférer : « Il 
« y a un ministre dans cette voiture, arrêtez ! arrêtez ! » Les 
chevaux sont saisis, le cocher est renversé, on me force à 
descendre. 

« — Mort au ministre ! Mort au ministre ! criait-on. 

« — Je ne suis point un ministre, je suis l'archevêque de 
Besançon. 

« — Raison de plus ! Ce sont ces coquins de prêtres qui 
conspirent contre la liberté, ces scélérats de calotins qui 
causent tous les malheurs du peuple. Il faut tuer celui-ci, 
nous serons débarrassés d'autant. 

« — S'il y avait parmi vous un habitant de Besançon, 
il pourrait vous dire si je fais du mal au peuple. 

« A ma grande surprise un ouvrier robuste s'avance alors 
et dit : 

« — L'archevêque a raison. Je suis de Besançon, et je 
puis affirmer que, cet hiver, il a nourri un grand nombre 
d'entre nous qui étions sans travail et sans pain. Il s'est 
montré l'ami du peuple. 

« Cette déclaration inattendue, poursuivit le cardinal, 
suspendit un moment la fureur des forcenés. Le maire de 
Vaugirard me fit entrer chez lui et me laissa dans sa chambre. 
Quelques instants après, il rentra précipitamment : 

« — Voici, me dit-il, un pantalon, une veste et un bonnet 
de garçon boucher. Mettez ces vêtements et fuyez. Il n'y 
a pas un moment à perdre ; des scélérats ont excité de 
nouveau la foule, elle va forcer ma porte, fuyez prompte- 
ment ou vous êtes mort. 

« Il me conduisit par son jardin dans la campagne et sous 
ce déguisement étrange je courus à travers champs, suivi 
de mon valet de chambre. Nous entendions les rugisse- 



298 SOUVENIRS Dl' COMTE DE MONTBEL 

mcnts des gens acharnés après moi. Ne m'ayani pas trouvé 
dans la maison du maire, ils venaient dans ma direction. 

« — Il nous reste une seule chance de salut, médit mon 
lidèle serviteur. Voici un établissement industriel qui 
appartient à un grand chef des libéraux. Adresscz-vou- à 
son honneur, personne ne vous cherchera chez lui. 

« Il n'y avait pas à délibérer. J'entre dans cette maison 
et je me fais connaître par son propriétaire. 

« — Monsieur, me dit-il, je suis doublement voire ennemi. 
Je hais les prêtres et les nobles, mais vous réclamez mon 
hospitalité, je vous l'accorde. Ici vous n'avez plus rien à 
craindre. Vous êtes sauve. 

« Effectivement, deux jours après, mon hôte, prétextant 
des affaires en Belgique, me conduisit en poste à Bruxelles. 
J'en conserverai une éternelle reconnaissance et je prie 
Dieu d'éclairer cette âme qu'il a douée de sentiment- si 
généreux. 

« Je me suis rendu, continua le cardinal, de Bruxelles à 
Fribourg où j'avais appelé les trappistes de Bellevaux. Os 
malheureux, persécutés par la population du Gard, n'avaient 
trouvé aucune protection auprès des autorités administra- 
tives ou judiciaires contre les plus audacieux attentats. Ici 
mes pauvres trappistes sont tolérés, à condition de n'être 
jamais plus de huit dans la même maison. Je serai forcé 
de leur chercher un autre asile. » 

Ce que me contait là le cardinal de Rohan me remet en 
mémoire une étrange aventure. J'appris, en effet, dans la 
suite, que j'avais été la cause d'une visite domiciliaire 
faite par les ouvriers de l'Aigle, pendant la nuit du 30 août, 
au monastère de Notre-Dame de la Trappe-du-Val. Mena- 
çant les religieux de leurs fusils, ces ouvriers s'écriaient 
avec fureur : 

— L'ex-ministre Montbel est caché dans vos murs, 
livrez-le, ou nous mettrons le feu au couvent. 

— Il n'est jamais venu ici, répondit le supérieur avec 






CHAPITRE \il 199 

calme. Voua pouvez vous en eonyaincre <'n visitant la 

maison. 

Ils bouleversèrenl alors le couvent fort inutilement, et ne 
découvrirent aucun personnage politique* Le seul suspecl 
qu'ils arrêtèrent fut un manuscril latin. Les meneurs, n'y 
Comprenant rien, déclarèrent que c'était probablement 
uni 1 correspondance contre-révolutionnaire avec l'étranger. 
Le cahier fut donc solennellement remis au préfet comme 
une pièce des plus importantes, comme une preuve acca- 
blante de la conjuration des trappistes... C'était un traité 
de théologie. Après leur habile exploit ces héros ne pou- 
vaient prétendre à un repas bien somptueux dans l'asile 
de l'abstinence. Ils se contentèrent donc de prendre ce 
qu'ils trouvèrent et firent main basse sur les simples lé- 
gumes du jardin qui auraient suffi pendant un mois à la 
nourriture des religieux. Je servis ainsi de prétexte à la 
consommation fort peu légale de tous les choux et de tous 
les artichauts des trappistes. 

Après de longs entretiens avec le cardinal de Rohan, 
je regagnai l'hôtel du Faucon. Il était tard, je ne pus trouver 
place dans la diligence ; je résolus de partir pour Berne le 
lendemain matin et de m'y rendre à pied, mon sac sur le 
dos. Neuf lieues séparent ces deux villes, mais la route est 
superbe. Pendant mes divers ministères, astreint à un tra- 
vail continu, je ne pouvais sortir qu'en voiture. J'avais 
pris les voitures en horreur, et je m'étais promis pour plus 
tard d'aller aussi souvent que possible à pied. Maintes fois, 
en nous rendant au Conseil du Roi à Saint-Cloud, M. de 
Guernon-Ranville et moi avions formé le projet d'un voyage 
en Suisse, dès que nous serions délivrés de notre tâche acca- 
blante. Hélas ! mon pauvre collègue n'avait pu me suivre 
dans ce beau pays, il languissait maintenant en prison... 
Je parcourus toute ma route sans m'arrêter et quand 
j'arrivai à Berne, j'étais si fatigué que, sans prendre de nour- 
riture, je me hâtai de gagner mon lit et, pour la première 



300 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

fois depuis bien des nuits, mon sommeil fut long et paisible. 

Dès que je fus réveillé, j'allai trouver Thomas Russell. 
Tout fut convenu pour notre départ. Un cocher nommé 
Lehmann, très honnête homme, fort intelligent et parlant 
plusieurs langues, devait nous mener par Zurich et Cons- 
tance jusqu'à Munich où nous trouverions des voitures 
publiques pour nous conduire à Vienne. Je me rendis donc 
chez M. de Gabriac à qui je contai ma rencontre avec 
Russell, et le parti que j'avais pris d'aller à Vienne. 

— J'en suis bien aise, me dit-il, vous y serez mieux qu'à 
Milan. 

— Mais, ajoutai-je, il ne saurait entrer dans ma pensée 
de surprendre sous un faux nom l'hospitalité de l'empereur 
d'Autriche. Veuillez, en priant M. de Binder de viser mon 
passeport pour Vienne, lui dire qui je suis et lui demander 
de prévenir le prince de Metternich de mon arrivée. 

M. de Binder s'empressa de faire tout ce que je réclamais 
de son obligeance, il m'envoya môme une lettre d'intro- 
duction pour le prince de Metternich, en me donnant l'assu- 
rance que je serais le bienvenu auprès de son chef. 

Le lendemain matin 24, je m'apprêtais donc à partir 
non plus pour Milan, mais pour Vienne. Ce changement de 
décision influa sur toute ma destinée et c'est à lui que je 
dois d'avoir associé mon existence à l'exil de la famille 
royale. De quoi avait dépendu mon sort? D'une rencontre 
imprévue, invraisemblable, presque impossible. Sans la 
sciatique de Russell, sans le souvenir d'une dette que j'avais 
omis de payer, nous ne nous serions pas retrouvés tous 
deux dans le salon de V Abbaye des Gentilshommes, et ma 
vie se serait autrement orientée. Vulgairement on appelle 
cela du hasard ; pour moi, je me plus à y reconnaître la 
main de la Providence qui voulait me conduire auprès de 
ces princes dont la résignation devait m'apprendre à 
trouver dans le malheur un grand moyen d'amélioration 
morale. 



CH M'I'l'liK \ll 301 

\ midi, nous montions dans la voiture de Lehmann et 
qous quittions Berne par une journée superbe que tempe 
rail la brise des montagnes. Tandis que je causais avec 
Russell, Lehmann situait joyeusement. Il était sans doute 
du nombre de ces heureux mortels qui savenl apprécier 
les avantages de leur modeste fortune. 

O fortunatos nimium sua si bona norint! 

Dans les montées, il descendait de son siège pour s'en- 
tretenir avec nous. Il parlait parfois anglais avec Russell, 
avec moi français et de temps en temps allemand ou italien 
avec les gens du pays. Son talent de polyglotte, il l'avait 
acquis sans professeurs, sans grammaires, sans travail. 
Il ne voiturait pas de livres, mais des Français, des Italiens, 
des Anglais. Il causait avec eux — c'étaient ses maîtres 
de langues — et les payait de leurs leçons par d'utiles 
services. Il savait le nom, l'histoire, la chronique de chaque 
village, de chaque hameau, presque de chaque auberge. 
Les voyageurs lui avaient conté beaucoup d'anecdotes, et 
il avait recueilli nombre d'observations judicieuses. C'était 
un La Bruyère des grandes routes, un vrai moraliste ambu- 
lant, un philosophe pratique qui parcourait sagement le 
sentier de la vie et les chemins de la Suisse... Bon Leh- 
mann ! Combien de fois votre aimable bavardage sut nous 
distraire ! 

Après deux journées de marche à travers des contrées 
délicieuses et quelques arrêts dans de riants villages, dans 
la petite ville de Bade, curieuse par ses toits aux comparti- 
ments vernissés et de diverses couleurs, à Luisburg dont 
nous visitâmes le château, nous atteignons enfin Zurich 
où Russell fut heureux de rencontrer inopinément son 
ancien instituteur qu'il aimait beaucoup. Quant à moi, 
j'eus la grande joie de trouver à la poste des lettres qui me 
donnaient des nouvelles de ma famille. Elle était en sûreté 
et comptait quitter Paris pour *e rendre incessamment 



B02 SOI \ RN 1RS DU COMTE DE MON I BEL 

• lins le Midi de la France. Après tant d'angoisses pour les 
miens, quel apaisement je ressentis on étant tranquillisé 
mit leur sort! Ma femme, me sachant sauvé, se décidait 
à quitter la capitale pour ramener ma mère et nos enfants 
dans notre bonne ville de Toulouse, renommée par le 
caractère loyal et religieux de ses habitants. 

Le 27 août, nous quittions Zurich à dix heures du matin. 
Arrivés à Winterthur, nous apercevons un rassemblennnt 
considérable. 

— Est-ce une émeute? demandai-je à Lehmann. 

— Je ne le crois pas, tout le monde a l'air joyeux, mais 
calme. 

Tout à coup un individu sort de la foule et accourt vers 
nous : 

— Comment, c'est vous ! crions-nous tous à la fois. 

A notre grande surprise nous avions devant nous Henri 
de Bonald (1). 

— Mais par quelle étrange circonstance êtes- vous à 
Winterthur, vous que j'ai vu à Paris dans les derniers 
jours de juillet? 

Il nous expliqua alors que n'ayant pu supporter l'explo- 
sion de joie des révolutionnaires, il était venu en Suisse. Il 
y apprit bientôt que dans la seconde quinzaine d'août se 
donnerait à Winterthur une suite de festivals musicaux. 
Cédant à son goût pour la musique, Henri de Bonald s'était 
empressé d'accourir ici pour assister à ces fêtes. 

— Je me rends à Vienne avec Russell, lui dis-je à mon 
tour. Nous allons aujourd'hui à Constance où nous devons 
passer deux jours. 

— Mais je vais vous accompagner, s'écria-t-il. Ces deux 
journées seront un bonheur pour moi. Nous les passerons 

(1) Louis-Anne-Henri de Bonald (1778-1848), journaliste légitimiste, 
était fils du vicomte Louis-Gabriel de Bonald, le célèbre auteur de la 
Théorie du pouvoir, et d'Élisabeth-Marguerite de Guibal de Combescure. 
Henri de Bonald avait époifsé Louise-Suzanne-Alexandrine de Vivens de 
Ladous. (V. la France moderne, t. III, par J. Villain. Montpellier, 1911.) 



CHAPITRE \M 808 

ensemble dans un paye qui m'esl cher. C'est à Constance 
que mon père e vécu longtemps pendant Bon émigration 
el que je recevais ses enseignements, assis près de la table 
où il éorivail sa Théorie du pouvoir. 

Henri de Bonald pril dono place dans la voiture de 
Lehman n qui nous porta assez rapidement à Constance, 
où nous primes un logement à l'Aigle d'Or. Cet hôtel, 
hors de la ville, était agréablement situé ; il avait une tour 
assec .levée d'où notre hôte nous fit admirer les beautés 
du pays qu'il ennuierait avec emphase. Entre autres choses, 
il nous montra le château d'Arenenberg où se trouvait 
alors la reine Hortense, belle-fille de Napoléon et femme 
de l'ex-roi de Hollande. A en croire notre hôte, la reine 
Hortense aurait éprouvé une bien vive joie en apprenant 
la révolution de Paris. 

Henri de Bonald m'indiqua ensuite une maison non loin 
du lac. 

— Voilà, me dit-il, où fut la demeure de mon père, à 
l'époque où la Convention égorgeait des milliers de Fran- 
çais par amour de l'humanité. J'irai demain visiter cette 
humble habitation peuplée pour moi de tant de souve- 
nirs. 

— Si vous le permettez, lui dis-je alors, je vous accom- 
pagnerai dans cette visite. Mais où avez-vous laissé votre 
père? Que pense-t-il des événements? 

— Hier, j'ai reçu de lui une lettre bien triste. Dans la 
catastrophe actuelle, il voit la conséquence logique du 
faux système créé, en 1814, et accepté par la royauté 
imprévoyante. 

Le lendemain, je suivis Henri de Bonald vers les bords 
du lac, jusqu'à une maison de bien modeste apparence. 

— C'est ici, me dit-il, d'une voix tremblante d'émotion. 
Quel plaisir j'éprouverai en revoyant les anciens hôtes de 
mon père, les anciens amis de mon enfance... 

Il sonna. Une vieille femme vint ouvrir la porte. 



30i SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

— M. et Mme L*** sont-ils chez eux 6D ce moment? 
demanda Henri. 

— Ah! Monsieur... il y a longtemps qu'ils sont morte 
tous les doux. J'étais leur nièce et je suis leur héritière; 
mais pourrais-je moi-même vous être utile en quelque 
chose? 

— Nous désirerions voir la chambre qu'occupait ici, il 
y a trente-sept ans, un émigré français, M. de Bonald. 

— Oui, oui, j'avais oublié le nom, mais je me souviens 
très bien de la personne. C'était un bien brave homme. 
Mes parents ont toujours conservé la chambre de l'émigré 
telle qu'elle était quand il l'habitait et, conformément à 
leurs vœux, je n'y ai rien changé. Je vais vous y conduire. 

Henri reconnut les chaises, le fauteuil de paille, l'humble 
table de sapin qu'il avait jadis tatouée de dessins, parmi 
lesquels il retrouva des petits soldats dégingandés, armés 
de grands sabres et juchés sur d'inconcevables quadru- 
pèdes. 

— C'est ma plume qui, autrefois, a tracé cela, me dit-il. 
Comme les frères de Kotzebue, je m'attendris en retrou- 
vant mes hussards qui ont survécu aux habitants du logis... 
Quelle multitude de choses s'évoque ici pour moi ! 

Nous étions tous deux vivement émus et plongés dans 
de graves pensées, quand la voix de la vieille femme vint 
nous rappeler à la réalité. 

— Messieurs, nous dit-elle, cette chambre paraît vous 
plaire. Peut-être êtes-vous aussi des émigrés. Si vous 
désirez loger chez moi, je vous recevrai avec une bien 
grande satisfaction, car j'ai appris de mes parents que le 
Français, qui habitait ici, était un homme excellent, chéri 
et respecté de tous ceux qui le connaissaient. 

— C'est mon père, s'écria Henri. 

La femme entendant cela vint aussitôt lui baiser la 
main en silence... J'ai conservé vivant dans mon cœur 
le souvenir de cette scène touchante. 



cm M'iiiii: \ il 30S 

Nous revenions de oe pèlerinage, quand une calèche 
brillante, emportée par des ohevaux fringants, passa 
devant nous, [lyavail dans cette voiture une femme vêtue 
de blanc, élégamment drapée d'une écharpe rouge; sur 
son chapeau étaient piquées de grandes plumes blanches. 
Deux personnes se trouvaient a\ oc elle. La calèche s'arrêta 
devant L'Aigle d'Or. 

— Quelle esl la daine qui vient d'arriver? demandons- 
nous à L'hôte. 

— C'est la reine Hortense dont je vous parlais hier. 
Depuis la révolution de France elle ne tient plus en place. 
Arenenberg est trop petit pour elle. Je ne sais même pas si, 
désormais, le monde lui paraît assez grand. Vous allez la 
voir remonter en voiture avec sa dame et un Anglais qui 
est actuellement chez elle. Elle va continuer sa promenade... 
ou son voyage. 

Quelques moments après, la reine Hortense passa devant 
nous. Sa tournure et sa mise conservaient de l'élégance, 
mais ses traits avaient perdu leur délicatesse. Émus encore 
par les souvenirs de la véritable sagesse, nous rencontrions 
tout à coup un symbole de folle ambition. Le lac de Cons- 
tance avait vu sur ses bords deux exilés, dont les pensées 
étaient bien différentes. Quel contraste entre la dignité du 
philosophe chrétien et la vanité de cette femme s'achar- 
nant à rêver le trône de France pour ses enfants ; entre 
l'austère M. de Bonald et Hortense de Beauharnais ! Louis 
Bonaparte, alors qu'il régnait en Hollande, avait écrit à 
M. de Bonald pour lui demander d'être le gouverneur de 
ses fils. Un tel choix fait l'éloge des intentions paternelles 
du frère doux et paisible de Napoléon, mais les doctrines 
et les sentiments politiques de M. de Bonald ne permet- 
taient pas à celui-ci d'accepter. Il refusa donc. Que fût-il 
advenu s'il eût élevé dans ses convictions les fils de la reine 
Hortense? 

Le 30 août, à dix heures du matin, nous partions de 

20 



806 sm \ r\ ii;s m I OM1 i: DE MON! BEL 

Constance. Henri de Bonald nous suivit jusqu'au bord du 
lac, jusqu'au bateau qui allait nous conduire à Meersburg. 
Le moment de se quitter était venu. Dans l'amertume de 
cette séparation et de mon exil, il m'était doux de confier 
à un vrai chevalier français mes derniers adieux pour la 
France. Je chargeai Henri de porter à son vénérable père 
mes souvenirs d'estime et d'amitié, puis nous prîmes congé 
l'un de l'autre. Il resta longtemps sur la rive à regarder 
s'éloigner le bateau qui emportait son ami. Lorsque nous 
fûmes au moment de disparaître l'un pour l'autre, deux 
drapeaux blancs soudainement improvisés furent les 
signaux de nos pensées suprêmes, de notre fidélité à la 
France de saint Louis. Celui qu'agitait Henri se rétrécis- 
sait rapidement -à mes yeux, il ne fut bientôt plus qu'un 
point qui finit par s'évanouir. 

Le ciel orageux était chargé de sombres nuages. De 
rares rayons de soleil éclairaient vivement Lindau, Meinau, 
Ueberlingen. Quelques coteaux du rivage se détachaient 
brillants de lumière sur l'obscurité d'un fond parfois 
sillonné d'éclairs rougeâtres. Le tonnerre grondait majes- 
tueusement, tandis que le canon de Meersburg saluait, non 
pas notre humble arrivée, mais la fête du grand-duc. Le 
lac, assombri, s'agitait de plus en plus, les vagues se bri- 
saient contre notre embarcation et nous couvraient de 
leur écume; c'était une vraie tempête. Toutefois notre 
débarquement à Meersburg se fit sans accident. La ville 
était pavoisée de drapeaux et ornée de feuillages ; les habi- 
tants se pavanaient dans leurs habits de fête, les femmes 
ayant arboré leurs bonnets d'or, lourde coiffure plus riche 
que gracieuse. 

Nous traversâmes rapidement Meersburg et les États 
du grand-duc pour aller passer la nuit à Ravensburg dans 
le royaume de Wurtemberg. 

Le lendemain, au moment où nous allions partir, nous 
voyons arriver à la porte une élégante berline de voyage 



CHAPITRE Ml BOT 

attelée de quatre chevaux, puia des voilures de suite, des 
femmes, des valets. Une dame, jeune enoore, à la physio- 
nomie bienveillante, se montre à la portière ; elle est bientôl 

entourée d'une foule de gens ([ni accourent de toutes parts. 

— Voilà la reine ! Voilà la reine ! disent-ils. 

En effet, c'était la reine de Wurtemberg qui se rendait 
de Friedriohshafen à «Stuttgart. Elle parla avec beaucoup 
d'affabilité à plusieurs personnes. 

— Comme elle a le type russe, me dit mon compagnon de 
voyage. 

— Je le trouve comme vous et cependant la reine Pau- 
line est la fdle du duc Louis-Frédéric-Alexandre de Wur- 
temberg. Avant elle, la reine de Wurtemberg était cette 
belle grande-duchesse Catherine, sœur de l'empereur de 
Russie et veuve du prince Pierre de Holstein-Oldenbourg. 
Sa merveilleuse beauté produisit un effet magique au 
congrès de Vienne, elle y fit naître des passions romanesques. 
Le prince royal de Wurtemberg fut subjugué ; il épousa 
en 1816 la belle grande-duchesse et devint roi à la fin de 
la même année. Mais, hélas ! Catherine de Russie régna 
à peine deux ans, elle mourut dans tout l'éclat de sa 
beauté. 

Nous parlions encore de tout cela, quand nous vîmes 
la reine Pauline partir rapidement pour Stuttgart. A son 
tour notre véhicule s'ébranla et se mit en route vers la 
Bavière, mais à une allure beaucoup plus modérée. Je ne 
m'arrêterai pas à décrire Wursach avec sa belle église 
ornée de grandes fresques, ni les rivages de l'Iller dont les 
eaux servent de limite aux deux petits royaumes, ni le 
riant aspect de Memmingen. Les jardins qui entourent 
cette ville étaient ce jour-là fort animés. De nombreux 
couples y dansaient joyeusement aux accents d'orchestres 
infatigables, tandis que la partie la plus grave de la popula- 
tion s'abreuvait à longs traits d'une bière mousseuse dans 
d'immenses verres aux couvercles argentés. 



308 SOUVENIRS 1)1! COMTE DE MONTBEL 

— Est-ce la fête de Memmingen ou du roi de Bavière? 
demandai-je à notre hôte. 

— Non, c'est la fête du poisson. On célèbre ainsi L'époque 

de nos grandes pêches. 

Pour notre malheur, les danses se prolongèrent pendant 
toute la nuit dans notre auberge. J'étais accablé de cha- 
leur, de fatigue, de sommeil. Mais comment dormir? 
Ébranlé par les vibrations du plancher, mon lit prenait 
part à la valse. Si je fermais les yeux un instant, je me 
réveillais en sursaut : tantôt, comme si un bœuf mugiss.iit 
à mon oreille, c'étaient les sons graves des contreb;i 
et des trombones ; tantôt, comme si des milliers de chats 
miaulaient autour de moi, c'étaient les sons criards des 
violons et des clarinettes. Tant de tapage ne s'accordait 
pas mieux avec mon sommeil que tant de joie avec ma 
tristesse. A ce vacarme s'ajoutaient les désagréments 
d'une connaissance nouvelle à faire avec les lits de plume 
si asphyxiants et les couvertures si exiguës de L'Allemagne. 

Le lendemain 1" septembre, en passant à Mindelheim, 
nous fûmes témoins d'une scène tragi-comique ; elle com- 
mença par le ridicule pour se terminer par une catastrophe 
qu'il nous fut impossible de prévenir. Nous étions dans la 
salle à manger de l'auberge, quand y survint un personnage 
court et obèse, tel que le chanoine Gil Perez décrit par 
Le Sage. Une calotte immense couvrait sa tête chenue, une 
large houppelande noire enveloppait son corps alourdi 
que soutenaient avec peine deux jambes torses et courtes 
se terminant dans de vastes souliers. Une gouvernante à 
bonnet d'or dirigeait les pas incertains du vieil ecclésias- 
tique qu'elle installa à une table voisine de la nôtre. Le 
pauvre homme, excessivement replet, avait la respiration 
courte et pénible. 

La gouvernante se fit apporter un plat de viande qu'elle 
découpa en petits morceaux ; puis, attachant une serviette 
sous le lourd menton du chanoine, elle commence une 



CHAPITRE \ll 309 

manœuvre qui nous inquiète; elle l'empiffre avec une 
aotivité inoroyable e1 un zèle plus affectueux qu'éclairé. 
Le malheureux Be prête d'abord assez volontiers à ers 
Boins empressés, qui bientôt cependant paraissent lui 
déplaire et le lasser. Soit étouffement, soit fatigue, soil 
mauvaise volonté, il forme à la fois les yeux et la bouche. 
La gouvernante, désolée et résolue à combattre à outrance 
la faiblesse de son maître, essaie en vain d'introduire son 
infatigable fourchette entre les dents du chanoine qui 
s'obstine et dont les lèvres restent inexorablement closes. 
Que faire en pareille occurrence? La gouvernante com- 
mençait à douter de ses lumières. Elle appelle en consul- 
tation une matrone dont le front ridé, sous le bonnet à 
dorure fanée, témoigne d'une vieille expérience. Les deux 
commères se mettent à délibérer. Bientôt, pour éclairer 
la discussion, elles s'adjoignent l'aubergiste. Celui-ci, les 
jambes écartées, les mains croisées derrière le dos, le bonnet 
de coton derrière l'oreille, les écoute d'un air capable, 
puis, à ce que nous croyons comprendre, il propose d'aller 
chercher son docteur. Effectivement, il quitte la salle et 
revient un moment après, escortant un personnage fluet, 
efflanqué, décharné, vêtu d'une misérable redingote d'un 
vert bleuâtre, tournant au jaune le long des coutures. Un 
chapeau jadis noir, mais auquel les années avaient donné 
une teinte roussâtre, couvrait sa nuque beaucoup plus 
que son front de parchemin fané ; ses mains longues et 
pendantes sortaient de deux manches déchirées. L'aspect 
de cet Esculape nous parut de mauvais augure. La consul- 
tation fut très animée. Les faits furent exposés par la gou- 
vernante, développés par la vieille commère, commentés 
par l'aubergiste, interprétés par le famélique docteur. Ce 
dernier déclara que le chanoine, manquant de forces, il 
fallait lui faire prendre coûte que coûte de la nourriture. 
Cela dit, le docteur passa dans la cuisine pour commander 
le repas du chanoine, mais aussi pour partager le repas de 



340 SOUVENIRS Dl COMTE DE MONTBEL 

l'aubergiste. Bientôt arrivent 1rs mets, instruments du 
supplice <lu pauvre ecclésiastique Russell el moi, nous 

avons lir.iu protester dans un jargon anglo-franco-germa- 
nique appuyé de gestes de détresse, rien ne peut arrêter Le 
zèle des deux Bavaroises. Armées chacune d'une fourchette 
et placées aux deux côtés du chanoine, elles épient avec 
une tendre sollicitude l'instant où, pour respirer, le malheu- 
reux entr'ouvre ses lèvres appesanties ; alors, à l'envi l'une 
de l'autre, elles insinuent prestement dans sa bouche un 
morceau de viande qu'il avale pour ne pas en être immédia- 
tement suffoqué. Tout à coup, il devient pourpre, puis 
pâlit et tombe évanoui. On court chercher un matelas sur 
lequel on l'étend, il était sans mouvement, frappé d'apo- 
plexie. La gouvernante et son innocente complice font 
retentir la salle de leurs sanglots. Notre automédon Be 
présente à la porte : « Messieurs, la voiture est prête, il 
faut partir. » Nous quittons donc l'auberge, péniblement 
impressionnés par la scène lamentable à laquelle nous 
venions d'assister. 

Une chose nous frappa dès notre entrée en Bavière. 
Dans les villages et les bourgs que nous traversions, presque 
toutes les maisons étaient décorées à leur façade de quelques 
fresques pieuses. Dans les salles communes des hôtelleries, 
l'image de la Vierge ou d'un saint surmontait un bénitier. 
Chaque Bavarois en arrivant allait prendre de l'eau bénite 
et faisait le signe de la croix avec recueillement, comme s'il 
entrait dans une église. Profession de foi touchante ! Un 
proscrit n'est plus en péril et ne se sent plus en danger, là 
où il se voit entouré de frères unis à lui par les liens d'une 
charité divine. 

Avant d'arriver à la petite ville d'Inningen, nous par- 
courons un pays magnifique. A travers des montagnes 
couvertes à leurs cimes de hauts sapins et vers la base de 
hêtres touffus, mêlés à des chênes séculaires, la route se 
développe en courbes gracieuses au milieu de riantes prai- 



i II X 1*11 RE \n .fil 

ries arrosées d'eaux courantes qui se précipitenl vers 
l'Ammer-See. Le pays perd graduellement cette beauté 
pittoresque à mesure qu'on approche de Pfaffenhofen dont 
le nom rappelle le faux créancier de Charles X et ses per- 
Béoutions acharnées. Près d'un autre Pfaffenhofen, plus 
au nord, se trouvent les ruines du château de Scheyern, 
antique berceau de l'illuBtre maison «I» 1 Wittelsbach qui 
règne aujourd'hui en Ba\ ière. 

Nous approchions peu à peu de Munich. Une vaste, plaine 
à parcourir nous offrait en perspective les tours élevées 
de la cathédrale. Le pays monotone et triste ne présentait 
point do ces élégantes habitations s'échelonnant, en géné- 
ral, aux abords d'une capitale. Nous apercevions toutefois 
à notre gauche le palais, les vastes jardins, les eaux magni- 
fiques de Nymphenbourg, somptueuse résidence du roi de 
Bavière pendant la belle saison. 

Nous arrivâmes à Munich dans la soirée du 2 septembre, 
le quatrième jour depuis notre départ de Constance. Notre 
premier soin fut de régler nos comptes avec notre conduc- 
teur en lui payant environ quarante-cinq francs par journée 
et en lui témoignant notre reconnaissance pour ses soins 
empressés et intelligents. Quelques instants après, nous 
arrêtions nos places à une voiture publique qui dev;iil 
partir le lendemain soir. Nous eûmes encore le temps de 
nous promener sur les bords de l'Isar dont les deux bras 
peu considérables roulaient alors des eaux fangeuses. La 
grande rue centrale, qui conduisait à notre hôtel, nous 
parut belle, mais fort peu animée. Aucune voiture n'en 
troublait le silence, quelques piétons la parcouraient pai- 
siblement, leurs vêtements étaient simples, généralement 
propres, quoique vulgaires. Les femmes du peuple étaient 
coiffées de bonnets en fourrure. Celles qui appartenaient à 
une classe plus fortunée couvraient le sommet de leur tête 
d'un ornement en passementerie d'or ou d'argent, ayant 
assez de ressemblance avec une épaulette militaire. 



343 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

A cette époque de L'année, la tour, te corps diploma- 
tique et les personnages opulents étaient absents de la 
ville, ce qui expliquait le calme qui y régnait. Mais, en 
outre, Munich, par son étendue et l'importance de ses 
monuments, pourrait être la capitale d'un grand royaume 
et la Bavière n'a que quatre millions et demi d'habitants. 
Munich, en 1830, avait une population de quatre-vingt 
mille âmes et aurait pu en contenir le double. 

Le lendemain, je me rendis de bonne heure à la cathé- 
drale afin de demander à Dieu sa protection, pour nos 
princes dans la tristesse de leur exil, pour mes collègues 
captifs, pour ma famille et pour moi-même, au milieu 
des épreuves que j'aurais à subir. Un grand concours de 
fidèles assistait en ce moment à une messe solennelle dont 
la musique était exécutée par un chœur nombreux et un 
puissant orchestre. Un recueillement profond régnait dans 
tous les rangs. J'ignorais le but de cette cérémonie, je 
m'unis pourtant par la prière à l'intention inconnue du 
saint sacrifice. L'église est spacieuse, mais l'entrée du 
chœur est masquée par le tombeau de l'électeur Maximi- 
lien qui, pendant cinquante-cinq années, gouverna glo- 
rieusement la Bavière; de grandes figures de bronze 
entourent le monument et des guerriers tenant des enseignes 
en occupent les quatre angles. 

Six années avant mon passage à Munich, la ville avait 
vu s'éteindre dans ses murs un Français dont l'étrange 
destinée, grandissant avec l'inconcevable fortune de Napo* 
léon, avait dû subir l'influence de la catastrophe qui ren- 
versa le dominateur de l'Europe. Eugène de Beauharnais, 
en disparaissant de la scène guerrière et politique, s'était 
retiré paisiblement auprès de son beau-père, le roi Maxi- 
milien- Joseph. Il y vécut et y mourut presque ignoré, 
sous le nom germanique de duc de Leuchtenberg. 

Leuchtenberg, jadis principauté de L'Empire, avait appar- 
tenu à une famille qui s'éteignit en 1646. L'héritière du 



CHAPITRE \ll 343 

dernier landgrave épousa un prince de la maison de Wii 
telsbach; dès lors, le landgraviat de Leuohtenberg, Bitué 
entre le duché de Neubourg el Le baul Palatinat, appartinl 
à L'électeur de Bavière et lut donné en apanage à Eugène 
de Beauhamais par le roi Ma\miilien-Joseph, après que 
la grande réaction européenne de 1814 eut renversé l'em- 
pire de Napoléon et la vice-royauté de l'époux de la prin- 
cesse Auguste-Amélie. C'est en 1817 qu'eut lieu l'érection 
du duché de Leuchtenberg. Le roi fit en même temps à 
Eugène la cession de la principauté d'Eichstadt, au prix 
de cinq millions de francs, d'après les clauses du traité du 
11 avril 1814; les souverains coalisés ayant pris l'engage- 
ment de créer un établissement au prince, aussitôt que les 
circonstances politiques le permettraient. 

Ainsi, Eugène de Beauharnais, devenu Altesse Impériale, 
vice-roi d'Italie, prince de Venise, grand-duc héréditaire 
de Francfort, se transforma en Son Altesse Royale le duc 
de Leuchtenberg, prince d'Eichstadt, premier pair du 
royaume de Bavière. C'était peu pour le fils adoptif de 
Napoléon le Grand, c'était beaucoup pour l'héritier du 
comte Alexandre de Beauharnais et de la créole Joséphine 
Tascher de la Pagerie. 

Mort le 24 septembre 1824, dans sa quarante-troisième 
année, Eugène de Beauharnais a laissé une mémoire hono- 
rable : il fut brave dans les combats, juste et modéré dans 
son administration, sage et résigné dans ses revers. Je 
l'avais vu dans sa brillante fortune, je voulus voir son 
tombeau. 

Ce monument, placé dans la belle église de Saint-Michel, 
l'ait honneur au génie du statuaire, le Danois Thorwaldsen. 
Sur un large soubassement, on lit une inscription latine 
dont voici le sens : 

« La princesse Amélie, fille de Maximilien- Joseph, roi 
de Bavière, a consacré ce monument à la mémoire de son 
époux Eugène-Napoléon, autrefois vice-roi d'Italie. » 



311 SOI VENIRS DU COMTE DR MONTBEL 

Eugène, debout, vient d'ôter de sa tôte inclinée une 
couronne de laurier qu'il tient penchée vers la trier. Assise 
à sa droite, l'Histoire lève ses regards vers lui ; à sa gauche, 
est un groupe : l'Hymen et l'Amour éplorés. L'Hymen a 
renversé son flambeau éteint, le flambeau de l'Amour brûle 
d'une flamme immortelle. Cette grande composition i |1 
d'un style élevé. L'allégorie en est peut-être ingénieuse, 
mais on la trouve froide; il manque à ce monument une 
pensée religieuse. 

En quittant l'église Saint-Michel, j'allai visiter le palais 
du duc de Leuchtenberg qu'habitait la veuve d'Eugène. 
La galerie artistique de ce palais consiste en deux salles 
élégamment décorées où je retrouvai plusieurs tableaux 
de l'école française sous l'Empire. Près de Y Inès de Castro, 
de M. de Forbin, de la Valentine de Milan, par Richard, 
d'une reproduction des Horaces de David, de plusieurs 
scènes de la vie de Napoléon, de quelques paysages ita- 
liens, je m'attachai à considérer VOssian, de Girodet, com- 
position étrange, peinture blafarde au-dessous du talent de 
ce peintre. 

J'aurais éprouvé un vif intérêt à demeurer quelque 
temps à Munich. Pendant plusieurs années, je m'étais 
consacré à l'étude des beaux-arts ;je m'étais adonné à leur 
pratique, à leur langue, à leur histoire, en fréquentant des 
ateliers célèbres où j'avais manié la brosse des peintres, 
l'ébauchoir des sculpteurs, la règle et le oompas des archi- 
tectes. Comment rester insensible à la pensée de me trou- 
ver dans la sphère d'une brillante pléiade d'artistes émi- 
nents, soutenus par la munificence éclairée d'un roi poète 
qui voulait faire de Munich la ville possédant les plus beaux 
monuments de l'Allemagne. Malgré mes tristes préoccupa- 
tions, j'aurais voulu contempler en détail leurs travaux 
déjà si considérables et si variés. J'aurais été heureux de 
connaître personnellement et de visiter dans leurs ateliers 
les habiles statuaires Eberhardt, Wagner et surtout 



i II UMïliK \ll :ii:» 

Sohwanthaler. J'aurais aimé à [n'entretenir aveo les 
savants architectes Fischer, Léon de KJenze, Gartner, 
Ohlmùller, Ziebland, avec les peintres déjà oélèbres Cor- 
nélius, liesse, Sohnorr, Kaulbaoh. 

Il m'eût été agréable de contempler au moins tous les 
travaux de l'école nouvelle; mais je n'avais qu'une jour- 
née à ma disposition, je la consacrai à voir attentivement, 
a Glyptothèque et les chefs-d'œuvre qu'elle renferme. 
Puis, j'eus encore le temps de parcourir à la hâte la galerie 
des tableaux de toutes les écoles, collection riche et nom- 
breuse qui offrait de précieux modèles à plusieurs jeunes 
artistes que je trouvai occupés à reproduire les chefs- 
d'œuvre qu'ils avaient devant les yeux. 

Nous partîmes de Munich dans la soirée. En arrivant 
à la voiture qui devait nous emmener, je crus apercevoir 
des officiers d'assez bonne apparence : c'étaient nos pos- 
tillons, aux vêtements bleu clair, galonnés d'argent, au 
grand chapeau surmonté d'un immense panache. Ils 
étaient aussi calmes que brillants. Conduits par eux, six 
chevaux tiraient notre lourde machine, allant gravement 
au pas dans les nombreuses montées et tout au plus au 
petit trot dans la plaine. Ainsi, nous fallut-il deux jours 
entiers pour arriver à la frontière autrichienne. Rien ne 
troubla du reste notre marche, rien ne captiva notre 
attention, si ce n'est Hohenlinden, charmant village au 
riant aspect et qui a donné son nom à la sanglante bataille 
où le général républicain Moreau battit l'armée autri- 
chienne commandée par l'archiduc Jean, frère de l'empe- 
reur François. 

A Scharding, on divisa les voyageurs en groupes de 
quatre personnes et chacun de ces groupes occupa une 
voiture ; tous les bagages furent chargés ensemble sur un 
grand fourgon. On nous donna deux compagnons de 
route. Si nous avions eu la liberté du choix, ce n'est 
certainement pas à eux que nous aurions donné la préfé- 



316 SOUVENIRS 1 Ml EE DE MON! BEL 

rence. C'étaient deux libéraux français venanl de Paria 
et dont l'insipide bavardage nous mit bientôt au fait de 
toutes les circonstances les plus insignifiantes de leurs 
projets et de leur existence. Le plus jeune allait à Odessa 
établir un magasin de modes. A l'appui de son ignorant.- 
sottise, il «il ait continuellement les vers les plus spirituels 
de Voltaire, de manière à les rendre faux et bêtes. Il s'en- 
tretenait avec son compagnon, qui était marchand de 
sangsues, et lui parlait de sociétés secrètes. Il faisait partie 
de l'une d'elles et comptait grâce à cela trouver des pro- 
becteurs en Russie. 

— Voyez ce portefeuille, dit-il. Parmi mes nombreux 
échantillons de' modes, j'ai des lettres de recommanda- 
tion. Il est grand, mon portefeuille ; il ne me quitte jamais. 
N'ai-jc pas l'air d'un ministre de Charles X qui se sauve? 

— Ah! si vous étiez un ministre de Charles X, avec 
moi, vous ne seriez pas à votre aise, s'écria Poirier, le mar- 
chand de sangsues. 

Il fallut subir leurs interminables dissertations sur la 
révolution de Juillet. Je réussis enfin à y mettre un terme, 
en me faisant donner par Poirier de nombreux détails sur 
son commerce de sangsues. Il fut charmé de trouver en 
moi un auditeur aussi bénévole. 11 se fit bientôt notre 
guide, nous expliquant le pays à sa manière et nous don- 
nant des indications dont l'exactitude n'étail pas incon- 
testable. Ce qu'il connaissait le mieux, c'étail le personnel 
des auberges. Dès qu'il descendait de voiture, des figures 
peu recommandables accouraient vers lui et l'entrete- 
naient mystérieusement. Quant aux nombreux Allemands 
qui voyageaient avec nous et que nous retrouvions aux 
fréquents et détestables repas, ils étaient entièrement 
absorbés dans la contemplation d'une jeune et belle Autri- 
chienne, à la taille svelte et élevée; ils la nommaient 
« Frau Abélé ». Tout en lui souriant, ils dévoraient avec 
un infatigable appétit des tranches de bœuf dures et racor- 



CHAPITRE XII :M7 

oies comme des Bemelles de bottes et des morceau* de 
pain de Beigle au oumin. 

Nous parvînmes ainsi jusqu'à Linz, jolie ville peuplée 
d'environ vingt-quatre mille habitants. C'est là que nous 
Times pour la première fois le Danube avec son aspect 
majestueux, rendu plus imposant encore par les vapeurs 
qui semblaient éloigner indéfiniment la rive opposée. Le 
fleuve reflétait les tons lourds d'un ciel sombre et cette 
scène avait un caractère de grandeur et de tristesse qui 
B'accordait avec mes pensées. 

A quelles pénibles réflexions mon esprit fut en proie 
pendant la nuit suivante ! J'atteignais Vienne, quelle vie 
d'épreuve allait s'y ouvrir pour moi? Mes ressources 
étaient presque nulles, mes biens en France seraient sai- 
sis ; pourrais-je me procurer en Autriche quelque moyen 
d'activité pour subvenir à mon existence? J'arrivais 
pauvre et conduit par des revers ; la pauvreté et le malheur, 
quelles tristes recommandations ! 

.Nous passâmes le matin devant Schônbrunn. Cette 
demeure impériale était dans la joie. Au moment où 
l'émeute de Paris, brisant le sceptre légitime de France, 
couronnait la complicité révolutionnaire de Louis-Phi- 
lippe d'Orléans, était venu au monde le premier né (1) de 
l'archiduc François-Charles et de l'archiduchesse Sophie. 
Dans ce palais de Schônbrunn qu'avait habité Napoléon, 
vainqueur de l'Europe, vivait alors son fils le roi de Rome, 
tombé au rang obscur de duc de Reichstadt. L'ensemble 
du château me parut imposant, il se détachait sur une 
fraîche et riche végétation. La chaîne des Alpes Noriques, 
qui se termine auprès de Vienne par le Kahlenberg, donne 
un beau caractère aux environs de cette capitale, tous 
parsemés d'élégantes habitations. 

(1) François-Joseph, l'empereur d'Autriche actuel. 



CHAPITRE XIII 

ENTRETIENS AVEC LE PRINCE DE METTERNI» .11 

Le dimanche 5 septembre, à huit heures du matin, nous 
arrivions à Vienne et nous prenions un logement dans 
l'hôtel qui porte le nom de l'archiduc Charles et se trouve 
situé rue de Carinthie. Notre premier soin fut de noua 
rendre à l'antique cathédrale. J'allai me placer dans la 
chapelle qui renferme le tombeau de l'empereur Frédé- 
ric III, chef-d'œuvre dû au ciseau de Nicolas Lersch. Là 
nous étions seuls, au milieu d'une obscurité qui me con- 
venait. Un grand nombre de fidèles remplissaient le chœur ; 
pour la première fois, j'entendais le beau cantique « Heilig ! 
Heilig ! » accompagné par les accords solennels d'un orgue. 

Dans la matinée, Russell se rendit chez le prince de 
Metternich pour lui remettre une lettre que je lui adres>,u> 
et les dépêches dont j'avais été chargé à Berne par le baron 
de Binder. Dès que le prince aperçut Russell : 

— Je sais qui vous êtes, lui dit-il, et avec qui vous arri- 
vez. Je vous attendais depuis plusieurs jours l'un et 
l'autre ; demandez à M. de Montbel de venir me joindre 
ici, ce soir, à huit heures. Il est le bienvenu. L'Empereur 
rend hommage au caractère de ce fidèle serviteur du roi 
Charles X et de l'ordre social. 

C'était un dimanche ; tous les magasins étaient fermés. 
Il n'y avait aucun moyen de me procurer d'autres vête- 
ments. J'avais toujours la redingote bleue du valet du 
baron de Damas et ma seule coiffure était une casquette 



CHAPITRE XIII 819 

des plus misérables, C'est dam œt équipement que je me 
rendis le soir à la ohanoellerie d'État. I);ms leur longue 
carrière le portier, les valets, 1rs huissiers avaient vu entrer 

lut'u des gens chez le puissant, ministre, mais certainement 
personne dans un tel négligé. Je traversai humblement les 

salons d'attente et je fus immédiatement introduit dans ce 
cabinet où se sont traités tant de grands intérêts, où Be 
sont réunis tant d'illustres personnages. Le prince de 
Met ternich vint au-devant de moi avec une affabilité par- 
faite. Il me tendit la main, pressa la mienne avec bien- 
veillance et me fit asseoir près de sa table de travail, à la 
même place où, depuis, je me suis entretenu si souvent 
avec lui, où sa confiance et son amitié pour moi ne se sont 
jamais démenties. 

— L'Empereur, mon maître, me dit-il, m'a chargé de 
vous donner l'assurance de son estime, de ses sentiments 
affectueux et de sa protection, regardez-vous donc dans 
ses États comme dans votre patrie. Veuillez m'attendre 
un instant, j'ai quelques ordres à donner, je serai bientôt 
de retour. 

J'eus le temps de regarder autour de moi. Un ordre 
parfait régnait dans cette pièce. Quelques papiers étaient 
classés sur le bureau du chancelier ; une bibliothèque 
occupait une partie du cabinet, orné de nombreux objets 
d'art. Un petit temple égyptien monolithe en granit rose, 
couvert d'hiéroglyphes, était placé sur la large tablette 
d'une cheminée ; c'était un don du pacha d'Egypte Mehe- 
met-Ali. En face du fauteuil du prince, un grand portrait 
en pied dominait plusieurs tableaux de prix. Il représen- 
tait cette délicieuse Antoinette Leykam dont le charme 
avait séduit l'homme d'État, à la grande surprise de la 
haute noblesse autrichienne. Veuf, en 1825, de la princesse 
Éléonore de Kaunitz, deux ans après, le prince de Metter- 
nich épousa Antoinette Leykam. Avant le mariage, par 
affection pour son ministre et afin d'éviter à la jeune 



320 SOUVENIRS M COMTE DE MONTBEL 

femme les difficultés d'une position nouvelle, L'empereur 
François lui donna le titre de comtesse de Beilstein. Par 

sa grâce exquise, par sa bonté, Antoinette, devenue prin- 
cesse de Metternich, parvint à se faire pardonner auprès 
d'un monde futile sa beauté, sa fortune si brillante et si 
rapide. Hélas 1 Ce fut l'éblouissement fugitif d'un éclair. 
Le 17 janvier 1829, à peine âgée de vingt-trois ans, Antoi- 
nette disparut de ce monde on donnant le jour à un lils 
qu'on nomma Richard. Le peintre l";i représentée debout, 
vêtue d'une robe blanche, élégamment drapée d'une écharpe 
de cachemire. Penchée sur ses beaux cheveux noirs, une 
seule rose s'harmonise avec le charme mélancolique répandu 
sur cette gracieuse figure... Triste prévision de sa desl inée ! 

Et rose elle a vécu ce que vivent les ros 
L'espace d'un matin. 

A L'époque où s'établirent mes relations avec le prince 
de Metternich, il avait atteint sa cinquante-huitième 
année ; mais la parfaite conservation de toutes ses facultés 
dissimulait son âge. Il y avait encore de la jeunesse dans 
son activité, dans l'aplomb de sa pose et de ses idées, dans 
la vivacité de son esprit. Noble dans son extérieur, dis- 
tingué dans ses manières, bienveillant pour ses inférieurs, 
affable pour ses égaux, affectueux pour sa famille et ses 
amis, calme et juste envers ses adversaires, naturel avec 
tous, il traitait les sujets les plus variés avec autant de 
profondeur que de facilité. Ce que j'admirai d'abord le 
plus en lui, ce fut la générosité de son cœur. Le ministre 
puissant, qui depuis tant d'années était entouré d'une si 
haute considération dans le monde politique où il semblait 
dominer les hommes et les événements de son époque, le 
prince de Metternich, sans hésiter, se fit, dès ce jour, 
l'ami fidèle d'un Français obscur, qui ne lui était recom- 
mandé que par ses revers et sa misère. Il tendit franche- 
ment une main affectueuse au malheureux à la casquette 






i II M'ITKK Mil .121 

usée, à la mauvaise redingote. Son âme vint consoler mon 
ame, j'en conserve une éternelle reconnaissance. 

M, «n attente dans le cabinet du prince ne fut pas de 
longue durée. Le célèbre homme d'État ne tarda pas à 

venir me retrouver et mon premier entretien avec lui 
roula naturellement sur les tristes affaires de France. 

— L'événement qui vous conduit ici, me dit-il, est des 
plus graves. Mais les gouvernements sont d'accord ; ils ne 
peuvent agir ni comme ils l'ont fait en 1815, ni comme ils 
le firent en 1792. Les données sont bien changées. Les 
esprits ont généralement accueilli avec enthousiasme la 
nouvelle révolution que Paris a déchaînée sur la France. 
En Angleterre surtout, les masses se sont prononcées avec- 
une exaltation qui ne laissait aucune possibilité au gouver- 
nement britannique d'hésiter sur la reconnaissance de 
Louis-Philippe. L'Angleterre prenant ce parti, nous ne 
pouvions nous établir en hostilité immédiate contre la 
révolution de France. 

— Mon prince, lui répondis-je, la Providence m'a amené 
près de vous à mon insu. Je ne suis chargé d'aucune mission 
par le roi Charles X, je vous parle donc comme un simple 
particulier. Ne croyez-vous pas qu'en permettant à une 
telle usurpation de participer au droit des gens, vous 
exposez votre pays à de graves désordres? Car vous 
apprenez à vos peuples que tout droit disparaît devant le 
succès d'un attentat. 

— Votre observation est fondée en principe, mais nous 
ne pouvons pas rester isolés en Europe et lutter seuls 
contre un fait que j'ai soin de caractériser comme il le 
mérite. Je prends d'ailleurs les précautions nécessaires 
en face d'un si grand danger. Toutes nos réserves, tous nos 
militaires en congé, sont rappelés sous les drapeaux. De 
nombreux corps de troupes sont envoyés sur les points 
vulnérables, particulièrement en Italie. 

« Il y a longtemps que je prévoyais la catastrophe de 

21 



BS1 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

France, J'ai fait part de mes appréhensions el de mes rai- 
sons de craindre aux différents ministères qui se sont suc- 
cédé chez vous, mais <vs avertissements n'ont guère eu 
de Mu ris à Paris. Et, cependant, je connais bien la France. 

Tout gouvernement y est radicalement impraticable avec 
la tribune et la presse livrées aux factieux. Un homme qui 
connaissait encore mieux que moi la France et la Révolu- 
tion, car il régnait sur l'une et sur l'autre, Napoléon, ma 
souvent répété : a J'ai rétabli l'ordre en laissant à ces fous 
turbulents le nom des choses dont je leur ai supprime la 
réalité. Une commission de la liberté de la presse exerce 
la censure. Ils ont un Corps législatif avec une tribune où 
mes conseillers d'État ont seuls la parole. Les députés pré- 
sentés par mes électeurs, choisis par mon Sénat, votent 
silencieusement les lois qu'on leur propose ; ils sont payés 
et muets, par conséquent, sans action sur le pays. Si 
j'avais l'imprudence, pour complaire à quelques idéo- 
logues, de rétablir la liberté de la presse et de la tribune, 
mon gouvernement ne durerait pas quinze jours. L'édifice 
que j'ai construit n'a d'ailleurs de solidité qu'au prix de 
nus victoires. Les muets, qui rampent à mes pieds, devant 
mon épée triomphante, tenteraient de serrer le cordon, si 
j'éprouvais quelques revers. Le Conseil d'Etat, composé de 
supériorités intellectuelles, mûries par l'étude, peut seul 
concevoir la loi dans son ensemble et la rédiger avec 
harmonie dans ses détails. Le Corps législatif est formé de 
quelques médiocrités vaniteuses et d'un grand nombre 
d'incapacités déplorables. Les boules noires ou blanches 
de ces gens-là ne prouvent rien pour ou contre le mérite 
d'une loi que la plupart d'entre eux ne comprennent même 
pas. Cette assemblée, complètement inutile dans un temps 
de force gouvernementale, me serait funeste si la victoire 
abandonnait mes drapeaux. Dans ce cas, je fermerais les 
portes de cette Chambre et j'en jetterais la clef dans la 
Seine. » Ces dernières phrases, continua le prince de Metter- 



CHAPITRE Mil 398 

oioh, Napoléon me les disait à l'apogée de sa fortune, pen- 
dant le voyage qu'il fit aveo Marie-Louise en Belgique, où 
je l'aooompagnais. Il me parlait alors avec une franchise 
qu'il puisait dans le Bentimenl de sa puissance supérieure. 
Les défaites arrivèrent avant qu'il eût fermé la Chambre 
et, comme il l'avait prévu, les muets se dressèrent contre 
lui. 

*( Aussi en ISl'i, l'empereur François, conservant sa 
haute raison, au milieu îles aberrations de cette époque, 
envoya 1 1 * • 1 1 iî de Bombelles à M. le comte d'Artois, alors 
à Nancy, pour le supplier de repousser toute proposition 
d'établir en France un gouvernement parlementaire. Ces 
conseils furent inefficaces en présence des intrigues que 
favorisait l'empereur Alexandre, égaré par Laharpe. On 
commit la faute immense de rendre aux passions révolu- 
bionnaires la tribune et la presse. La royauté fut livrée, 
sans défense, aux envahissements progressifs d'une démo- 
cratie effrénée, qui rendait le gouvernement impossible. 
J'ai prévu la catastrophe, elle m'a affligé sans me sur- 
prendre. 

« Je suis loin de blâmer les ordonnances de juillet. 
Charles X devait, à tout prix, défendre l'autorité royale, 
mais il fallait avoir des moyens militaires suffisants pour 
empêcher une révolte ou tout au moins pour en triompher 
rapidement. Sons ce rapport, il y a eu insuffisance de la 
part du ministre de la guerre ou pour mieux dire de la 
part du prince de Polignac, qui s'était, mal à propos, chargé 
de le remplacer. Il eût mieux valu confier au maréchal 
Marmont la conquête d'Alger et laisser à M. de Bourmont 
le soin de réprimer la révolution. M. de Bourmont, mili- 
taire expérimenté et ne pouvant séparer sa cause de celle 
du ministère dont il faisait partie, aurait combattu la 
révolte avec une énergique habileté. 

« Je me permets, ajouta le prince de Metternich, le 
blâme d'une seule phrase dans le rapport au Roi, chef- 



324 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

d'œuvre de logique et d'évidence. Le moment est venu, 
y est-il dit, de recourir à des mesures qui, rentrant dans 
l'esprit de la Charte, sont en dehors de l'ordre légal. Il 
fallait au contraire, afin de ne laisser aucune ressource à 
vos adversaires, déclarer : « Nous restons dans l'ordre légal 
tel que la Charte l'a établi. » 

— Les ennemis de la royauté, répondis-je au prince 
de Metternich, étaient de trop mauvaise foi, pour qu'un 
changement dans la rédaction de notre rapport apportât 
la modification la plus légère à leur intention de faire une 
révolution de 1688. Vous avez lu les provocations du 
Globe, du National, de tous les journaux du libéralisme. 

— Vous avez raison, me dit le prince, mais, à mon avis, 
cette pièce aurait dû être sans défaut. C'est un monument 
historique, un acte d'accusation contre la presse, lumi- 
neux comme la foudre et renfermant une prophétie frap- 
pante du châtiment, auquel n'échapperont ni Louis-Phi- 
lippe, ni les autres coupables instigateurs de la révolution 
de Juillet. Quand ce rapport m'est parvenu à Carlsbad, je 
l'ai admiré et, malgré les événements arrivés depuis, je 
signerais encore aujourd'hui cet acte aussi éloquent que 
juste contre la presse périodique, qui manque à sa condi- 
tion essentielle puisque au lieu de faire connaître la vérité, 
elle l'étouffé sous de continuels mensonges et de constantes 
calomnies. Elle a comblé la mesure en excitant l'opinion 
publique contre l'expédition d'Alger et en dévoilant le 
plan de campagne, livré grâce à la trahison de quelque 
employé de la guerre. Dans la situation actuelle, je ne vous 
demande pas quel a été le rédacteur de cet acte remarquable, 
devenu un titre de proscription pour tous ceux qui l'ont 
signé et qui attirerait sur son auteur la vengeance de tous 
les folliculaires régnant aujourd'hui en France... Que 
n'avez-vous réussi dans votre entreprise ! Vous eussiez 
peut-être sauvé votre pays et l'Europe. Je ne suis pas de 
ceux qui applaudissent tous les succès et blâment tous 



CHAPITRE Mil :i25 

1rs revers. Vous ave/, succombé, triais pour Bervir vos oon- 
victions vous n'avez pas hésité à rompiomettre votre for- 
tune cl votre existence. J'honore votre courageuse fidélité 
et je ne vous impute pas I»' défaut de forces suffisantes 
pour dompter la révolte... Quoi qu'il en soit, veuillez me 
raconter ce que vous pouvez me dire de ce terrible drame. 
Ce n'est pas une vaine curiosité de ma part ; il importe que 
ceux qui sont chargés de l'ordre social recueillent attenti- 
vement les indications pouvant éclairer leur marche. 

— Je vous raconterai des faits, lui dis-je, les causes 
vous les connaissez. 

Je lui détaillai alors plusieurs circonstances qu'il parais- 
sait ignorer ou qui ne lui avaient pas été exactement pré- 
sentées. Il m'écouta avec une grande patience et une 
attention parfaite. 

— Quelle calamité ! s'écria-t-il. C'est au milieu d'une 
prospérité inouïe, en présence d'une victoire brillante, 
d'une conquête qui a excité l'envie de l'Angleterre et 
l'admiration reconnaissante des nations européennes, que 
le peuple s'est laissé pousser à la rébellion contre son Roi. 
Je comprends les calculs égoïstes des séducteurs, mais non 
l'insigne niaiserie des innombrables dupes. 

— Ce que je comprends moins encore, ajoutai-je, c'est 
l'odieuse ingratitude des populations pour un souverain 
aussi noble, aussi bienveillant, aussi généreux que 
Charles X. 

— Vous avez grandement raison, me répondit-il. Le 
comte Apponyi(l) m'écrit que les commissaires chargés par 
le gouvernement de Louis-Philippe d'examiner les papiers 
et la comptabilité de Charles X et de ses enfants restent 
confondus des immenses bienfaits que répandait en France 
cette famille royale si méconnue et si calomniée. 

— Comment est avec vous M. de Rayneval? demandai- 

(1) Ambassadeur d'Autriche à Paris. 



826 soiVKMIîS hl) COMTE DE MONTBEL 

je au prince de Metternioh. Reste-t-il ambassadeur à 
Vienne? 

— J "ai été très satisfait dr ion attitude. Il a des senti- 
ments trop honorables pour aecrpli-r d7-lrc l'ambassadeur 
de L'usurpation. 11 a laissé les affaires de La légation au 
secrétaire Schwebel et, cédant aux conseils que je lui ai 
donnés, il est parti de Vienne, sans attendre l'arrivée de 
l'envoyé extraordinaire, le général Belliard, chargé par 
Louis-Philippe de signifier son avènement au trône à 
S. M. l'empereur d'Autriche... L'esprit de désordre est 
partout, reprit le prince de Metternich. Je crois néanmoins 
que, jusqu'à présent, l'Autriche est le pays le plus éloigné 
d'une révolution. 

— L'archiduché d'Autriche, c'est possible, répliquai-je, 
mais êtes-vous bien sûr que la Lombardie, la Bohême et la 
Hongrie surtout soient complètement à l'abri de l'épidémie 
politique de notre époque? Nos renseignements en France 
seraient bien erronés, s'il en était ainsi. 

— Certainement, me répondit le prince; si la Provi- 
dence ne change pas le cours des idées actuelles, l'empire 
autrichien aura inévitablement à subir de cruelles catas- 
trophes. Pour le moment du moins, rien n'y signale les 
troubles qui désolent déjà la Belgique et plusieurs États 
de l'Allemagne. Nos forces militaires rendent impossible 
toute entreprise des Italiens et des Polonais. Ces popula- 
tions d'ailleurs sont gouvernées avec douceur et justice. 
Quant à la Hongrie, j'avoue que le jeu de ses institutions 
nous amène de grandes difficultés. L'aristocratie magyare. 
qui jouit de privilèges exorbitants pour notre époque, ne 
se contente plus de sa position. Séduite par les exemples 
e1 les théories de l'Angleterre, elle tend à annuler l'autorité 
du Roi et à la réduire à une existence nominale. Si pour 
défendre son pouvoir menacé le Roi faisait appel aux masses, 
l'aristocratie serait immédiatement anéantie. Tels ne sont 
pas les sentiments de l'empereur François. Il défend les 



(Il VPITRE Mil 817 

institutions hongroises oontre l'aristocratie qui les corn- 
promel chaque jour davantage el qui Unira par les <lé- 
bruire. Le oomte Stephan Szechenyi, qui est un homme de 
haute intelligenoe, a beaucoup étudié L'Angleterre; les 
miracles du crédit, de L'industrie ont frappé Bon imagina- 
tion. Il en a rapporté tics théories brillantes, mais de fâ- 
cheuses illusions. Je ne puis qu'applaudir à ses sentiments 
généreux lorsqu'il provoqua La fondation d'une Académie 
des sciences, à Pesth, par le don <lo quarante mille florins. 
Sa popularité naquit alors; elle s'accrut moins honorable- 
ment par l'introduction en Hongrie des clubs anglais, 
réunions où l'oisiveté et l'ignorance viennent fronder 
l'autorité. La laveur dont jouit le comte Szechenyi est 
arrivée à son apogée, grâce à une publication récente inti- 
tulée 7/7/(7, mot qui signifie « crédit » en magyar. Il agit 
avec une bonne foi honorable, mais je lui prédis souvent 
qu'il sera entraîné par ses succès bien au delà du but qu'il 
se propose. Pour le moment, continua le prince de Metter- 
nich, nous espérons calmer les esprits, ou du moins faire 
diversion à la fièvre qui les agite, par le couronnement du 
prince impérial, comme roi de Hongrie. L'empereur Fran- 
çois veut user de son influence encore respectée pour faire 
placer sur la tête de son fils, par la Diète, cette couronne 
de saint Etienne dont, à sa mort, la transmission pourrait 
être menacée. J'accompagnerai incessamment l'Empereur 
à Presbourg ; mon départ interrompra nos relations, mais 
pendant quelques jours seulement. Dans quelle ville 
de la monarchie avez-vous l'intention de fixer votre rési- 
dence? 

— A Vienne, mon prince ; j'ai demandé qu'on m'adresse 
ici mes lettres et tout ce qui peut concerner mes affaires. 

— Ne craignez-vous pas que votre séjour dans la capi- 
tale n'amène quelque fâcheuse compromission? 

— Non certainement. Le gouvernement de Louis-Phi- 
lippe voudrait bien que tous mes collègues fussent avec 



328 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

moi hors de France, ce serait pour lui une préoccupai ton 
et un danger de moins. 

— Vous avez raison. Restez à Vienne. Je m'en rapporte 
à votre prudence. L'Empereur, le ministre de la police et 
moi connaissons seuls votre arrivée. 

— Je suis ici sous le nom de Gapdeville, artiste. Les dis- 
positions actuelles de mon esprit me portent non seulement 
à une grande réserve, mais à une solitude presque absolue. 

— Il est déjà tard, le temps a passé bien vite en causant. 
Je vous ai parlé avec une entière confiance. Sans vous con- 
naître personnellement, il y a longtemps que je vous ai 
voué toute mon estime. Je vais rendre compte à S. M. l'Em- 
pereur de tout ce que vous m'avez raconté. Revenez 
demain à la même heure, nous avons encore beaucoup à 
nous entretenir. Si vous voulez écrire à votre famille et à 
vos amis, profitez d'un courrier que je vais expédier en 
France, je le chargerai de vos dépêches et le comte Ap- 
ponyi nous enverra les réponses. 

— J'accepte avec reconnaissance, mais avant de nous 
quitter, mon prince, veuillez me dire si vous avez quelques 
nouvelles du roi Charles X et de mes collègues. 

— Demain, je vous donnerai à lire les dépêches de 
France et d'Angleterre à cet égard. La famille royale est 
en bonne santé ; le prince de Polignac, MM. de Peyronnet, 
Guernon de Ranville et Chantelauze sont à Vincennes. 
On ignore en France ce que vous êtes devenu ainsi que 
MM. Capelle et d'Haussez. Quel sera à votre avis le sort 
des malheureux prisonniers? 

— Hélas ! nos souvenirs en fait de tribunaux révolu- 
tionnaires sont loin de me rassurer. J'espère toutefois que 
le gouvernement actuel craindra de relever l'échafaud ; les 
vainqueurs du jour peuvent être les vaincus du lendemain. 

— Espérons pour vos amis, me dit le prince en me ser- 
rant la main. Je me réjouis en pensant que vous êtes à 
l'abri de tels dangers. Nous tâcherons d'adoucir votre 



« il tPITRE XIII 329 

exil; l'exil, d'ailleurs, vaut mieux que la prison au milieu 
des fureurs populaires. 

Je retournai à ma demeure, consolé par la réception 
affectueuse du prince de Metternioh et par la confiance 
qu'il m'avait témoignée. Cependant de tristes pensées me 
tourmentaient. De tout ce que j'avais entendu résultait 
pour moi la conviction que le principe d'autorité s'affai- 
blissait en Europe et que la France était livrée pour long- 
temps aux conséquences des idées fausses dont on l'avait 
saturée. 

J'employai la soirée et la matinée du jour suivant à 
écrire à ma femme et à ma mère pour leur raconter mon 
voyage depuis Constance jusqu'à Vienne et le bienveillant 
accueil que je trouvais dans cette ville ; ce devait être pour 
elles une consolation. J'adressai aussi des lettres à Berne 
au «comte de Gabriac et au baron de Binder pour les remer- 
cier de leur obligeance à mon égard. 

La pluie tombait à torrents et augmentait encore l'obs- 
curité des logements que nous habitions. Notre hôtel, situé 
dans une rue fort étroite, était de plus entouré de maisons 
très élevées. 

— A-t-on souvent une atmosphère aussi nébuleuse? 
demandai- je aux gens qui nous servaient. 

— Presque toujours, me répondirent-ils sans hésiter. 
Je songeais en soupirant à l'air pur et au soleil radieux 

de la patrie. Je me rappelais Ovide, son exil, ses Tristes. 
Sans doute ceux que j'avais interrogés ne m'avaient pas 
compris. L'automne est à Vienne une belle saison et, 
quand les premières lueurs du jour ont dissipé les brouil- 
lards du Danube, le soleil y brille d'un éclat admirable, 
dans un ciel souvent aussi bleu, aussi transparent que 
celui de l'Italie. Telles ne furent pas les deux premières 
semaines que je passai dans cette capitale ; la pluie fut 
presque continuelle, les rues toujours mouillées ne se pré- 
sentaient pas à moi sous leur habituel aspect de propreté 



ISO SOUVENIRS Dl COMTE DE MON! BEL 

parfaite. Quelques moments d'éclairoie me permirenl tl<- 
parcourir la rue de Carinthie, la plaoe Saint-Etienne, le 
Graben et le Kolilmarkt, les quartiers les plus élégants 
et les plus animés de Vienne. Le nombre des magasins 
m'étonna, ils sont moins grands et moins décorés que ceux 
de Paris. 

Les librairies de Gerold, de Sohaunbourg et de plusieurs 
autres offraient toutes les publications récentes de France 
et d'Angleterre, à côté des trésors de la littérature aile* 
mande. Les étalages des Neumann, des Artaria me cho- 
quèrent par les nombreuses reproductions de la figure de 
Louis-Philippe entouré de ses complices, Dupont de l'Eure, 
Benjamin Constant, Laffitte, La Fayette. Eh quoi ! me 
disais-je, les triomphes de l'insurrection et de l'usurpation 
peuvent être ainsi glorifiés sans inconvénient dans les pays 
où règne encore l'autorité légitime. Les banquiers de cette 
capitale ne peuvent-ils pas être amenés par l'exemple de 
M. Lafïitte à travailler au renversement de l'Empereur 
pour diriger à leur gré les finances de l'Autriche? L'armée 
n'a-t-elle pas des généraux ambitieux comme Gérard, 
Sébastiani, Lamarque? Les légistes viennois sont-ils à 
l'abri de compter dans leurs rangs des factieux comme 
MM. Dupin et Dupont de l'Eure? La Fayette doit-il être 
proposé à l'admiration publique sous les yeux du souverain 
qui l'envoya à Olmiïtz expier le crime de s'être fait le 
geôlier de Louis XVI et de Marie-Antoinette?... Il ne fau- 
drait pas croire que ces manifestations fussent accueillies 
à cette époque par l'indifférence de la population. J'ai 
connu depuis un grand seigneur hongrois, homme hono- 
rable, généreux, instruit, qui avait la niaiserie de faire tous 
les jours prier ses entants pour le général La Fayette; il 
avait d'ailleurs donné le nom de « Tricolore » à son cheval. 

Le soir, à huit heures, je me rendis exactement au rendez- 
vous que m'avait donné le prince de Metternich. N'ayant 
pas eu le temps de me procurer un habit convenable, je 



( il \i'iii;i \iii :t:ti 

n'avais plus du moine non ignoble oasquette; un chapeau 

neuf constituai! un véritable progrès sur mon accoutre- 
ment de la veille, progrès qui n'échappa poinl k l'œil 
exerce du portier de la ohanoellerie d'Etat; il me traita 
avec plus d'égards et m'accorda un sourire d'ancienne 
connaissance. Je lis alors une remarque qui m'avail 

échappe au milieu des préoccupai ions de ma première 
Visite. Tandis que, dans les hôtels des divers ministère! 
où j'avais passé, j'étais habitué à voir une nombreuse 
garde, le Chancelier de Cour et d'Etat, le ministre prépon- 
dérant de L'empereur d'Autriche, le prince de Metternich, 
n'avait pas un seul factionnaire à sa porte. Un homme, en 
livrée grise, galonnée de jaune, était assis dans une loge 
et répondait aux étrangers qui entraient ; comme tous 
les huissiers et autres serviteurs du prince, il parlait fort 
bien le français. Au lieu des ordonnances qui piaffaient 
sous mes fenêtres ministérielles, j'ai vu souvent dans la 
cour de la Chancellerie d'État le portier nourrissant ses 
poules ; elles auraient été mieux à leur place chez un mi- 
nistre du coq gaulois qu'auprès de l'aigle noir à deux têtes. 

Le prince de Metternich m'accueillit comme un ancien 
ami. 

— Tenez, me dit-il, je n'ai pas oublié ce que je vous ai 
promis ; voilà les rapports que j'ai reçus des légations de 
Londres et de Paris, ainsi que diverses lettres de mes agents 
secrets sur le voyage du roi Charles X, sur son arrivée en 
Angleterre et sur l'arrestation de vos infortunés collègues. 
Asseyez-vous auprès de cette table et lisez ces dépêches 
pendant que je travaillerai à celles que j'expédierai demain 
en France. J'ai l'habitude d'écrire moi-même tout ce que 
j'adresse aux légations de Berlin, de Paris, de Londres 
et de Saint-Pétersbourg. La longue habitude rend ma 
tâche facile. J'entre dans mon cabinet à onze heures du 
matin. J'y travaille avec mes chefs de service jusqu'à deux 
heures après midi, je reçois alors les membres du corps 



331 SOI VENIRS DU iuMïk I)K MONTKKL 

diplomatique et toule^ Les personnes qui ont des afTaires 
à traiter avec moi. Immédiatement après mon dîner, je 

reviens ici pour reprendre mes travaux jusqu'à dix heures. 
Je passe alors dans mes salons dont mes filles fonl les 
honneurs à la nombreuse société qui s'y réunit. Je trouve 
ainsi le moyen de rédiger moi-même mes dépêches essen- 
tiellement politiques, de diriger la chancellerie, de lire 
avec soin non seulement tous les rapports de mes nom- 
breux agents, mais aussi toutes les publications de quelque 
valeur et les journaux allemands, anglais, français, la 
plupart mensongers, toutefois nécessaires à suivre dans 
les manœuvres qu'ils font pour égarer l'opinion publique. 
J'attire chez moi les littérateurs, les savants, les artist <s 
de mérite. Mon cercle habituel est formé de ce que la 
diplomatie a de plus grave et l'aristocratie européenne de 
plus élégant, de plus frivole. Je me tiens ainsi parfaitement 
au courant des progrès de l'intelligence humaine, de ses 
aberrations, de ses faiblesses. Mes occupations étant 
variées, il en résulte que mes travaux ne m'occasionnent 
jamais de fatigue. 

— Vous avez pour vous, répondis-je au prince de Met- 
ternich, une longue expérience des affaires. Vous avez eu 
le temps de connaître non seulement les hommes qui vous 
secondent, mais aussi ceux avec qui vous avez à négocier 
et vous possédez surtout l'avantage de n'être pas le 
ministre d'un roi constitutionnel. C'est à cela que tient, 
pour beaucoup, votre calme à la tête de l'État. J'ai passé 
en France par les ministères de l'instruction publique, de 
l'intérieur et des finances. J'y travaillais depuis six heures 
du matin jusqu'à minuit. Par suite des exigences parle- 
mentaires, j'étais obligé de recevoir chaque jour des cen- 
taines de pairs, de députés, d'électeurs, de solliciteurs de 
tout rang, m'obsédant de leurs prétentions, de leurs inté- 
rêts personnels. Ces audiences prenaient plusieurs heures 
de ma journée et m'excédaient de fatigue. La vie ministé- 



I il (PITRE Mil 333 

rielle dans an gouvernement représentatif esl ans conti- 
nuelle torture, supportée ohez quelques-uns par le senti 
aient du devoir, chez quelques autres par la vanité la plus 
absurde. Pour châtier les ambitieux, Dieu pourrait les 
condamner pour l'éternité aux travaux forcés d'un minis- 
tère constitutionnel, sans que personne en sût rien... Me 
permettez-vous de prendre quelques notes d'après ces 
dépêches qui sont pour moi d'un si grand intérêt? 

Je pris les dépêches, je les lus avec une profonde et dou- 
loureuse attention. 

Le roi Charles X, après avoir investi le duc d'Orléans 
du pouvoir et des fonctions de lieutenant-général du 
royaume, vit arriver à Rambouillet le maréchal iMaison, 
l'avocat Odilon Barrot et le conseiller Schonen, commis- 
saires chargés par Louis-Philippe de conduire le Roi et sa 
famille hors de France. L'infortuné prince eut à subir la 
présence de ces ennemis de la monarchie, qui précédaient 
des milliers de bandits, mis en mouvement par le vieux 
La Fayette et par le digne fils d'Égalité pour forcer le Roi 
légitime à s'expatrier. Ces bandes, formées de la partie la 
plus vile et la plus forcenée de la garde nationale, d'ouvriers 
fanatisés par les sociétés secrètes, de gens sans aveu, 
s'étaient mises en marche sous le commandement du général 
Pajol, ayant pour chef d'état-major un colonel Jacque- 
minot et pour aide de camp Georges La Fayette, fils de cet 
homme néfaste dont la vanité se mêle depuis un demi- 
siècle à toutes les intrigues, à toutes les conspirations, à 
toutes les émeutes contre la famille royale et la monarchie.. 
Cette foule ignoble, indisciplinée, en partie plongée dans 
l'ivresse, s'était grossie des malfaiteurs rencontrés sur son 
passage et qu'attirait l'instinct de la proie. 

— 11 faut s'éloigner, dirent les commissaires à Charles X, 
il faut partir pour éviter une collision sanglante ; nous 
sommes suivis par la population de Paris en armes. 

— Les Parisiens viennent m'attaquer, dit le Roi, je 



334 SOI Y KM II s DU COMTE DE MONTBEL 

1110 défendrai et je ne quitterai point Rambouillet, avant 
que les conditions adressées par moi au duc d'Orléans 
soient remplies. 

— Sire, vous avez abdiqué, dit l'avocat Barrot. S'il 
reste des chances à M. le duc de Bordeaux, ne les annulez 
pas on les souillant de sang français. Partez, Sire ! Quittez 
la France ! Que Votre Majesté fasse encore ce sacrifice au 
bien du pays ! 

— Nous sommes suivis par quatre-vingt mille hommes 
armés, ajouta Maison, comment lutter contre une masse 
aussi nombreuse et aussi exaltée? Ce serait verser des 
flots de sang inutilement, car le Roi n'a pas la moindre 
chance de succès. 

Le Roi prit à part Maison, le seul maréchal qu'il eût 
nommé, avant le vainqueur d'Alger, le comte do Bour- 
mont. 

— Monsieur le maréchal, lui demanda-t-il, ce que vous 
venez de dire est-il exactement vrai? 

— Oui, Sire. 

Son affirmation était fausse, le nombre des bandits 
n'était pas de quatre-vingt mille, il était de vingt mille 
au plus. La garde royale les eût facilement culbutés et 
aurait pu rentrer dans Paris. 

Le duc de Raguse, trompé par l'assertion de son collègue 
et craignant de mauvaises dispositions parmi les troupes 
dont certaines commençaient à déserter, conseilla au Roi 
de se diriger sur la Loire, où il ferait appel aux régiments 
restés fidèles et aux populations royalistes de l'Ouest. 

— Retirons-nous sur Maintenon, dit le Roi; là nous 
déciderons quel sera le meilleur parti à prendre. 

Une action énergique aurait encore pu tout sauver. Les 
commissaires la redoutaient. Mais vu les circonstances, 
cette action était-elle possible? Des symptômes de décou- 
ragement firent naître des doutes parmi les chefs. La lieu- 
tenance générale du royaume donnée au duc d'Orléans, 



en \imti;i: \iii 838 

les abdications de Charles X el du Dauphin avaienl oom- 
pliqué la situation en augmentant l'incertitude des esprits. 

Dans la mut .In .! août, le Roi s»> rendit à Maintenon, où 
le «lue de Noailles donna une généreuse hospitalité aux 
descendants bî oruellemenl oui rages du grand roi Louis XIV. 

Los troupes royales n'arrivèrent a Mainlenon qu'à quatre 
heures du matin. Charles \ annonça sa résolution du ne 
pas se rendre en Vendée et d'aller s'embarquer à Cher- 
bourg, afin d'éviter à la France les malheurs d'une guerre 
civile. Il composa son esoorte avec des gardes du corps, 
de la gendarmerie d'élite et deux pièces d'artillerie. Tout 
le reste de l'armée fut congédié, puis cantonné par le 
maréchal Maison à Chartres et dans les contrées voisines. 
Les officiera vinrent prendre congé du Roi, qui les reçut 
avec un affectueux empressement, en gardant une dignité 
que les circonstances n'avaient pu altérer. Il les remercia 
de leur courageuse fidélité, de leur dévouement à toute 
épreuve dont auraient encore besoin la France et le Roi 
Henri V. 

A dix heures, Charles X partit pour Dreux, escorté de 
dix-huit cents chevaux et de deux pièces d'artillerie. Les 
commissaires précédaient la famille royale, sous prétexte 
de faciliter son passage au milieu de populations hostiles, 
en réalité pour empêcher toute manifestation d'intérêt en 
faveur des augustes proscrits. Le Roi était suivi par le 
maréchal duc de Raguse, le duc de Luxembourg, le prince 
de Croy-Solre, capitaines de ses gardes, par les généraux 
comte de Trogoff, de La Salle, Talon, Auguste de La 
Rochejaquelein, de Choiseul-Beaupré, Gressot et Gros, 
sard, le duc de Polignac, premier écuyer, le comte O'Heger- 
tby, écuyer commandant, le baron de Kentzinger ; Monsieur 
le Dauphin avait avec lui les ducs de Guiche et de Lévis ; 
Mme la marquise de Sainte-Maure-Montausier et le comte 
Charles O'Hegerthy étaient auprès de Madame la Dau- 
phine ; le comte Emmanuel de Brissac et Mme la comtesse 



336 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

de Bouille suivaient Mme la duchesse de Berry; le lieute- 
nant général baron de Damas était avec le jeune prince, 
ainsi que le marquis de Barbançois, le comte de Maupas, 
M. Barrande et le capitaine La Villate ; Mademoiselle était 
conduite par Mme la duchesse de Gontaut et Mme la 
baronne de Charette. 

Plusieurs militaires, la mort dans l'âme, accompagnaient 
le Roi et sa famille dans ce triste convoi de la monarchie 
française. Charles X et le Dauphin étaient presque tou- 
jours à cheval. Le voyage dura treize jours et paraissait 
beaucoup trop long à Louis-Philippe, qui redoutait un 
retour d'opinion, tant que le malheureux souverain serait 
sur le sol de France. Des estafettes portaient sans cesse 
aux trois commissaires des dépêches et des journaux ; ils 
les communiquaient aussitôt au Roi et répandaient dans 
l'escorte les bruits les plus alarmants. A Condé, ils apprirent 
à Charles X que Louis-Philippe avait enfin placé sur sa 
tête la couronne qui avait été, pour son père, l'objet d'une 
si coupable et si funeste ambition. La famille royale con- 
naissait trop le duc d'Orléans pour s'étonner de le voir 
atteindre le but de ses implacables conspirations. 

Les commissaires redoutaient toujours que le Roi se diri- 
geât sur la Vendée ; ils parvinrent à éloigner de l'escorte 
les gendarmes et l'artillerie. Le gouvernement leur avait 
adjoint un nouveau collègue, un député du Calvados, 
nommé La Pommeraie. 

Le pouvoir usurpateur chargea alors le général H***, 
pour hâter la marche de Charles X, d'ameuter contre lui, 
sous l'excitation d'odieuses calomnies, les gardes nationales 
de Valognes, de Carentan et les paysans des environs. 
C'est ainsi qu'une foule nombreuse armée de fusils et de 
canons se porta contre le cortège royal. On voulait s'em- 
parer de Charles X et de sa famille, et forcer les gardes du 
corps à s'éloigner, mais ceux-ci faisant bonne contenance, 
le général H*** se contenta d'exiger qu'ils prissent la co- 



CHAPITRE Mil :t:n 

carde trioolore que lui-même portail avec une insolente 
affectation, devant L'infortuné monarque. Charles X, 
indigné, repoussa de telles exigences. Les commissaires 
Bigniûèrenl alors au général II*** de terminer sa prise 
d'armes, une plus longue insistance pouvant amener une 
collision sanglante. On eut de la peine à écarter cette 
tourbe dont on avait exalté les passions brutales. Le Roi 
monlia beaucoup de fermeté et de calme. Il eut de nou- 
veau à résister aux insinuations des commissaires, qui 
prétendaient que la ville de Carcntan ne laisserait pas 
entrer le cortège avec d'autres enseignes que les couleurs 
nationales. 

— Messieurs, leur dit-il avec dignité, toutes vos insis- 
tances sont inutiles. Jamais je ne ferai l'outrage à mes 
gardes si braves, si loyaux d'infliger à leur fidélité les 
insignes de la révolte et de la trahison. 

Les commissaires, convaincus que Charles X ne se 
laisserait pas imposer cette nouvelle humiliation, conti- 
nuèrent leur route. Le cortège entra dans Carentan sans 
trouver de résistance ; toutefois, ce fut le seul point où la 
multitude manifesta de l'hostilité contre Charles X. Les 
vainqueurs ont multiplié sur son passage les drapeaux tri- 
colores, ils en ont pavoisé leurs demeures, les édifices 
publics, les clochers de toutes les églises, mais en dépit 
de leurs efforts, ils n'ont pu empêcher les nombreux 
témoignages de respect et de sympathie des populations 
pour leur Roi vénérable, pour la fille de Louis XVI, pour 
les enfants du duc de Berry. 

C'est à Valognes, le 15 août, jour de l'Assomption, que 
Charles X prit congé des gardes du corps. A onze heures 
du matin, chaque compagnie, représentée par six gardes, 
remit son étendard au Roi, en présence de Monsieur le 
Dauphin, de Madame la Dauphine, de Mme la duchesse 
de Berry, de M. le duc de Bordeaux, de Mademoiselle. Le 
Roi embrassa les officiers qui lui rendaient leurs enseignes. 



938 soi VENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

— Messieurs, leur dit-il, votre lidélité si loyale, si cou- 
rageuse ne B'effacera ni de mon cœur, ni de la mémoire 
de mes enfants. Vos étendards, je les reçois sans tache. 
Un jour, le duc de Bordeaux vous les rapportera de même. 
Adieu, puissiez-vous être heureux ! 

Des larmes vinrent aux yeux du noble vieillard, une 
émotion profonde étreignait tous les cœurs. 

Un ordre du jour signé par Charles X et contresigné par 
le maréchal Marmont fut distribué à tous les gardes. Il 
était ainsi conçu : 

Le Roi en quittant le sol français voudrait pouvoir donner à 
chacun des gardes du corps, à chacun de MM. les officiers et 
soldats qui l'ont accompagné jusqu'à son vaisseau, une preuve 
de son attachement et de son souvenir. 

Mais les circonstances qui affligent le Roi ne lui laissent pas 
la possibilité d'écouter le vœu de son cœur ; privée des moyens 
de reconnaître une fidélité si touchante, Sa Majesté s'est fait 
remettre les contrôles des compagnies de ses gardes du corps, 
de même que l'état de MM. les officiers généraux, supérieurs 
et autres, ainsi que des sous-officiers et soldats qui l'ont suivie. 
Leurs noms, conservés par M. le duc de Bordeaux, demeureront 
inscrits dans les archives de la famille royale pour attester à 
jama's et les malheurs du Roi et les consolations qu'il a trouvées 
dans un dévouement si désintéressé. 

Charles. 
Valognes, le 15 août 1830. 

Le major général, duc de Raguse. 

Ensuite, le Roi crut devoir remercier les commissaires des 
égards qu'ils lui avaient témoignés pendant la route. Le 
maréchal Maison prit maladroitement la parole en ces 
termes : 

— Sire, la mission que nous venons d'accomplir, je l'ai 
acceptée par dévouement à votre personne et par un senti- 
ment de reconnaissance pour la haute dignité militaire que 
je dois à Votre Majesté. 



cil (PITRE Mil 889 

La loyauté de Charles \ se révolta à osa paroles qu'il 
interrompit d'un geste. 
Le K) au matin, le oortège Be dirigea Bur Cherbourg. 

Les ouvriers du port, excités par les agents des commis- 
saires, qui craignaient toujours de voir le Hoi hésiter à 
sYiubarquer, firent entendre des cris contre la famille 
royale. Un grand nombre d'Anglais, <pii se trouvaient alors 
dans la ville, s'employaient à aviver cette manifestation 
d'hostilité. Un régiment, Le 64" d'infanterie, empêcha 
les exoès auxquels aurait pu se livrer la foule. Par un mou- 
vement spontané, les soldats de ce régiment rendirent au 
Roi les honneurs militaires, réparant ainsi les lâches 
outrages do la populace. 

Deux vaisseaux américains appartenant à M. Patterson, 
ex-beau-père de Jérôme Bonaparte, l'ex-roi de West- 
phalie, avaient été frétés depuis plusieurs jours pour 
transporter la famille royale hors de France. Ces deux 
navires se nommaient le Great Britain et le Charles Carrol; 
ils étaient sous le commandement du capitaine French, 
mais un officier de la république des États-Unis, tout 
républicain qu'il fût, n'offrait pas une garantie suffisante 
au duc d'Orléans. Dumont d'Urville, le célèbre marin, 
qui devait tous ses grades à la Restauration, fut chargé 
de convoyer les bateaux, sur lesquels devaient prendre 
place Charles X et sa famille. Le brick la Seine et le 
cutter le Bodeur formaient cette escorte. Dumont d'Ur- 
ville donna ordre au commandant du brick de canonner 
les vaisseaux américains à un signal qu'il lui ferait, si 
Charles X tentait de débarquer partout ailleurs qu'en 
Angleterre ou en Amérique. Telles étaient les instructions 
qu'il avait reçues du roi des Français. 

Pendant la traversée, Dumont d'Urville se montra 
d'une arrogante dureté envers la famille royale. Charles X 
lui parlait avec dignité, mais Madame la Dauphine gar- 
dait à son égard un profond silence ; quant au Dau 



340 SOUVENIRS DU COMTE DE MON1 BEL 

phin, poussé à bout, il ne put s'empêcher de lui dire : 

— Le Roi vous a toujours traité avec distinction, parce 
que nous vous avons considéré comme un officier habile 
et savant, mais l'orgueil de la science et les illusions d'un 
faux libéralisme vous font trop oublier le respect dû à la 
vieillesse. 

Depuis ce moment, Monsieur le Dauphin n'adressa plus 
un seul mot à Dumont d'Urville. 

L'embarquement eut lieu à deux heures après midi. Les 
gardes du corps formaient la haie. Une multitude immense 
couvrait les quais, les remparts, les maisons de Cherbourg. 
Charles X, en costume civil, sans décorations, mais impo- 
sant par l'élégance de sa haute stature et la noblesse de 
sa physionomie, produisit une profonde impression à la- 
quelle s'ajoutait un vif intérêt pour la fille de Louis XVI 
et pour les autres membres de la famille royale. Des 
larmes mouillèrent bien des paupières et un sentiment de 
respect douloureux se manifesta lorsque Charles X, debout 
sur le pont du Great Brilain, fit ses adieux aux gardes et 
aux officiers qui étaient venus lui baiser la main avant de 
prendre congé de lui. Les sept escadrons restèrent en 
bataille, jusqu'au moment où, sur l'ordre de Dumont 
d'Urville, les vaisseaux mirent à la voile. 

Quel brisement de cœur pour ceux qui virent ainsi 
s'éloigner et disparaître des princes si respectables, si 
loyaux, si dévoués à la gloire et au bonheur de leur patrie 1 
Chassés par une odieuse révolution, ils allaient de nouveau 
connaître, sur un sol ennemi, l'amertume de l'exil. 

Le 1 7 août, les navires étaient près des côtes d'Angleterre. 
A deux heures, ils mouillaient dans la rade de Portsmouth. 
Le gouverneur et quelques-uns de ses officiers allèrent 
à bord visiter Charles X et sa famille. Il était impossible 
de descendre à Portsmouth; la joie qu'éprouvaient les 
Anglais de voir la prospérité de la France compromise 
par de nouvelles révolutions s'y manifestait avec une 






I il IPITRE Mil 341 

arrogance intolérable. On se préparait à faire subir au Roi 
de cruelles avanies. Des placards injurieux couvraient les 
murs du porl ei de la ville. Le duo de Raguse, qui s'y 

rendit le 18, après avoir pris congé de Charles X, fut vic- 
time d'indignes procédés de la part des autorités locales 

et de la population. Le duc de Luxembourg et le marquis 
de Choiseul furent alors envoyés par le Roi à Londres, afin 
de s'entendre avec le ministre anglais sur le lieu de débar- 
quement et sur la résidence de la famille royale. Après 
plusieurs conférences diplomatiques, le gouvernement bri- 
tannique autorisa Charles X à aborder à Poole et à demeu- 
rer en Angleterre en ne revendiquant aucun des honneurs 
dus à la royauté. 

Pendant les deux journées qui s'écoulèrent avant l'ar- 
rivée de cette décision ministérielle, les princesses et les 
jeunes princes débarquèrent à Cowes et parcoururent 
l'île de Wight. Ils s'arrêtèrent longtemps dans le château 
de Carisbrook où le roi Charles I er était allé demander un 
asile et dont la trahison du gouvernement lui fit une 
prison. Que de sombres analogies dans l'histoire de ces 
deux pays, si hostiles l'un à l'autre ! Charles X et Monsieur 
le Dauphin ne voulurent pas quitter le bord. Le capitaine 
américain montrait à leur égard une respectueuse sym- 
pathie. 

Le Roi et les siens furent ensuite conduits par un paquebot 
à Poole, où ils débarquèrent. M. Weld, gentleman catho- 
lique, dont le frère a été nommé cardinal depuis le bill 
d'émancipation, s'empressa de mettre à leur disposition 
son château de Lulworth, dans le Dorsetshire, à quinze 
milles au sud-ouest de Plymouth. Le château n'est pas 
grand, mais le parc est très étendu et admirable, la végé- 
tation y est splendide. Le Roi trouva dans cet asile les 
sympathies religieuses et politiques de la famille Weld ; 
il aurait joui d'un calme parfait, si déjà le soi-disant 
baron de Pfaffenhofen, comptant exploiter les dispositions 



3-42 SOUVENIRS IH COM1 E DE MONTBEL 

haineuses des Anglais contre Charles X, n'était accouru 
pour le poursuivre devant les tribunaux comme son débi- 
teur et n'avait procédé à la saisie des voitures du malheu- 
reux souverain. 

— Connaissez-vous le baron de IMalïenhofen? deman- 
da i-jc au prince de Metternich. 

— Certainement, et c'est un misérable intrigant. Il 
réclame de Charles X une somme qu'il n'a jamais pu 
prêter ni directement, ni indirectement à la famille royale. 
Jadis, il ne possédait pas une obole et je ne sais comment 
il est arrivé à acheter le Cobentzelberg, maison de cam- 
pagne située sur les hauteurs qui dominent Vienne. Là. 
il mène, habituellement en compagnie suspecte, une vie 
fort peu édifiante. 

Je repris la lecture des divers rapports et le prince de 
Metternich continua la rédaction de ses dépêches. Sa 
plume courait sur le papier avec une rapidité extrême, 
instrument facile d'un esprit clair et positif. 

Mes anxiétés pour la famille royale étaient apaisées, 
du moins en partie. Je la voyais à l'abri des manifesta- 
tions brutales de la populace de Londres ou de Portsmouth 
et entourée de serviteurs fidèles. Je pris alors les lettres 
qui concernaient mes malheureux collègues. Elles étaient 
loin de me rassurer et me laissaient au cœur de cruelles 
inquiétudes. 

Le prince de Polignae avait quitté Saint-Cloud le 
30 juillet. Il s'était réfugié ehes des légitimistes courageux 
qui lui avaient offert un refuge, en attendant qu'il trouvai 
les moyens de se rendre en Angleterre. Une amie dévouée. 
Mme Lepelletier de Saint-Fargeau, se chargea de l'y con- 
duire. Elle avait des propriétés dans l'île de Wight et y 
faisait de fréquents voyages ; on était donc accoutumé 
à la voir s'embarquer à Granville. Elle se mit en route 
pour ce port, accompagnée par un domestique. C'était le 
prince de Polignae. Mais comme il n'avait point de passe- 



I il tPITRE Mil 848 

port, il ili v \.ut s'embarquer en seoret. Pendanl qu'on 
cherchait un bateau qui consenti! à prix d'or à le porter 
en Angleterre, il attendit sur la plage. <>n parvint enfin 
à assurer Bon passage sur un esquif devant prendre plu- 
sieurs autres personnes. Malheureusement l'extérieur dis- 
tingue et les formes aristocratiques «lu prince éveillèrent 
les soupçons. Tout à coup la maison isolée où les voyageur 
se tenaient avant le départ est entourée d'une horde 
furieuse de gardes nationaux. Ils saisissent le prince, lui 
demandent ses passeports, menacent sa vie et finissent par 
le traîner à Saint-Lô, au milieu d'une bande de paysans 
poussant des cris forcenés et lui imputant les nombreux 
incendies allumés naguère, en Normandie, par des agents 
révolutionnaires, pour soulever les populations. La prison 
le mit enfin à l'abri d'être déchiré par ces énergumènes. 
Pour le dérober à leur fureur, on fut obligé de lui faire 
prendre un déguisement, quand on le conduisit à Vincennes. 
M. de Peyronnet s'était rendu à pied de Rambouillet 
à Chartres. Un officier supérieur de la garde royale l'ac- 
cueillit et lui procura une chaise de poste. A onze heures du 
soir, M. de Peyronnet partit pour Tours. Le lendemain, en 
arrivant dans cette ville, il trouva la place publique cou- 
verte d'une foule très surexcitée. Il mit pied à terre et 
passa sans obstacle à travers les groupes. Il se crut sauvé. 
La voiture, après avoir relayé à la poste, devait le 
rejoindre sur la route. Soudain, il entend derrière lui des 
cris et un galop rapide de chevaux... Arrêtez !... Arrêtez !... 
Ce sont des gardes nationaux qui l'entourent. Il leur pré- 
sente un passeport en règle, mais ces guerriers citoyens ne 
veulent pas avoir prodigué en vain leur zèle et leurs périls 
équestres ; ils s'emparent du voyageur et le font entrer 
dans une salle remplie d'hommes armés qui s'écrient à son 
aspect : « C'est Polignac ! C'est Peyronnet ! » Là se trou- 
vaient deux individus qui avaient eu des relations avec 
les ministres. On les interroge : « Nous n'avons jamais vu 



Mi SOin ENIRS Dl COMTE DE MONTBEL 

cet homme », répondirent-ils sans hésitation. Alors, le 
chef de la garde déclara que le voyageur serait relâché, 
si un ancien magistrat, M. F***, ne reconnaissait pas en 
lui un des ministres. On envoya chercher M. F***, naguère 
procureur général et qui avait des obligations personnelles 
envers M. de Peyronnet. L'effroi sans doute lui fit oublier 
la reconnaissance. 

— Ce voyageur, lui demanda le chef des gardes natio- 
naux, est-il le prince de Polignac ou M. de Peyronnet? 

On attendait la réponse dans un silence profond et an- 
goissant. 

— Le prince de Polignac, non... M. de Peyronnet, oui... 
Je crois que oui. 

Un frémissement parcourut l'assemblée. Au silence suc- 
céda une agitation menaçante. M. de Peyronnet, retrou- 
vant sa fermeté habituelle, s'écria : 

— En effet, je suis celui qu'on vous dit. Un plus long 
déguisement ne convient ni à mon caractère, ni aux dignités 
publiques dont j'ai été investi. Je ne défendrai pas ma vie 
par des mensonges. 

Puis, s'adressant à l'ancien procureur général : 

— Monsieur, je vous pardonne, et je prie Dieu de ratifier 
ce pardon... Ne gardez pas un trop pénible souvenir de 
votre action. Vivez plus heureux que je n'ai vécu. 

L'effet de ces paroles fut immense sur ces hommes animés 
de tant d'hostilité. Le courage ne manque pas de faire 
impression. 

— Silence! s'écria-t-on. Fermez les portes... Sur l'hon- 
neur, nous jurons tous au prisonnier de le défendre contre 
les violences populaires. 

En conduisant M. de Peyronnet à la maison d'arrêt de 
Tours, ils l'entourèrent donc pour le garantir d'une popu- 
lace fanatisée. 

MM. de Chantelauze et Guernon de Ranville, partis 
ensemble à pied de Saint-Cloud pour Rambouillet, ga- 



I HA PITRE Mil 348 

gnèrent (Chartres et continuèrent leur rouit; dans une mau- 
vaise voiture vers Châteaudun. Arrêtes dans un village par 
le zèle soupçonneux et inquisiteur des gardes nationaux: 
campagnards, ils furent conduits à Tours. On les y reconnut 
ei on les on ferma dans la même prison que M. de Pcyronnet. 
l'on* trois furent menés à Vincennes. Ils y rejoignirent 
M. de Polignao et se trouvèrent là hors de portée d'une 
multitude qui faisait retentir des cris de mort autour du 
château. 

M. d'Haussez parvint à gagner l'Angleterre sur un frêle 
bateau. En débarquant, il était épuisé de faim et de fatigue. 
Quant à MM. Capclle et de Montbel, ajoutaient les dépêches, 
on sait qu'ils sont partis de Rambouillet avant Je Roi, mais 
depuis, on n'a aucune nouvelle d'eux. On espère toutefois 
qu'ils échapperont au sort si périlleux de leurs infortunés 
collègues. 

Louis-Philippe et son gouvernement voudraient bien 
que les ministres de Charles X fussent hors de France, 
car on redoute de voir soulever des questions brûlantes 
et des troubles, par le procès qu'on sera obligé de faire aux 
membres du cabinet Polignac, pour tâcher de justifier la 
révolution. Ce procès est déjà exploité par des agitateurs 
qui organisent d'avance de nouveaux bouleversements. 
La bourgeoisie s'est servie des sociétés secrètes pour ren- 
verser Charles X, or ces sociétés ont conscience de leur 
force et n'entendent pas avoir combattu seulement au 
profit des vanités de la classe moyenne et des convoitises 
ambitieuses de Louis-Philippe. Elles prétendent aujour- 
d'hui qu'elles ont été indignement trompées 'dans leur 
triomphe et se promettent d'avoir raison des d'Orléans et 
des bourgeois, qui ont mis la main sur la monarchie sans 
avoir affronté les périls des journées de Juillet. 

J'avais achevé la lecture des papiers que m'avait confiés 
le prince de Metternich, je les lui remis. Il s'aperçut de 
l'impression pénible qu'ils avaient faite sur moi. 



:<«• SOUVEN 1RS IM BOUTE Dl MON! BEL 

— Tout cela est bien affligeant, nu; dil-il, mais j'espère 
que les d'Orléans se rappelleront ce qu'a valu à leur père 
l'échafaud de Louis XVI. Vos collègues semni suives. Je 
me félicite néanmoins de vous voir auprès de nous. Non. 
seulement vous y êtes en sûreté; mais vous y trouverez 
notre sympathie. J'ai rendu compte à l'Empereur de notre 
entretien. Sa Majesté m'a ordonné de vous dire que vous 
êtes le bienvenu, parce que vous avez loyalement servi les 
principes d'ordre dont il est ici le symbole. Il m'a chargé 
de vous procurer un logement convenable et de pourvoir 
à tout ce qui peut être nécessaire à votre position. Étant 
donné votre départ précipité, vous devez avoir actuelle- 
ment peu de ressources ; permettez-moi de mettre ma 
caisse à votre disposition, c'est un procédé de collègue à 
collègue, de gentilhomme à gentilhomme. L'Empereur 
regarde d'ailleurs comme un devoir de conscience d'adoucir 
votre situation, pour moi c'est un devoir d'honneur. Nous 
y joignons un véritable sentiment d'estime et d'affection. 

— Mon prince, lui répondis-je, il est impossible d'ajouter 
plus de prix, par la délicatesse de vos procédés, à la géné- 
rosité d'une telle offre. Veuillez mettre aux pieds de l'Em- 
pereur l'hommage de ma respectueuse reconnaissance, 
agréez-en vous-même la bien sincère expression. Je ne 
suis plus désormais qu'un simple particulier, accoutumé 
à la vie modeste. J'ai actuellement tout ce qui m'est 
nécessaire et si la révolution m'enlève mon patrimoine, 
je me sens la force de trouver dans le travail les moyens 
de subvenir à mon existence, (l'est la seule manière pou? 
moi de rester digne de l'estime de l'Empereur et de la 
vôtre. 

— Vous êtes un brave homme, me dit le prince en me 
serrant affectueusement la main. De tout ce que je vous 
offre, vous n'acceptez que mon amitié, elle vous est irré- 
vocablement acquise. Votre fidélité au roi Charles X peut 
lui être utile à Vienne. Je vais m'occuper de préparer le 



CHAPITRE \lli Ml 

voyage de l'empereur à Presbourg pour le couronnement 
du roi de Hongrie, mais je commencerai par oongédier le 
généra] Belliard. Ravenei dans quatre jours h l ; > môme 

heure, je vous fournirai les moyens do. correspondre avec 

Charles X el je vous communiquerai les précis de mes 
entretiens avec l'envoyé extraordinaire do Louis-Philippe. 
\.o Roi y verra quels sont nos sentiments dans cette ter- 
ri ble catastrophe el Les principes qui dirigent notre poli- 
tique. 

Je me retirai plein de reconnaissance pour les offres du 
prince de Metternich, mais heureux de les avoir refusées. 
Il me restait six cents francs des sommes que j'avais 
reçues ou empruntées. Avec une stricte économie, je pou- 
vais vivre pendant assez longtemps et, s'il était nécessaire, 
me créer des ressources en donnant des leçons de littéra- 
ture ou d'histoire ou en prenant un emploi chez un ban- 
quier. Je voulais que mes revers ne fussent à charge à per- 
sonne. 

Quatre jours après, je me rendis chez le prince de Metter- 
nich. 

— Asseyez-vous là, me dit-il, et copiez ce que j'ai 
rédigé de mes entretiens avec le général Belliard. Je l'ai 
congédié, il repart demain pour Paris. Ce précis donnera 
à Charles X une idée exacte de notre situation (1). 



(1) Le comte de Montbel avait inséré ici le texte de ces précis, mais 
depuis lors ils ont été publiés dans les Mémoires, documents et écrits divers 
laissés par le prince de Metternich (t. V, p. 17 et suiv.). Il m'a donc semblé 
inutile de reproduire ce fragment. L'attitude respective du prince de 
Metternich et du général Belliard est, d'ailleurs, tout entière résumée dans 
la relation de leur troisième entretien qui eut lieu le 8 septembre 1830. 
Voici ce que le chancelier de Cour et d'État dit alors en substance à l'en- 
voyé du roi des Français : 

L'empereur « abhorre » la révolution de Juillet. D'après lui, le nouvel 
ordre de choses ne pourra durer. Si, toutefois, Louis-Philippe veut avoir 
quelque chance de se maintenir, il devra adopter la même ligne de conduite 
que les autres États européens. Cette conviction excuse aux yeux de l'em- 
pereur le parti qu'il a pris de reconnaître le duc d'Orléans. En outre, il 
s'est déterminé à se prononcer dans un tel sens, car sans cela, on aurait 



348 soi VENIRS Dl COMTE DE MON! BEL 

Quand j'eus achève ma copie, je remis les précis au 
prince de Metternich. 

— Vous voyez, me dit-il, que si nous avons reconnu 
Louis-Philippe, c'est seulement comme un mal abhorré, 
mais moindre pour nous que l'anarchie. Si l'on me propo- 
sait d'être pendu ou roué, je préférerais la potence. 

— Vous n'en mourriez pas moins. Ceci me rappelle un 
religieux de mon pays, qui, plusieurs années avant 1789, 
jouissait d'une grande réputation d'éloquence et il la 
méritait. Chargé des prisonniers, il exhortait à la mort 
les condamnés à la potence, en leur faisant accroire que, 
d'après leur arrêt, ils étaient destinés à subir la torture 
de la roue dont il leur décrivait les horreurs. Il les amenait 
ainsi à soupirer après le bonheur d'être pendus et à solli- 
citer ardemment le supplice de la corde. Or un jour, pré- 
parant à sa manière un malheureux, qui devait être 
exécuté le lendemain, il lui dit : « Hélas 1 vous devez être 
roué, vous avez à subir en expiation de votre crime non 
seulement la mort, mais auparavant les tourments les 
plus durs, les plus longs, les plus horribles. Toutefois, cou- 
rage, mon fils ! Consolez-vous ! J'ai du crédit, je l'emploierai 
à obtenir que vous soyez pendu. — Vous avez du crédit, 
mon père, lui répondit l'autre, alors employez-le, je vous 
en supplie, d'une manière plus conforme à mes inclinations. 
Certainement je préfère la potence à la roue, mais à la 
potence je préfère la vie... » Dans l'espèce, mon prince, 
je pense exactement comme ce pauvre diable. 

assisté au triomphe de l'anarchie, et il n'a pas voulu se reprocher d'avoir 
favorisé cette anarchie. 

Le prince de Metternich ajoutait que jamais l'Autriche, ni l'Europe ne 
supporteraient d'empiétements de la part du gouvernement de Juillet; 
il les trouverait partout où il tenterait de la propagande. L'Autriche 
n'avait nulle intention de se lancer dans des entreprises politiques. Son 
seul souci était d'agir dans la sphère des traités et sans troubler l'ordre 
public. 

A cette profession de foi du ministre autrichien, le général Belliard 
répondit : « Fiez-vous à nos efforts, ils seront tous dirigés contre l'anarchie. 
Nous ne la voulons pas pour nous et tout aussi peu dans d'autres pays. » 






(Il M'ITKi: Mil 349 

De deux maux, oontinuai-je, voua prétendez avoir choisi 

le moindre. 11 m'eût paru plus sur de n'en accepter aucun. 
Kl d'ailleurs, est-oe bien Le moindre vers lequel vous avez 
penché? L'usurpation de famille s'appuyant sur l'émeute 
des rues est pour votre gouvernement et pour tous les gou- 
vernements réguliers un danger beaucoup plus imminent 
que l'occupation d'un trône par in grand capitaine. Les 
hommes comme Napoléon ou même Oomwell sont heureu- 
sement fort rares, les intrigants comme Louis-Philippe sont 
malheureusement très communs. Tous les rois, (mis les 
empereurs peuvent avoir de mauvais cousins que doit 
tenter l'entreprise fructueuse du duc d'Orléans. Si désor- 
mais le droit s'incline devant le succès, que deviendra le 
droit aux yeux des peuples? Vous dites à l'envoyé de 
Louis-Philippe : « l'Empereur abhorre ce qui vient de se 
passer en France », mais vos populations et l'Europe entière 
ne verront qu'un fait : l'empereur d'Autriche a reconnu le 
roi des Français. Il y a une logique inflexible qui lie des 
conséquences inévitables aux principes qu'on admet ; puis- 
siez-vous en être à l'abri ! Sans vous immiscer dans les 
affaires intérieures de la France, sans lui faire la guerre, 
vous n'aviez qu'à rappeler votre ambassadeur, en refusant 
de reconnaître un fait contraire aux traités de 1815 ; vous 
auriez ainsi amené la chute de Louis-Philippe. Quant à 
l'anarchie, elle me semblerait pour vous bien moins redou- 
table que cette monarchie de mauvais aloi, car de sa 
nature l'anarchie est éphémère, elle s'use par ses propres 
excès et amène une prompte réaction. D'ailleurs, ne l'avez- 
vous pas dit au général Belliard, la chute de Louis-Philippe 
est inévitable, à cause des efforts incessants de ses anciens 
complices devenus ses redoutables adversaires. L'anarchie 
est donc en mesure de triompher à sa manière, on ne l'évi- 
tera pas. Quand elle bouleversera tout et accumulera des 
ruines, êtes-vous certain d'avoir pour lui résister les 
mêmes moyens qu'aujourd'hui, la corruption révolution- 



890 SOUVENIRS Dl' COMTE DE KONTBEL 

tiaire a'aura-t-elle pas alors étendu chez tous ses ravages? 

— En principe, je pense comme vous, mais en fait il est 
«1rs ml ralliements d'opinion générale auxquels on ne peut 
s'opposer sans danger. Ici, les personnes partageanl le plus 
complètement vos opinions et les miennes s'écrient unani- 
mement: «Laissons les Français s'agiter à leur gré ; d'autant 
mieux que chez eux le trône est comme le siège de Thésée 
aux enfers, on le relèverait vingt fois, il retomberait tou- 
jours. Tenons-nous en garde, s'ils nous attaquent, agissons 
contre eux avec vigueur ; à nos côtés se trouveront alors la 
Russie, la Prusse avec toute l'Allemagne, le Piémont avec 
toute l'Italie, peut-être même l'Angleterre, qui actuellement 
défendrait la révolution de Juillet... » Ces considérations ont 
fait prévaloir le parti que nous venons de prendre. Nous 
sommes loin d'ailleurs d'oublier les règles de la prudence en 
ayant confiance dans Louis-Philippe et dans sa fortune. 
Nous armons comme sous la menace d'une attaque pro- 
chaine. 

— Et vous allez ainsi obérer vos finances en soutenant 
indéfiniment les dépenses de l'état de guerre, sans pou- 
voir arriver à la confiance nécessaire d'un état de paix... 
Mais j'oublie, mon prince, que je n'ai d'autre titre à dis- 
cuter avec vous une semblable question que la bienveil- 
lance de votre accueil. 

— Parlez toujours librement avec moi. J'aime à causer 
avec les hommes de bon sens et de bonne foi, j'y trouve tou- 
jours à gagner. Du reste tout ceci vient après l'événement, 
c'est un fait désormais historique dont les conséquences jus- 
tifieront vos prévisions ou les miennes... Pendant mon 
absence, voyez le ministre de la police, le comte de Sedl- 
nitzky ; il vous attend pour demain et fera à votre égard 
tout ce que vous jugerez pouvoir vous être utile. Lorsque 
vous serez fixé dans un autre logement, je vous enverrai des 
journaux et des livres de ma bibliothèque. Au revoir, à 
bientôt, l'Empereur ne passera que peu de jours en Hongrie. 



CHAP1TRK XIV 

PREMIÈRES SEMAINES A VIENNE 

Je me rendis le lendemain chez le comte de Sedl- 
nitzky (i), alors âgé d'environ cinquante ans. Il appar- 
tient à une des familles les plus distinguées de la Silésie 
et, par son mariage, il s'est allié à la maison de Haugwitz. 
Il est de taille moyenne. Sa physionomie empreinte d'une 
bienveillante douceur ne reflète nullement le caractère 
de sévérité qu'on attribue naturellement aux graves fonc- 
tions de président de la police et de la censure. Il s'exprime 
parfaitement en français et il connaissait toutes les causes, 
toutes les circonstances de nos troubles. 

Notre entretien fut long et animé. Il écoutait avec 
attention ce que je lui racontais des dernières années de 
la Restauration pendant lesquelles j'avais pris part à la 
vie politique. Il me parla aussi de nombreuses intrigues 
libérales remontant à 1820 et dont il me nomma les 
auteurs. Afin de compléter leur programme d'une nouvelle 
révolution de 1688, ces plagiaires de la Grande-Bretagne 
avaient voulu associer le prince d'Orange à leurs projets 
de désordre en France. « Nous dûmes intervenir auprès 
du roi des Pays-Bas, me dit M. de Sedlnitzky, pour lui 
signifier que tout acte de sa part dans ce sens serait pour 

(t) Comte Joseph de Sedlnitzky (1778-1855), conseiller intime de l'em- 
pereur d'Autriche, président de la police et de la censure à Vienne, marié, 
le 29 juillet 1807, à la comtesse Anne de Haugwitz, dame du palais. 



352 SOUVENIRS DU COMTE DE HONTBEL 

nous un attentai aux traités de IS15 et par suite un 
casus belli. Il nous suffit alors de faire cette déclaration. » 

Nous causâmes ensuite des affaires des Pays-Bas et 
M. de Sedlnitzky conclut par ces mots : « Le continent est 
sans cesse exposé aux troubles organisés contre lui par le 
machiavélisme anglais, qui engage à sa solde tous les 
condottieri révolutionnaires. Nous avons réuni à propos 
de ces menées des notions incroyables, lorsque le gouver- 
nement français fit procéder à une enquête sur les asso- 
ciations du carbonarisme. C'est alors, ajouta M. de Sedl- 
nitzky, que j'entrai on relations habituelles avec votre 
directeur de la police, M. Franchet, homme admirable 
de courage et de droiture. J'ai appris avec bonheur qu'il 
est aujourd'hui en sûreté. Après être resté quelques jours 
dans un asile le préservant de tomber aux mains des furieux, 
il est sorti de France et il va trouver à Berlin l'hospitalité 
bienveillante du roi de Prusse qui le connaît et l'estime. 
Le dernier préfet de police, M. Mangin, a couru aussi de 
bien grands dangers, mais il est parvenu également à se 
soustraire aux attaques des malfaiteurs qui se disent le 
peuple. 

— Et qui, repris-je, sont seulement la populace dans ce 
qu'elle a de plus hideux. Le vrai peuple n'aurait point 
payé par un assassinat les bienfaits et la belle conduite 
de M. Mangin. Ce père de famille de onze enfants, sans 
autre fortune que son emploi, a, pendant les rigueurs de 
l'hiver dernier, donne la moitié de son traitement aux 
indigents de Paris, auxquels Charles X prodigua des 
secours avec munificence. M. Mangin avait parlé contre 
les sociétés secrètes ; une multitude de lettres anonymes 
lui furent adressées ; l'une d'elles lui notifiait sa sentence 
de mort prononcée par la société des carbonari, cette pièce 
était illustrée de têtes de mort et de poignards dessinés à 
la plume. Je suis heureux que M. Mangin se soit soustrait 
aux vengeances par un exil volontaire. 



CHAPITRE \l\ 853 

M. de Sedlnitzky me parla ensuite de 1'cspnt public en 
Autriche. 

— Ici, me dit-il, les classes moyennes se sont, légèrement 
agitées à la nouvelle des événements de France, mais 
jusqu'à présent l< v peuple de Vienne est loin de s'abandonner 

à des préoccupations de mouvements politiques dont les 

profits seraient pour d'autres et les dangers pour lui. 
Quant à l'armée, elle est dévouée à l'Empereur et à l'ordre 
établi. Tous les officiers, après un certain temps de service, 
ont le droit de demander la noblesse. Aussi ne se prêtent-ils 
pas à provoquer un état de choses qui serait le renverse- 
ment de leurs privilèges ou de leurs prétentions. Les sol- 
dats et le peuple aiment le souverain, ils en ont donné des 
preuves dans les circonstances les plus graves. 

— La classe supérieure de la société prend-elle une 
part active à la vie politique et aux fonctions sociales? 
demandai-je alors au comte de Sedlnitzky. 

— Pas assez grande, me répondit-il. Nos jeunes gens de 
familles distinguées sont en général officiers dans des 
régiments de cavalerie, mais la plupart abandonnent le 
service militaire à l'époque de leur mariage. La haute 
noblesse occupe en outre les postes élevés de la diplomatie. 
A quelques exceptions près, toutes les autres carrières 
sociales, le clergé, la magistrature, l'administration sont 
abandonnées à la classe moyenne... Beaucoup de grands 
seigneurs, ajouta-t-il, contractent des dettes énormes et à 
force d'obsessions finissent par obtenir du gouvernement 
l'autorisation de vendre leurs terres, qui passent aux riches 
banquiers. 

M. de Sedlnitzky en vint à des sujets me tenant bien à 
cœur. 

— En quittant Vienne, me dit-il, le prince de Metter- 
nich m'a chargé de vous informer qu'un courrier lui a 
porté des nouvelles satisfaisantes sur la situation actuelle 
de Charles X à Lulworth. Il s'y est établi le 25 août, le 

23 



35i SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

jour même où, après la représentation de la Muette de 

Portici, la populace de Bruxelles imita les révolutionnaire! 
de Paris. Cinq jours plus tard, lord Stuart de Rothsay, 
ambassadeur auprès de Charles X, roi de France, 6e hâtait 
de présenter ses lettres de créance à Louis-Philippe, roi 
des Français... Les habitants des environs de Lulwqrth 
montrent des égards respectueux envers la famille royale ; 
toutefois, selon notre légation, Charles X voudrait quitter 
la Grande-Bretagne, pays trop révolutionnaire, et réclamer 
l'hospitalité de l'empereur d'Autriche. Je dois ajouter 
qu'aucune demande officielle ne nous est parvenue à cet 
égard... Par le même courrier, ajouta M. de Sedlnitzky, 
nous avons reçu quelques renseignements sur les premiers 
interrogatoires subis par vos malheureux collègues, MM. de 
Polignac, de Peyronnet, de Chantelauze et Guernon de 
Ranville. Les trois derniers sont dans un complet dénue- 
ment, mais ils supportent leur cruelle position avec rési- 
gnation et courage. Le prince de Polignac, familiarisé avec 
les prisons et les dangers, se montre impassible en présence 
de ses ennemis. Malgré la vive irritation du libéralisme 
contre M. de Peyronnet, les journaux les plus exaltés ne 
peuvent s'empêcher de reconnaître l'énergique fermeté 
de son attitude. Les quatre ministres occupent les quatre 
pavillons de l'étage supérieur du château de Vincennes. 
Dans la pièce centrale se trouvent des gardes nationaux 
dont quelques-uns ont eu la grossière lâcheté d'insulter 
leurs prisonniers. 

Après avoir entendu ces tristes détails, je pris congé 
du comte de Sedlnitzky, dont je reçus de nouvelles offres 
de service. 

Le lendemain était un dimanche. Mon ami Russell et 
moi traversions le Graben, c'est l'endroit le plus brillant 
et le plus spacieux de Vienne ; il est fréquenté par tout ce 
que la capitale renferme de riche et d'élégant. Le son d'une 
cloche voisine nous révéla l'église de Saint-Pierre, belle 



CHAPITRE \iv 358 

rotonde trop surchargée de dorures et d'ornements d'un 
goût germanique, \près un sermon allemand dont le Bens 
fut perdu pour aous, quelle fut notre Burprise d'entendre 

ezéOUter une messe de lliiininel par un ohœur et un 
orchestre excellents. I >e jolies vois de femmes si' mêlaient 
à celles des ténors et des basses. Je m'informai et m'adres- 
sani en lai in à un ecclésiastique : 

— Gélèbre-t-on aujourd'hui une solennité particulière? 
Qui sont ces artistes? 

— C'est aujourd'hui un dimanche ordinaire, me fut-il 
répondu. La messe est chantée par une société qui con- 
sacre ses talents à donner plus d'éclat au culte divin. 

En Autriche et en Bohême, où la musique est un élément 
de l'éducation primaire, les moindres localités offrent des 
ressources artistiques inconnues dans d'autres pays. Com- 
bien de fois, même dans de simples villages, n'ai-je pas 
été charmé dans l'apaisement et la sérénité d'un beau soir 
par des voix d'ouvriers ou de laboureurs, qui, la tâche 
finie, se réunissaient pour chanter. Le dimanche ces braves 
paysans font entendre pendant la messe les compositions 
des grands maîtres. Les noms de Bach, de Haydn, de 
Mozart, de Beethoven sont populaires dans les plus petites 
bourgades, dont les plus humbles habitants connaissent 
les sublimes jouissances de l'art. C'est pour le peuple un 
moyen de civilisation trop négligé dans le reste de l'Eu- 
rope. 

Russell prit congé de moi pour quelques jours. 

— Mon frère, me dit-il, se rend avec son régiment à 
Presbourg pour les fêtes du couronnement; je vais le 
joindre, puisqu'il est le but essentiel de mon voyage en 
Autriche. Venez donc assister avec moi aux magnifiques 
cérémonies de Presbourg. 

— Combien serait déplacée, lui répondis-je, la présence 
d'un ministre de Charles X à des solennités semblables. 
J'ai vu briser la couronne de France... Je fais des vœux 



856 S0UVKN1HS OU COMTE DE MONTBEL 

pour le roi de Hongrie, mais il me sor;iil trop pénible 
d'assister à un couronnement. 
J'aurais pu ajouter que, dans ma position, ne voulant 

pas accepter de secours et ne sachant encore si je trouve- 
rais dans mon travail une ressource assurée, je no devais 
faire aucune dépense inutile. Je dis adieu à Russell. Je me 
trouvais bien seul, mais cet isolement me facilitait l'éco- 
nomie. Je vécus presque exclusivement de pain et, dans 
toute mon existence, je n'ai jamais bu que de l'eau pure ; 
elle est détestable à Vienne, excepté dans quelques palais. 
Il y a ainsi dans le « Schweizerhof », la « cour des Suisses » 
du château impérial, une modeste fontaine qui déverse 
les eaux limpides et excellentes de Schônbrunn. Une 
écuelle de fer est enchaînée aux parois de cette fontaine 
pour permettre aux malheureux de se désaltérer à la 
porte du souverain. C'était le verre d'eau de l'Évangile 
que m'offrait la charité impériale et je l'acceptais avec 
une reconnaissance que les années n'ont pas effacée de 
mon cœur. J'allais tous les soirs après mon frugal repas 
recourir à l'écuelle du Schweizerhof, attendant souvent 
mon tour derrière de malheureux ouvriers en guenilles. 
J'avais ainsi l'occasion de recevoir une utile leçon de philo- 
sophie et de fraternité. Depuis lors, quand je passe par le 
Schweizerhof, je vais boire à la même fontaine avec la 
vieille écuelle et j'aime à donner aux pauvres que j'y 
rencontre les moyens de compléter leur repas. 

La demande que m'avaient faite le prince de Metternich 
et le comte de Sedlnitzky d'attendre qu'ils m'eussent choisi 
un logement, me força à prolonger mon séjour dans 
l'hôtel de l' Archiduc-Charles ; il me paraissait, d'une indi- 
cible tristesse. Je ne pus rester plus longtemps dans 
l'expectative de leurs journaux, tant j'étais impatient de 
connaître des nouvelles. Afin de me tenir au courant des 
questions politiques, j'allais de temps à autre dans un 
café situé au rez-de-chaussée du beau palais Fries. Ce café 



i: Il A Ni KE \i\ 851 

recevait plusieurs Feuilles françaises ou j» 1 lisais les consé- 
quences de la révolution <lo Juillet, L<- ministère de la 
justioe fiait confié au démagogue Dupont de l'Eure, 
l'intérieur à M. Guirot, 1rs affaires étrangères à M. Mole, 
la marine au général Sébastiani, L'instruction publique au 
duc de Broglie, les finances au baron Louis. MM. Lallitt<\ 
Périer, Dupin el Bignou étaienl aommés membres du 
Conseil .les ministres. Les aoms les plus honorables et les 
plus illustres se trouvaient arbitrairement rayés de la 
Chambre des pairs, du Conseil d'État et des hautes fonc- 
tions, pour faire place à des hommes qui, pendant quinze 
ans, s'étaient acharnés à saper toutes les idées d'ordre. 
Les rédacteurs des journaux les plus subversifs, ou même 
les plus ridiculement frivoles, venaient supplanter dans les 
prélectures des administrateurs aussi habiles qu'intègres. 
Du reste, c'était justice. Les journalistes, parvenus à leur 
but de destruction, pouvaient bien compter comme les 
vrais triomphateurs de l'époque : ils avaient droit aux 
dépouilles opimes. Des industriels ou des banquiers, révo- 
lutionnaires actifs, voyaient leur fortune engloutie dans 
l'abîme qu'ils avaient laborieusement creusé ; ils échap- 
paient à leurs créanciers les uns par l'exil, d'autres par 
le suicide. Aussi quelque temps plus tard, M. Lafïitte, 
torturé par de cruels souvenirs, disait à la tribune : « Je 
demande pardon à Dieu et aux hommes de la part que 
j'ai prise à la révolution. » La Fayette, toujours dupe de 
ceux qu'il croyait mener, s'étant laissé escamoter la prési- 
dence de sa république bien-aimée, reçut, en guise de conso- 
lation, le commandement général de la garde nationale ; il 
enfourcha son dada sempiternel, un cheval blanc pavoisé 
de tricolore. « Cet homme, disait alors le spirituel Colnet, 
recevra dans l'autre monde un châtiment terrible, il sera 
condamné à rester juché sur un cheval noir, en tenant un 
drapeau blanc pendant toute l'éternité. » 
A en croire ce que je lisais, des dissensions commençaient 



358 SOUVKNIHS DU COMTK UK MONTHKI. 

à sourdre. Les feuilles avancées exaltaient certains membres 
du gouvernement, mais faisaient le sanglant reproche de 
modérantisme au duc de Broglie à MM. Guizot et Dupin. 
Quant au général Sébastiani, comme il voulait tout concilier, 
on l'appelait le « fléau du ministère ». 

Les journaux de Paris groupaient autour des mêmes 
tables quelques Français habitant Vienne. L'un d'eux, 
plus communicatif que les autres, s'enquit de mon nom, 
puis me renseigna sur sa personnalité. 

— J'étais, dit-il, au service du général Bernadotte, en 
qualité de cuisinier, déjà au temps où il passait pour un 
républicain convaincu. Je me trouvais avec lui à Vienne, 
quand il lui prit la malencontreuse fantaisie d'arborer le 
drapeau tricolore au palais de l'ambassade française. Il 
en résulta une émeute formidable contre nous. Les auto- 
rités autrichiennes eurent toutes les peines du monde à sous- 
traire l'ambassadeur aux fureurs populaires. On nous 
lança des pierres, je fus au moment d'être pendu... Depuis 
cette époque, j'ai vu le général républicain devenir maré- 
chal, duc, prince, héritier présomptif d'une couronne, 
membre de la grande coalition européenne contre Napo- 
léon et enfin roi de Suède. Je l'ai suivi partout et auprès 
de lui j'ai appris à réfléchir... Voilà, continuait mon inter- 
locuteur, nos compatriotes de nouveau lancés dans les 
aventures. Les terribles leçons de la Révolution et de l'Em- 
pire furent inutiles pour eux. Ils n'ont pas su apprécier 
le calme et la vraie liberté que leur avait offerts la Restau- 
ration. Comme en Autriche il y a du bon sens, de la tran- 
quillité et du respect pour l'autorité, je me suis décidé à 
venir jouir ici de la pension que m'a accordée S. M. le roi 
Charles XIV. 

Évidemment, le bonnet de coton blanc, que portait 
jadis ce brave homme, avait coiffé la tête d'un sage. 

Quelques autres habitués du café m'adressaient parfois 
la parole en français. Il faut avoir éprouvé la tristesse d'un 



CHAPITRE XIV 859 

subit el complet isolement en paya étranger pour com- 
prendre le bonheur qu'on éprouve à pouvoir causer dans 
la langue de sa patrie. Un de mes interlocuteurs était 
M. H imberger, de Strasbourg, appartenant à une famille 
des plus honorables. Son frère était colonel au service de 
France : il avait des liens do parenté avec le général baron 
de kent/.ingor, secrétaire militaire du roi Charles X. 
M. H imberger était depuis longtemps établi à Vienne où 
il s'occupait d'affaires industrielles. Par lui, j'étais tenu 
au fait des désordres qui bouleversaient la Belgique et 
quelques États de l'Allemagne. Il me communiquait en 
outre tout ce que son frère lui écrivait sur l'indiscipline 
des troupes dans plusieurs départements de France ; à 
Metz, les soldats en révolte avaient brutalement chassé 
leurs officiers. 

Les rencontres avec M. H imberger et mes autres com- 
patriotes étaient rares et toujours trop courtes. Je ne rece- 
vais de nouvelles ni de ma famille, ni de mes amis ; mon 
inquiétude sur leur compte assombrissait mes pensées et 
rendait ma solitude plus douloureuse. 

Un dimanche, j'étais dans l'église de Saint-Étienne. 
J'aperçus près de moi un jeune homme qui lisait ses prières 
dans un livre français. En sortant, je l'abordai et me pré- 
sentai à lui, toujours sous le nom de Capdeville, artiste 
peintre. 

— Je m'appelle Crozet, me dit-il. Mon père a une mai- 
son de quincaillerie à Lyon et c'est pour les opérations de 
son commerce qu'il m'a envoyé en Autriche. Se souvenant 
des malheurs qu'il avait subis à Lyon pendant la Terreur, 
il m'a écrit de rester à Vienne jusqu'à nouvel ordre. Ayant 
terminé mes affaires, je trouvais le temps long, je suis donc 
tout heureux d'avoir fait votre connaissance. Permettez- 
moi de vous voir le plus souvent possible. 

Dès ce moment, cet excellent Crozet devint ma société 
journalière. Son cœur était droit et son bon sens parfait. 



360 SOI VENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

.l'avais alors besoin, non pas d'entendre les Baillies d'un 
esprit vif et brillant, mais de m'épancher avec un être 
plein de bonté, qui pût comprendre nus peines el mes 
regrets. Il m'était infinimenl agréable de causer avec 
quelqu'un qui me témoignai! de L'affection, en me faisant 
sentir le prix qu'il attachait à la mienne. 

J'allais souvent avec Crozet nie promener sur les rem- 
parts et les bastions. De ce point élevé, j'acquis bientôt 
une idée exacte de l'ensemble de Vienne avec ses trente- 
quatre faubourgs, séparés de la ville par les spacieux 
glacis, qui forment autour d'elle un anneau de verdure. 
Ces glacis sont traversés par des routes rayonnant de 
toutes les portes qui livrent passage à des multitudes 
d'hommes, de chevaux, de voitures, aux équipages de la 
cour, à des régiments dont les armes étincellent et dont 
1rs musiques font entendre des airs entraînants. Souvent, 
sur le Wasser glacis, parmi les groupes assis sous les 
ombrages ou circulant dans les allées, j'eus plaisir à écouter 
les orchestres de Lanner et de Morelly ; mais j'éprouvai une 
sensation bien différente lorsque, au Volksgarten, par une 
belle soirée, Strauss me révéla toute la verve de son remar- 
quable et fantaisiste talent. Au centre d'un cercle dont la 
circonférence est d'une part composée par un café en 
hémicycle, de l'autre par la végétation du jardin, s'élève 
une rotonde à jour au toit élégant que soutiennent de 
légères colonnes. Là, au milieu de son orchestre, les che- 
veux en désordre, l'œil vif et brillant, s'agitant connue 
la pythonisse sur le trépied sacré, sous l'inspiration du dieu 
de l'harmonie, Strauss électrisait tout, autour de lui, avec 
son archet magique, tantôt nonchalant et gracieux, tantôt 
rapide et passionné. 

Quand, ce jour-là, il fit entendre la jolie valse qui por- 
tait le nom du duc de Reichstadt et qui était si en vogue 
à cette époque, des applaudissements saluèrent l'heureux 
artiste. Soudain, des bras s'entrelacent ; jeunes garçons, 



CHAPITRE \i\ 881 

jeunes tilles, enfanta B'élancenl en une valse animée, qui 
lerpente à travers la oolonnade <le l'hémicycle. C'est un 
entralnemenl contagieux. .1»' vois bientôt <!<■ lourdes 
mamans Be balanoer sur leurs chaises et, toul ;i coup, 
abandonnant leur lasso de oafé, tourner avec de vieux et 
gros partners. Pour le roui), c'étail La levée des masses. 
La lyre d'Orphée Spiritualisail tout; le luth d'Amphion 
taisait danser les pierres les plus pesantes... Le violon de 
Strauss avait réalisé sous mes yeux ces merveilles mytho- 
logiques. 

Pauvre Strauss! Au moment où j'écris ces lignes, il 
vient de finir sa mélodieuse carrière, au milieu de Vienne 
éplorée. Il en fut une des gloires les plus incontestables. 
Les artistes, les habitants ont assisté à ses funérailles, 
tous ont pleuré l'illustre kapetlmeister de la danse. Le 
fidèle compagnon de ses triomphes, son violon harmo- 
nieux était là, voilé de crêpe, auprès du corps de l'habile 
maestro. L'archet, qui fut pour Strauss le sceptre de son 
mobile royaume, sera-t-il tenu d'une main aussi experte 
par son fils, appelé à continuer les saines traditions de la 
valse? 

En poursuivant ma promenade au Volksgarten, j'aper- 
çus un monument que les arbres m'avaient caché jusque- 
là ; c'était le temple de Thésée avec son beau fronton, sa 
frise aux élégants triglyphes, son majestueux péristyle aux 
colonnes cannelées. Je gravis les marches du soubasse- 
ment et, pénétrant dans le temple, je vis le groupe de 
Thésée renversant, sous l'effort de son genou victorieux, 
un centaure qu'il tient à la gorge de sa main puissante. 
Un casque couvre la tête du demi-dieu, qui n'a d'autre 
vêtement qu'un baudrier; sa droite, armée d'une massue, 
va frapper son ennemi expirant... Les derniers rayons du 
jour, pénétrant par le haut de la voûte, illuminaient la 
tête, le bras, la poitrine du héros ; tout le reste, noyé dans 
l'ombre, se perdait en de vagues demi-teintes. La partie 



362 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

éclairée de ce marbre de Carrare, dorée par le soleil cou- 
chant, sortait de l'obscurité environnante avec un relief 
étrange et saisissant. Au milieu de l'ombre déjà épaisse 
du crépuscule, ce chef-d'œuvre de Canova semblait être, 
au premier abord, quelque apparition fantastique. 
Un jour, Crozet m'adressa la prière suivante : 

— Vous êtes artiste, me dit-il, j'aime le dessin et la 
peinture ; donnez-moi donc des leçons. 

— Je le veux bien, lui répondis-je, à condition que 
vous me traitiez en ami et que mes leçons soient gratuites. 

Nous convînmes des heures de travail. C'était pour moi 
une occasion de me préparer au professorat qui, bientôt 
peut-être, serait mon unique moyen d'existence. Je com- 
mençai, pendant quelque temps, à enseigner à Crozet les 
notions élémentaires, puis nous allâmes ensemble au 
Prater dessiner d'après nature. 

On est surpris de trouver aux portes d'une capitale une 
promenade aussi vaste et aussi agreste. Des arbres sécu- 
laires bordent d'immenses pelouses où vont et viennent 
des quantités de biches et de cerfs. Dans les grandes allées, 
c'est un mouvement incessant de piétons, de voitures, de 
cavaliers, mais il existe aussi des coins retirés où règne une 
paix profonde, où l'on goûte le calme de la campagne la 
plus paisible. 

Les endroits animés du Prater offrent des scènes infi- 
niment variées. On y voit des Orientaux marchant gra- 
vement ; les uns coiffés du turban, les autres, de grands 
bonnets cylindriques. Des Grecques, des Juives les accom- 
pagnent, parées de leurs cafetans d'une soie aux couleurs 
éclatantes, rose, lilas, bleu clair, jaune d'or, vert d'éme- 
raude, rouge pourpre ; des monnaies entourent en pré- 
cieux festons leur coiffure et leur cou, de longs pendants 
surchargent leurs oreilles, de larges cercles d'or brillent à 
leurs bras. Parmi ces Orientaux nonchalants, des Ita- 
liens passent en gesticulant et leur conversation intaris- 



GHAP1TKE XIV 363 

sable contraste avec la promenade silencieuse des Alle- 
mands. Là, ce sont des Croates aux amples vêtements ; ici, 
des Hongrois enveloppes de leurs manteaux de laine 
blanche, bordés d'ornements verts ou rouges ; des Slovaques 
aux habits bruns ; plus loin, des ISohêmes serrés dans leurs 
boudas de peaux de mouton, puis les robes brodées d'or 
des Moldaves, des Valaques, des Bessarabes, les soutanes 
et les longues barbes des Juifs, les chapeaux fleuris des 
Tyroliens. A côté de cela, des gens vêtus comme partout 
ailleurs en Europe, une opulente aristocratie, d'élégants 
équipages avec des chasseurs aux larges épaulettes d'ar- 
gent et des hussards aux beaux dolmans. Le Prater est 
le rendez-vous de la population viennoise ; grands et petits 
y trouvent place, depuis l'empereur et les archiducs jus- 
qu'à Crozet et moi. 

En ma qualité d'artiste et de professeur, je ne pouvais 
me dispenser d'aller avec mon élève visiter les riches 
collections des princes Esterhazy et Liechtenstein. Les 
vastes galeries impériales du Belvédère absorbèrent plus 
longtemps notre attention. Pour les visiter, je m'adjoignis 
un homme fort spirituel et très instruit avec qui j'étais 
entré en relation à l'Archiduc-Charles. Il m'avait beau- 
coup intéressé par de nombreux renseignements sur Marie- 
Louise, dont il était un des officiers à Parme. 

— Comment la nommez-vous dans votre cour? lui 
demandai-je. 

— Nous l'appelons Sa Majesté l'archiduchesse, duchesse 
de Parme, Plaisance et Guastalla. 

La conversation s'étant engagée sur les frères de Napo- 
léon, l'officier de Marie-Louise m'en parla en termes peu 
élogieux. Un jugement sévère qu'il émit ensuite sur Murât 
me fait revenir en mémoire une anecdote que m'a racontée 
le maréchal Marmont. Dans je ne sais quelle bataille, un 
aide de camp court bride abattue vers Napoléon et lui 
dit tout ému : 



364 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

— Un grand malheur vient d'arriver. Dans une charge 
de cavalerie, le général Murât a été blessé ; une balle lui a 
traversé les deux joues. 

— La langue est-elle atteinte? 

— Heureusement non. A ce moment, il ouvrait la 
bouche. 

— C'est la première fois qu'il l'a ouverte à propos, 
conclut Napoléon. 

L'officier de Marie-Louise étant à même de nous donner 
de nombreux détails sur tout ce que nous voyions, notre 
séance fut longue dans les galeries du Belvédère. La nuit 
vint malheureusement mettre un terme à cette intéres- 
sante visite. Rentrés à Vienne, nous prîmes congé de 
notre aimable guide ; il partit pour l'Italie quelques jours 
après ; je ne l'ai plus revu depuis cette époque. 

Je ne recevais toujours aucune nouvelle des miens. Pour 
échapper à mes préoccupations, je continuais de don m t 
des leçons à Crozet. Nous faisions aussi des promenades 
dans les environs de Vienne. Schônbrunn, où résidait alors 
la famille impériale, fut un des premiers endroits où nous 
allâmes ensemble. 

Le nom allemand de Schônbrunn est l'équivalent de 
Fontainebleau. La limpidité d'une source abondante, 
découverte par l'empereur Mathias, sous les ombrages 
d'une épaisse forêt, le détermina à bâtir à cette place un 
château devant servir de rendez-vous de chasse. Ce fut 
la demeure où se retirèrent plus tard Éléonore de Man- 
toue et Marie de Gonzague, veuves des empereurs Ferdi- 
nand II et Ferdinand III. Ce château fut complètement 
détruit par les Turcs, lors du siège de Vienne en 1683 et, 
sur ses ruines, Joseph I er conçut le projet d'élever un 
palais d'été. Il en confia la construction au célèbre archi- 
tecte Fischer d'Erlach, nommé surintendant des bâtiments 
impériaux. Fischer dressa son plan dans des proportions 
randioses ; il établissait un avant-corps à la place même 



CHAPITRE \iv S68 

où se trouve le château aotuel : des rampes el des terrasses 
devaienl conduire au palais, B'érigeant sur la hauteur que 
couronne aujourd'hui la Gloriette. La mort de Joseph I" 
interrompit celle vaste entreprise. Sa veuve, Guilhelmine- 
Amelie de Brunswick, se retira à SohOnbrunn en 1712 el le 
quitta seize ans après, pour aller terminer ses jours dans 
le oouvent qu'elle avait l'onde, pour les Salésiennes, au 
Rennweg, à côté du Belvédère. 

L'impératrice Marie-Thérèse avait une dévotion parti- 
culière pour une église de Sainte-Marie, située à Hietzing, 
charmant village près de Sehônbrunn. Afin d'être plus à 
portée de sa chapelle favorite, elle voulut créer dans son 
voisinage une vraie résidence impériale. Malheureusement, 
au lieu de suivre les projets de Fischer d'Erlach, elle fit 
exécuter par Balmagini, son architecte, un plan d'Antoine 
Pacassi, qui a laissé le palais dans un bas-fond sur les 
bords de la Wien, petit cours d'eau torrentueux, occasion- 
nant parfois des ravages, le plus souvent à peu près des- 
séché. 

Dans l'espace de Vienne à Sehônbrunn, de charmantes 
maisons se pressent si nombreuses qu'on croit parcourir 
encore un faubourg de la capitale. Soigneusement arrosée 
pendant la belle saison, la route présente la plus vive ani- 
mation. On y voit les brillants équipages de la cour, des 
coupés, des calèches, d'innombrables omnibus où prennent 
place ceux qui, gênés dans leurs moyens, ne peuvent se 
mettre à l'aise dans une voiture, des stellwagen, charrettes 
légères ombragées d'une natte de paille et dans lesquelles 
s'entassent de pauvres plébéiens, qui ne sont pas les 
moins joyeux. Sur les côtés du chemin, marchent des files 
de piétons. On se rend non seulement à Sehônbrunn, mais 
dans les villages environnants, Hietzing, Meidling, Saint- 
Veit, Hùtteldorf, où se trouvent d'élégantes villas occu- 
pées "pendant la belle saison par ce que la capitale a de 
plus distingué. 



366 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

L'artiste et le quincaillier, son élève, allaient pédestre- 
int'iit. Miiis, iniit a ses compensations ; <>n voit mieux quand 
on est à pied, car on est plus longtemps en route et, pou- 
vant s'arrêter à loisir, les choses intéressantes sont mieux 
observées et laissent de durables souvenirs. 

En arrivant à Schônbrunn, nous rencontrons une de 
mes nouvelles connaissances du café Fries, un excellent 
et digne homme, M. Remy, architecte français, depuis 
nombre d'années établi à Vienne, où il est devenu inspec- 
teur des bâtiments impériaux. Il se mit fort aimablement 
à notre disposition pour nous faire visiter le château. 

— Voyez-vous, dit-il, en nous montrant le pavillon 
central, ce large balcon en terrasse que soutiennent douze 
colonnes accouplées. C'est là qu'après la bataille de 
Wagram, le vainqueur s'était placé pour passer ses troupes 
en revue. Derrière une colonne se tenait caché un jeune 
homme. Tout à coup, il se rapproche de Napoléon avec 
une précipitation fiévreuse. Remarqué par le général Rapp, 
il est arrêté et trouvé porteur d'un poignard. Après la 
revue, Napoléon le fit amener dans son cabinet, pièce 
qu'occupe aujourd'hui le duc de Reichstadt. 

— Comment vous nommez-vous? demanda Napoléon. 

— Staps. 

— D'où êtes-vous? 

— De Nauemburg. 

— Que fait votre père? 

— Il est ministre protestant. 

— Quel âge avez-vous? 

— Dix-huit ans. 

— Que vouliez-vous faire de votre poignard? 

— Vous tuer. 

— Pourquoi voulez-vous me tuer? 

— Parce que vous êtes le fléau de mon pays. 

— Vous ai-je fait jamais quelque mal? 

— Oui, comme et tous les Allemands. 



CHAPITRE XIV 367 

— Par qui ôtes-vous envoyé? < v *ni vous pousse au crime? 
- Personne. C'est l'intime oonviotion qu'en vous tuant 

je reluirais Le plus grand service à mon pays et à L'Europe 
qui a seule armé mon bras. 

— Est-ce la première fois que vous me voyez? 

— Je vous ai vu à Erfurt à L'époque de votre entrevue 
avec L'empereur de Russie. 

— N'avez-vous pas eu alors l'intention de me tuer? 

— Non, je croyais que vous ne feriez plus la guerre à 
l'Allemagne. J'étais un de vos plus grands admirateurs. 

— Depuis quand êtes-vous à Vienne? 

— Depuis dix jours. 

— Vous avez une tête bien exaltée. Je vous accorderai 
la vie, si vous me demandez pardon du crime que vous 
avez voulu commettre. 

— Je ne veux point de votre pardon. J'éprouve le plus 
vif regret de n'avoir pu réussir. 

— Un crime n'est donc rien pour vous? 

— Vous tuer n'est pas un crime, c'est un devoir. 
Toutes ces réponses, nous dit M. Remy, étaient articulées 

avec une assurance imperturbable, avec un calme effrayant 
qui fit sur Napoléon une profonde impression. La fermeté 
de Staps ne se démentit pas un instant. Livré à une com- 
mission militaire, loin de nier son attentat, il manifesta 
uniquement le regret de n'avoir pu le consommer. Quatre 
jours après, il marcha au supplice sans la moindre émo- 
tion. Au moment où les soldats allaient tirer sur lui, il 
s'écria d'une voix forte : « Vive la liberté ! Vive l'Alle- 
magne ! » 

M. Remy venait de nous conter cela et nous étions en 
train d'admirer l'étendue de la cour d'honneur, quand 
retentit le cri d'armes : « Heraus ! » La garde se mit en 
ligne. Un jeune homme svelte montait à cheval. Il traversa 
la cour, suivi d'un aide de camp. 

— C'est le duc de Reichstadt, me dit M. Remy. La dis- 



308 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

tirict ion de ses traits, 1rs grâces de son esprit et d< 
manières le font briller au milieu des archiducs. Sa desti- 
née est étrange et sa position difficile. L'empereur Fran- 
çais l'aime tendrement et l'a presque toujours auprès de 
lui. De son côté, le jeune prince a pour son grand-père 
respect et affection, mais après la mort de l'Empereur, qui 
pourra exercer sur le jeune duc de Reichstadt une aussi 
salutaire influence? C'est une âme de feu et ses forces phy- 
siques sont malheureusement loin de répondre à BOB 
ardeur pour les exercices militaires. Son médecin Malfatti, 
avec qui je suis lié, craint pour sa poitrine, s'il n'observe 
pas les précautions qu'on lui recommande. 

— Le duc de Reichstadt, demandai-je, connaît-il bien 
l'histoire de son père? 

— Assurément. L'Empereur a trop de tact et de sagesse 
pour vouloir faire à ce jeune homme d'impossibles mys- 
tères. La bibliothèque du prince comprend tous les ouvrages 
militaires ou politiques publiés en France sur nos révolu- 
tions et sur les grandes guerres de 1792 jusqu'en 1815. 
Le comte Maurice Dietrichstein et les officiers placés 
auprès du duc de Reichstadt sont des hommes d'un carac- 
tère franc et honorable, incapables d'une absurde dissi- 
mulation sur des faits récents, qui font l'objet de fré- 
quents entretiens dans les cours, dans les salons, parmi 
les contemporains. 

— Votre assertion, dis-je à mon interlocuteur, est bien 
opposée à celle de Barthélémy, qui n'a pu parvenir jus- 
qu'au duc de Reichstadt pour lui offrir son poème Napo- 
léon en Egypte. D'après lui, le comte Dietrichstein aurait 
répondu par un refus à ses demandes d'audience et aurait 
même ajouté : « Le duc de Reichstadt n'est pas prisonnier, 
mais il se trouve dans une position particulière. Soyez-en 
bien persuadé, il ne voit, ne lit et n'entend que ce que 
nous voulons. » 

M. Remy me répondit : 



i UÀPITRE \IV 869 

— Od b beauooup parlé d» 1 Barthélémy, quand il lit 
un Béjour loi an L829. Ce fut an événement parmi nos 
littérateurs e1 qos artistes. Sa réputation e1 celle de Méry 
son collaborateur L'avaienl précédé parmi nous. Affamés 
de oélébrité, gâohanl leur talenl à aigrir toutes les passions 
populaires, ils avaient produit, sous le nom de satires 
politiques, des libelles diffamatoires et calomnieux contre 
le gouvernemenl Français et contre tous les principes 
d'ordre social. Lo comte Dietrichstein pouvait-il admettre 
auprès du petit-fils de l'empereur d'Autriche un tel pam- 
phlétaire? 

Pendant cette conversation nous avions traversé le 
péristyle et la grande porte du pavillon central. Les jar- 
dins nous offrirent tout à coup leur majestueux aspect et 
nous pûmes contempler la façade du château développant 
sa ligne imposante sur un vaste parterre orné de nom- 
breuses statues en marbre. M. Remy nous montra l'en- 
droit où se trouvait l'appartement de l'archiduchesse 
Sophie, qui venait de donner le jour à un fds, l'archiduc 
François-Joseph. L'archiduchesse Sophie est une prin- 
cesse de Bavière. Elle a épousé, en 1824, le second fils de 
l'Empereur, l'archiduc François-Charles. Elle est fille de 
ce prince Maximilien de Deux-Ponts, qui fut colonel d'un 
régiment au service de France, pendant le règne de 
Louis XVI ; à la mort de Charles-Théodore, il devint élec- 
teur de Bavière et, en 1805, Napoléon le fit roi. L'archi- 
duchesse Sophie a une sœur jumelle et il existe entre elles 
une si parfaite ressemblance de physionomie, de taille, de 
son de voix, qu'on les a souvent prises l'une pour l'autre. 

L'impératrice d'Autriche, Caroline-Auguste, était éga- 
lement une princesse de Bavière. Elle avait d'abord 
épousé le prince royal de Wurtemberg. Mais celui-ci, con- 
traint à ce mariage par la volonté despotique de son père, 
subit la bénédiction nuptiale, et ne voulut rien subir au 
delà. Il s'enfuit immédiatement après la cérémonie, lais- 

21 



370 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

sant la princesse au désespoir, car malgré la publicité 
d'un aussi outrageant mé|>ri<. elle avait encore la faibli 
d'aimer cet ingrat. Rien ne put le ramener. Le mariage fut 
déclaré nul et celle qu'avait si cruellement dédaignée 
L'héritier du petit royaume de Wurtemberg e*1 devenue 
à la fin de 1816 l'épouse de l'empereur d'Autriche. Cette 
princesse était dévouée à tous ses devoirs : généreuse, 
charitable, distinguée par son instruction, par les qualités 
élevées de son esprit et de son cœur. 

Quant à l'ingrat, il se trouvait à Vienne au moment des 
solennités du Congrès. Parmi les beautés qu'on remar- 
quait alors dans la capitale autrichienne, nulle ne brillait 
d'un éclat plus séduisant que la grande-duchesse Cathe- 
rine, veuve du prince Pierre d'Oldenbourg et sœur de 
l'empereur Alexandre. Captivé par les charmes et les succès 
de la grande-duchesse, le prince royal de Wurtemberg 
s'occupa d'elle, beaucoup plus que de l'Europe, de sa 
politique et de son équilibre. Il tomba aux pieds de la 
belle princesse et obtint sa main le 16 janvier 1816. Ainsi 
la même année vit les deux époux d'un instant se rema- 
rier l'un à la sœur de l'empereur de Russie et l'autre à 
l'empereur d'Autriche. 

L'impératrice Caroline-Auguste, issue du premier mariage 
du roi Maximilien, était beaucoup plus âgée que l'archidu- 
chesse Sophie, née du second lit. 

Dans nos conversations avec M. Remy, il fut question 
du Congrès de Vienne. M. Remy avait assisté aux fêtes 
qui enchantèrent à ce moment la capitale autrichienne ; 
il rappelait volontiers les splendeurs de cette époque, ses 
brillantes calvacades, ses somptueux cortèges de voitures, 
ses parties féeriques de traîneaux, ses carrousels, ses bals, 
ses feux d'artifice. 

— J'ai eu alors, me dit-il, la satisfaction de voir plu- 
sieurs de nos compatriotes à Vienne. Ils y apportaient la 
gaieté un peu moqueuse qui a' toujours caractérisé les 



CHAPITRE \IV 37t 

Français. Un soir, je les conduisais à travers des rues 
superbemenl illuminées : C'esl bien mieux à Paris, 
B'écriaient-ils. — C'est autrement, leur répondis-je, mais 
oes décorations ae sont pas à dédaigner. — Allons donc ! 
les autrichiens eux-mêmes Les méprisent. Voyez ce palais, 
partout ils on1 écrit «mi verres de couleurs : FI, FI, FI. » 
Ils me montraient les initiales de l'empereur François I er . 

M. Remy, entraîné par ses souvenirs, me fit connaître 
quelques anecdotes sur le roi de Wurtemberg, lors de son 
séjour à Vienne, pendant le Congrès. Ce malheureux sou- 
verain, affligé d'une monstrueuse obésité, s'illustrait par 
do faut astiques exploits gastronomiques à une table qu'il 
avait fallu échancrer pour permettre à sa corpulence de 
s'étaler à l'aise. 

Ce fut pour nous une véritable aubaine d'avoir trouvé 
un guide aussi compétent et aussi aimable que M. Remy. 
Il nous fit voir en détail le parc de Schônbrunn, sans oublier 
un petit jardin où le duc de Reichstadt enfant s'amusait 
à cultiver des fleurs. Assisté de l'aimable poète Mathieu 
Collin, alors chargé de la direction de ses études, le jeune 
prince avait creusé et palissade une caverne comme celle 
de Robinson. Il aimait à se figurer qu'un naufrage l'avait 
jeté dans une île déserte. 

L'heure était avancée et il nous restait à peine le temps 
de visiter le château. J'en admirai les belles galeries et le 
grand salon où figuraient les peintures allégoriques de 
Guglielmi représentant les diverses provinces de l'empire 
autrichien. Je vis aussi la salle de réception avec les inté- 
ressants tableaux où Meytens a évoqué les fêtes qui eurent 
lieu pour la fondation des ordres de Marie-Thérèse et de 
Saint-Étienne. Ce peintre, originaire de Stockholm, est 
également l'auteur d'une toile placée dans une des salles 
de Schônbrunn et qui a pour sujet l'imposante cérémonie 
du mariage de l'empereur Joseph II avec la princesse 
Elisabeth de Parme. Meytens, fort apprécié par Marie- 



.m SOUVENIRS IM' COMTE DÉ MONTBEL 

Thérèse, a fait de beaux portraits de la famille de l'impé- 
ratrice. On remarque entre autres celui où il a reproduit 
le charme exquis de Marie-Antoinette. 

Notre visite à Schônbrunn étant achevée, nous allâmes 
par une grande et belle allée à Hietzing d'où un li 
nous ramena à Vienne. 

Russell était enfin de retour; après avoir assisté aux 
fêtes du couronnement à Presbourg, il s'était rendu à 
Bischdorf où son frère était en cantonnement. Là, il avait 
pu voir combien est fastidieuse l'existence d'un officier de 
cavalerie dans l'armée autrichienne. Par un système 
d'économie fort bien entendu, les régiments sont dissé- 
minés dans les villages de Galicie, de Bohême et surtout 
de Hongrie où la nourriture des hommes et des chevaux 
est presque pour rien. Le soldat s'en trouve à merveille, 
le gouvernement encore mieux, mais il en résulte pour 
l'officier une vie bien monotone. A certaines époques de 
l'année, pendant la belle saison, les escadrons se reforiiu-nt . 
Au mois de septembre, il y a concentration des régiments 
pour les grandes manœuvres. Mais durant l'hiver, aux 
heures maussades du jour et tout le long des interminables 
soirées, au milieu du brouillard, de la pluie ou de la neige, 
l'officier, seul avec son peloton, n'a d'autre société que ses 
soldats et les habitants du village. A cela s'ajoute souvent 
l'impossibilité d'avoir un logement convenable ; c'est ainsi 
que le frère de Russell habitait une chaumière des plus 
primitives. 



CHAPITRE XV 

LA SOCIÉTÉ VIENNOISE. ANECDOTES ET PORTRAITS 

Le prince de Metternioh était rentré à Vienne, j'allai 
donc le voir à la chancellerie d'État. Le prince me reçut 
avec beaucoup de bienveillance, il était entouré de ses 
filles et de la famille Ziehy, à laquelle il devait bientôt 
s'allier. Sa fille Léontine (1) était remarquable par l'élé- 
gance de sa taille et la beauté de ses traits. Hermine, 
moins bien d'extérieur, est douée des plus charmantes 
qualités. La comtesse Molli Zichy (2), fille unique du 
maréchal Ferraris, m'accueillit avec un très aimable 
intérêt. 

— ■ Je suis attachée par une respectueuse affection à 
Madame la Daupbine, me dit-elle. Lorsqu'en sortant de la 
Tour du Temple, Madame de France arriva à la cour de 
Vienne, elle produisit sur tous ceux qui virent cette fille si 
malheureuse de Louis XVI et de Marie-Antoinette une 
impression qui ne s'est jamais effacée de mon cœur. Je la 
chéris autant que je déteste ses impitoyables persécu- 
teurs. Nous étions du même âge et elle avait la bonté de 
ta' admettre dans sa société. Il y avait auprès d'elle Fanny 

(1) Le prince de Metternich avait épousé en premières noces, en 1795, 
la princesse Éléonore de Kaunitz (1775-1825). De ce mariage il avait eu 
deux filles : la princesse Léontine (1811-1861), mariée au comte Sandor 
de Slavnicza, et la princesse Hermine, née en 1815, et qui devint chanoi- 
nesse honoraire du chapitre de Savoie, à Vienne. 

(2) Marie-Vv'ilhelmine, comtesse Ferraris (1780-1866), mariée, le 6 mai 
1799, au comte Zichy (1777-1839), qui prit, en 1811, le nom de Zichy- 
Ferraris. 



374 SOUVENlltS DU COMTE DE MONTBEL 

de Roisins, aujourd'hui comtesse Esterhazy (1), que l'Em- 
pereur lui avait donnée pour grande maîtresse, pendant 
son séjour en Autriche. Fanny et moi, nous nous sommes 
mariées à la même époque, au printemps de 1799, aussi- 
tôt après le départ de Madame de France pour Mittau, 
où elle allait épouser, quelques jours après son arrivée, 
son cousin, le duc d'Angoulême... Infortunée princesse I de 
nous trois, elle est la seule qui n'ait pas eu d'enfants pour 
la consoler dans ses afflictions... Je suis restée en relations 
intimes avec Henriette de Choisy (2), la future vicomtesse 
d'Agoult, qui, à l'époque dont je vous parle, était réfugiée 
à Vienne avec sa famille ; elle en partit pour accompagner 
Madame de France auprès de Louis XVIII... Quant à vous, 
soyez le bienvenu. Il y a entre nous communauté de prin- 
cipes et d'affections ; nous souffrons de vos souffrances, 
nous tâcherons de les adoucir. 

La comtesse Zichy me présenta à ses filles Henriette et 
Mélanie. Henriette (3) était au moment de s'unir au prince 
Odescalchi, duc de Syrmie, grand d'Espagne de première 
classe. La comtesse Mélanie (4), plus jeune que sa sœur, 
était dans sa vingt-cinquième année. Sa physionomie d'une 
grande beauté avait tout à la fois quelque chose de bien- 
veillant, d'animé et de spirituel ; son intelligence esl vive 

(1) La comtesse Maria-Franzisku Romana (1779-1845), fille du marquis 
de Roisins, avait épousé, le 1 er juin 1799, le comte Nicolas Esterhazy 
(1775-1856), chambellan impérial et royal, conseiller intime de l'empereur 
d'Autriche. 

(2) Pendant l'émigration, Anne-Charlotte-Henriette de Choisy vivait 
avec sa mère et ses sœurs au couvent de la Visitation, à Vienne. C'est 
dans cette ville que la duchesse d'Angoulême se lia avec Mlle de Choisy, 
qui devint dame de compagnie de la princesse et la suivit en exil après la 
révolution de 1830. Née à Nancy en 1765, Mlle de Choisy mourut en 1841, 
à Goritz. Elle avait épousé, en 1817, le vicomte Jean-Antoine d'Agoult 
(1750-1828). 

(3) La comtesse Henriette Zichy-Ferraria (1800-1855) épousa, en 1831, 
le prince Innocent Odescalchi (1778-1833), duc de Syrmie, grand d'Espagne 
de première classe, grand maître de l'archiduchesse Anne, femme du roi 
de Hongrie. 

(4) Comtesse Méianie Zichy- Ferraris, née en 1805, morte en 1854. Le 
prince de Metternich l'épousa en troisièmes noces le 30 janvier 1831. 



CHAPITRE w 378 

ci piquante, C'esl elle qui trois mois plus tard épousa I» 1 
prince de Met ternioh. 

Entre ces dames hongroises e1 le Chancelier de Cour et 

d'État, il l'ut naturelleinen! question du couronnement , 
d'autant mieux que sur la table autour de laquelle nous 
étions réunis, on avait étalé une collection d'aquarelles 

très bien exécutées, représentant les cérémonies et les 
principaux personnages. C'était le nouveau roi couvert 
du manteau vénérable, mais un peu fripé, de saint Etienne, 
portant la couronne et tenant le sceptre d'or du premier 
monarque chrétien de la race des Arpad ; c'étaient le 
primat, les archevêques, les évêques à cheval, mitre en 
tête, crosse en main et revêtus de leurs chapes éblouis- 
santes ; c'étaient le palatin, les hauts dignitaires, les 
magnats avec leurs riches bonnets aux aigrettes brillantes, 
leurs attilas aux somptueuses fourrures, leurs dolmans 
brodés d'or et de perles, leurs larges et antiques colliers 
de turquoises ou de saphirs ; c'était la garde noble hon- 
groise avec ses vêtements pourpres, ses manteaux en peaux 
de tigre, ses kolbaks de martre zibeline. 

Presbourg, qui avait été le théâtre de ces fêtes, est situé 
contre le revers des Carpathes inférieures. Sur le granit 
d'une de leurs dernières cimes s'élèvent majestueusement 
les ruines d'un vaste château royal. C'est un carré flanqué 
de quatre tours ; dans celle de l'ouest on gardait jadis la 
couronne, le sceptre et le manteau de saint Etienne. Ces 
insignes royaux y avaient été transportés en 1552 de Stuhl- 
Weissenbourg où se trouvait la sépulture des rois et où 
avait lieu la cérémonie de leur couronnement. Poussé 
par ses idées d'innovation et d'unité, Joseph II avait fait 
transporter la couronne de saint Etienne dans le trésor 
impérial de Vienne. Les réclamations désespérées des 
Magyars le contraignirent à la renvoyer en Hongrie pour 
être déposée à Bude. Le retour de ce talisman de la liberté 
hongroise fut salué avec transport. 



376 SOI VENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

D'ordinaire, Presbourg ne compte guère plus de trente- 
six mille habitants, mais au moment du couronnement une 
population innombrable y était entassée. On bivouaquait 
dans les rues, sur les places publiques, sur la promenade 
des Tilleuls; on logeait dans des voitures, dans des char- 
rettes couvertes. Ce fut, paraît-il, une animation extra- 
ordinaire au sein de cette fouir composée des éléments les 
plus divers et des costumes Les plus variés. On y voyail «1rs 
Magyars, des Croates, d*-* Saxons, des Slovaques, des 
Cumans, des Jaziges, des Roumains, des Serbes, des 
Juifs. 

Les récits pleins d'intérêt du prince de Metternich et de 
la comtesse Zichy me firent comprendre quels beaux et 
curieux spectacles Presbourg avait dû offrir. 

A la fin du mois de septembre j'eus le regret de voir 
s'éloigner mon ami Russell. Par contre, j'éprouvai un vil 
plaisir en apprenant l'arrivée du baron de Kentzinger (1) 
à Vienne. Je m'empressai d'aller le trouver. Il était por- 
teur d'une lettre du roi Charles X demandant à l'Empereur 
asile en Autriche. M. de Kentzinger avait déjà parlé de 
Laybach comme lieu de résidence ; cette proposition sem- 
blait convenir à l'Empereur et à M. de Metternich. 

Naturellement .M. de Kentzinger et moi cherchions à 
nous retrouver le plus couvent possible. Je fréquentais 
aussi un certain M. Ilummel, répondant en réalité au nom 
de Bourdon. C'était un peintre français établi depuis 
L'émigration à Vienne où il jouissait d'une grande considé- 
ration. Il avait fait le portrait de plusieurs personnalités 
importantes, entre autres celui de Mine Munit qu'il <lis;iit. 



(1) Le baron Charles- Louis de Kentzinger. né à Strasbourg, le 13 dé- 
cembre 1770, émigra pendant ta Révolution, fit campagne dans l'armée 
des princes, puis passa au service de l'Angleterre. Dès le retour des Bour- 
bons, il donna sa démission d'officier anglais, rentra en France. Louis XVIII 
le nomma colonel et chevalier de Saint-Louis ; il devint ensuite maréchal 
de camp et fut attarbé au cabinet de Charles X. Le baron de Kentzinger 
mourut ci Vienne, le 20 janvier 18'ti. 



I II M'ITKi: \ \ 377 

tort spirituelle. M. Hummel, sa femme, sa fille, smi lils 
formaient mu' Bociété des plus agréables. 

A oette époque je rencontrai le jeune Laporte-Lalanne. 
Il avait quitté le Conseil d'État, et d'après lui, rien ne pou- 
vait donner une idée de la fièvre qui dévorait aotre malheu- 
reux pays. Le gouvernement aurait, voulu agir, niais il lui 
manquait l'énergie nécessaire. On se demandait même s'il 
parviendrait à sauver les quatre ministres arrêtés, qui' la 
population menaçait de massacrer. Ces angoissantes nou- 
velles m'atteignaient au cœur et j'étaifl obsédé par de 
sombres appréhensions sur le sort de mes collègues. 

Au début d'octobre je quittai mon appartement si 
obscur de V r Archiduc-Charles ■ pour prendre un modeste 
logement dans la Kohlmessergasse, n° 480. Là mes fenêtres 
donnaient sur des rues mouvementées, le Danube coulait 
tout auprès et je pouvais apercevoir les hauteurs qui le 
dominent. J'avais enfin du jour, le soleil pénétrait gaie- 
ment chez moi et, quand l'âme est triste, la lumière est une 
consolatrice. Le maître de la maison que j'habitais était 
un Grec marié à une Allemande ; il répondait au nom de 
Carissi. Mrs entretiens avec cette famille étaient assez 
étranges. La fille causait facilement en français, mais je 
faisais aussi la conversation avec le Grec ; il m'adressait 
la parole en italien que j'entends et je répliquais en langue- 
docien qu'il comprenait parfaitement. Quant à Mme Ca- 
rissi, elle ne savait que l'allemand, son mari et sa fille me 
servaient de truchements auprès d'elle. 

Le premier jour de joie que je connus sur la terre d'exil 
fut celui où je reçus directement des nouvelles de tous les 
miens. Deux mois s'étaient écoulés sans que j'eusse aucune 
lettre d'eux. Pendant tout ce temps, j'avais vécu dans des 
craintes continuelles, me demandant toujours la cause d'un 
tel silence ; les difficultés de correspondre étaient la seule 
raison de ce retard. Il me serait impossible de décrire mon 
saisissement quand je vis ce paquet de lettres. Je les lus 



378 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

avec un bonheur que ma position d'alors peut faire com- 
prendre. Ce fut également pour moi une bien douce conso- 
lation d'apprendre comment MM. de La Bourdonnaye et 
de Lamezan avaient pris ma défense devant la Chambre des 
députés ; M. de Boisbertrand était aussi intervenu en ma 
faveur; mais malgré leurs généreux efforts je fus mis en 
accusation, comme tous les autres ministres du cabinet 
Polignac. 

Le mauvais temps et les dispositions de mon âme 
m'avaient d'abord fait voir Vienne sous un aspect bien 
triste. Il me semblait que le brouillard, la pluie, l'air gla- 
cial, qui m'avaient accueilli dès mon arrivée, ne cesse- 
raient jamais. Je croyais ne plus pouvoir trouver quelqu'un 
parlant ma langue, ni surtout un cœur comprenant le 
mien. J'avais besoin de courage et j'en puisais dans le 
sentiment d'avoir rempli, autant qu'il était en moi, les 
pénibles devoirs qui m'étaient imposés. Peu à peu je fis des 
connaissances, je rencontrai des sympathies, elles m'ai- 
dèrent à envisager ma situation avec plus de calme. Quand 
enfin j'eus reçu des nouvelles de ma famille, mon inquiétude 
sur son compte étant dissipée, je me pris à espérer un 
avenir meilleur. Mon isolement était moins complet ; des 
amis m'entouraient de leur affection, ils partageaient mes 
idées et je pouvais m'entretenir avec eux de ce qui m'inté- 
ressait. 

Un jour, la comtesse Rosalie Rzewuska, depuis peu à 
Vienne, me fit demander par M. Laporte d'aller la voir. 
J'étais encore peu disposé à rentrer dans le monde et je 
n'avais guère envie de me prêter à cette curiosité que pro- 
voquent un moment ceux dont le sort est lié à une grande 
catastrophe. Toutefois il m'était difficile de pouvoir sans 
impolitesse refuser cette invitation qui m'était adressée 
par une femme dont le rang élevé méritait des égards. Une 
confusion s'établit, je ne sais pourquoi, dans mon esprit ; 
je pensais sans doute à la belle-mère de la comtesse Rosalie, 



CHAPITRE XV :(7!> 

qui oomme oelle oi avait habité Vienne, bref j'étais per- 
suadé que j'allais me trouver en présence d'une femme 
d'un âge fort avancé. C'est un soir que je lis ma visite. 
La comtesse vint à moi avec une amabilité extrême. Je 
l'as frappé de la noblesse et de la beauté de ses traits, de 
sa taille élevée et cependant pleine de grâce; j<; le fus 
bientôt davantage de son instruction prodigieuse, de sou 
esprit pénétrant, de l'élégance de son langage dont le 
charme est augmenté par un organe remarquablement 
mélodieux. Son accueil fut des plus bienveillants. Quand 
je la quittai, elle eut la bonté de m'engager à venir souvent 
passer mes soirées auprès d'elle et de sa fille, me priant 
de me joindre au groupe d'intimes qui fréquentaient son 
salon. 

La comtesse Rosalie Rzewuska fut ainsi une de mes 
premières connaissances dans la haute société viennoise. 
Elle était née à Paris en 1789. Son père, le prince Alexandre 
Lubomirski, élevé en France, y était entré au service 
et avait obtenu la croix de Saint-Louis. Il avait épousé 
Mlle de Chodkiewicz, femme d'une beauté et d'un charme 
inexprimables. Après la naissance de leur fille, le prince 
et la princesse Lubomirski passèrent d'abord deux ans à 
Paris, puis, fuyant la Révolution, ils quittèrent la France. 
Peu de temps après, la princesse fut expulsée de Suisse, 
pour avoir tenu des propos imprudents. Elle revint à Paris 
et s'y trouva au plus fort de la Terreur. Accusée d'avoir 
favorisé la fuite de la princesse de Monaco, la princesse 
Lubomirska fut arrêtée au sortir du spectacle et traînée 
en prison avec sa fille. Malgré les réclamations de Kos- 
ciuzko et les démarches de plusieurs amis, la princesse 
fut guillotinée, laissant sa fille à la pitié des prisonniers 
et aux mauvais traitements du concierge Durand, qui lui 
faisait chanter des couplets atroces. 

Mme de Talaru, émue par la triste position de cette 
enfant, s'occupa d'elle avec une tendre sollicitude. La 



380 SOUVENIRS DU COMTE DE MONT1JEL 

petite Rosalie resta encore quatre mois en prison; elle en 
sortit par les soins de Mme Sezanska, à qui sa mère l'avait 
recommandée. Elle fut d'abord conduite en Suisse, puis 
auprès de son père à Berlin, où la reine de Prusse et toutes 
les princesses voulurent entendre les récits de la jeune et 
intéressante enfant. Elle vécut ensuite tour à tour à Opolé 
dans les terres de son père et à Varsovie en compagnie de 
la princesse maréchale Lubomirska ; là elle put voir sou- 
vent le roi de France avec sa petite cour et surtout l'abbé 
Edgeworth. Plus tard elle vint à Vienne, où son père 
mourut en 1804, après avoir exprimé le désir que sa fille 
épousât le comte Wenceslas Rzewuski. Elle résista d'abord, 
mais, vaincue par son entourage, elle finit par céder. Le 
mariage fut célébré le 17 août 1805, il unit pour leur 
malheur deux êtres qui n'étaient nullement faits l'un 
pour l'autre. 

La comtesse Rzewuska belle-mère ayant dépensé 
d'énormes sommes, la comtesse Rosalie se trouva avoir 
répondu pour son mari ; par conséquent sa fortune fut 
englobée dans ce désastre. Son mari, d'ailleurs, l'abandonna 
quelques années après, lui laissant leurs quatre enfants, 
pour aller courir les aventures en Arabie, où il prit le turban 
et vécut en nomade, couchant sous la tente ou chevauchant 
à la tête de caravanes d'indigènes dont il était devenu le 
chef et dont il mena désormais l'existence errante. 

Quand je fis la connaissance de la comtesse Rzewuska, 
il y avait dix-huit ans que le comte Wenceslas l'avait quittée. 
Pendant longtemps elle s'était retirée du monde, où elle 
brillait par tant d'avantages, pour se consacrer à l'éduca- 
tion de ses enfants et au relèvement de sa fortune. Après 
plusieurs années de retraite elle vint à Vienne passer l'hiver 
de 1830. La révolution qui éclata en Pologne fut pour la 
malheureuse comtesse une cause de bien vifs chagrins. 
Elle perdit son fils aîné Stanislas qui avait contracté une 
maladie de poitrine à la défense de Varsovie ; ce jeune 



i II AI' Il RE \ V 984 

homme, distingué par Bes vertus e1 ses talents, n'était âgé 
que de vingt quatre ans; il avait épousé Mlle Wiohlinska. 
La comtesse Rzewuska avait deux autres fils. Le plus 
âgé, Léonoe, fut aide de oamp de Skrzyneoki, je le vis à 
\ ienne, o'était un jeune homme d'esprit doux et agréable. 
Quant au troisième, Witold, il riait au collège à Varsovie 
lorsque j'entrai en relation avec sa mère. 

La comtesse Rzewuska parle remarquablement bien 
plusieurs langues ; elle possède les grandes littératures de 
l'Europe e1 connaît les auteurs de l'antiquité. Elle n'a 
cependant pas de pédanterie, elle est bonne et aimable. 
Son intelligence est vive et brillante, sa conversation 
variée. Un émigré français, l'abbé de Luziner, ancien pré- 
cepteur du duc de Bourbon, avait jadis dépeint la char- 
mante mobilité d'esprit de la comtesse, en dessinant une 
boule au-dessous de laquelle il écrivit comme devise : 
« Toujours sur un seul point, peu de temps sur le même. » 
La conduite irréprochable de Mme Rzewuska a toujours 
été sous l'influence de ses principes et de ses habitudes 
religieuses. Elle a fréquenté les cours d'Autriche et de 
Russie ; elle fut liée d'amitié avec le prince de Ligne, 
Schlegel, Werner, le comte de Maistre, Niemcewicz, l'em- 
pereur Alexandre, l'impératrice Elisabeth, le grand-duc 
Constantin, la malheureuse princesse Charlotte de Rohan, 
la princesse de Lowicz, etc. Mme Rzewuska me confia la 
relation de ses « Souvenirs ». Que de personnalités elle a 
connues à Vienne, à Varsovie, à Saint-Pétersbourg ! Que 
de choses curieuses elle a racontées dans les pages qu'elle 
me remit. Sa fille, la comtesse Caliste (1), qui vivait auprès 
d'elle, était âgée d'une vingtaine d'années, quand je fis 
la connaissance de ces dames. La comtesse Caliste avait 
la taille de sa mère, mais si elle était moins bien de figure, on 

(1) Caliste Rzewuska (1810-1842) épousa, en 1840, don Michelangelo 
Caëtani, prince de Teano. De ce mariage naquirent une fille et un fils, 
lequel devint ministre des affaires étrangères en Italie. 



382 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

devait lui reconnaître encore plus de moyens et d'esprit. 

Peu à peu, le cercle de mes relations s'étendait. J'allais 
souvent chez la duchesse d'Anhalt-Cœthen (1), sœur du 
roi de Prusse et à peu près exilée comme moi pour avoir 
embrassé le catholicisme. L'espèce de parité de situation 
qu'il y avait entre nous lui inspirait à mon égard une 
affabilité à laquelle je fus très sensible. La duchesse 
d'Anhalt-Cœthen savait toujours montrer la plus déli- 
cate bonté et il me semblait impossible d'ajouter à tant 
de vertus plus de dignité, plus de prévenance et d'amé- 
nité. 

Je rencontrais aussi fréquemment la comtesse Fanny 
Esterhazy, l'intime amie de Madame la Dauphine. Elle 
recevait de cette princesse des lettres empreintes d'une rési- 
gnation sublime que ne pouvaient abattre des malheurs 
incessants ; pas une plainte, pas une accusation, pas même 
une réflexion amère. Que de détails touchants me donna 
la comtesse Esterhazy sur son amie, dont elle avait un 
portrait, peint pendant le séjour que Madame la Dauphine 
fit à Vienne après sa sortie du Temple ! 

Quelles surprises réserve l'existence ! Quelles rencontres 
inattendues elle ménage ! Ne me vis-je pas bientôt réuni, 
à quatre cents lieues de chez moi, avec le maréchal Mar- 
mont, duc de Raguse, le baron de Kentzinger, le baron 
de Frénilly (2), le brave La Rochejaquelein (3). 



(1) La duchesse Julie d'Anhalt-Cœthen (1793-1848) était issue du 
mariage morganatique de Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, avec la 
comtesse de Dœnhoff. Elle avait reçu, en 1794, le titre de comtesse de 
Brandebourg; elle épousa, en 1816, Frédéric-Ferdinand d'Anhalt-Pless 
(1769-1830), qui, en 1818, devint duc d'Anhalt-Cœthen. 

(2) Le baron de Frénilly (1768-1848), élu député en 1821, nommé pair 
en 1827, quitta la France après la révolution de 1830. Depuis lors, il passa 
quelque temps à Vienne, puis s'établit à Gratz, où il mourut. Le baron de 
Frénilly a laissé d'intéressants Mémoires, qui ont été publiés par M. Chu- 
quet. 

(3) Le comte Auguste de La Rochejaquelein (1783-1868) était frère du 
célèbre général vendéen. Sous la Restauration, il devint maréchal de 
camp. 



CHAPITRE w 389 

Malgré moi, de jour en jour, je pénétrais davantage dans 
la Booiété de \ ienne, où j'étais attiré par '1rs témoignages 
de précieuse sympathie. .!•' voyais îles gens fort intéres- 
sants par leur situation 61 leurs connaissances. Je nu' liais 
avec des hommes d'un profond savoir e1 d'un mérite solide. 
La plupart ayant parcouru l'Europe l'avaient visitée en 

Véritables Observateurs; ils connaissaient plusieurs per- 
sonnages marquants de l'histoire contemporaine, dans 
laquelle certains d'entre eux avaient même joué un rôle. 

J'évitais les cercles nombreux. Les maisons que je fré- 
quentais réunissaient dix à douze habitués. Je trouvais 
là le meilleur ton de la France. D'ailleurs, au milieu de per- 
sonnes de nations si différentes, c'est à peine si on entend 
parfois un mot d'allemand, d'italien, d'anglais ou de quelque 
langue slave. La conversation est presque toujours en 
français, parlé avec pureté, avec élégance ; on n'ignore 
aucun de nos auteurs, aucune de nos expressions prover- 
biales. L'influence de la France se remarquait partout. 
Le théâtre allemand ayant usé les productions de Schiller, 
•de Gœthe, de Kotzebue, on ne donnait plus que des traduc- 
tions de pièces françaises. Toutes les petites comédies de 
Scribe faisaient les frais de la plupart des représentations. 
Quant aux œuvres musicales, sauf Mozart et Beethoven, 
pour qui ils ont un culte, les Viennois n'entendaient que 
Boïeldieu, Méhul, Cherubini, Auber, Nicolo, Rossini. La 
société allait régulièrement au théâtre de six heures à 
neuf. C'est après cela, jusque vers minuit, que certains 
salons s'ouvraient pour grouper quelques intimes. 

Ma présence à Vienne n'étant plus un mystère pour per- 
sonne, on me montrait un affectueux intérêt dont j'ap- 
préciais tout le prix, mais ma pensée ne pouvait se déta- 
cher des miens, dont je souffrais beaucoup d'être séparé. 

Le baron et la baronne de Stùrmer (1) furent des pre- 

(1) Bartholomé-Etienne de Stûrmer (1787-1863), conseiller intime de 



384 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

miers à me combler de leurs bontés. Ils offraient toutes les 
ressources de l'esprit et du cœur. La baronne était Fran- 
çaise et fille d'un chef de division au ministère de la guerre. 
En 1814, M. de Stiirmer, commissaire impérial auprès du 
quartier général du prince de Schwarzenberg, fut logé 
chez les parents de cette jeune personne, spirituelle, ins- 
truite et remarquablement jolie. Il la demanda en mariage. 
Les deux époux allèrent passer les premières années de 
leur union dans l'île de Sainte-Hélène, où M. de Stiirmer 
occupait les fonctions de commissaire de l'empereur d'Au- 
triche. Ce rôle ne lui attirait naturellement pas la bien- 
veillance de Napoléon, ni celle de la suite du captif. M. et 
Mme de Stiirmer vivaient presque uniquement dans la 
société du commissaire russe, M. de Balmain, et du commis- 
saire français, M. de Montchenu, brave et digne homme, 
mais d'une imagination peu active. Les Anglais étaient 
absorbés dans la surveillance de leur prisonnier et dans les 
réclamations continuelles que leur adressaient les malheu- 
reux Français aigris par l'exil. 

« Je n'ai jamais vu Napoléon, me disait Mme de Stiirmer, 
et très peu les personnes qui étaient auprès de lui. Née 
Française, j'aurais été heureuse de me rendre utile ou 
agréable à Mmes Bertrand et de Montholon, mais elles 
repoussèrent toutes mes bonnes intentions. Une fois, 
tandis que je me promenais, j'aperçus une cavalcade 
au galop. C'étaient Mmes de Montholon et Bertrand, 
escortées de leurs maris et de M. de Las Cases. Mettant 
leurs chevaux au pas, elles passèrent près de moi et me 
rendirent à peine mon salut. Mme de Montholon dit à 
haute voix : « Elle n'est vraiment pas mal, c'est une jolie 
« petite marchande de modes ». J'acceptai le compliment 

l'empereur d'Autriche, créé comte en 1842, occupa divers postes diplomatiques. 
En 1834, il fut nommé internonce à Constantinople, fonction dont son père 
avait jadis été chargé. Rappelé en 1850, le comte Bartholomé-Étienne de 
Stiirmer vécut depuis lors en Autriche. Il avait épousé, en 1815, Ermance- 
Catherine de Boutet. 



CHAPITRE w 385 

avec toutes les circonstances atténuantes... Nous n'avions 
donc, ajoutait Mine de Stûrmer, poinl de rapports avec 
les Français, mais nous Bavions leurs dissensions. Loin 
(l'adoucir la captivité de leur maître, ils ne faisaient que 
l'aggraver. S'ils avaienl mis autant de zèle à calmer cette 
imagination ardente qu'ils en ont employé à l'irriter en 
B'irritant eux-mêmes, ils lui auraient épargné bien des 
amertumes. Quant aux reproches, adressés au gouverne- 
ment anglais, pour parcimonie (Mixers le prisonnier et son 
entourage, ils sont complètement injustes. Jamais les com- 
missaires des puissances alliées ne jouirent des recherches 
de luxe qui étaient prodiguées à Napoléon et à ses compa- 
gnons d'infortune... Combien nous fûmes heureux de quitter 
cette ile de Sainte- Hélène qu'attristaient les tourments 
du Prométhée de notre époque. A Rio- Janeiro, où M. de 
Stûrmer fut nommé ministre de l'empereur d'Autriche, 
mais trouvâmes une fraîcheur relative et nous eûmes la 
satisfaction d'y voir beaucoup d'Autrichiens qui avaient 
été amenés au Brésil par le mariage de Don Pedro avec 
l'archiduchesse Léopoldine. » 

Une des personnalités les plus originales que j'eus l'oc- 
casion de fréquenter à Vienne était la Palatine Potocka, 
femme très charitable et très riche. Elle avait tant de 
diamants qu'on l'appelait « Diamantine ». Sa maison 
était encombrée de bêtes de toutes espèces : chiens qui 
grognaient, perroquets qui criaient, singes qui mor- 
daient, etc. Au milieu de cette arche de Noé, on rencon- 
trait des nègres aux habits de velours resplendissants 
d'or et un horrible nain, pauvre gentilhomme polonais, 
honteux d'être confondu avec les animaux du logis, trem- 
blant les soirs de bal d'être écrasé par les valseurs et 
d'habitude faisant tristement, dans un coin, de la tapis- 
serie et des grimaces. Cette infortunée créature avait une 
quarantaine d'années. 

La Palatine aimait à montrer la peau d'un ours tué 

25 



386 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

par feu le Palatin Potocki ; c'est ce qu'elle nommait « la 
peau de mon pauvre mari». Cette excellente dame, quoique 
âgée, était encore active et fort occupée des amusements 
<lu public, qui acceptait ses dîners, ses bals, ses fêtes et se 
moquait d'elle. Elle était aux aguets des moindres anni- 
versaires et célébrait avec empressement les jours de nom, 
les jours de naissance. Je l'ai vue faire jouer des pièces et 
chanter des couplets en l'honneur du duc de Reichstadt 
à décontenancer ce jeune prince ; en pareille circons- 
tance, M. de Metternich riait tout le premier. Elle avait 
le mérite de faire les visites les plus courtes qu'on puisse 
imaginer. Accompagnée de sa sœur, Mme de LittninofT, 
elle entrait, s'asseyait, se relevait et partait aussitôt. 

Les nouvelles de Pologne jetaient la consternation 
autour de moi. Les nombreux Polonais avec qui j'entre- 
tenais des rapports étaient en proie aux plus vives inquié- 
tudes. Ils se demandaient si leur pays n'avait pas été 
lancé mal à propos dans des voies bien périlleuses, si sa 
révolte, détruisant la prospérité dont il jouissait depuis 
quelques années, ne serait pas pour lui la cause de terribles 
désastres. Le moment, croyait-on, était bien peu propice 
pour remporter une indépendance qu'il eût été plus facile 
•d'obtenir dans d'autres circonstances. On avait hâté l'ex- 
plosion d'une conspiration, qui ne devait éclater que plus 
tard, mais, à ce qu'on prétendait, les ordres donnés par les 
comités de Paris avaient précipité cette tentative de révo- 
lution. On arrêtait, même à Vienne, des agents français 
ayant sur eux de grosses sommes d'argent et porteurs de 
dépêches pour les autorités polonaises. La désolation fut 
grande, quand on apprit que l'empereur Nicolas envoyait 
contre Varsovie des troupes commandées par Diebitsch. 
Je devins le consolateur de plusieurs familles profondé- 
ment affligées par cet état de choses et très anxieuses de 
leur avenir. 

Pour ma part, j'étais fort occupé des pénibles épreuves 



CHAPITRE XV 387 

qu'avaient à subir mrs collègues. A ma demande, le prince 

de Hohenlohe (I) offrait chaque jour | p eux le saint 

Baorifioe de la messe. .1»' voyais assez habituellement cet 
homme extraordinaire qui me montrait les Bentiments les 
plus amicaux. Je le rencontrai pour la première fois chez 
Mlle Boissié, Anglaise convertie et 1res pieuse. Il avait 
alors de trente-cinq à quarante ans. Sa figure reflétait 
une extrême boute, ses manières étaient simples, douces, 
sans la plus légère affectation, sa conversation facile et 
bienveillante. 11 parlait le français assez purement, mais 
il exprimait mieux sa pensée en allemand. On ne se serait 
pas doute en le voyant qu'on se trouvait en présence d'un 
thaumaturge et d'un prince. Il ressemblait beaucoup plus 
à un bon curé, quoique dans ses traits la noblesse fût 
alliée à la simplicité. 

Il n'avait pas de fortune et distribuait aux pauvres l'ar- 
gent de son bénéfice. J'allais le visiter dans son logement, 
chez le prince de Sehwarzenberg ; il occupait une chambre 
fort modestement meublée. Sa conviction était que le clergé 
doit revenir aux mœurs évangéliques et n'être riche que pour 
l'aumône. J'aimais à l'écouter, sa physionomie s'animait 
en parlant ; je croyais voir, je croyais entendre un apôtre. 

La famille Sehwarzenberg était devenue pour ainsi dire 
la sienne, depuis l'inconcevable guérison de la princesse 
Mathilde. Je n'ai jamais entretenu le prince de Hohen- 
lohe de cet événement que tout le monde à Vienne m'af- 
firma. Cette guérison m'a été spécialement racontée par 
la famille Sehwarzenberg elle-même et par un de ses 
intimes dont l'attestation était très intéressante à entendre, 
car elle émanait d'un grand seigneur peu porté à la dévo- 
tion et passablement railleur. 



(1) Le prince Alexandre de Hohenlohe-Waldenbourg-Schillingsfurst (1794- 
1849) fut grand prévôt et chanoine du chapitre de Grosswardein (Hongrie), 
abbé mitre de Saint-Michel de Gaborjan, assesseur des comitats de Bihar, 
Borschod et Arad et enfin évêque de Sardica. 



388 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Quelle aimable hospitalité je trouvais dans cette patriar- 
cale demeure du prince de Schwarzenberg ! C'est là que 
pour la première fois de ma vie, j'ai assisté, le jour de 
Noël, à la charmante coutume du Christbaum. Au milieu 
d'une vaste pièce était placé un sapin, qui supportait 
une multitude de bougies, de globes dorés, de guirlandes 
de fleurs, de rubans, de jouets, de bijoux précieux. Le 
vénérable chef de l'illustre famille distribua des cadeaux 
à ses enfants et petits-enfants qu'il bénit tous ensuite avec 
une religieuse émotion. Le prince de Schwarzenberg n'avait 
auprès de lui que les siens. On avait pourtant fait accueil 
à un proscrit qui assistait avec un amer attendrissement 
au touchant spectacle d'un bonheur évoquant pour lui 
tant de chers souvenirs. Devinant mes pensées, cette 
famille étrangère m'entoura des preuves de la plus conso- 
lante affection, en me disant tous les vœux qu'elle formait 
pour les miens. 

Au temps dont je parle, le salon du prince Clary était 
un des plus agréables de Vienne; petit- fils du prince de 
Ligne (1), il avait hérité de son esprit et de son exquise 
urbanité. Autour de lui on trouvait une réunion très 
choisie, sa maison était le rendez-vous d'une société euro- 
péenne, je la fréquentais beaucoup, aussi éprouvai-je un 
réel chagrin quand le prince Clary mourut. 

Tous les vendredis, j'allais régulièrement chez la comtesse 
Palffy, une des filles du prince de Ligne. Elle était la bonté 
même et se consacrait avec le plus complet dévouement 
à sa famille qu'elle chérissait. N'ayant pas d'enfants, elle 

(1) De son mariage avec la princesse Françoise- Xavière de Liechtenstein 
le célèbre prince Charles-Joseph de Ligne eut pour filles : 

1° Marie-Christine (1757-1830), qui épousa le prince Jean-Népomucène 
Clary (1753-1826). De cette union naquit le prince Charles-Joseph Clary 
(1777-1831), dont il est question ci-dessus; 2° Euphémie (1773-1834), mariée 
au comte Jean-Baptiste-Gabriel Paliïy d'Erdœd, qui mourut en 1821 ; 
3° Flore (1775-1851), mariée au général baron de Spiegel, qui mourut en 1836. 

Le prince de Ligne avait eu en outre deux fils : Charles, tué à la guerre, 
en 1792, et Louis Lamoral (1766-1813). 



CHAPITRE w 889 

devinl la seconde mère * 1 * * ceui du prince Qary. Chez elle, 
jf retrouvais d'ordinaire les dames Rzewuska, le baron de 
Spiegel »'i sa femme, autre fille du prince de Ligne, aimable 

et spirituelle comme lui; M. do la Rue, consul général à 
Trieste pendant la Restauration; le savant orientaliste 

1 laminer et sa femme. 

Je recueil lais beaucoup d'observations intéressantes, j'en- 
tendais (le plaisantes anecdotes. 

La comtesse O'Donnell (1) me racontait qu'elle avait 
été en relation avec nombre de personnages marquants, 
entre autres avec Gœthe. 

— Cet homme extraordinaire, me disait-elle, est peu 
aimable dans la société. Sa correspondance ne se trouve 
pas au niveau de son remarquable talent, mais il a sur toutes 
les questions des aperçus empreints de son génie. Tandis 
qu'en France, certains écrivains portent aux nues son 
Werther et que Stendhal le proclame son meilleur ouvrage, 
lui-même se le reproche comme une production peu digne 
de sa plume et presque comme une mauvaise action. 

La comtesse O'Donnell me parla aussi de Mme de 
Staël. 

— Je la connus à Tœplitz, me dit-elle. Lors de son séjour 
à Vienne, je voulus la joindre ; des malheurs de famille 
m'en empêchèrent, mais je reçus d'elle des lettres pleines 
de charme et que j'aime à conserver. Ce qui donnait du 
ridicule à Mme de Staël, c'était son obstination à vouloir 
être, malgré la nature, une jolie femme. Elle jouait la 
comédie avec peu de succès, parce qu'elle choisissait des 
rôles exigeant de la beauté. Un jour, à Vienne, Mme de 
Staël représentait Agar. Pour la vérité du costume, elle 
avait adopté des draperies qui accusaient les disgrâces 



(1) Fille du prince Charles de Ligne, elle était née en 1788 et avait épousé, 
en 1811, le comte O'Donnell (1780-1843), feld-maréchal. C'est leur fils, le 
comte Maximilian-Karl-Lamoral O'Donnell qui, le 18 février 1853, sauva la 
vie à l'empereur François-Joseph, en maîtrisant son agresseur Libenyi. 



390 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTHEL 

de sa taille. « Ah ! comme elle justifie Abraham ! » s'écria 
la princesse maréchale Lubomirska. 

Par la princesse Jablonowska, l'intime amie de la comtesse 
Flore de Wrbna, j'appris d'autres détails sur le séjour de 
Mme de Staël à Vienne. Elle attirait chez elle beaucoup de 
monde ; tant qu'une réunion nombreuse occupait son salon, 
c'était, paraît-il, chose insupportable ; elle devenait réelle- 
ment aimable et éloquente quand il n'y avait plus à ses 
côtés qu'un petit groupe de personnes. Elle avait la manie 
de fixer l'attention de toutes les célébrités. Elle s'occupa 
avec enthousiasme de l'archiduc Charles et lui fit à l'im- 
proviste de telles avances que le prince se sauva presque 
épouvanté. Un des objets de son admiration passionnée 
fut le comte Maurice O'Donnell. Une fois, tandis qu'il 
faisait compliment à la comtesse Flore de Wrbna de l'élé- 
gance de son costume, Mme de Staël tomba évanouie de 
fureur. La comtesse Flore de Wrbna court à son secours, 
mais elle pousse aussitôt un cri affreux ; Mme de Staël 
s'était vengée en lui mordant cruellement la main. 

En fait d'anecdotes, il en circulait d'amusantes sur 
M. le duc de Laval, naguère ambassadeur à Vienne. On 
l'estimait au plus haut point, mais ses distractions étaient 
extrêmes. Un jour, un M. de Traversay, officier au service 
de Russie, lui fut présenté, il s'obstina à le prendre pour 
un officier prussien. M. de Traversay lui répondit à la fin : 
« Je suis Russe et je m'en fais honneur. — Voilà un singulier 
goût, reprit M. de Laval en s'adressant à M. de Tatitscheiï, 
ambassadeur de Russie. » Une autre fois, tandis qu'il dînait 
chez M. de Campuzano, ministre d'Espagne, il se crut chez 
lui et dit au ministre : « Je vous demande mille excuses, je ne 
sais ce qui est arrivé à mon cuisinier, mais aujourd'hui tout 
est détestable. » On prétendait que rencontrant Mgr Luc- 
ciardi, secrétaire de la nonciature, il le prit pour un de ses 
collègues : « Venez demain chez moi, lui demanda-t-il, mais 
n'amenez pas Lucciardi, il est beaucoup trop ennuyeux. » 



CHAPITRE w 394 

J'ai mentionné plus haut la oomtesse Flore de Wrbna, 
née oomtesse de Kageneck (1), et Bon inséparable amie la 
princesse Thérèse Jablonowska (2), chanoinesse du cha- 
pitre »l» v Vienne. Ces deux grandes dames fiaient toutes 
deux très distinguées par leur instruction e1 leurs senti- 
ments élevés. La comtesse, qui a été une des beautés les 
plus admirées de Vienne, brille par la grâce de son esprit 
et le charme de sa physionomie. La princesse Jablonowska, 
moins bien partagée sons ce rapport, l'emporte par son 
érudition encyclopédique et ses talents de polygotte. Elle 
parle également bien le polonais, l'allemand, le français, 
l'anglais, l'italien, elle possède à fond la littérature et 
l'histoire des pays dont elle connaît la langue. Dans la 
discussion elle déploie une ardeur et des poumons virils 
qui souvent épuisaient la verve emportée de l'économiste 
Rubichon : « Comme elle est bien nommée, disait-il, cette 
demoiselle Diablonowska. C'est un diable polonais à qui 
Lucifer lui-même n'aurait pas le pouvoir de faire entendre 
raison. » 

Les deux amies avaient composé ensemble un roman fan- 
tastique en quatre gros volumes et en français. Elles me le 
soumirent pour corriger les fautes grammaticales, il y en 
avait très peu. Ces dames écrivaient purement, mais les 
pensées présentaient un caractère extrêmement germanique. 

La comtesse Flore de Wrbna était cousine du prince de 
Metternich. Jadis, il avait été question de leur mariage, 
mais la princesse de Kaunitz l'emporta sur la comtesse 
Flore. On pouvait considérer le nom de Kaunitz comme une 
fortune diplomatique. Les Jablonowskiet les Wrbna comp- 
taient de nombreuses illustrations parmi leurs ancêtres. 

(1) La comtesse Flore de Kageneck (1779-1857), dame du palais, avait 
épousé en 1799 le comte Eugène de Wrbna, chambellan impérial et royal de 
l'empereur d'Autriche. 

(2) La princesse Thérèse Jablonowska (1778-1864), dame du palais et dame 
de la Croix étoilée, était fille du prince Antoine-Barnabe Jablonowski et de 
la princesse, née Thécla de Czlapik. 



392 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

Les Jablonowski avaient des liens de parenté avec la 
famille royale de France par Marie Leczinska. La comtesse 
de Wrbna et son autre elle-même — ainsi qu'elle disait en 
parlant de la princesse Jablonowska — avaient beaucoup 
connu l'empereur Alexandre de Russie. 

Dans ces premiers temps de mon séjour à Vienne, je fus 
mis en rapport avec le comte Paar, colonel au service 
d'Autriche. 11 avait été aide de camp général du prince 
de Schwarzenberg et il signa la capitulation du duc de 
Raguse. Il m'assura que le maréchal, entouré de forces 
supérieures, après avoir perdu dans la journée huit mille 
hommes, n'avait cédé qu'à la loi absolue de la nécessité. 

Un jour du mois de décembre, je m'étais rendu chez la 
comtesse Rzewuska pour entendre de la musique et pour 
être présenté à la comtesse Alfred Potocka. Je trouvai 
toute cette société vivement émue par les nouvelles de 
Varsovie. On causait encore de ce triste sujet lorsque entra 
le prince Louis de Rohan (1). Il arrivait de Paris, qu'il 
disait être d'un morne effroyable. Avant son départ il avait 
vu Louis-Philippe, qui l'entretint tout le temps d'Henri V. 
« On a eu tort de ne pas me le confier, déclarait-il ; je l'avais 
réclamé. » Ce nouveau monarque paraissait fort malheureux 
d'être dans une position dont il n'avait aperçu tous les 
dangers qu'après l'avoir remportée. Le prince Louis de 
Rohan me parla longuement de la mort du duc de Bour- 
bon (2). Voici son récit : 

« J'avais dîné avec le duc la veille, me dit-il, et je lui 
entendis donner des ordres pour préparer secrètement son 
départ de France. Il devait se rendre le lendemain à 



(1) Le prince Jules- Armand-Louis (1768-1836), général major au service 
d'Autriche, était un des Rohan-Guémenée qui avaient quitté la France à la 
fin du dix-huitième siècle. 

(2) Le duc de Bourbon (Louis-Henri-Joseph), 1756-1830, était le fils du 
prince de Condé, chef de l'armée des émigrés et le père du duc d'Enghien, 
fusillé à Vincennes. Le duc de Bourbon avait épousé, en 1770, la princesse 
Bathilde d'Orléans, qui mourut en 1822 ; ils s'étaient séparés en 1780. 



CHAPITRE \\ :< , »:< 

Chantilly, ayant pris la précaution de ae pas annoncer 
Bon arrivée, afin qu'on ne lui donnai pas le spectacle du 
drapeau tricolore qu'il détestait : o Venez me joindre 

i demain, me dit-il, nous causerons d'affaires importantes, b 
Il joua tranquillement sa partie, monta ses montres et, 

suivant son habitude, les plaça à côté de lui en se couchant. 
11 fit aussi des arrangements accoutumés pour reprendre 
facilement le lendemain des bandages dont il avait 
besoin. 

« Le matin on ne put pénétrer chez lui. Sa porte étant 
fermée intérieurement fut enfoncée en présence de Mme de 
Feuchères. On aperçut le malheureux prince la tête passée 
dans deux cravates attachées à l'espagnolette d'une croisée. 
Les pieds touchaient terre ; le cou ne présentait aucune 
marque de strangulation ; les cravatés n'étaient pas serrées, 
comment d'ailleurs le prince aurait-il pu les nouer au- 
dessus de sa tête, lui qui ne pouvait lever jusqu'à son front 
sa main mutilée à l'armée de Condé. Son lit fut trouvé 
éloigné d'environ deux pieds de la muraille ; or, il avait 
soin de l'en faire rapprocher le plus possible, à cause des 
fréquents vertiges auxquels il était sujet. Le valet de 
chambre remarqua que les jambes du prince, qu'il avait 
vues la veille au soir parfaitement saines, portaient l'em- 
preinte de beaucoup de meurtrissures. Une chose à consi- 
dérer c'est que la chambre du prince communiquait avec 
l'appartement de Mme de Feuchères. 

« Dans le premier moment de trouble on ne constata pas 
toutes ces circonstances et on procéda à l'inhumation. Mais 
bientôt sept personnes vinrent auprès de moi faire des 
dépositions importantes. J'eus toutes les peines du monde, 
au milieu de l'anarchie, du remplacement et du déplace- 
ment continuel des procureurs du roi ainsi que des procu- 
reurs généraux, à obtenir une enquête. Elle fut d'abord 
contraire à mes réclamations, mais j'ai persisté et j'ai 
obtenu un supplément d'enquête. Aux sept premiers 



394 SOUVENNtS 1)1' COMTE DE MONTBEL 

témoins s'en sont joints d'antres, ils se trouvent aujourd'hui 
au nombre de vingt-deux. 

« Cousin par ma mère de M. le duc de Bourbon (1), 
j'avais des droits dans la ligne maternelle. Si l'indignité 
de Mme de Feuchères vient à être prononcée, comme le tes- 
tament institue le duc d'Aumale héritier universel, les 
legs en faveur de la dame retourneraient à l'héritier. Mais 
il ne m'est pas difficile d'attaquer l'acte sous le rapport 
de la captation. Le duc d'Orléans, désirant obtenir en 
faveur de son fils le testament du duc de Bourbon, avait 
chargé le prince de Talleyrand de négocier la chose avec 
Mme de Feuchères. Talleyrand offrit à la dame de se faire 
accorder six millions sur la succession. Elle refusa, elle en 
voulait quinze, exigeant en outre d'être admise à Neuilly 
et qu'on lui ouvre les Tuileries. 

« Le duc d'Orléans finit par accepter ces conditions. Il 
sollicita et obtint de la bonté de Charles X que celui-ci 
ne ferait pas obstacle à une combinaison enrichissant 
pourtant la maison d'Orléans au préjudice de la famille 
royale. Dès lors, Mme de Feuchères tint son traité avec 
une étonnante fidélité. Elle dicta ses lois au faible duc 
de Bourbon, qui chercha, mais inutilement, à refuser 
de faire un testament pour lequel il avait une profonde 
répugnance. Vainement proposa-t-il à Mme de Feuchères, 
si elle renonçait à lui imposer de telles dispositions, de 
lui donner la forêt de Guise qui rapportait des sommes 
énormes, mais Mme de Feuchères fut invariable dans 
sa résolution de servir les intérêts du duc d'Orléans 



(1) La mère du duc de Bourbon et celle du prince Louis de Rohan étaient 
sœurs, toutes deux filles du maréchal de Soubise, prince de Rohan. 

L'une, Charlotte-Godefride-Élizabeth, épousa, en 1753, le prince de Condé, 
le futur chef de l'armée des émigrés. De ce mariage naquit le duc de Bourbon 
dont on lit ici la fin tragique. 

L'autre, Victoire-Armande, épousa en 1760 Henry-Louis-Marie de Rohan- 
Rohan, prince de Guémenée. L'un des fils issus de cette union fut le prince 
Louis de Rohan, celui-là même qui fit au comte de Montbel le récit de la 
mort du duc de Bourbon. 



CHAPITRE \\ îliin 

et, grâce à ses obsessions, le testamenl lut enfin Bigné. 

« Après 1rs sinistres événements de Juillet, le duo de 
Bourbon, qui avail le révolution en horreur, voulut donner 
à la famille royale et au duc de Bordeaux une preuve de 
sou dévouement en allant les joindre et en faisant un autre 
testament. Il laissa malheureusement connaître cette déci- 
sion à ceux dont elle renversait les espérances, l'eu de temps 
avant se mort, le duc de Bourbon axait eu l'occasion de 
dire ce qu'il pensait du suicide. Son barbier lui avait 
raconté la fin d'un nommé Béranger, qui du haut d'un pont 
s'était précipité dans la Seine avec un grand courage. 
« Qu'est-ce à dire? un grand courage! s'écria le duc. Le 
« suicide est l'action d'un lâche. Le courage consiste à 
« supporter ses malheurs avec résignation. » 

« — Mais croyez-vous, deniandai-je au prince Louis de 
Rohan, que Mme de Feuchères soit l'auteur de l'assassinat? 

« — Je ne le présume pas, continua-t-il. Elle me paraît 
d'un naturel trop doux pour cela. Je soupçonne un per- 
sonnage, espèce de précepteur, qui avait pris un grand 
empire sur elle et que M. le duc de Bourbon détestait ; il 
en avait même une espèce de frayeur. Ce misérable crai- 
gnait sans doute de voir M. le duc de Bourbon échapper 
à sa position et il redoutait par suite l'anéantissement du 
testament et de ses espérances. Il aura pris le parti d'assas- 
siner, pensant ensuite obtenir de Mme de Feuchères le 
prix du service qu'il lui aurait rendu. Quoi qu'il en soit, 
c'est un homme d'une grande force physique, bien capable 
d'exécuter un semblable forfait. Il savait les ordres pour 
le départ du duc. Ces ordres avaient été cachés à Mme de 
Feuchères et pour que le neveu de celle-ci, lequel était 
chargé des écuries, ne pût concevoir aucun soupçon, le 
prince fit acheter une voiture exprès. M. de Surval réalisa 
un million en or et huit cent mille francs en lettres de 
change. Primitivement l'intention du duc était de partir 
en malle-poste, mais il y avait renoncé à cause des incon- 



396 Si M VENIRS DU COMTE DE MONTIU. I. 

vénients du passeport qu'il eût fallu lui procurer. L'usur- 
pation provoquait chez lui une horreur invincible. Il ne 
voulut pas reconnaître Louis-Philippe. C'est en vain que 
la duchesse d'Orléans chercha à surprendre son assentiment 
en allant lui faire une visite. Il la reçut poliment, mais elle 
ne put obtenir de lui le nom de reine. » 

Je questionnai alors le prince de Rohan sur l'existence 
antérieure de Mme de Feuchères. 

— Mme de Feuchères, me répondit-il, était une fille 
de Londres, sœur d'une maîtresse de lord S***, qui se 
chargea de l'honorable soin de la faire connaître au duc de 
Bourbon. Quand celui-ci fut de retour en France, elle vint 
l'y joindre. Il la renvoya avec un faible cadeau ; c'était 
du vivant de son père et il avait peu de ressources. A la 
mort du prince de Condé, elle accourut de nouveau, mais 
ne reçut pas un accueil très empressé. Plus tard le baron de 
Feuchères, chef d'escadron dans la garde royale, entra en 
rapport avec elle et en devint amoureux. Elle affecta une 
contenance modeste, parla de mariage et fit accroire à 
M. de Feuchères qu'elle était fille naturelle du duc de 
Bourbon, qui, pour des raisons particulières, n'aurait pas 
voulu la reconnaître comme il avait reconnu Mme de 
Rully (1). Elle alla prévenir le duc, lui montrant qu'il assu- 
rerait son bonheur en ne démentant point ce qu'elle avait 
dit. Le prince eut la coupable faiblesse d'y consentir. 
Quand M. de Feuchères se présenta à lui, il ne nia pas sa 
paternité et l'officier ayant pris son silence pour un aveu, le 
mariage fut conclu. Cette femme intrigante ne tarda pas 
à reprendre son ancien empire et M. de Feuchères, s'aper- 
cevant des relations qu'elle avait avec le duc de Bourbon, 
l'abandonna. Aujourd'hui elle est soutenue par le duc 
d'Orléans, reconnaissant de ce qu'elle a procuré au duc 
d'Aumale, qu'elle appelait son protégé, une fortune dont 

(1) Adélaïde-Louise-Charlotte (1780-1874), fille naturelle reconnue du duc 
de Bourbon et de Catherine Michelot. 



CHAPITRE w :i!>7 

la totalité s'élève à soixante millions. I .<•> gens du H m- de 
Bourbon la détestent, ils on1 été traités dans le testament 
avec une extrême dureté. M. de Surval (1). exécuteur testa- 
mentaire, es1 resté chargé de l'administration des biens. 
Les autres officiers ou employés onl été renvoyés sur-le- 
champ ; on ne leur a pas donné le délai qu'ordinairement 
on accorde aux domestiques dans les successions. Tous, sous 

ce rapport, ont été tlupcs de Mme de Feuchères. Klle leur 
avait dit. lorsque le due lit son testament, qu'ils y étaient 
l'objet de beaucoup de bienveillance... J'ai vu le duc 
d'Orléans à cause de nos affaires et de mon opposition en 
qualité d'héritier naturel du duc de Bourbon. Il m'a paru 
triste et soucieux. A en croire leur entourage, lui et sa 
famille sont, depuis l'usurpation, dans une mortelle inquié- 
tude. La crainte leur tient lieu de remords. » 

— Quels sont, demandai-je au prince de Rohan, les 
témoignages les plus significatifs relativement à la mort 
du duc de Bourbon? 

— Celui de son valet de chambre est fort important, me 
dit-il. Le duc, pour avoir une raison à opposer aux obses- 
sions de Mme de Feuchères, donna ordre au fidèle Manoury 
de faire croire que ses jambes étaient malades. Il faisait 
mettre tous les soirs près de son lit des bandes et des cata- 
plasmes, comme si on eût dû le panser. C'est ainsi qu'il 
avait eu un prétexte pour ne pas se rendre chez le duc 
d'Orléans. En réalité, les jambes du duc étaient parfaite- 
ment saines. Or Manoury remarqua qu'elles avaient de 
nombreuses traces de contusions, quand, entré le premier 
dans la chambre de son maître, il l'aperçut pendu à l'espa- 
gnolette de la fenêtre. 

« L'aumônier du prince était alors à l'église, on alla l'aver- 
tir. Il vint au plus vite pour voir si on ne pouvait adminis- 
trer les secours spirituels au duc. Il n'était plus temps. Dès 

(1) Le baron de Surval avait été intendant général des maison, domaines, 
forêts et finances du duc de Bourbon, prince de Condé. 



398 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBKL 

ce moment, l'aumônier veilla près du corps et il se plaint 
d'avoir été écarté dans toutes les constatations qui furent 
faites. Le médecin ordinaire du prince a été aussi éloigné 
pendant l'autopsie, sous prétexte qu'il n'avait pas de 
diplôme français. Tous assurent qu'on a reçu leurs déposi- 
tions de manière à ne pas leur laisser le moyen de dire 
entièrement ce qu'ils savaient. » 

A cette époque je revis d'autres fois le prince Louis de 
Rohan. Nous nous entretînmes beaucoup de son affaire 
et des intérêts publics. Il partit bientôt pour la Bohême 
où il avait des terres. De là, si la situation des choses le lui 
permettait, il comptait se rendre en France. 

Le prince Louis de Rohan était le premier mari de la 
duchesse Catherine de Sagan, qui depuis avait épousé suc- 
cessivement le prince Troubetzkoy et le comte Schulenburg. 
S'étant convertie au catholicisme, elle quitta ce dernier. Il 
paraîtrait que le prince Louis de Rohan serait volontiers 
revenu auprès d'elle, mais sa famille s'y opposa. 

La duchesse Catherine de Sagan était une princesse de 
Courlande. Je devais la rencontrer à maintes reprises 
ainsi que ses sœurs, la princesse de Hohenzollern et la 
princesse Pignatelli, duchesse d'Acerenza (1), principale- 
ment dans le salon si intéressant de la comtesse Batthyani. 

Je ne tardai pas à multiplier le nombre des relations 
que j'avais déjà nouées dans cette fin de l'année 1830. 
La haute société de Vienne offre un attrait tout particu- 
lier ; il y règne une intimité charmante où la confiance et 
la bonne humeur savent s'allier à la réserve et à la dis- 
tinction. Bientôt, je fus appelé à fréquenter spécialement 



(1) La duchesse Catherine-Frédérique-Wilhelmine-Bénigne de Sagan (1781- 
1839), la princesse Marie-Louise-Pauline de Hohenzollern-Hechingen (1782- 
1845), la princesse Jeanne Catherine Pignatelli di Belmonte, duchesse d'Ace- 
renza (1783-1876), étaient les sœurs de la duchesse Dorothée de Dino (1793- 
1862), l'auteur des Souvenirs et de la Chronique récemment publiés. Ces quatre 
princesses de Courlande étaient filles de Pierre de Biron-Sagan, duc de Cour- 
lande et d'Anne-Charlotte-Dorothée de Médem. 



I HAP1TRE \v :{'.»!» 

les diplomates et je devais compter parmi eux « 1 « * véritables 
amis, 

Les premières communications que je reçus directement 
de l'entourage il» 1 la famille royale me furent adressées 
par le baron de Damas. 

« J'avais besoin d'avoir de vos nouvelles, me disait-il, 
mais votre lettre du 20 septembre ne nous est parvenue 
que le 27 octobre, j'espère qu'il n'en sera pas toujours 
ainsi. 

« Je pense que le Roi vous écrira, mais je puis vous assurer 
qu'il a été ravi d'avoir la certitude que vous étiez en lieu 
de sûreté; il m'a chargé de remercier le prince de Mei- 
ternich pour l'accueil qui vous a été fait ; il m'a parlé de 
sa confiance en vous, de ses vœux. 

« Profitez de l'obligeance de M. de Metternich, écrivez- 
nous souvent, dites-nous des nouvelles du pays que vous 
habitez, dites ce que vous voyez, ce que vous sentez ; 
l'avenir est effrayant, le présent est triste, le passé déso- 
lant... .Mais je vois que j'allais m'enfoncer dans les pro- 
fondeurs de la politique, au lieu de vous parler du plaisir 
que nous avons éprouvé en apprenant que vous étiez sauvé ; 
de l'inquiétude où j'ai été si longtemps sur votre compte, 
des sentiments déchirants qui m'ont accablé pendant cet 
éternel voyage de Rambouillet à Cherbourg, enfin de la 
douleur profonde que j'ai sentie en abordant encore une 
fois les rives de l'exil. 

« Dans l'isolement où vous vivez, vous pouvez encore, 
retranché dans votre conscience, oublier parfois les cala- 
mités dont vous êtes victime. Mais nous, bien qu'entourés 
de la bienveillance qui s'attache à de nobles et grandes 
infortunes, nous éprouvons à chaque instant des incon- 
vénients qui en résultent. Ma chambre se remplit de gens 
qui me demandent des consolations et je n'en ai point à 
leur donner. D'autres demandent des ordres, des instruc- 
tions, d'autres écrivent pour en avoir, ils exposent leurs 



400 mii VF. MHS DU COMTE DE MONTBEL 

souffrances et ne peuvent me comprendre quand je veui 
leur expliquer pourquoi le Roi doit garder le silence, pour- 
quoi il faut souffrir encore et attendre, pour agir, un moment 
plus opportun. J'ai tort pourtant de me plaindre ; mon 
élève, dont le caractère avait été aigri par des événements 
si extraordinaires, est complètement revenu à son assiette 
ordinaire. Ses études se poursuivent comme par le passé, 
mieux même que par le passé. Les sentiments de son cœur 
se développent de la manière la plus satisfaisante. Soit 
erreur de mon imagination, soit justesse de jugement, je 
crois toujours que cet enfant est destiné à de grandes 
choses. Le Roi et les princes sont bien ; la duchesse de Berry 
n'est pas encore ici. 

« Comme j'écrivais cette lettre, j'en ai reçu une de vous 
du 14 d'octobre. Déjà j'ai à peu près répondu à tout ce 
que vous me mandez. Je ne vous ai pas assez dit pour- 
tant qu'aujourd'hui comme par le passé, le Roi compte 
entièrement sur vous et verra votre correspondance avec 
grand plaisir... » 

Je m'occupais donc à recueillir des renseignements 
pouvant être utiles à des intérêts qui m'étaient bien 
chers. J'avais de nombreuses entrevues avec le prince de 
Metternich. Le 25 décembre, nous eûmes ensemble une 
longue conversation. Je fis connaître au prince ma pensée 
sur la situation de la famille royale de France par rapport 
à la politique de l'Europe et aux affaires intérieures de 
mon pays. Le prince partageait entièrement ma manière 
de voir. Une abdication nouvelle ou, pour mieux dire, la 
confirmation de l'abdication de Charles X et du Dauphin 
ne pouvait qu'être utile à la cause de la légitimité. 

— Le temps, me disait le prince de Metternich, ratta- 
chera les esprits à l'espoir de l'avènement du duc de 
Bordeaux, mais il faut qu'aucune intrigue ne compromette 
son avenir. L'idée de la formation actuelle d'un conseil de 
régence est inadmissible. Elle créerait sur-le-champ des 



CHAPITRE W 104 

jalousies el de misérables ambitions... Louis-Philippe m'a 

fail dire par un deses allidés qu'après le procès des ministres, 

je verrai s'il porte un bonnet rouge ou une couronne, qu'il 
me demandait pour le juger d'attendre cette époque. 
Pour le moment, je reçois de Franco des nouvelles indi- 
quant toutes un affreui malaise... Quant à votre corres- 
pondance, ajouta M. de Metternich, écrivez une liste de 
mots dont vous devez vous servir avec Le Roi, je vous ferai 
l'aire un chiffre diplomatique, vous en enverrez le double 
au baron de Damas. 

Le prince de Metternich me remit ce jour-là un exem- 
plaire de son portrait lithographie d'après Lawrence, me 
priant de l'accepter en souvenir de son estime et de son 
affection. 

Quelque temps après, je fus très nettement fixé sur 
divers points dont il avait été question entre le prince de 
.Metternich et moi. Voici ce que m'écrivait, en effet, le 
duc de Blacas : 

« Le rapport, monsieur le comte, que vous avez adressé 
au Roi le 5 décembre a été fort longtemps à lui parvenir, 
mais ce retard n'a pu diminuer de son intérêt et Sa Majesté 
l'a reçu avec le plus grand plaisir. Elle a reconnu, dans ce 
que vous lui dites, le zèle et le dévouement dont vous lui 
avez donné tant de preuves et Elle désire que vous conti- 
nuiez à lui rendre compte de ce que vous pouvez apprendre. 
La promesse faite à vous par le prince de Metternich de 
vous tenir au courant de tout ce qui lui parviendrait, ne 
peut qu'ajouter à l'utilité de vos rapports et le Roi a été 
fort sensible à ce témoignage de confiance et d'intérêt du 
prince de Metternich. 

« Je ne sais si vous êtes informé que le Roi, ne voulant 
laisser aucun doute sur son abdication, ni sur la renoncia- 
tion de Monsieur le Dauphin en faveur de M. le duc de 
Bordeaux, a cru devoir confirmer cet acte par une décla- 
ration datée de Luhvorth, le 24 août. Dans cette décla- 

26 



402 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

ration, le Roi, après avoir confirmé son abdication et la 
renonciation de Monsieur le Dauphin, proteste contre 
l'usurpation de M. le duc d'Orléans et déclare nul le titre 
de lieutenant-général du royaume que Sa Majesté lui avait 
donné dans un moment de trouble et de désordre pour 
chercher tous les moyens d'arrêter l'effusion du sang e1 
d'éviter la guerre civile. Par ce même acte, Sa Majesté se 
réserve de pourvoir à la régence dès que les circonstances 
la rendront nécessaire. Il l'assure cependant à Mme la 
duchesse de Berry, si le Roi venait à mourir avant la 
majorité de M. le duc de Bordeaux. 

« Toutefois, Sa Majesté continue à diriger les affaires ; 
mais il fait connaître à Mme la duchesse de Berry ce qui a 
trait aux intérêts du prince, son auguste fils, et de son 
côté Mme la duchesse de Berry soumet au Roi les demandes, 
comme toutes les propositions concernant M. le duc de 
Bordeaux. Voilà, monsieur le comte, l'état actuel des choses, 
mais cette position du Roi et de Mme la duchesse de Berry 
changerait de nature, si les affaires de France prenaient une 
tournure plus favorable, car aussitôt qu'elles permettraient 
à Mme la duchesse de Berry de s'y rendre, le Roi lui lais- 
serait la direction des affaires et prononcerait sur la régence. 
Cependant, Sa Majesté ne consentirait au passage en 
France de M. le duc de Bordeaux qu'après s'être assurée 
qu'il pourrait, sans aucun danger pour des jours aussi 
précieux, aller rejoindre la princesse sa mère. 

« Je viens, monsieur le comte, de vous donner à con- 
naître toute la pensée du Roi pour vous mettre à portée 
d'en faire l'usage que vous croirez convenable dans votre 
sagesse. 

« Le Roi, qui a jugé nécessaire, dans les circonstances 
actuelles, d'établir des rapports directs avec l'empereur 
de Russie, avait désiré lui envoyer le maréchal comte de 
Bourmont ; mais des nouvelles venues de France ayant fait 
regarder sa présence à Londres comme très utile, le Roi 



CHAPITRE w ii»:; 

a dû renoncer au projel de le laisser partir pour la Russie. 
Toutefois, Sa Majesté, voulant satisfaire à un objel qu'il 
oroil important, a chargé de Bes dépêches pour l'empereur 
Nicolas le comte AJfred de Damas, qui étail dans l'inten- 
tion de faire ce \<>\.iu r >'. el donl le nom e1 la personne Boni 
avantageusement connus de Sa Majesté Impériale. 

C'esl dans le même but que le Roi désire von- \l. Fran- 
chet se rendre à Berlin et le fils aîné do ML d<> Bourmont 
à Madrid où il trouvera encore M. le vicomte de Saint- 
l'ri.st. 

a Je n'ai pas jusqu'à présent reçu les réponses de 
M. Franchel ; je l'avais vu à Soleure très souffrant et il me 
tarde de savoir si l'état de sa santé lui permettra d'aller 
auprès de S. M. le roi de Prusse ; il peut être là fort utile 
aux intérêts du roi Charles X 

« P. -S. — Les détails que je vous ai donnés vous prou- 
veront que le Roi n'a jamais pensé établir un conseil de 
régence à Edimbourg. » 

Cette lettre fut une des premières que le duc de Blacas 
m'adressa à Vienne. Il s'établit bientôt entre nous une cor- 
respondance très régulière. J'apportais tous mes soins à 
renseigner Charles X sur ce qui pouvait lui être utile de 
savoir. De leur côté, le duc de Blacas ou le baron de Damas 
me communiquaient les pensées et les volontés du Roi. 



FIN 



INDEX ALPHABÉTIQUE 

ETOMS Dl PERSONNES CONTENUS i>\ss CE voi.i'mi: 



\ciikk- Muntoascon (Clément, 
baron d'), 140, 142. 

Vdélaide (Mademoiselle). V. 
Orléans. 

At;iER (Député des Deux-Sèvres), 
192. 

\r,n\ ri- (Vicomtesse d'), née de 
Choisy, xxii ; 149, 374. 

Agoult (Jean-Antoine, vicomte 
d'), 374. 

Aguilar (Comte d'), 137. 

Aguin (Auguste d'), 25. 

Agtix (Jean-Joseph r>'), 25. 

Alava (Général), 95, 116. 

Albis (François-Joseph, cheva- 
lier d'), 24. 

Albis (Comte d'), 137. 

Albouy-Moxestral (Marie- Jac- 
quette (d'), 71. 

Alexandre (Empereur de Rus- 
sie), 60, 66, 79, 80, 81, 104, 105, 
106, 107, 111, 112, 113, 134, 
196, 323, 370, 381, 392. 

Allix (Général), 201. 

Axel (d'), 6, 25. 

Axgoulême (le Dauphin Louis- 
Antoine de Bourbox, duc d'), 
fils aîné de Charles X, xxvi, 
xxvii : 76, 98, 116, 117, 118, 
119, 120, 133, 138, 139, 142, 
143, 144, 145, 146, 147, 149, 



153, 158, 159, 160, 176. 177, 
180, 216, 217, 226, 227. 235, 
248, 251, 252, 255, 260, 261, 
262, 26:5, 335, 336, 337. 340, 
341, 374, 400, 401, 402. 

Angotjlême (la Dauphine Marie- 
Thérèse-Charlotte de Fbancb, 
duchesse d'), femme du précé- 
dent, fille de Louis XVI, xv, 
\xn. xxvi, xxvn ; 51. 52, 
114, 124, 134, 141, 148, 149, 
158, 177, 180, 189, 198, 204, 
257, 258, 263, 335, 337. 339, 
373, 374, 382. 

Amialt-Cœthex (Frédéric-Fer- 
dinand, duc d'), 382. 

AXHALT-CCETHEN (Julie, du- 

chesse d'), xiii ; 382. 

Appoxyi (Antoine -Rodolphe, 
comte), ambassadeur d'Autri- 
che à Paris, 325, 328. 

Aremberg (Louis, duc d'), 53. 

Argout (Comte d'), pair de 
France, ministre sous Louis- 
Philippe, 214, 215, 247, 248. 

Artois (Comte d'), depuis 
Charles X, 79, 80, 121. 130, 
139, 150, 151, 152, 177. 323. 

Aspe (Agathe d'), première 
femme du comte de Montbel, 
m; 48, 49, 58, 277. 



406 



SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 



Aspe (Augustin-Charles -Louis, 
marquis d'), 10, 48. 

Aspe (Marquise d'), née de Cau- 
let de Grammont, ni ; 45, 48, 
49, 58. 
\^signan (Jacques- Joseph- 
François -Fortuné, chevalier 
de Tarbouriech d'), 3, 34, 
86, 137. 

Aubugeois (Général), 24. 

Augereau (Maréchal), duc de 
Castiglione, 31, 93. 

Auguste-Amélie (Princesse de 
Bavière, femme d'Eugène de 
Beauharnais), 313. 

Aultanne (Joseph-Augustin de 
Fournier, général, marquis 
d'), 143. 

Aumale (Duc d'), 394, 396. 

Aumont (Duc d'), pair de France, 
premier gentilhomme de la 
Chambre du Roi, 204. 

Ayguesvives (Félix de Martin 
d'), 14. 

Ayguesvives (Pauline de Mar- 
tin d'), née de Cambon, 14. 

Bacciocbt (Élisa), née Bona- 
parte, princesse de Lucques 
et de Piombino, 59. 

Bacciochi (Félice-Pasquale), 
prince de Lucques et de Piom- 
bino, 59. 

Balmagini (Architecte), 365. 

Balmain (M. de), 384. 

Balzac (Marie-Auguste, baron 
de), député de la Moselle, 190, 
214,284, 291. 

Baptiste (Acteur), 55. 

Barande (Joachim), sous-pré- 
cepteur du duc de Bordeaux, 
xxm, 256, 336. 

Babas (Marc -Antoine), publi- 
ciste, 13. 

Barbançois (Lieutenant-colonel, 
marquis de), sous-gouverneur 
du duc de Bordeaux, 256, 336. 



Barbotan (Joseph-Carris, comt<- 
de), 12. 

Barclay de Tolly (Prince Mi- 
chel), 60, 80. 

Barère de Vieuzac (Bertrand), 
député des Hautes -Pyrénées 
à la Convention, membre du 
Comité de salut public, 12. 

Baron de Montbel (V. Mont- 
bel). 

Barras (Paul- Jean -François - 
Nicolas, comte de), membre 
de la Convention, du Comité 
de salut public, du Directoire, 
22, 134, 135. 

Barrot (Odilon), homme poli- 
tique, 333, 334. 

Barthélémy (Capitaine), 141. 

Barthélémy (Auguste - M. h- 
seille), poète satirique, 368, 
369. 

Bastoulh (Bruno de), conseiller 
à la cour royale de Toulouse, 
58. 

Bastoulh (M. de), procureur 
général à la cour royale de 
Toulouse, député de la Haute- 
Garonne, 186, 209, 214. 

Batthyany (Comtesse), née Si- 
gray, xv ; 398. 

Batz (Gaspard, baron de), 8. 

Batz (Julie, baronne de), née de 
Montégut-Ségla, 8, 27. 

Baudiot (Musicien), 179. 

Beauffremoxt (Théodore, 
prince de), lieutenant-colonel, 
aide de camp du duc de Bor- 
deaux, 256 

Beauharnais (Alexandre, 
vicomte de), 313. 

Beauharnais (Eugène de), 62, 
312, 313. 

Beauharnais (Joséphine de). 
V. Joséphine. 

Beauharnais (Hortense de). V. 
Hortense. 



INDEX M.l'll \ ni l [Ql l 



.107 



■ mon i- ^\ i comte db), député 
de la Dordogne, I 
l'.i m kbg lbd ( Mme db), 205. 

l'.i.. Ql i:\ \\ lOlÙS), il. puté il'' la 

Haute-Marne, 126, 207, 212, 

BbILSTBXB (Co m t 8886 DB). 

\ . Lej kam. 

Bbussbns (Mme db), 200. 

Bki.i.iakd (Général, comte), 326, 
. 349. 

Bellisskn (Mme de), 36. 

Bellvxe (Due db). Y. maréchal 
\ ictor. 

Bexoist, 146. 147. 

Bbb lkobb, 395. 

Bbbakobb (Jean -Pierre de), 
chansonnier. L92, 193. 

Békakd (Député île Scine-et- 
Oise), 209. 

Berbis (Chevalier de), député 
de la Côte-d"Or. 188. 

Bérexger (Comte Jean), 126. 

Bérexger ( Alphonse-Mar- 
eellin-Thomas), député de la 
Drôme sous la Restauration, 
puis conseiller à la Cour de cas- 
sation et pair de France, xvm. 

Beresford (William Carr, feld- 
maréchal, vicomte), 91, 92, 
116. 

Bériot (Charles -Auguste de), 
violoniste, 183. 

Berlier (Général), 92. 

Berxadotte (Général), 26, 358. 

Berry (Charles-Ferdinand d'Ar- 
tois, duc de), xxii ; 79, 139, 
150, 258. 

Berry (Marie-Caroline -Ferdi- 
nande-Louise de Bourbon, 
duchesse de), xxi ; 177. 180, 
187, 188, 189, 194, 197, 198, 
204. 252, 255, 336, 337, 402. 

Berryer (Pierre-Antoine), avo- 
cat et célèbre orateur poli- 
tique, XVI, xxv. 



Bbbi h i; dbSai \i'.\i i Blanche- 
Louise-Antoinette db), com- 
tesse 'i'- Solages, 7::. 

l'.i nui; Dl mhh.w (Ferdi- 
nand db), député, puis con- 
seiller «r État, ■ •! en 1 829 direc- 
teur généra] de l'administra- 
tion des torêl i, 20 ; . 
205. 

Bertikk DE Saivk.nv (Louis- 
igné db), 6 . î, 75. 

Bbbtibb db Saxtvioky (Louis- 
Bénigne-François db), inten- 
dant de la généralité de Paris, 

Bertix de \ r Aux (Louis-Fran- 
çois), 196, 197, 198. 

Berton (Henri Mohtaho-), com- 
positeur de musique, 46, 50. 

Berton (Stéphanie Moxtaxo-). 
cantatrice, fille du précédent, 
50. 

Bertrand (Comtesse), femme du 
général comte Bertrand et 
fdle du général comte Arthur 
Dillon, mort sur l'échafaud en 
1794, 384. 

Bessières (Maréchal), duc d'Is- 
trie, 67. 

Bessières (Mlle de), 41, 42. 

Beugnot (Jacques -Claude), 
comte), 123, 124, 126, 152, 204. 

Beurxoxville (Pierre Riel de), 
maréchal, 105, 152. 

Bignox (Louis-Pierre-Édouard, 
baron), ministre sous Louis- 
Philippe, 292. 

Bigottixi (Mlle), 178. 

Billot (Jean-François-Cyr, ba- 
ron), sous la Restauration pro- 
cureur général en Corse, puis 
auprès du tribunal de première 
instance de la Seine, xxiii. 

Bixder de Kriegelstein (Ba- 
ron de), diplomate autrichien, 
300, 318, 329. 



40S 



sorvKMus ni; comte ni: montbel 



Bing (Général anglais), 116. 

Blacas (Pierre-Louis-Jean-Casi- 
mir d'Aulps, duc de), xxii ; 
123, 124, 125, 126, 128, 129, 
135, 151, 254, 401, 403. 

Blacas (Henriette-Marie-Féli- 
cité, duchesse de), née du 
Bouchet de Sourches de Mont- 
soreau, xxii. 

B lu cher (Gebhard-Leberecht, 
maréchal de), 156. 

Boieldieu (François-Adrien), 
compositeur de musique, 50. 

Boigne (Général, comte de), 181. 

BoiSBERTRAND - TeSSIÈRES 

(M. de), conseiller d'État, dé- 
puté de la Vienne et, en 1829, 
directeur de l'agriculture et 
du commerce, 378. 

Boissié (Mlle), 387. 

Bombelles (Comte Henri de), 
323. 

Bonald (Louis- Gabriel -Am- 
broisc. vicomte de), 46, 184, 
185, 205, 207, 209, 302, 304, 
305. 

Bonald (Louis-Anne-Henri de), 
lils du précédent, 205, 302, 
303, 306. 

Bonaparte (Napoléon), 20, 22, 
24, 26, 27, 31. 44, 150, 152, 
200, 201 (V. Napoléon I er )- 

Bonn ier ( Ange -Louis -Elisa- 
beth-Antoine), 21. 

Bordeaux ( Henri-Charles-Ferdi- 
nand -Marie-Dieudonné d'Ar- 
tois, duc de), plus tard comte 
deChambord, xxn, xxvi, xxix, 
xxx; 69, 188, 193, 198, 211, 
213. 216, 255, 256, 260, 264, 
334, 335, 337, 338, 392, 401, 
402. 

Bordesoi i.i.i: (Ltienne Tardif 
de Pomhbboui, général, 
comte de), pair de France, 
111, 261. 



lion iiei'orx (Claude- François- 
Bertrand de), 10. 

Bougon (Charles- Jacques- Ju- 
lien, baron), médecin de la fa- 
mille royale, xxm. 

Bouille (François -Marie -M i - 
chel, comte de), xxii ; 56, 57, 
127, 255. 

BouiLLÉ(ComtesseDE). femmedu 
précédent, xxn ; 127,255, 336. 

Boi rbon (Louis-Henri-Joseph, 
duc de), prince de Condé, 392, 
394, 395, 396, 397. 

Bourbon-Busset (François, 
comte de), lieutenant général, 
xxn. 

Bourdeau (Pierre-Alpinien-Ber- 
trand), député de la Haute- 
Vienne, garde des sceaux ru 
1829, pair de France, 207, 208, 
209. 

Bourdon (dit Hummel), peintre, 
376. 

Bouret (Général), 92. 

Bourg (Du), 73. 

Bourges (Mgr de Villèle, ar- 
chevêque de), 188. 

Bourgoin (Marie-Thérèse-Étien- 
nette), actrice, 55. 

Bourmont (Louis- Auguste- 
Victor, maréchal, comte db 
Chaisne de), 1773-1846, mi- 
nistre de la guerre clans le ca- 
binet Polignac, xxv ; 216, 217, 
222, 323, 334, 403. 

Bourrienne (Louis - Antoine 
Fauvelet de Charbonnière 
de), 151. 

Bouscatel (M. de), 137 

Brassac (Chevalier de), 7, 8. 

Bréa (Mme de), 64. 

Bréa (Jean-Baptiste-Fidèle, 
général), 65. 

Brissac (Emmanuil. comte de 
Cossé-), chevalier d'honneur 
de la duchesse de Berrv, lieu- 



IN DEX ALPHABÉTIQUE 



409 



tenant-colonel, \\\ i ; ■::•■:. 255, 
835. 

Bboc.i il. ( l 'ne dk). inimst re sous 

Louis Philippe, 357, 358. 

Bbossbs (Comte db), i ;:; . 

Bbuo-Moxtflaisib (Marquis 
db), 31. 

Bbi i i: (Miss), 1 17. 

B auNBAO (Mat lui ri u ), faux 
Louis W 11. 210. 

Bbuk8WK k (Guillel m ine- 
Amélie, princesse de), 365. 

HrtKiNiaiAM (Duc de), 117. 

1U i i v (M. dk). député du Nord, 
199. 

Bulow (Frédéric-Guillaume, ba- 
ron de), 68. 

C ADO RE (J.-B. NOMPÈRE DE 

Chaxpagny, duc de), L93. 

Caetani (Don Michelangelo), 
prince de Teano, 381. 

Caffarelli du Falga (Marie- 
François -Auguste, général, 
comte de). 71. 

Caffarelli du Falga (Charles- 
Ambroise, baron de), 71. 7 S. 
79,81,87. 

Caffarelli du Falga (Jean- 
Baptist e- Marie), évêque de 
Saint -Brieue, 71. 

Caffarelli du Falga (Louis- 
Marie- Joseph- Maxiinilicn, gé- 
néral de), 44, 71, 78. 

Cailhive (Jean-Denis, abbé), 
15, 34. 

Caloxxe (Charles -Alexandre 
de), ministre de Louis XVI, 
174, 175. 

Cambacérès (Jean-Jacques-Ré- 
gis de), 26. 

Cambox (Dorothée de), née de 
Riquet, 14. 

Cambox (Jean-Louis- Augustin- 
Emmanuel de), premier prési- 
dent du parlement de Tou- 
louse, 13. 



C lxbo9 i Auguste, marquis de). 

conseiller d'État, député de la 

liant, t iaronne, Bis du prêt •■- 

dent, 82, 86, il 7, 188. 
C \mim karo il ion Joaquim de), 

ambassadeur d'Espagne à 

\ ienne, 390. 
c \mi s (Mme), 209. 
C lnova (Antoine), sculpteur, 362. 

CaNTAJ m /i: (M. DB), 73, 74. 

Capdkvii .1 i: (Nom pris par le 
comte de Montbel dans les 
premiers temps de son exil), 
278, 284, 289. 292, 328, 359. 

Capelle (Guillaume -Antoine- 
Benoît, baron). 17 75-1 843. Sous 
l'Empire, préfet à Livourne, 
puis a ( renéve Sous la Restau- 
ration, préfet à Bourg, à Be- 
sançon, secrétaire général du 
ministère de l'intérieur, préfet 
de Seine-et-Oise, ministre des 
travaux publics dans le cabi- 
net Polignac. Comme signa- 
taire des ordonnances, il fut 
condamné par contumace, à la 
prison perpétuelle et à l'inter- 
diction légale et il fut amnistié 
le 27 avril 1840, xi. xvi, xrx ; 
228, 251, 252, 253, 258, 262, 
265, 266, 267, 268, 269. 270. 
273, 274. 285, 291, 328, 345. 

Cappelle (Jean-Pierre), accusa- 
teur public à Toulouse, 10. 

Carissi, 377. 

Carissi (Mme), 377. 

Carxot (Lazare- Nicolas- Mar- 
guerite), 135, 136, 150. 

Carolixe -Auguste (Impéra- 
trice d'Autriche), femme de 
l'empereur François I er ; elle 
était née du mariage de Maxi- 
milien-Joseph de Bavière avec 
Marie -Wilhelmine de Hesse- 
Darmstadt, 369, 370. 

Cars (Amédée- François-Régis, 



il II 



SOI VEKIRS HT COMTE DE MONTBEL 



comte, puis duc des), 99, 120, 
142 

Cartellier (Pierre), sculpteur, 
46. 

Cassan (Antoinette -Adrienne 
de), née de Rabaudy, 10, 11. 

Castelbajac (Armand, marquis 
de), 19, 27. 

Castelbajac (Marie- Barthé- 
lémy, vicomte de), pair de 
France, 167, 173, 176, 182, 
189, 203, 204. 

Castellane (Joseph-Léo- 
nard, marquis de), 86. 

Catalani (Angelica), cantatrice, 
mariée en 1800 à M. de Vala- 
brègue, 183. 

Catel (Charles-Simon), compo- 
siteur de musique, 50. 

Catherine (Grande-duchesse de 
Russie), fdle de Paul I er , 
femme en premières noces du 
prince Pierre d'Oldenbourg et 
en secondes noces de Guil- 
laume de Wurtemberg, 307, 
370. 

Cauchy (Augustin-Louis, ba- 
ron), mathématicien, collabora 
à l'éducation du duc de Bor- 
deaux, XXIII. 

Caulaincourt (Marquis de), 
duc de Vicence, 107, 111, 112, 
121. 

Catjlet (Tristan de), marquis de 
Grammont, 48. 

Cattlet de Grammont (Anne- 
Jeanne-Amable de), 163. 

Cavaignac (Jean-Baptiste), dé- 
puté du Lot à la Convention, 
12. 

Cavalier-Larive, 36. 

Cazals (Chevalier de), 2, 88, 
155. 

Cazals (Pétronille de), 1, 2. 

Cazals (Raymond de), 2. 

Chabrol de Crousol (Chris- 



toplie-Jean-André, comte de), 
1771-1836, ministre de la ma- 
rine, en 1823, et des finances 
dans le cabinet Polignac du 
8 août 1829 au 20 mai 1830, 
VIII ; 173, 212, 216, 217, 219, 
222, 223, 224, 226, 227, 228, 
230, 231, 271. 

Chabrol -Tournoël (Comtesse 
de), née de Saulty, 271. 

Chabrol-Tourxoel (Gaspard- 
Marie-Amédée, comte de), 270. 

Chabrol de Volvic (Gilbert- 
Joseph - Gaspard, comte de), 
préfet de la Seine 1812-1830, 
membre de l'Institut, député 
du Puy-de-Dôme, 180, 189. 

Chalvet (Marquis de), 172. 

Chalvet (Bernard de), 71. 

Chalvet (Elisabeth de). V. Har- 
gi court. 

Chalvet (Gabrielle de), 171, 
172. 

Chambord (Comte de). V. duc 
de Bordeaux. 

Chambord (Comtesse de), née 
Marie - Thérèse - Béatrice - Gaé- 
tane, archiduchesse d'Autriche- 
Este, fille du duc François IV 
de Modène, xxix. 

Champagny (Nicolas -Charles- 
Louis -Stanislas -Marie Nom- 
père, vicomte de), maréchal 
de camp, sous-secrétaire d'État 
de la guerre dans le cabinet 
Polignac, aide de camp du duc 
d'Angoulème, xxvi, 213. 

Chantelauze (Jean-Claude- 
Balthazar- Victor de), 1787- 
1859, député de la Loire en 
1827 ; il était premier prési- 
dent de la cour royale de Gre- 
noble quand il fut nommé 
garde des sceaux (20 mai 
1830); comme signataire des 
ordonnances, il fut interné au 



N i»r\ \ LPHABÉTIQ1 I 



il 



loii de 1 1 ;i ti i . \ u Bon étal de 
santé, un décret du i . octobre 
1836 lui permit de sortir de 
prison et il fui amnistié le s mai 
1837, 198, 199, 204 206, 213, 
216, 228, 231, 234, 238, 239, 
253, 285, 291, 328, 34 i 

('n \rri: (Jean-Joseph), adminis- 
trateur des lignes télégra- 
phiques, frère de l'inventeur 
des télégraphes, 146. 

Chaptives, 86. 

Gb \rbonnet, 13. 

('.n uïiioNxiKi! di: S vinte-Croix, 
13. 

Chakette (Baronne de), 336. 

Charles (Archiduc d'Autriche), 
l'eld-maréchal, frère de l'empe- 
reur François I er , xxvrii, 390. 

Charles X, vi, vin, ix, x, xi, 

XVI, XVII, XIX, XX, XXI, XXII, 

xxiii, xxiv, xxv, xxvi ; 127, 

152, 189, 203, 216, 221, 222, 

223, 224, 228, 230, 231, 232, 

233, 234, 236, 237, 238, 239, 

241, 249, 250, 254, 255, 256, 

260, 261, 262, 263, 266, 270, 

286, 289, 292, 293, 294, 311, 

316, 318, 321, 325, 328, 331, 

333, 335, 336, 337, 338, 339, 

340, 341, 342, 345, 346, 347, 

353, 354, 376, 394, 400, 403. 
Charles-Théodore (Électeur de 
Bavière), 369. 

ClIARLEVAL, 13. 

Chastellux (César -Laurent, 
comte de), pair de France, 189. 

Chastellux (Adélaïde - Louise - 
Zéphirine, comtesse de), femme 
du précédent et fille du duc 
Charles de Damas, 189, 198, 
209. 

Chateaubriand (François- 
René, vicomte de), xx, xxv, 
33, 46, 152, 153, 185, 196,198, 
206. 



('.u vu: \i rOB i (M Bol nauaa: 

pu. député de la Sarthe, 1 89. 

CHATBAT7GIBOUS ( Mil' ni;). 133. 
('.u \ i i \ i n 1:1 i (M. DB), I 85. 

Chai dbt ( Antoine-] >enis), sta- 
tuant', i 

Chai \ bu n (Bernard - François, 
marquis db), député de la 
Côte-d'Or de L817 à 1822 et 
de 1827 à 1829, 205. 

(in ii'fontaine (René, vicomte 
de), 30. 

(au nier (Joseph), 46, 165. 

Cherubini (Compositeur de mu- 
sique), 46, 50. 

Chièze (Abbé de), 92. 

Choiseul-Beaupré (Auguste, 
marquis de), maréchal de camp, 
335, 341. 

Choisy (Henriette de). V. vi- 
comtesse d'Agoult. 

Chotek (Comte Charles), xxv. 

Cinti (Mlle), cantatrice, 182. 

Clarke (Duc de Feltre), 152. 

Clary (Aloyse, princesse), née 
Chotek, xxv. 

Clary (Charles-Joseph, prince), 
seigneur de Tœplitz, mari de 
la précédente, xm, 388. 

Clary (Jean-Népomucène, 
prince), seigneur de Tœplitz, 
père du précédent, 388. 

Clary (Marie -Christine, prin- 
cesse), née princesse de Ligne, 
femme du précédent, 388. 

Clausel (Bertrand, comte), ma- 
réchal de France, 85, 91, 119, 
148, 187. 

Claux, 166. 

Clavière (Etienne), ministre 
des finances en 1792, 175. 

Clermont-Tonnerre (Aimé- 
Marie-Gaspard, marquis, puis 
duc de), pair de France, mi- 
nistre dans le cabinet Villèle, 
xxv; 173, 193. 



412 



SOUVENIRS Di: COMTK I > I : MONTIJKI. 



Clermont-Tonnekre (Anne- An- 
toine-Jules, cardinal de), 209. 

Clermont-Tonnerre (Duc de), 
pair de France, major général 
de la garde nationale sous la 
Restauration, 187, 193. 

Clermont-Tonnerre (Duchesse 
de), 198. 

Clou et (Anne -Louis -Antoine, 
général, baron), aide de camp 
du maréchal Ney, xxvi, 69, 70. 

Coignard (Voir comte de Sainte- 
Hélène). 

Colbert, 174. 

Colbert-Maulevrier (Comtesse 
Charles de), née de Montbois- 
sier, petite- fille de Malesherbes, 
198. 

Collin (Mathieu), instituteur du 
duc de Reichstadt, 371. 

Colnet du Ravel (Charles- 
Jean - Auguste - Maximilien), 
poète et journaliste, 357. 

Condé (Louis-Joseph de Bour- 
bon, prince de), 392-396. 

Conflans (Louis, marquis de), 
pair de France, maréchal de 
camp, écuyer de la duchesse 
d'Angoulème, 258. 

Conflans (Louise-Églé de), fille 
de Gabriel, marquis de Con- 
flans et femme de Charles, 
prince de Rohan, xxin. 

Conny (Vicomte de), député de 
l'Allier, maître des requêtes 
au Conseil d'État, 190. 

Consalvi (Cardinal), 31. 

Constant (Benjamin), 139, 152, 
185, 195, 201, 202, 205, 260, 
330. 

Constantin (Grand-duc), frère 
de l'empereur Alexandre I er et 
fils de Paul I", 381. 

Contât (Louise), actrice, 55. 

Cooke (Colonel), 95. 

Corbière (Comte de), ministre 



de l'intérieur dans le cabinet 
Villèle, 196, 198, 205, 211. 
Corbineau (Jean - Baptiste -Ju- 
vénal, général, comte), 144, 
145, 147. 
Corcelles (M. de), député de 

la Seine, 190, 207. 
Corn du Peyroux (Guillaume- 
Joseph-Biaise-Marie, chevalier 
de), 38, 39. 
Corn du Peyroux (Zacharie- 

Jean de), 38, 39. 
Cornélius (Pierre de), peintre, 

315. 
Corvetto (Comte), ministre des 
finances de 1815 à 1818, 175. 
Corvisart (Baron), médecin de 

Napoléon, 166, 167. 
Cotter (Jane-Ccecilia), 140. 
Cottu (Charles, baron), publi- 
ciste, conseiller à la cour de 
Paris sous la Restauration, 
214. 
Courdemanciie (Fortunée de), 

38. 
Courlande (Pierre de Biron- 

Sagan, duc de), 398. 
Courlande (Princesses de). V. 
Médem, Sagan, Hohenzollern, 
Pignatelli, Dino. 
Courtemanche ( Henri - Alexis 
Lemaire, marquis de), maré- 
chal de camp, 254. 256. 
Courvoisier (Jean- Joseph- 
Antoine de), 1775-1835. Pen- 
dant la Révolution, il émigra 
et servit dans l'armée de 
Condé. En 1815. il devint 
avocat général à Besançon, sa 
ville natale. De 1816 à 1824, 
il fut député du Doubs. Du 
8 août 1829 au 20 mai 1830, 
il fit partie du cabinet Poli- 
gn?c, comme garde des sceaux, 
vin ; 216, 217, 219, 222, 226, 
227, 228, 230, 231 



INDEX tLPHABÉTIQI E 



HZ 



Coi sis (\ ictor), 110. 

Cboss \ki> (Jean Baptiste Louis, 
général, baron), 68, 255, 335. 

Cboi i m i mi:n (Stéphanie, prin- 
cesse de), i m\ . 

Cboi Solbb (Emmanuel, prime 
mi. 255, 335. 

Cbozbt, 359, 362, 363, 36 i 

Ci kiv. (Général), -56. 

C.ruzw (Vicomte i>k). député de 
la \ ienne, maître des requêtes 
au conseil d'État, gentilhomme 
honoraire de la chambre du 
roi. préfet de la Gironde, L94, 
200, 202, 209. 

(.".i-yikk (Baron), 85, 216. 

Cxlapiok (Thécla db), 391. 

Dalaybag (Nicolas), composi- 
teur de musique, 46, 50. 

Dalbero (Émeric-Joseph, duc 
de), 105. 

Damas (A n g e - Il y aci nthe - 
Maxence, général, baron de), 
ministre de la guerre (1823), des 
affaires étrangères (1824-1828), 
puis gouverneur du duc de 
Bordeaux, xxn ; 142, 143, 
144, 145, 189, 192, 193, 194, 
211, 212, 213, 251, 256, 264, 
267, 318, 336, 399, 403. 

Damas (Alfred, comte de), xxm ; 
403. 

Damas-Crux (Etienne, comte 
puis duc de), 140, 141. 

D ambra y (Charles- Henri, vi- 
comte), 123, 124, 126, 127. 

D armagnac (Général, baron), 43, 
44. 91, 92, 93. 

Darricau (Augustin, général, ba- 
ron), 91. 

Dartigoeyte (Pierre -Arnaud), 
député des Landes à la Con- 
vention, 12. 

1) a u hou ( Pierre-Claude-Fran- 
çois), 17. 

Dauphin (V. duc d'Angoulême). 



i > m imiin i (\ . duchesse d'An* 

goulême). 
Davis (Jacques-Louis), peintre, 

:;',. 15, '><<■ 19, 31 '.. 

1 1 w i imifi' ( Iflle), femme du mar- 
quis de < labriac el fllle du gé- 
néral I »;i\ idoffqui a 1 ail épousé 
Aglaé de Gramont, dont la 
mare, la duchesse de ( Iramont, 
• •lait aée Louise - Gabrielle - 
Aglaé de Polignac, 291. 

Dbbbt (Jean- Antoine), 21. 

1» Ki'A ■ n (Charles - Mal lue u-Isi- 
dore, comte, lieutenant géné- 
ral», L 54, 155, 158. 

DBCAZBS (ÉUe, duc), ministre 
de Louis XVIII, 197. 210, 
214. 

Dejoy (Dom.), 16. 

Delki.e. 141. 

Desaix (Général), 29. 

Desbassayns (Henri-Paulin 
Panon-), 169. 

Desbassayns (M. Panon-). 171. 

Desbassayns -Montbrun (M). 
171. 

Desbassayns de Richemont 
(Philippe, comte), député de 
la Meuse, conseiller d'État, 
171, 188. 

Desbassayns de Richemont 
(Comtesse), née de Mourgues, 
171. 

Deschamps (Emile), poète, 185. 

Descuns, 278, 283, 284, 285, 
286, 287. 

Desgrassyns, 173. 

Desmoutier (Mme), 214. 

Despax (Jean-Baptiste), peintre, 
34. 

Destailleurs, 175. 

Destillières, 180. 

Destillières (Mlle), 181. 

Destouches (Alexandre-Guil- 
laume Hersent, baron), 77 

Destrem (Hugues), 19 






41 i 



SOUVENIRS M COMTE I» K MONTliKL 



Deux-Ponts (Maximilien, prince 

de), 369. 
Devienne (Mlle Tin:\ i;\i\. dite 

Sophie), 55. 
Diébitsch (Général, comte), 386. 
Dietrichstein (François- 

Joseph, prince), 52. 
Dietrichstein (Maurice, coin I e), 

vice-gouverneur du duc de 

Reichstadt, 368, 369. 
Dinet (Mme), 196. 
Dinet(M.), 275, 276. 
Dino (Dorothée, duchesse de), 

née princesse de Courlande, 

398. 
Dirat (Abbé), 18. 
Dode de la Brunerie (Général, 

vicomte), 212. 
Dœnhoff (Comtesse de), 382 
Domézon (Député du Gers), 186. 
Dom Pedro (Empereur du Bré- 
sil), 385. 
Doudeauville (Ambroise-Poly- 

carpe de La Rochefoucauld, 

duc de), 173. 
Douziech (Jean, général), 13. 
Drouet (Musicien), 197. 
Du Barry (Comte Jean), 10, 71. 
Du Barry (Comte Guillaume), 

10, 71. 
Du Barry d'Hargicourt. (V. 

Hargicourt.) 
Dubreuil de Frégose (Mme), 

36. 

DUCHATEL, 81. 

Duchesnois (Mlle), tragédienne, 

55. 
Ducos (Roger-), 27. 
Ducreux, 16. 
Dumont d'Urville (Amiral), 

339, 340. 
Dupin (Aîné), 103,189, 199, 204, 

330, 357, 358. 
Dupont de l'Etano (Général), 

126, 127, 128. 
Dupont de l'Etang (Mlle), 206. 



I Hi'mnt m; i.'Knu-:, 330, 357. 

Durand, :)7'.t. 

Duras ( Amédée-Bretagne-Malo 
de Durfort, duc de), pair de 
France, 254. 

Eberhardt (Conrad), statuaire, 
314. 

EdgeW'ikth ( \hbé), 380. 

Elisabeth (Impératrice de Rus- 
sie), femme d'Alexandre I er , 
381. 

Encocoelles de Salers (Marie- 
Thérèse d'), 38. 

Enghien (Duc d'), xxiv, 30, 
392. 

Entraigues (Comte d'), 4. 

Erlon (Maréchal, comte Drouet 
d'), 93. 

Escalonne (Tristan d'), 10. 

Escouloubre (Marquis de 

MONSTRON D'), 116. 

Esmenard (Joseph - Alphonse), 
poète, 29. 

Esquirol (Jean -Etienne-Domi- 
nique), médecin, inspecteur gé- 
néral de l'Université, 276. 

Esquirol (Adelphe), 277, 278, 
279, 289. 

Este ( Marie -Béatrix, archidu- 
chesse d'), 59. 

Esterhazy (Franziska, com- 
tesse), née de Roisins, xv ; 
374, 382. 

Esterhazy (Nicolas, comte), 
374. 

Eupuémie, 56, 57. 

Fabvier (Charles - Nicolas, ba- 
ron), 112, 113. 

Falcon, 28. 

Ferdinand II (Empereur d'Al- 
lemagne), 364. 

Ferdinand III (Empereur d'Al- 
lemagne), 364. 

Ferdinand VII (Roi d'Espagne), 
76. 

Ferrand (Antoine -François- 



I\HI'\ \ l.l'IIAIii; I KM I. 



US 



Claude, comte) : sons 1.1 Res- 
tauration il de\ int dire< teur 
généra] dea postes, pair de 
France, membre de r acadé- 
mie Française, 123, 126, 1 3 

1 ' r b b lbis (Joseph, maréchal, 
comte), 373. 

Fhs< b (Cardinal), 51. 

FETTOHÏ BIS (< nin rai. baron ni:). 
396. 

l'ia oh i rbs | Baronne de), née 
Sophie Dawes, 393, 394, 395, 
396, 397. 

Feutbieb (Mur). 189, 192, 198. 

Fisoheb ( architecte), :>15. 

Fischer (Emmanuel-Frédéric), 
avoyer, 292. 

Fischer d'Erlach (Jean-Ber- 
nard), architecte, :>64, 365. 

Fleury (Acteur). 55. 

Foissac-Latour (Henri, général, 
vicomte de), 68. 

Fontaine (Pierre-François-Léo- 
nard), architecte, 46. 

Fontanes (Louis de), littéra- 
teur, 61. 

Fontanges (Mgr de), 32. 

Fontexilles (Marquis de La- 
roche-), maréchal de camp, 
aide de camp du duc d'An- 
goulême, 255. 

Forbin (Comte de), peintre, 
314. 

Forbin des Issarts (Marquis 
de), pair de France, maréchal 
de camp, 194. 

Foresta (Marquis de), sous la 
Restauration, préfet à Nancy, 
puis à Bourbon-Vendée, xxiii. 

Formon (M. de), député de la 
Loire-Inférieure, maître t des 
requêtes au Conseil d'État, 
209. 

Fottché (Duc d'Otrante), xxiii, 
26, 134, 150, 151, 152. 

Foulon (Joseph -François), 73. 



I oi loh (Marie-Joséphine), 73. 

Foi i;\m:k (Claude, dil I' Unéri- 
cain), terroriste, ■'»7. 

I oi (Général), 82, 109, 260. 

i i: \ \ ( ni i n i ispi rbî (i direc- 
teur de la polie. • bous la i tes- 
tauration), L93, 352, 103. 

1 i: \ m n i: r i>' Ksi-kkky (Mine). 
L85. 

I'k l»< ois l" ( Empereur d'Au- 
triche), N-. n'.. 315, 320, 323, 
327. 

l'i: LNÇOIS - » ai URLE8 ( \ivlnduc). 

lils du précédent et père de 
l'empereur d'Autriche actuel, 
317. 

François-Joseph (Empereur 
d'Autriche), fils du précédent, 
317, 369. 

Frayssinous (Mgr de), évoque 
d'Hermopolis, pair de France, 
membre de l'Académie fran- 
çaise, ministre des affaires 
ecclésiastiques en 1824; il fut, 
après 1830, chargé de l'éduca- 
tion du duc de Bordeaux, 
xxn ; 259. 

Frayssinous (M. de), 259. 

Frédéric-Guillaume II (Roi 
de Prusse), 382. 

Frédéric-Guillaume III (Roi 
de Prusse), 66. 

French, 339. 

Frénilly (Baron de), pair de 
France, xv ; 382. 

Freyre (Don Manuel), général 
espagnol, 89, 116. 

Frisell (John Fraser-), 185. 

Frotier de Bagneux (Comte), 
député des Côtes-du-Nord, pré- 
fet de Maine-et-Loire, 206. 

Fumel (Louise -Michèle-Elisa- 
beth de), 71. 

Gabriac (Paul - Joseph - Al - 
phonse-Marie-Ernest de Ca- 
doine, marquis de), diplo- 



410 



SOUVK.MKS DU COMTE l)K M ONT M KL 



mate, 291, 292, 293, 295, 300, 
329. 

Gach (Mme), 7. 

G a ete (Martin -Michel-Charles 
Gaudin, duc de), ministre des 
finances sous le Consulat et 
sous le premier Empire, 175. 

Gain-Montaignac (Alix de), 
troisième femme du comte de 
Montbel, xxix. 

Gain-Montaignac (Jean - Eléo- 
nore-Romain, comte de), xxix. 

Galabert (Mme), 36. 

Garât (Dominique- Joseph, 
comte), conventionnel, 105. 

Garât (Pierre-Jean), musicien, 
49. 

Garcia (Manuel), compositeur 
de musique, 183. 

Gartner (Frédéric de), archi- 
tecte, 315. 

Gary (Abbé), 92. 

Gasquet (Général), 92. 

Gatjran (Armand de), 9, 1 1 . 

Gauran (Anne-FRANçoisE de), 
née de Reynal, 9, 11, 14. 

Gelas (Mlle de), 34. 

Genoude (Antoine-Eugène de), 
journaliste ; il entra dans les 
ordres en 1834, 194, 200, 204, 
205, 206, 207, 213, 219. 

Geoffroy (Mmes), 33. 

Gérard (François -Pascal -Si- 
mon), peintre, 124. 

Gérard (Etienne-Maurice, 
comte), ministre de la guerre 
après la révolution de Juillet, 
maréchal en 1831, 330. 

Gérusse (M. de), 35. 

Gilly (Jacques-Laurent, baron), 
général, 143. 

Girod de l'Ain (Baron), 188. 

Gip.odet (Anne-Louis), peintre, 
45, 49, 314. 

Gœthe, 389. 

Gontaut (Duchesse de), née 



Marie - Joséphine - Louise de 
Montault - Navailles, gouver- 
nante des Enfants de France 
sous la Restauration, xxu ; 
336. 

GoNZActK (Marie de), 364. 

Gossec (François-Joseph), com- 
positeur de musique, 50, 165. 

Gouault (Chevalier de), 80, 81, 
95. 

Goudin, 28. 

Gouroaud (Gaspard, baron), 112. 

Gourcue (Marquise de), née 
Anne- Charlotte -Albertine de 
Montboissier - Beaufort - Canil- 
lac, 255. 

Gouvion-Saint-Cyr (Maréchal, 
marquis de), 138. 

Grégoire (Henri, abbé), con- 
ventionnel. 105. 

Gressot (Baron), maréchal de 
camp, 335. 

Grey (Lord Howick, comte), 
106. 

Grossolles- Flamarbns ( Mlle 
de), 295. 

Grouchy (Maréchal, marquis 
de), 144, 145, 146, 147. 

Gudin (Charles - Etienne - Cé- 
sar), général, 60. 

Gtténée, 28. 

Guérin de Saint-Tropez, 135. 

Guernon de Ranville (Mar- 
tial-Côme-Annibal - Perpétue - 
Magloire, comte de), 1786- 
1866. procureur général à Li- 
moges en 1824, à Grenoble en 
1826, à Lyon en 1829 ; député 
du Maine-et-Loire, il entra 
dans le cabinet Polignac en 
novembre 1829 ; comme mi- 
nistre de l'instruction publique 
et des cultes. Pour avoir signé 
les ordonnances, il fut interné 
au fort de Ham. Un décret du 
22 novembre 1836 lui permit 



INDEX M.l'll tBÉTIQl l 



ii: 



d'en sortir si il lui amnisl ié le 
s nui 1887, 220, 226, 25 
285, 291, 
i.iuni\ii | Peintre), 871. 

C.i n; \i DI COMBBS< I ki: ( Éljsa- 

beth -Marguerite db), 302. 

Gh h si ( Igénor ni: Qb LMOB P, 
duc DB), wii : 99, L20, L42, 
255, 335. 

Guichk (duchesse i>k). née d'Or- 
say, wii. 

QoiGB \:;n, xxur. 

Giii.i.r.MiNn r (Armand -Charles, 

général, comte). 62. 
Gvizot. 127, 357, 358. 

Habexeck (Antoine - François), 

violoniste, 55, 179. 
Hamilton (Colonel), 117. 

Il A M MER- PURGSTALL ( Joseph, 

baron de), xiv, 389. 

Hardivilliers (M. d'), xxiii. 

Hargicourt (Jean -Baptiste - 
Guillaume-Nicolas Du Barry, 
comte d'). 58, 71, 95, 118. 

Hargicourt (Comtesse Du Bar- 
ry d'), née de Ghalvet, iv, 58, 
71. 72, 74. 78, 117. 

Harispe (Général, comte), 92, 
99, 100. 

Haugwitz (Comtesse Anne de), 
351. 

Haussez (Baron Lemercher d'), 
1778-1854; sous la Restaura- 
tion, il fut préfet, conseiller 
d'État, député des Landes, 
ministre de la marine dans le 
cabinet Polignac. Comme si- 
gnataire des ordonnances, il 
fut condamné à la prison perpé- 
tuelle et à l'interdiction légale, 
et amnistié le 27 avril 1 840, xvi, 
xix; 214, 216, 219, 222, 235, 
236, 249, 252, 291, 328, 345. 

Hautpoul (Général, marquis d'), 
gouverneur du duc de Bor- 
deaux à Prague, xxur. 



il kVBB| Prin< e Joseph db Ci 
duc d'), lieutenani général, ca« 
pitaine des gardes du i orps, 
p. up de France bous la Restau* 

ration. 135 

il w\ \i;i>i \ (Lady), I sv 

il i mu \ V. du< de Bordeaux). 

1 1 NBMOPO] ra (V. Mgr de l'i 

sinous). 
Il i :b \ lg \ i t (J. -Marie), taux 

Louis XVII, 210. 
IIn.i. (Général), 116. 

H 1 M BERGER, 359. 

Hohbbxohb (Prince Alexandre 
de), 387. 

HOHENZOLLERN - HeCHIXGEN 

(Princesse de), née princesse 

de Courlande, 398. 
Holstein-Oldenbouro (Pierre, 

prince de), 307, 370. 
Hobtbksb (de Beauharnais), 

reine de Hollande, xx ; 24, 

134, 152, 303, 305. 
Howard (Mr), 117. 
Howard (Mrs), 117. 
IIowarden (Lord), 117. 
Howabdbb (Lady), 117. 
Hugo (Victor), 185, 206. 
Hugo (Mme Victor), née Adèle 

Foucher, 185. 
Humaxx (Député de l'Aveyron, 

ministre sous Louis-Philippe), 

208, 214, 215, 223, 224. 
Ibrahim-Pacha, 208. 
Jablonowska (Princesse Thé- 
rèse), xiv ; 390, 391, 392. 
Jablonowski (Antoine-Barnabe, 

prince), 391. 
Jacquemixot (Jean - François), 

333. 
Jaucourt (François, marquis 

de), 105, 152. 
Jean (Archiduc), xxviii ; 315. 
Jérôme Bonaparte (Roi de 

Westphalie), 58, 339. 
Jeszexski (Amélie de), xv. 

27 



1 1 8 



SOUVENIRS DU COMTK DE MONTBEL 



Jocabd (Abbé), \xii. 

Jossé-Lauw k i:i n s (Jeanne- 
Cal lu Tint- DE), i-'!. 

Joseph I er (Empereur d'Alle- 
magne), 364, 365. 

Joseph II (Empereur d'Alle- 
magne), 371, 375. 

Joseph (Archiduc), palatin de 
Hongrie, xxvm. 

Joseph Bonaparte (Roi d'Es- 
pagne), 58. 

Joséphine (Impératrice), 51, 56, 
57, 313. 

Jtjchereau de Saint -Denis 
(Général, baron), 86. 

Juigné (Victor, comte de), sous 
la Restauration, préfet à Bour- 
ges, à Toulouse, à Tours, 187. 

Julien (Statuaire), 46. 

Kageneck. (Comtesse Flore de), 
V. Wrbna. 

Kaulbach (Guillaume), peintre, 
315. 

Kaunitz (Princesse Eléonore), 
première femme du prince de 
Metternich, 319, 373, 391. 

Kentzinger (Général baron 
de), 255, 335, 359, 376, 382. 

Kératry (Auguste-Hilarion de), 
193, 198. 

Kléber (Général), 29. 

Klenze (Léo de), architecte, 
315. 

Kosciuzko (Thadée, général), 
379. 

Kreutzer (Rodolphe), 182. 

Kutusow (Feld-maréchal, 
prince), 61. 

Labadens, 16. 

Labarthe (Famille de), 100. 

Labarthe-Malard (Pauline 
de), femme du comte Marcel 
deMontbel. 186. 

Labbey de Pompières (Adrien), 
député de l'Aisne, 194, 195. 

Labensky (Mme de), 53. 



La Bouillerie (Coin t<- di:). | >air 
de France, 184. 207, 214, 252, 
253, 259, 260, 262. 

La Bourdonnais (Bertraml- 
François M a h fi di), soua 
Louis XV gouverneur des îles 
de France et de Bourbon, puis 
gouverneur des Indes fran- 
çaises, 218. 

La Bourdoxxayk (Arthur, mar- 
quis de), maréchal de camp, 
député du Morbihan. 378. 

La Bourdonnaye (François- 
Régis, comte de), 1769-1839, 
fit partie du cabinet Polignac, 
comme ministre de l'intérieur, 
du 8 août 1829 au 18 no- 
vembre 1829; il devint alors 
pair de France, 187, 188, 195, 
199, 202, 204, 205, 210, 211, 
212, 213, 215, 216, 217. 218, 
219, 233. 

Lacroix-Laval (M. de), député 
du Rhône, maire de Lyon, 202. 

La Fayette (Général, marquis 
de), 121, 122, 206, 261, 330, 
333, 357. 

La Fayette (Marquise de), née 
de Noailles, 122. 

La Fayette (Georges de), dé- 
puté de Seine-et-Marne, 333. 

Laffitte (Jacques), financier, 
député des Basses - Pyrénées, 
ministre sous Louis-Philippe, 
107, 189, 190, 330, 357. 

La Fite (Jean-Bernard-Tristan, 
chevalier de), 171. 

La Fite (Louise-Marie-Renée 
de), 171. 

Lafon (Pierre), acteur, 179. 

Lafond (Charles-Philippe), vio- 
loniste, 49, 183, 197. 

Lafont (Général, baron), com- 
mandant l'artillerie de la garde 
royale sous Charles X, 214. 

Lagarrigue (Mme), 16. 



INDEX \ II' Il vr.l I [Ql I 



;r.i 



l . \ Goudaui ( Pierre Uitoine- 

Hippolj te di Goi dal db), 73. 

l. \ Goudai m (René-Jean di 

G OUD Al 

1 \n \i;n: (Jean-François db), lit- 
térateur, 16, > 

Lab vki'k (Frédéri( * lésai 1 , colo- 
nel), précepteur d'Alexandre [' ' 
de Russie, 323. 

l. \ lliiri: (Jean -Ernest du c."s. 
général, vicomte db), 1 «<». i rj. 

1. msn k DI \ iu.r.\ ÈQ1 i: (l léputé 

du Loiret), 190. 

1 le \n \i (Joseph), 1 7. 

1 \ i.ly-Tollendal (Trophime- 
Gérard, marquis de), 152. 

Lalot (M. de), député de la Cha- 
rente, 188. 

Lamarie, 15. 

Lamarque (Général, comte de), 
109, 190, 330. 

Lamartine (Alphonse de), vi ; 
206. 

Lamartine (Mmes de), 206. 

Lambrechts (Charles-Joseph- 
Mathieu), sénateur sous le pre- 
mier Empire, 105. 

Lambesc (Charles -Eugène de 
Lorraine, prince de), grand 
écuyer de France avant 1789, 
puis feld-maréchal au service 
de l'Autriche, 150. 

Lamennais (Abbé de), 195. 

Lameth (Alexandre, comte de), 
député de Seine-et-Oise, 200. 

Lamezan (Comte de), officier 
d'ordonnance de Napoléon en 
1813 et 1814, lieutenant-co- 
lonel sous la Restauration, élu 
député du Gers en 1827, 378. 

Lamoignon-Malesherbes, 198. 

Lamorlière (Général), 92. 

Lamothe-Langon (Étienne- 
Léon, baron de), 53, 199. 

La Motte-Piquet (Amiral, 
comte de), 43. 



I \ M., ii i \ i i.i.i. DI I i km i.s 
(/."•■ \nl I !•■ DB), 98. 

î.vwii: (Joseph), compositeur 

de musique, 360. 
Lahnbs ( Maréchal), duc de Mon- 

tebello, 31. 

I. \i'i:\i:. 35. 

Laplaob (Marquis db), mathé- 
maticien, 31. 

Laflanb (Général, baron de), 43. 

La Pommkkaik (M. de), député 
du Calvados, 3.%. 

Lai'okte (Les daines de), 58. 

Laporte-Lalanne (M. de), au- 
diteur au Conseil d'État, 377, 
378. 

1. LPOBTH-M U Kl \r (M. DE), 37. 

La Réveillère- Lépeaux 
(Louis - Marie), conventionnel, 
membre du Directoire, 23. 

La Rivière (M. de), 37. 

La Rochebarneaud (M. de), 37. 

La Rochefoucauld (Vicomte 
Sosthène de), xxv ; 17:2. 

La Roche-Gensac (M. de), 163. 

La Rochejaquelein (Auguste, 
comte de), 335, 382. 

La Rochejaquelein (Marquise 
de), née Marie-Louise-Victoire- 
de Donnissan, 207. 

La Roncheraie (Colonel, che- 
valier de Beaufils de), xxiii. 

Lartigue (Abbé Antoine - 
Louis), 13. 

La Rue (M. de), 389. 

La Salle (Chevalier de), lieute- 
nant général, aide de camp de 
Charles X, 255, 335. 

Lasbordes (Henri de), 140. 

Las Cases (Comte de), 384. 

Lascours (Baron Reynaud de), 
député du Gard, 189. 

Lasplanes (Mlle de), 275. 

Lassus, 27. 

Latil (Marie-Anne-Antoine, car- 
dinal de), xxii. 



4:20 



SOUVENIRS Dl COMTE DE MONTBEL 



I. ltoue (Général), 25. 

I. \ Tottb d'Aï \ bbgb b, 29. 

Lu kaguel (Comte de), 3, 34. 

Lu kent (Colonel), 1 'i 3. 

Lauriston (Jacques- Alexandre- 
Bernard Law, maréchal, mar- 
<|iii^ de), 182. 

Lauriston (Maréchale de), 182. 

Laval (Anne-Adrien-Pierre de 

MONTMORENCY, duc DE), SOUS 

la Restauration, ambassadeur 
de France, à Madrid, à Rome, 
à \ ienne, à Londres, 390. 

Lavergne (.Mme de), 35. 

La Yillate (Chevalier de), 211, 
256, 336. 

Lawrence (Thomas), 401. 

Leczinska (Marie), 392. 

Lebrun (Charles-François), duc 
de Plaisance, 29. 

Lefebvre (Jacques), banquier, 
président de la chambre de 
commerce de Paris, député 
de la Seine, 190. 

Lefèvre-Gineau (Louis), 189. 

LmoCANH, 300, 301, 302. 

Lekain (Henri-Louis), tragédien, 
185. 

Lemot (Baron), sculpteur, 46. 

Lenormand (Marie-Anne), 56, 
57. 

Léopoldine (Archiduchesse), 
fille de l'empereur François I er 
d'Autriche et femme de Don 
Pedro, empereur du Brésil, 
385. 

Lepelletier de Saint-Far- 
geau (Louis-Michel), 8, 136. 

Lepelletier de Saint-Far- 
geau (Marquise), 342. 

Lépine (Baron de), député du 
Nord, 198. 

Leroy, xxiii. 

Lersch (Nicolas), statuaire, 318. 

Lesueur (Jean-François), com- 
positeur de musique, 46. 



LbUOHTXKBBBG (Duc de). V. 
Eugène de Beauharnais. 

Levasseur (Général, baroi 

Léyis (Gaston, due de), duc de 
Yciifadour, colonel, pair de 
France, aide de camp du duc 
d'Angoulême, gouverneur du 
duc de Bordeaux à Goritz, 
xxv. xxvi ; 142, 255, 335. 

Lévis (Duchesse de), née Aman- 
da d'Aubusson de la Feuillade, 
femme du précédent, xxvr. 

Leyen (Sophie - Thérèse, prin- 
cesse de), née de Schœnburg- 
Wiesentheid, 53. 

Leykam (Antoinette), comtesse 
de Beilstein, seconde femme 
du prince de Metternich, 319, 
320. 

Libenyi, 389. 

Liechtenstein (Prince Aloys), 
xxv. 

Ligne (Prince Charles de), 388. 

Ligne (Charles- Joseph, prince 
de), xiii, xxv; 381, 388, 389. 

Ligne (Louis -Lamoral, prince 
de), 388. 

Ligne (Marie - Françoise - Xa- 
vière, princesse de), née pi in- 
cesse de Liechtenstein, 388. 

Limayrac (Charles - Antoine- 
Gabriel de), 9, 95, 114, 160. 

Limayrac (Mlle de), 9. 

Lipona (Comtesse de), nom de 
Caroline Murât, en exil, 158. 

Liszt (François), 182. 

Littninoff (Mme de), 386. 

Locmaria (Colonel, comte de), 
xxvi. 

lcewessteix - w e r t h e i m - 
Rosenberg (Adèle, princesse 
de), xxiv. 

Loubaissens (Mme de), 36. 

Louis (Archiduc), directeur gé- 
néral d'artillerie, frère de l'em- 
pereur François I er , xxvin. 



INDEX \ i.i'ii \r.i. i n.ii i: 



121 



Louis | Baron), ministre des ii- 
oances sous la Restauration 
et sous la monarchie de Juillet, 
126, 128, 152, 175, 357. 

Louis Bohapab 1 1: (Roi de Hol- 
lande), 59, i i 

Loi i- W II. i .". 210. 

Louis XVIII, 93, 94, 95, 96, 101, 
121, 122, 123, 124, 125, 127, 
129, 130, 152, 158, 176, 177, 
178, 179, 241, 374. 

Loi is l'un iiti: (V. Orléans). 

Loi bdotj i.i\ (Jacques - Honoré 

l.ii \ut;i:. baron ni:), publi- 
ciste, 194, 205. 
Lowicz (Princesse de), femme 
du grand-duc Constantin : née 

Jeanne, comtesse de Grud- 
zinska. elle fut créée princesse 
de Lowicz par l'empereur 
Alexandre, 381. 

Lvbomirski (Alexandre, prince), 
379. 

Lubomirska (Princesse), née 
Rose de Chodkiewicz, 379. 

Lubomirska (Princesse maré- 
chale). 380, 390. 

Lucas (François), sculpteur, 34. 

Lucciardi (Mgr), 390. 

Lucques (Charles II, duc de), 
59. 

Lvcqves (Ferdinand-CAarfes, 
prince de), plus tard Char- 
les III, duc de Parme, 59. 

Ll'DOVISI- P> X* N C MPAONI 

(Louis-Marie, prince), 59. 

Lur-Saluces (Comte de), dé- 
puté de la Gironde, 188. 

Lusigxax (Marquis de), 133. 

Luxembourg (Charles - Emma- 
nuel - Sigismond, prince de 
Moxtmorexcy, duc de), pair 
de France, lieutenant général, 
capitaine des gardes du corps 
de Charles X, 255, 335, 341. 

Luzixer (Abbé de), 381. 



M \r C ucniv ( Abbé Dl ). 73, 

92. 
\\ \< C \icin y (Christine di 
m \. • : \k in y (.1 ustin, i omte db), 

M \( C \kiiiy (Robert, i omte db), 

:i. 
M K doh lu) (Maréchal), duc de 

Tarante, 107, 1 12, 150. 

M \DAMK (\ . dut liesse de I>elT\). 

M \ l> \mk DB PbANOB (V. du- 
chesse d'Angoulôme). 

M udbmoisbixb (Louise - Marie- 
Thérèse d'Abtois, Bon Altesse 
Roj aie), tille du duc de Berry, 
sœur du duc de Bordeaux : en 
1845, elle épousa Ferdinand- 
Charles, prince de Lucques, 
qui devint duc de Parme, w, 

XXII, XXVIII, XXIX, XXX ; 59, 
194, 211, 264, 336, 337. 

Maillé (Charles - François-Ar- 
mand, duc de), pair de France, 
254. 

Maindouze, 13. 

Maison (Marquis, maréchal), 
333, 334, 335, 338. 

M aistre (Comte Joseph de), 381. 

Malaret (Joseph-François, ba- 
ron de), 115. 

Malaret (Mme de), 36. 

Malfatti (Jean), archiatre du 
duc de Reichstadt, 368. 

Malibran (Marie-Félicité), née 
Garcia, 183,184, 197, 198. 

Malouet (Pierre-Victor), 126, 
128. 

Mangin (Jean -Henri -Claude), 
préfet de police sous la Res- 
tauration, 241, 352. 

Manoury, 397. 

Maxtoue (Éléonore de), 364. 

Manuel (Jacques-Antoine), dé- 
puté de la Vendée, 260. 

Marat (Jean-Paul), convention- 
nel, 164, 288. 



ÂH'2 



SOU YEN IBS 1)1 COMTE DE MONTBEL 



Marcen (Rosa). V. comtesse de 
Sainte- Hélène. 

Mai:ih\i. (Pierre-François), dé- 
puté de la Meurthe, 198, 200. 

MAKET(Ducde Bassano), 61,126, 
145, 146, 147, 150, 236. 

Marhallach (M. du), député 
du Finistère. 223, 224. 

Marie-Anne (Impératrice d'Au- 
triche), femme de l'empereur 
Ferdinand I er et fille de Victor- 
Emmanuel I er . roi de Sar- 
daigne, xxviii. 

Marie- A ni iixette (Reine de 
France), 372. 

Al arie-Loïïise (Impératrice), 
ni, xix, xxviii ; 50, 52, 55, 
59, 107, 113, 323, 363. 

Makie-Louise (Infante d'Espa- 
gne), 59. 

M a rie- Thérèse (d'Autriche), 
impératrice, 365, 372. 

Marie-Thérèse de France (V. 
duchesse d'Angoulème). 

Marmont (Maréchal), duc de Ra- 
guse, xiv; 68, 107, 109, 110, 
111. 112. 113, 242, 244, 246, 
248, 323, 334, 335, 338, 341, 
363, 382, 392. 

Mars (Mlle), 55. 

Marsac (Eugène de), 15, 34, 
114, 138. 

Marsac (Pierre de), 15. 

Marsac (Victor de), 15, 34, 114, 
138. 

Martignac (Jean - Baptiste- 
Silvère Gage, vicomte de), 
ministre de Charles X, 173, 
L87, 190, 197, 199, 204, 207, 
209, 210, 214. 

Mathias (Empereur d'Allema- 
gne), 364. 

Mathieu, 11. 

Maudet (Aimée-Louise de), 30. 

Maudet (Général, comte de), 
30, 36. 



Maudet (Comtesse de), 30, 31 

36. 
Mauguin (François), député de 

la Côte-d'Or, L90. 
M \i i.K'in (Mme ni:). 36. 
M \ iras (Lieutenant - colonel, 

comte de), sous-gouverneur du 

duc de Bordeaux, 256, 336. 
M wimilien-Joseph (Roi de Ba- 

vière), 312, 313. 

M A 7. CRIER, 178. 

.M é i) i: m (Anne-Charlotte-Doro- 
thée de), femme du duc Pierre 
de Courlande, 398. 

Méhémet-Ali, 319. 

Méhul (Etienne-Nicolas), com- 
positeur de musique, 4»i. 50, 
156. 

Méhée de Latocc he. 136. 

M i:i a il (Lady), 1 17. 

Miixsdorff - Pocilly (Emma- 
miel, feld-maréchal, comte de), 

WIV. 

Mercier (Gabrielle de). 1. 

Merlin (Comtesse), 69. 

Merlin (Philippe- Antoine, 
comte), 12. 

Mermet (Lieutenant général, 
comte), aide de camp de Char- 
les X, 255. 

Mesnard (Louis -Charles -Bona- 
venture-Pierre, comte de), 187, 
255. 

Mesplez (Marie de), 48. 

Metternich (Clément, prince 
de), chancelier de cour et d'É- 
tat, en Autriche, xn, xv, xvi ; 
83, 84, 105, 300, 318, 319, 
320, 323, 324, 326, 327, 329, 
330, 331, 332, 342, 345, 347, 
348, 353, 356, 373, 375, 376, 
386, 399, 400. Ml. 

Metternich (Hermine, princesse 
de), 373. 

Metternich (Léontine, prin- 
cesse de), 373. 



INDEX M.l'ii \i;i i [QUE 



413 



M m kmi h | Mélanie, prim 
m (, v. Zhh\ -Ferraris. 

m , i i i; \ 1 1 m (Ri( hard, prince 
m i, ambassadeur d'Autriche- 
Hongrie à Paris, sous le po- 
cond Empire, 

Mii h vi i) (Joseph-François), î \. 

Mu h vi (Jean-Joseph Brbt db), 
6. 

Mi 1 1\ nu. 276, 277. 

M.' imte), 270, 357. 

Mni ans | U>bé i>k). xxii. 

Mollikn (Comte), 1 75. 

Mombelu (Mme), 182. 

Momiony, 50. 

Mo» atherine, prini 

de), née Brignole, 379. 

Moncalvbl (Mlle Dandrieu de), 
86. 

M »N'GE (Gaspard), mathémati- 
cien, 31. 

Mokge (Frère du précédent), 
35. 

Monnerot (Abbé), 16. 

Monsieur (Comte d'Artois), 178, 
179. 

Montbel (Anne-Amélie Baron 
de), sœur du comte de Mont- 
bel. 3, 34. 

Montbel (Gaspard-Guillaume 
Baron de), 6. 

Moxtbel (Guillaume-François 
Baron de), 6. 

Montbel (Jean Baron de), 2. 

Montbel (Jean-Louis Baron 
de), père du comte de Mont- 
bel, 1, 3, 9. 

Montbel (Jeanne - Marguerite 
Baron de), 6. 

Montbel (Marcel, comte Baron 
de), fds aîné du comte de 
Montbel, 186. 

Montbel (Marie Baron de), 43. 

Montbel (Marie-Joséphine Ba- 
ron de), sœur du comte de 
Montbel, 3, 34. 



Mon i m i. ( Pétronille Marie B \- 
ao» Dl |, <>. 

Mon i i;i.i (I ierre Babo» db), 1. 

Mon i bel (Comte ■ di), \ . 
Igathe d' tape. 

Mo» rBBL(Comtesse db). \ . i om- 
tesse Nina Sigray. 

Mo» i i-.i i. i» lomte ia • db). V Alix; 
de < iain-Montaignac. 

Moktbbl i . ldb v."\i i';kk (Jean- 
Joseph-Anne Babo» db), dit 
d' \n-l. 6, 25. 

Mo» r< v i.\i (Henriel te-Macrine 
db), 1 16. 

M o n rc n b s d (Claude - Marre- 
Henri, comte db), 

Mo» i kg t'T (Raymond -André- 
Phihbert db), 9. 

Montégttt-Ségla (Jean -Fran- 
çois de), 8, 9. 

Montégttt-Ségla (Julie de), 8. 

Montesqttiotj (Abbé, duc de), 
105, 123, 124, 126, 127, 129, 
L31, 207. 

MONTESSTJY (M. DE), 107. 

Moxtholon (Comtesse de), 384. 

Montmorency (Mathieu - Jean- 
Félicité, vicomte, puis duc de), 
ministre sous Louis XVIII, 72, 
196. 

Montmorency -Laval (Louis- 
Joseph-Adélaïde, comte de), 
163. 

Montmorency-Laval (Comtesse 
de), née de La Roche-Gensac, 
163, 164, 166, 167. 

Montmorency- Logn y (Prin- 
cesse de). V. Vaudémont. 

Monvel (Jacques-Marie Boutet 
de), acteur et auteur drama- 
tique, 55. 

Morand (Général, comte), 62. 

More (Mlle), 49. 

Moreau (Général), 315. 

Morelly, 360. 

Morte m art (Casimir- Louis- 



424 



SOUVENIRS DU COMTK DE MONTBEL 



Victurnion de Rochechouart, 
duc de), lieutenant général, 
ambassadeur en Russie, 188, 
256, 257, 261. 

Moxjchy (Charles de Noailles, 
prince de Poix, duc de), sous 
la Restauration, lieutenant 
général, capitaine des gardes 
du corps, pair de France, 255, 
335. 

Mouilhet (Marie-Anne de), 8. 

Mounier (Colonel), xxin. 

Mourgues (Mlle de). V. Des- 
bassayns de Richemont. 

Murât (Caroline), reine de Xa- 
ples, xxvii ; 58, 158, 376. 

MrRAT (Joachim), roi de Naples, 
xvii ; 39, 40, 58, 120, 157, 158, 

363, 364. 

Naples (François I er , roi de), 
254. 

Naples (Marie-Caroline, reine 
de), 31. 

Napoléon I er , ni, iv, xix ; 50, 
51, 52, 55, 57, 58, 59, 60, 61, 
66, 67, 68, 70, 74, 76, 77, 78, 
80, 81, 83, 84, 85, 91, 94, 95, 
101, 104, 105, 106, 312, 313, 
314, 317, 322, 323, 349, 363, 

364, 366, 367, 384. 
Naylies (Théodose, vicomte de), 

28. 
Necker, 175. 
Nesselrode (Charles-Robert, 

comte de), chancelier de l'em- 
pire russe, 104. 
Neuville (Léon-Alfred Rioult, 

comte de), 172. 
Neuville (Louise- Augustine, 

comtesse de), née de Villèle, 

169, 172. 
Ney (Maréchal), prince de la 

Moskowa, xxvi ; 68, 69, 70, 

107, 112, 139. 
Nicolaï (Marquise de), née de 

Lé vis, xxn. 



Nicolas I er (Empereur de 1 lus- 
su), 386, 403. 

Niemobwioz (Julien), sénateur 
castellan et littérateur de Po- 
logne, 381. 

Noailles (Alexis, comte de), 
aide de camp de Charles X, 
député de la Corrèze, 122, 188, 
189. 

Noailles (Due de). V. Mouchy. 

Nourrit (Adolphe), chanteur, 
197. 

Oberkampf (Baron), député de 
Seine-et-Oise), 188. 

Odescalchi (Innocent, prince), 
duc de Syrmie, 374. 

O'Donell (Comtesse), née de 
Ligne, xv ; 389. 

O'Donell (Maurice, comte), 389, 
390. 

O'Hegerthy (François - Pierre- 
Charles-Daniel, comte), maré- 
chal de camp, écuyer comman- 
dant de Charles X, xxin ; 255, 
335. 

O'Hegerthy (Charles, comte), 
écuyer de la duchesse d'An- 
goulême, xxin ; 335. 

Ohlmuller (Architecte), 315. 

O' Kelly (Comte), 14. 

O' Kelly (Amélie -Éléonore- Jo- 
séphine), 98. 

O' Kelly (Charles -Denis -Wil- 
liam, comte), 98. 

O' Kelly (Jean- Henri -Denis, 
comte), 97. 

O'Kelly (Marie), 73. 

Oklagex (Misses), 117. 

Oldenbourg (V. Holstein- Ol- 
denbourg). 

Ollivier (M.), pair de France, 
227. 

Orange (Guillaume I er , roi des 
Pays-Bas, prince de Nassau-), 
351. 

Orgeix (Marquis d"), 73, 137. 



INDEX M.l'll \i:i I IQUE 



125 



oui i \ \ s (Mademoiselle ldé« 
laide, princesse d'), bobut de 
l ouis-Philippe, "J -' î 7 . 

Obi i:\ns (Bal tùlde, prim i 
d' i, sœur de Philippe-Égalité, 
femme du duc de Bourbon, 
392. 

Oblbans (Louis-Philippe d'), v : 
52, 150, 234, 236, 237, 260, 
261, 262, 317, 321, 324, 125, 
326, 327, 330, 333, 334, 336, 
345, 349, 350, 392, 394, 396, 
397, LOI, 102. 

Ori, èans | Marie- Amélie, du- 
chesse d'), femme du pré< é- 
dent, fille de Ferdinand IV, 
roi de Naples, 396. 

Orsay (Anna d'), 99. 

Ortric (Abbé), 209. 

Orvilliers (Amiral, comte d'), 
43. 

Osmoxd (Vicomtesse d'), 180, 
181. 

Oxjdinot (Maréchal), duc de 
Reggio, 68. 

Oudinot (Maréchale). V. du- 
chesse de Reggio. 

Paar (Comte), 392. 

Pacassi (Antoine), architecte, 
365. 

Pac de Bellegarde (Comte du), 
72. 117. 

Packexham (Général), 116. 

Padiès (Marie-Françoise-Alexis 
de). 43. 

Padiès (Jean -Pierre -Etienne 
de), 43. 

Paèr (Ferdinand), musicien, 50, 
182, 183. 

Paer (Mlle), 182. 

Pajol (Claude-Pierre, général, 
comte), 333. 

Palacky (Franz), historien tchè- 
que, xxv. 

Palffy (Jean -Baptiste-Gabriel, 
comte), 388. 



P \ il- v y ( ESuphémie, comtesse), 
née prin< esse de Ligne, cm; 
388. 

P \mikkk (Charles-Constance-Cé- 
Bar - Loup - Mathieu - Joseph 
d 1 \>."i h. '\ §que ds), 1 96. 

l' lrdbssi s (Jean-Marie), député 
des Bouches-du-Rhône, con- 
seiller a la Cour de cassation, 
188. 

P lbmh (I luchesse db). \ , Made- 
moiselle. 

r \ k m i: (princesse Elisabeth de), 
371. 

Partoi m:m \ ( Louis, comte), 
lieutenanl général, 64, 65. 

Pas de B i:m u r.r (Baron), dé- 
puté du Nord, ls'j. 

Pasqvier (Étienne-Denis, duc), 
126. 

Pasta (Giuditta), cantatrice, 
184. 

Pastoret (Claude-Emmanuel- 
Joseph - Pierre, marquis de), 
sous la Restauration, pair de 
France et chancelier, xxv. 

Paterson, 339. 

Paul (Danseur), 178. 

Pauline (Reine de Wurtemberg), 
307. 

Paulo (Jules, comte de), 23, 24, 
25. 

Pedro (Dom), Empereur du Bré- 
sil, 385. 

Peffau, 18. 

Pélissier (Colonel de), 40. 

Pellegrixi (Félix). 182. 

Percier (Charles), architecte, 
46. 

Péré, 284. 

Périer (Casimir), député de 
l'Aube, ministre sous Louis- 
Philippe, 188, 197, 204, 205, 
357. 

Périgxox (Maréchal, marquis 
de), 161. 



426 



soi;vi:.MKs du comte dk montbel 



Pernes (M. de), 286. 

Perregattx (Alplionse, comte), 
banquier, 107. 

Pesseplane (Alexandre-Charles, 
colonel de Raynattd-), 37. 

Peyronnet (Pierre-Denis, comte 
de), 1775-1853, député de 
la Gironde de 1820 à 1827, 
ministre de la justice de 1821 
à 1828, pair de France; le 
20 mai 1830, il devint ministre 
de l'intérieur. Comme signa- 
taire des ordonnances, il fut 
interné au fort de Ham. Vu son 
état de santé, un décret du 
17 octobre 1836 lui permit de 
sortir de prison et il fut amnis- 
tié le 8 mai 1837, 188, 194, 
204, 206, 207, 209, 227, 228, 
229, 231, 232, 235, 236, 238, 
245, 253, 270, 271, 285, 291, 
328, 343, 344, 345, 354. 

Pezzaroni (Mme), cantatrice, 
183. 

Philidor (François-André Da- 
nican dit), compositeur de 
musique, 49. 

Picton (Sir Thomas), 116. 

Pie VI, 29. 

Pie VII, 29, 31,58, 75, 76. 

PlGNATELLI DI BELMONTE 

(Jeanne-Catherine, princesse), 
née princesse de Courlande, 398. 

Pina (Marquis de), député de 
l'Isère, maire de Grenoble, 206. 

Platoff (Hetman), 64. 

Poirier, 316. 

Poitevin (Philippe-Vincent), 26. 

Polignac (Armand- Jules-Héra- 
clius, duc de), maréchal de 
camp, aide de camp de Char- 
les X, xxn ; 255, 335. 

Polignac (Auguste- Jules- Ar- 
mand-Marie, prince de), 1780- 
1847. Impliqué dans le com- 
plot de Georges Cadoudal, il 



fut condamné à deux ans de 
prison, mais après expiration 
de cette peine, sa détention 
continua jusqu'en lslH. Ayant 
réussi à s'évader, il rejoignit 
le comte d'Artois à Vesoul et 
rentra un des premiers à Pa- 
ris. Sous la Restauration, il 
devint pair de France, am- 
bassadeur à Londres et, le 
8 août 1829, ministre des 
affaires étrangères. Le 18 no- 
vembre de la même année, il 
reçut la présidence du conseil. 
Comme signataire des ordon- 
nances, il fut interné au fort 
de Ham. Le 22 novembre 
1836, sa peine fut commuée en 
vingt ans de bannissement ; il 
fut amnistié le 8 mai 1837, 
vu, ix, x, xvi; 194, 196, 204, 
212, 215, 216, 217, 218, 219, 
221, 222, 223, 224, 227, 228, 
229, 232, 233, 235, 236, 241, 
252, 291, 296, 328, 342, 344, 
345, 354. 
Pomiau, 34. 

PoMPIGNAX (LEFRANC DE), 27, 

120. 
Pons (Dom), 32, 58 
Pontier (François-Médard), 15. 
Portal (Antoine) médecin, 53. 
Portal (Baron), 206, 207 
Portalis (Joseph-Marie, comte), 

216. 
Portes, 277. 

portland (duc de), 117. 
Portland (Duchesse de), 117. 
Potocka (Comtesse Alfred), née 

princesse Joséphine Czartoris- 

ka, xiv ; 392. 
Potocka (Palatine), xv ; 385. 
Potocki (Palatin), 386. 

POUCHARAMET (J.-A.-A. J UGOtT- 
NOUX DE), 4. 

Pozzo di Borgo (Comte), am- 



INDEX .V i.i»n \iii:ïinri: 



;_■: 



bassadeur de Russie .t Paris, 
287 
P r ldheb (L >uis-Barthélemy), 

pianiste, 
Pbax i \bbè\ 16 
Pbévot, 15 
Pbim it i Mgr), 

Pu s bs( i l >s i in (Comte), un. 
Pbi i • h ■ • n (Pierre-Paul), peintre, 

Pujol (Chevalier db), 139. 
Pujoi . 15. 

Puybcsqub (Claire-Félicité de), 
B. 

l'ivMAriiiN (.Iran - Pierre -Casi - 

mir m M \kc \-si ^. baron in:), 

■ i 
l' r v m i ro i. (Joseph-Louis de), 

31. 
Puyskgub (Augustin-Athanase, 

comte de), 98. 
l'i rsÉOTTB (Charles, comte de), 

186. 
Pxjtvebt (V.-E.-F. Roux DE), 

13. 
Quixsoxxas (Emmanuel, comte 

de), maréchal de camp, député 

de l'Isère, puis pair de France, 

190. 
Raguse (Duc de). V. Marmont. 
Raixxeville (Alphonse -Yalen- 

tin. vicomte de), 173, 174, 194, 

200, 232, 2::::. 
Ram el. 75. 
Ram el (Jean -Pierre, général), 

iv. 160, 161. 
Raxville (V. Guernon de Ran- 

ville). 
Rapp (Jean, général comte), 366. 
Raucocrt (Françoise-Marie- An- 
toinette Saccerotte), actrice, 

55. 
Rayez (Simon), pair de France, 

187. 188, 194, 197, 198, 202, 

204. 212, 213. 
Raymoxd (de), 73. 



Raywbvai (l 'rançois Maximilien 
i . 1 1: \ki>. comte di), ambas- 
sadeur, pair '!'■ France, 

l; i qoio (Maré< hale< n dxhot, du« 
chesse db), née de < loucj . 187, 

l; i h HSTADT (I lUC DB), m. \iii. 

\i\. w ; 317, 366, 367, 368, 

l; mm i: (lin 'é-Charles-Mi< bel- 
Joseph, général comte), 91. 

i; i- m v | architecte), 366, 367, 
368, 369, 370, 

Rbkibb t \r biduc), vice - mi 
de Lombardie '■! de \ enise, 
Kxvm. 

Rbhotbb, 144. 

riKR (Jules, comte db), 
185 

Ressécuier (Madame de), 36. 

Resséovier (Thérèse-Rosalie 
de), 25. 

j RE YX AI.-M n \ T \ M AT (Ailllét'- 

Louise, baronne de), née de 
Maudet, 30, 36. 

1 ! i: y \ \ i.- M o n r a m at (Anne- 
Françoise de), V. Gauran. 

Reyxai.-Monta.mat (Catherine- 
Rosalie de), mère du comte de 
Montbel, 1, 2, 9. 

Reynal- Montamat (François- 
Joseph - Auguste, baron de), 
30. 

Reyxal-Moxtamat (Joseph, ba- 
ron de), 3, 9, 19. 

Reyxal-Moxtamat (Marie -Ca- 
roline-Dominique de), 31. 

Reyxal-Moxtamat (Pierre-Mar- 
cel, baron de), 30. 

Reyxier (M. de), 35. 

Ricard, 154. 

Richard (Charles- Joseph, ba- 
ron), 41. 

Richard (Peintre), 314. 

Richemoxt (M. de), 206. 

Richer-Sérisy, 15. 



428 



SOI VENIRS DU COMTE DE «ONTBEL 



Rigavd (Honoré- Joseph- Julien 

de), 74. 
Rigaud (Léopold, chevalier de), 

74. 

Rigny (Henri Gauthier, amiral, 
comte de), 207, 208, 216. 

Rivals (Jean-Pierre), peintre, 
34. 

Rivière (Charles-François de 
Riffardeau, marquis, puis 
duc de), 28, 196. 

Rivière (Louis de), 192. 214. 

Roberjot (Claude), 21. 

Rochechouart (Auguste, comte 
de), ayant émigré devint ma- 
jor-général en Russie ; après 
1815, il fut nommé maréchal 
de camp en France, 79. 

Rode (Pierre), violoniste, 49. 

Rohax-Chabot (Louis-François- 
Auguste, cardinal duc de), 
pair de France, archevêque de 
Besançon, 295, 296, 298, 299. 

Rohax-Guémexée (Alain -Ga- 
brie\-Charles, prince de), duc 
de Bouillon et de Montbazon, 
feld-maréchal, xxm. 

Rohax-Guémexée (Berthe, prin- 
cesse de), xxiii. 

RoHAX-Gr émenée ( Jules- Ar- 
mand-Zo(/î5, prince de), géné- 
ral-major en Autriche, xxm, 
392, 394, 395, 397, 398. 

Rohan-Guémenée (Louis-Mé- 
riadec - Victor, feld-maréchal, 
prince de), xxiii. 

Rohax-Rochefort (Benja- 
min-Armand - Jules - Mériadec , 
prince de), prince de Guéme- 
née, xxiv. 

Rohax-Rochefort (Camille- 
Joseph-Idesbald, prince de), 
prince de Guémenée, xxiv. 

Rohan-Rochefort (Charlotte, 
princesse de), xxiv ; 381. 

Roisixs (Y. Esterhazy). 



ltnMlKf. 18, 35. 

R (i m i g i if. b i s (Jean-Fi a 

Louis), 36. 
ROMIGTn&BSS | Mue ■ 

Roquefeiii. (Mme de). 36. 

Roquette-Buisson (Comte de), 
député de la Haute-Garonne, 
186, 189, 197, 203. 209, -11, 
213, 214. 

Rossi (Comte), 183, 184. 

Rossini (Gioachino), composi- 
teur de musique, 198. 

Rothschild (James de), 180. 

Roi QÉ (Général), 23, 24. 25. 

Rougé (Adrien, comte de), pair 
de France, z54, 256. 

Rougé (.M mes de), 189, 212. 214. 

Rovigo (Marie- Charlotte -Fé- 
licité, duchesse de), oée de 
Faudoas-Barbason, 116. 

Roy (Antoine, comte), ministre 
des finances, 175, 180. 203^ 
207, 212. 

Royer-Collard (Pierre -Paul), 
député de la Marne, président 
de la Chambre, vi ; 127. 188, 
209, 214, 216, 234. 

Rozières (Abbé de), 139. 

Rubichon, 391. 

Ruffat (Jean-Baptiste), 13, 17. 

Ruffat (Jean-Dominique -Fran- 
çois-Marie), 17, 18, 27, 34. 

Rully (Comtesse de), fille du duc 
de Bourbon, femme du comte 
de Rully, pair de France, lieu- 
tenant général, aide de i amp 
du duc de Bourbon, 396. 

Rzewuska (Comtesse), née Lu- 
bomirska, femme du comt>' Sô« 
vérin Rzewuski, 380. 

Rzewuska (Comtesse), belle- fille 
de la précédente, elle était née 
Rosalie, princesse Lubomiiska, 
et avait épousé Wenceslas, 
comte Rzewuski, xiv ; 378, 
379, 380, 381, 389, 392. 



INDEX ILPHABÉTIQI E 



129 



l . tvsKA Comtesse Galiste), 

\1\ : Bl, 

1 , i omtesse), née \\ ich- 

linska, 381. 
R ewcski (1 ■éonce, comte), 381 , 
Rzewi ski (Stanislas, comte ),380. 
R ewi ski (Wenceslas, comte), 

380. 
I. bwi ski (Witold, comte), 381. 
Sa< \n (Catherine, duchesse db), 

née princesse de Courlande, 

wiv : 398. 
Saint-André (Comte Louis Du- 

n\ DK), 100. 101. 

Saint-André (Comtesse Duw» 
de), née de Labarthe de Gis- 
caro, loo. LOI. 

Saint-Chamans (Alfred, comte 
de), maréchal de camp, colo- 
nel du régiment de dragons de 
la garde royale sous Charles X, 

XXII. 

Saint-Cricq (Comte de), mi- 
nistre du commerce dans le 

cabinet Martignac, 207. 
Saixt-Didier (M. de), 171. 
Saint-Didier (Mme de), née 

Panon-Desbassayns, 171. 

Saint-Félix (Amiral de), mar- 
quis de Maurémont, 42, 43, 
168. 

Saixt -Félix (Armand- Joseph- 
Marie de), marquis de Mau- 
rémont, 43, 114. 

Saint-Félix (Célestin de), 43, 44. 

Saixt-Félix (Jean-Jacques, che- 
valier de), 43. 

Saixt-Géry (Christine de Rey, 
marquise de), née de Mae 
Carthy, 73, 139. 

Saixt-Géry (Christine de Rey 
de), femme de Joseph de Rey- 
nal, baron de Montamat, 3, 9. 

Saint-Géry (Clément-Jean-Au- 
gustin de Rey, marquis de), 
3, 5, 72. 



Saint G ibi (Jean Ja< quea Au- 
gustin i'i: R i:v. marquis db), 

Saint .m ubb (M. db), L2. 
Saint i . lmbbb r 1 1 'oôte ), i 

BAINT-Ll I (Comte DB tin s i;\ 

député du Finistère, pré- 
fet de la Creuse, 203. 

S vint M ou i:i i in (Jean- \ ictor 
m . Ois de M. de Fontanes, 
offii ier, i>ui-> auteur drama- 
tique, 61. 

Saint- Pattl (Philippe Gydiot 
de). 

S \in il 'km sr (Emmanuel-Louis 
de Gi ne \ \nn. Lieutenant géné- 
ral, vicomte db), sous l.i Res- 
tauration, ambassadeur à Ber- 
lin, puis à Madrid. . 

Saint-Pbix (Jean-Amable Fou- 
■ mlt), acteur, 55. 

Saint-Raymond, 87. 

S ont-Roman (Alexis-Jacques de 
Serre, comte de), pair de 
France, 200. 

Saixt-Serxin (Madame de), 209. 

Saint-Simon (M. de), 34. 

Saint-Simon (Henri- Jean-Victor 
de Rouvroy, marquis, puis 
duc de), maréchal de camp,, 
pair de France, 95, 96, 97. 

Saixt-Vixcext, 140. 

Sainte- Aulaire( Louis de Beau- 
poil, comte de), 140, 141, 188,. 
189. 

Sainte-Croix (Guillaume-Em- 
manuel-Joseph, baron de), 47. 

Saixte-Hélèxe (Comte de), 
100, 101, 102. 

Saixte-Hélèxe (Comtesse de), 
100, 101. 

Sainte-Marie (M. de), député 
de la Nièvre, 188, 202. 

Saixte-Maure (Marquise de), 
dame d'honneur de la duchesse 
d'Angoulême, 335. 



430 



SOUVENIRS DU COMTE DE MONTBEL 



Sainte-Preuve (Baron de), 
xxiii. 

Salis -Zizers (François -Simon, 
comte de), colonel du 7 e régi- 
ment suisse sous Charles X, 
puis général au service du 
pape, 256. 

Salvan, 17. 

Salvandy (Narcisse - Achille, 
comte de), 208. 

Salverte (Anne-Joseph-Eusèbe 
Baconnièrede), 189, 194,195. 

Sanchely (Françoise de), 1. 

Sanchely de Mascarville 
(Pierre de), 6. 

Satgé, 154. 

Saulty (Albertine de), 270 

Saulty (Henriette-Alexandrine 
de), 270. 

Saulty (Marie-Adélaïde de), née 
Pruvost, 270, 271, 272. 

Saulty (Philippe-Albert-Joseph 
de), 269, 270. 

Sauvo (François), rédacteur en 
chef du Moniteur, 242, 243. 

Savoie -Carignan (Charles -Al- 
bert, prince de), roi de Sar- 
daigne (1831-1849), 180. 

Savy (Mgr), évêque d'Aire, 15. 

Saxe (Frédéric- Auguste I er , roi 
de), 66. 

Saxe (Frédéric-Auguste II, roi 
de), xxviii. 

Saxe (Marie- Anne -Léopoldine, 
reine de), femme du précé- 
dent, fdle de Maximilien-Jo- 
seph, roi de Bavière, et de Ca- 
roline, princesse de Bade ; elle 
était sœur jumelle de l'archi- 
duchesse Sophie, la mère de 
l'empereur d'Autriche actuel, 

XXVIII. 

Saxe-Cobouro (Léopold, prince 
de), 234. 

Saxe-Cobourg (Sophie, prin- 
cesse de), xxiv. 



Si h ébbb (< îénéral), 22. 
Sohlégbl (Auguste-Guillaume), 

critique et poète, 381. 

Schœnburg (Henri-Edouard, 
prince de), 54. 

Schnork von Karosfeld 
(Jules), peintre, 315. 

Schonen (Baron de), député de 
la Seine, 260, 333. 

Sohulenburg (Rodolphe, 
comte), 398. 

Schwanthaler (Charles), sculp- 
teur, 315. 

Schwarzenberg (Aloyse, prin- 
cesse de), 54. 

Schwarzenberg (Charles-Phi- 
lippe, maréchal-prince de), 
53, 107, 108, 111, 112, 113, 
384, 392. 

Schwarzenberg (Joseph, prince 
de), xiii, 53, 54, 387, 388. 

Schwarzenberg ( Marie - Éléo- 
nore, princesse de), xxv, 54. 

Schwarzenberg ( Marie - Pau- 
line-Thérèse-Éléonore, prin- 
cesse de), 54. 

Schwarzenberg (Mathilde, prin- 
cesse de), 387. 

Schwarzenberg (Pauline-Char- 
lotte, princesse de), 53. 

Schwébel (Chevalier de), diplo- 
mate, 326. 

Sebastiani (Horace, général, 
comte), député de l'Aisne, 
ministre et maréchal sous 
Louis-Philippe, 109, 188, 199, 
210, 260, 330, 357, 358. 

Sedlnitzky (Joseph, comte), 
350, 351, 352, 353, 354, 356. 

Ségla (Jeanne de), 9. 

Séguier (Antoine-Jean-Mathieu, 
baron), premier président, 247. 

Séguy (Député du Lot, pro- 
cureur général près la cour 
royale de Lyon), 189, 216. 

Sémonville (Charles-Louis Hu- 



i \ iu:\ al pu \ i; i : i un i. 



en 



(.1 i r, marquis db), i 26, 1 27, 
145, 146, i , . 222, 
. 260. 

Si \ i \ m i { roussainl ). 13. 

8] ulnska (Mme), 380. 

Su i Km v\ (Richard Bbibb] 1 1), 
orateur el auteur dramatique 
anglais, L24. 

Sioabs (Marthe db), 2. 

Su , > as (Abbé, puis comte), - _ . 

Siob w (Joseph, comte), xv. 

Siob n | Nina, comtesse), seconde 
femme du comte de Montbel, 
w . 

Sirikn a db m \yki\u \c (Jean- 
Jacques), conseiller d'État, dé- 
pute du Lot. 202. 

Skabbbk (Mgr), xxv. 

Skrzynecki (Général), 381. 

Slavxicza (Sandor, comte de), 
373. 

Solages (Comtesse de), née de 
Juillot de Longchamps, 73. 

Solages (Gabriel, chevalier de), 
73. 

Solages (Hippolvte, comte de), 
, 73. 

Solre (V. Croy-Solre). 

SOMBREUTL (Aille DE), 185. 

Sontag (Henriette), cantatrice, 
183, 184, 197. 

Sophie (Archiduchesse), femme 
de l'archiduc François-Charles 
et mère de l'empereur d'Au- 
triche actuel. Elle était née du 
mariage de Alaximilien-Joseph 
de Bavière et de Caroline, prin- 
cesse de Bade, 317, 369, 370. 

Soubise (Charles, maréchal - 
prince de Rohan-), 394. 

Soubise (Charlotte-Godefride- 
Élisabeth de Rohan-), 394. 

Soubise (A'ictoire- Armande de 
Rohan-), 394. 

Souham (Joseph, général comte), 
111, 112. 



Souilla» e leorgel te Macrine 
db), L86. 

s | Maréi lui ». duc ■!" i >al- 

matie, 85, 88, 89, 91, 93, 96, 
100, LOI, 115, I2(). 

Souyakmu (Général comte), 22, 
61. 

Soye (Henri DB), 270. 

Bpibobl i< rénéral baron db), 388, 
389. 

Spibobl (Flore, baronne de), née 
princesse de Ligne, xni, 388, 
389. 

Spontini (Compositeur de mu- 
sique), 46. 

Staël (Baronne de), 175, 389, 
390. 

Staps (Frédéric), 366, 367. 

Stkmuial (Henri Beyle), 389. 

Strauss (Jean), 360, 361. 

Stuart de Rothsay (Charles, 
lord), ambassadeur d'Angle- 
terre à Paris, 354. 

Strumer (Bartholomé-Étienne, 
baron, puis comte de), diplo- 
mate autrichien, 383, 384, 385. 

Sturmer (Ermance, baronne, 
puis comtesse de), née de 
Boutet, xv ; 383, 384, 385. 

Suatj (Peintre), 29, 34. 

Subleyras (Pierre), peintre, 34. 

Suchet (Maréchal), duc d'Al- 
buféra, 93, 120, 133, 145, 146, 
147. 

Suffren (Bailli de), 43. 

Surval (Anthéaume, baron de), 
395, 397. 

Szechenyi (Stephan, comte), 
327. 

Talaru (Louis- Justin -Alarie, 
marquis de), sous la Restau- 
ration, maréchal de camp, pair 
de France, ambassadeur à 
Madrid, 198. 

Talaru (Marquise de), mariée 
en premières noces à Stanis- 



4:ï2 



SOUVENIRS MF COMTK DE MONTBEL 



lasj comte de Clermont-Ton- 
nerre, massacré en 1792, et 
en secondes noces à Louis- 
Justin-Marie, marquis de Ta- 
laïu. 198. 

T ai.aku (Marquise de), 379. 

Talleyrand (Prince de), xxiii. 
104, 105, 106, 107, 112, 121, 
125", 126, 128, 181, 200, 205, 
236, 394. 

Talma, 179, 185. 

Talmont (Princesse de), née 
d'Argouges, 194, 206. 

Talos (Mathieu -Claire -Denis, 
général, vicomte), 335. 

Talox (Flûtiste), 182. 

Tamey, 284. 

Tarxowska (Comtesse), née Po- 
tocka, xiv. 

Tascher de la Pagerie (Mme), 
56, 57. 

Tatistcheff (Dmitri, bailli de), 
grand chambellan de l'em- 
pereur de Russie, ambassa- 
deur à Vienne, 237, 390. 

Tauextzien (Général), comte de 
Wittenberg, 68. 

Tatjpix (Général, baron), 91, 92. 

Terrier de Santans (Marquis), 
284. 

Teste, 145. 

Thorwaldsex (Barthélémy), 
sculpteur, 313. 

Tissier, 35, 36. 

Totjlan, 13. 

Totjrzel (Augustine-Joséphine- 
Frédérique de), 99. 

Tracy (Comte de), député de 
l'Allier (1822-1834), ministre 
de la marine (1849), 198. 

Traversay (Amiral, marquis 
de), 390. 

Trébuquet (Abbé Stanislas), 
xxn. 

Trenqualie (Abbé de), 115. 

Trogoff (Comte de), maréchal 



de camp, aide de camp de 
Charles X, 255, 335. 

Troubetzkoy (Prince), 398. 

Turben (Mme), 7. 

Turicque (Pauline-Marie- 
Jeanne Rémy de), xxix. 

Urhan (Musicien), 179. 

Vandamme (Général, comte), 68. 

Varicourt (François Rotph de), 
garde du corps sous Louis XVI, 
165. 

Vatimesnil (Henri Lefebvre 
de), ministre de l'instruction 
publique (1828-1829), 190, 1 98, 
213. 

Vaudémokt (Joseph-Marie, 
prince de), 150. 

Vax: dé mo nt (Louise-Auguste- 
Elisabeth, princesse de), née 
de Montmorency-Logny, 150, 
151. 

Vaulchier (Marquis de), sous 
la Restauration conseiller d'É- 
tat, directeur général des 
postes, puis des douanes, dé- 
puté du Jura, 173. 

Vextadour (V. Lévis). 

Vernet (Jean - Emile - Horace), 
46. 

Verneau (Mme de), 294-295. 

Vichet (M. de), 206. 

Victor (Maréchal), duc de Bel- 
lune, 64, 212. 

Vien (Joseph-Marie), peintre, 34. 

Viguerie (Charles-Guillaume- 
Marguerite), 82, 161. 

Villatte (Général, comte), 85, 
91, 119, 141. 

Villebois (Baron de), adminis- 
trateur de l'imprimerie royale, 
242. 

Villèle (Joseph, comte de), 
président du Conseil sous 
Louis XVIII et sous Charles X, 
v, vi, vu, vin, xvi ; 73, 114, 
123, 140, 160, 161, 168, 169, 



i \ ni \ ai. mi v BÊTIQI r 



I 



174, 


175, 


i 1 . 


21 . 


.).>•> 


223, 



née 



169, 



170, i:i. 172, i : . 
185, iss. 189, 196, 
215, 216, 219, 221, 
22 i. 227 229. 

\ h iii i. (Comtesse 
Panon-Desbassaj os, tomme du 
précédent, 169, 171, U 

\ h i km: (Henri, comte dk) 

171, L72, 

\ ii.i.ki.i: (Ignai ■• de), 6, 7. 

\ ni i:i.r. (Jeanne de), j. 

\ ii.i.ki.i: (Jeanne-Françoise dk), 
née Baron do Montbel, 6, uk 

\ ii.i.ki.i: (Jeanne-Marie de), née 
Baron do .Mont bol. 6, ;, m. 

\ ni BLE (Justine de), 16. 

Villèle (Louise-Augustine de). 
V. Neuville. 

Villèle (Louise - Mario - Renée, 
comtesse de), née de La Fite, 
171. 

Villkle (Maurice de). 7. 

Yillèl e-Laprade (Guillaume 
de), 6. 

\"iLi.EXErvE-CROziLLAT(Jeanno- 
Alarie de), 2. 

Yii.lette (Charles, marquis de), 
163, 164, 165, 166. 

\ illette (Marquise de), née 
Reine-Philiberte Rouph de 
Varieourt, 165, 166. 

Vîmes (Baron de), sous la Res- 
tauration préfet à Albi, An- 
gers, Troyes, Dijon, 140. 

Vincent (Général, baron), écuyer 
cavalcadour de Charles X, 255. 

Viotti (Violoniste), 179. 

Virebext (Architecte), 34. 

Virebent (AI. M.), 138. 

Vitrolles (Baron de), sous la 
Restauration, ministre d'État, 
député, puis pair de France, 
130, 140, 141, 216, 248. 

Vivens de Ladous (Louise-Su- 
zanne-Alexandrine de), 302. 

Vogué (Comte de), 209. 



\ nisivs i . w i km i.ki: ( Mme di |, 
née do Corn, 88. 

\ .ii.\ \is i Mil.'), actrice, 55. 

\ olnei (Comte de), littérateur, 
31, 

\ OLTA1BB, 163, 164, 166, 1'- . 
316. 

w \. .,.i w r ■ t '.KO'si.i.i es (Théo- 
dore, général, baro 

W \'.n bb | Martin dk). statuaire, 
314. 

W 1:1 i>. 341. 

Wellington (Maréchal, duc 
de), 76, S!. 85, 88, 91, 93, 94, 
95, 96, 97, '.'8, 99, 100, 116. 
119. 120, 133, 156. 

Wellington (Duchesse de), née 
Catherine Pakenham des lords 
Longford, 116. 

W'erner (Poète allemand), 381. 

\Vi< iir.iNsKA (Mlle), 381. 

Widrangks (Marquis de), 79, 80. 

Windischgraetz ( Alfred , 
prince), xxv, 54. 

Windischgraetz ( Princesse ), 
née princesse Schwarzenbeig. 
femme du précédent, xxv, 54. 

Wittgenstein (Prince de 
Sayn-), feld-maréchal russe, 
64. 

Wolf (Général, baron), xxm. 

Wrbna (Eugène, comte de), 391. 

Wrbna (Flore, comtesse de), 
femme du précédent, xiv ; 
390, 391, 392. 

Wurtemberg (Pauline, reine 
de), femme de Guillaume-Fré- 
déric-Charles, roi de Wurtem- 
berg, 307. 

Wurtemberg (Frédéric de), roi 
(1806-1816), 66, 67, 371. 

Wurtemberg (Guillaume - Fré- 
déric-Charles de), roi (1816- 
1864), 307, 369. 

Wurtemberg (Louis-Frédéric- 
Alexandre, duc de), 307. 

2 S 



; :; 



SOUVEN Mis IM COM1 i: DE MONTBEL 



Zi< by-Pebb ibis (Molly, i om- 
tesse), née Ferraris, 373, .'574, 
376. 

/. i c h y - I'i: B B \ ris (François, 
comte), 373. 

Xi< iiy-I'kku uns (Mélanie, com- 
tesse), troisième femme du 



prince de Metternich, 374. 
/. i ( h v- i' i: h k a ius (Henriette, 

comtesse), 1(7 i. 

/i khi. a \ h (( '.riirif, ■- - 1 "rédéric), ar- 
chitecte, 315. 

Zieten (Comte de), lieutenant 
général prussien, 156. 



' I' 



FABLE DES MATÏKUKS 



l'.lgl'S- 

I N PRODUCTION I 



CHAPITRE PREMIER 
Premières années (1787-1810) 1 

CHAPITRE II 
Séjour à Paris 45 

CHAPITRE III 
Le déclin de l'Empire 58 

CHAPITRE IV 
La bataille de Toulouse 85 

CHAPITRE Y 
Le retour des Bourbons 104 

CHAPITRE VI 
LesCent-Jours. — La seconde Restauration 137 

CHAPITRE VII 
Xouveau séjour à Paris 163 

CHAPITRE VIII 
Le comte de Montbel député. — Son journal en 1829 186 



430 SOI VENIRS DU COMTE DE MONTBEL 

CHAPITRE IX 

Le comte de Montbel au ministère. — Les ordonnances. — 
La révolution de Juillet 221 

CHAPITRE X 
Les dernières heures de la monarchie légitime 

CHAPITRE XI 

Vers la frontièiv 2 

CHAPITRE XII 

Sur les routes de l'exil 288 

CHAPITRE XIII 
Entreliens avec le prince de Metternich 318 

CHAPITRE XIV 

Premières semaines à Vienne :;:, 1 

CHAPITRE XV 

La société viennoise. — Anecdotes et portraits 373 



Index alphabétique des noms de personnes contenus dans ce 
volume 405 



PARIS. — TYP. PtON-NODRRIT ET C'% 8, lU'E G A Il ANCIÈIIE. — 18139. 



DC Montbel, Guillaume Isidore 
260 Souvenirs du comte de 

M65A3 Montbel 2. éd. 
1913 



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